‹ Clarisse de Roni (volume 2)Chapitre 5 sur 6 · XY · texte numérisé non relu

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Dans le grand salon du rez-de-chaussée, au château, un jeune homme pâle comme la mort était renversé dans un large fauteuil de damas écarlate. Ana-

lole avait demandé à mourir dans ce salon attenant à l'appartement de madame de Roni; c'était une fantaisie d'agonisant.

Clarisse, debout auprès du fauteuil, tenait la main de celui qu'elle aimait. Le médecin, à qui la nature du poison avait été expliquée, perdait toute espérance, et s'étonnait même qu'après la crise de la nuit qui venait de s'écouler l'agonie fût aussi longue. Un bon curé des montagnes était venu dans la matinée au château ; le malade et lui s'étaient entretenus secrètement, et le digne ecclésiastique en se retirant avait monlré beaucoup d'attendrissement et (le sérénité.

Clarisse ne pouvait verser une larme.

Son regard était profond, mais d'une ex-

pression si tendre que les anges en eussent été jaloux.

Le malade avait demande à voir la campagne ; une des fenêtres était grande ouverte; il souriait aux rayons de soleil et aux lointains vaporeux des collines. Le médecin se retira, et les gens de la maison l'imitèrent.

« Clarisse, lui dit Anatole, nous voilà seuls; il est cruel de vous retenir ici... et pourtant, ma bien-aimée, je vous demande de ne pas me quitter; je sens que tout mon courage s'en irait avec vous. Comme nous devenons faibles devant la mort!... Ecoutez-moi : j'avais calculé que l'effet de ce poison qui me tueseraitpliislent; je voulais aller finir en Italie ; le soleil m'attirait. II. 17

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Arrivé en Provence, je sentis des atleinles mortelles... Alors la passion de vous revoir me saisit avec une violence soudaine ; je revins à vos pieds. Pendant quelques semaines passées ici je renaissais en apparence; je me trompais moimême, et je crus échapper à mon ennemi à force de bonheur. Mais cette nuit, tout a été décidé. El pourquoi me plaindraisje? J'ai vécu des siècles dans une heure; je devais tomber brisé... c'était juste. Ma douce Clarisse, écoutez-moi encore : une douleur poussée jusqu'au désespoir serait indigne de vous et de moi. D'ailleurs, je vous le jure ici et sur mon âme qui va s'envoler, je vous jure que ces derniers moments sont remplis de délices; je m'éteins dans vos bras et sous vos regards...

Oh! je n'espérais pas cette joie ineffable ; elle efface toute une vie d'amertume. Non, je ne me souviens plus de rien dans le passé!... Le passé n'a jamais existé, et je ne me sens vivre qu'en ce moment suprême où mon âme passe à toi, ma bienaimée... »

Alors il soupira comme oppressé d'une grande joie; ses yeux jetèrent une belle lueur, sa bouche s'entr'ouvrit, et Clarisse se pencha sur celle tête défaillante. Anatole avait cessé de vivre.

Le lendemain, un service funèbre était célébré dans la chapelle du château de Moronval. On avait enlevé les échafaudages qui encombraient le chœur et une

partie de la nef. De belles fresques nouvellement peintes apparaissaient sur les pendentifs du fond de la chapelle ; mais une d'entre elles était inachevée... c'était la Samaritaine.

L'office des Morts commença avec toute la solennité possible dans une petite église des montagnes. Beaucoup de prèlres des environs avaient été appelés ; tous les moissonneurs d'alentour étaient accourus.

Tous les gens de la maison de la comtesse de Roni entouraient le lit de parade éiincelant de lumières, et sur lequel reposait un cercueil couvert d'un magnifique poêle brodé d'argent et chargé d'armoiries , celui qui servait depuis bien longtemps dans la noble chapelle de Moron-

val aux funérailles des seigneurs du château.

Madame de Boni, prosternée dans un angle obscur, assista jusqu'à la fin de la cérémonie funèbre.

Dans le caveau seigneurial , deux tombeaux de pierre étaient encore vides, au milieu de tant d'autres occupés par d'illustres morts; le cercueil d'Anatole fut déposé dans une de ces deux tombes; l'autre resta vide avec sa pierre soulevée et toute droite, comme si cette tombe attendait un autre cercueil.

Ainsi finit ce jeune homme , bien à plaindre dans tout le cours de sa vie, mais dont la mort paraîtra désirable ; ainsi pé-

rit Anatole, ardent esprit, artiste excellent, cœur fier et chaleureux. II fut simple, bon et juste, il fut malheureux ; car ces belles fleurs de pureté et d'honneur dépérissent vite au milieu de la civilisation de nos jours.

Ennemi de toute prétention, il fuyait ces hommes vains et turbulents qui s'agitent parmi nous et nous fatiguent de leur bruyante médiocrité; il dédaignait l'éclat, le succès, \'d parade; il s'éloignait de tout chemin fréquenté; il cherchait dans la solitude le simple, le vrai, le beau . Mais la solitude finit par être mauvaise aux âmes ardentes; l'isolement absolu leur est aussi funeste que le bruit du monde. Dieu envoya pour ces âmes sur

la terre les douces all'eclions, les amitiés sereines, les nobles amours ; si donc elles ne se nourrissent pas de ces fruits divins, elles succombent et trompent leur destination. Anatole fut coupable ainsi ; c'est pourquoi le désespoir le vint saisir et le traîna à la mort avant l'âge.

A Dieu ne plaise que nous le défendions contre le blâme des hommes de cœur qui condamneront son suicide. Nous sommes de ceux qui ne croient pas que la douleur puisse jamais donner le droit de quitter la vie volontairement; nous savons que chacun de nous a une mission à accomplir sur la terre, Tun à travers les chagrins, l'autre escorté par la joie. Non, il ne faut pas ouvrir avant le temps les ailes de no«

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tre âme ; elle pourrait manquer d'air dans la céleste traversée.

Seulement nous prierons les hommes de bonne foi d'avouer avec nous que la fin d'Anatole, toute criminelle qu'elle fût, n'eut pas moins une certaine grandeur dans sa noble simplicité; qu'il ne se posa point en suicide vaniteux; que, s'il manqua d'énergie pour vivre, il ne manqua point de dignité en mourant ; qu'il ne démentit point son beau caractère en ne laissant après lui ni dithyrambe atrabilaire contre la société, ni lettre pleureuse sur sa misère, ni justification philosophique, ni rien enfin de ces pitoyables vanités dont tant d'orgueilleux veulent entourer leur tombe.

A la fin de l'automne, quand les premiers vents du Nord gémissent dans les forêts, quand les pics brumeux des montagnes n'apparaissent plus sur le fond des

airs, et que les vallées se rayent de teintes jaunâtres et grisâtres, alors les cigognes voyageuses arrivent par longues files, viennent s'abattre sur les lacs et troublent le désert de leurs cris sonores; alors les pâtres, vêtus de toisons, s'en vont tristement par les sentiers, ne chantant plus et hâtant les troupeaux -, alors on ne retrouve plus, sur les graminées des versants ou parmi les herbes des ruisseaux, ni petites fleurs sauvages, ni papillons éclatants, ni abeille murmurante. Les hirondelles ont quitté les vieilles corniches des châteaux ; elles ont tendu l'aile vers le Sud ; les colombes ont fait place aux corneilles dans les clairières, et si quelque oiseau chante encore, c'est ce malheureux geai des bois dont la voix rauque nous rappelle le sou-

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venir de quelque espérance perdue, de quelque amour flétri dans sa fleur.

La fin de l'automne dans les montagnes est d'une mélancolie qui saisit le cœur. Qui de nous n'a songé à de tendres affections, à de lointaines tristesses, en marchant sur les feuilles desséchées, tout le long des sentiers dans la forêt? qui de nous n'a soupiré en regardant la pluie commençant à tomber et l'alouette fuyant vers le côté le moins sombre de l'horizon? Novembre est le mois des regrets et des pâles prévisions ; il est funeste aux cœurs découragés.

Bien des gens alors songent à quitter la campagne qui ne leur plaît qu'avec des arbres bien verts; ce sont surtout les gens

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pour qui le lac n'est qu'une masse d'eau, l'hirondelle un oiseau inutile, la vallée une longue prairie d' un rapport plus ou moins assuré, toute la nature un paysage un peu moins agréable aux yeux que les perspectives champêtres de l'Opéra. Or, ces genslà sont toujours prêts à partir en novembre; leurs malles sont faites et leur homme d'affaires à Paris est prévenu.

Ceux-là ont passé sans intervalle de l'enfance à la vieillesse; ils n'aiment ni la peinture, ni la musique, ni la poésie; mais en revanche ils ont de belles gravures de chevaux et chantent avec une admirable précision des couplets de vaudeville.

0 nature! je t'aime avec tes longs voiles

d'automne et dans ta parure primevère; lu es ma bien-aimée, nature, soit que tes cieux se fondent en pluie, soit que tes rosées perlées tombent sur les charmilles et les vertes prairies, soit que les grandssapinsnoirsbalancentçàetlàleurs bras chargés de neige, soit que les saules et les peupliers étalent leur nouveau feuillage et répandent leurs senteurs printanières. 0 montagnes, fleuves et vallées, rivages des mers, rochers et forêts, soyez mes délices toujours ! Que mon âme erre parmi vous comme fait la colombe ; qu'elle aille toujours vous conter ses peines ou vous chanter ses joies; car avec vous il n'est pas de douleur sans espérance, il n'est pas d'amour sans perspectives infinies.

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L'hiver avait ramené à Paris tout ce qu'on appelle le monde. Déjà quelques étrangers de distinction, toujours jaloux d'ouvrir la saison les premiers, avaient donné leurs soirées annuelles.

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11 est certaines maisons opulentes sur lesquelles les désœuvrés élégants peuvent fonder leur espoir, sans craindre les mécomptes; ils peuvent arranger d'avance l'économie de leurs nuits d'hiver, grâce à ces bienheureuses maisons , comme on calcule, dans une machine, le jeu et les moyens des balanciers. Il est des concerts et des bals prévus; ils doiventavoirlieuà jour fixe irrévocablement; si le contraire arrivait, il y aurait une quantité de têtes dérangées et de santés compromises.

L'équilibre régnait dans la société; tout était dans son état normal ; les salons s'étaient rouverts dans l'ordre accoutumé, les pauvres heureux du monde repre-

naient leur tâche quotidienne, et paradaient tous les soirs imperturbablement.

Une femme de haute qualité avait seule annoncé qu'elle ne recevrait pas cette année-là. La déception était grande, car c'était bien madame la marquise d'Arthevell qui refusait d'ouvrir sa maison. Le monde en fut bien ému ] il y eut bien des conversations à ce sujet, il se fit bien des conjectures, il tomba des plafonds bien des causes j bien des raisons^ bien des affirmations. La conclusion générale fut que madamed'Arthevellcommençaità donner dans la haute piété et prenait ses grades parmi les saintes de qualité. Mais les plus fins, c'est-à-dire dix personnes sur mille, pénétrèrent la vérité, et devinèrent

que la fière marquise voulait s'éviter un cruel embarras, celui de fermer sa porte à la plus noble des femmes: le retour de madame de Roni était annoncé.

Mais, grand Dieu ! ce que les gens du monde n'avaient pu prévoir, c'était l'état dans lequel Clarisse revenait à Paris.

Un jour de décembre, dans la matinée, mademoiselle d'Avaray était fort occupée à écrire dans sa chambre lorsqu'on vint lui annoncer la visite d'une femme voilée.

« Ne sait-on pas qui elle est? demanda Louise.

— Elle refuse de dire son nom, répon* dit la femme de chambre.

—Mon J)ieu ! mais il faudrait alors prcveiiir madame d'Arthevell.

— Celte dame demande à voir mademoiselle seule, » reprit la cameristc fort discrètement.

Louise s'avança vers la porte d'entrée, une femme [)arul; elle était vêtue de noir de la tête aux pieds. Arrivée dans la chambre de mademoiselle d'Avaray, elle écarta le voile qui couvrait son chapeau et son visage. Louise jeta un' cri; la nouvelle venue se hâta de fermer la porte.

« Vous!» dit la tendre Louise en saisis sant Clarisse dans ses bras.

Puis, tout à coup, regardant le visage et la robe noire de son amie :

« Juste Dieu ! reprit-elle en frissonnant, quel malheur vous a frappée, ma bienaimée Clarisse?...

— Mon ange, dit madame de Roni en s' asseyant sur un canapé auprès de mademoiselle d'Avaray , je porte le deuil d'un très grand chagrin. Ne m'interrogez pas davantage; je viens ici pour revoir la seule personne qu'il me reste à aimer en ce monde.

— Ah! Clarisse, que vos lettres m'ont manqué depuis longtemps ! Vous m'aviez donc oubliée, cruelle et chère Clarisse?

— Vous oublier!... Regardez ce que je fais aujourd'hui.

— Dieu soit loué ! vous avez bien voulu

venir jusqu'à moi, malgré vos répugnances à entrer dans cette maison.

— J'ai fait mieux que cela, chère âme ; j'ai quitté ma terre du Dauphiné pour vous uniquement. Arrivée depuis hier, je repars demain. Je viens vous embrasser aujourd'hui ; tel est le seul but de mon voyage.

— Clarisse ! s'écria mademoiselle d'Avaray, effrayée de l'état de souffrance du visage de son amie, expliquez - moi, je vous en supplie, ce terrible mystère qui vous enveloppe depuis longtemps. Vous!

revenir pour me voir un moment et repartir! Vous! en deuil, et la douleur dans vos regards et la pâleur de la maladie sur le visage! Ah! dites-

moi toute la vérité, ou je ne croirai plus en vous, et je mourrai de chagrin... »

Cette naïve et belle enfant avait uno douleur si touchante en ce moment- là que madame de Roni eut beaucoup de peine à ne pas lui tout avouer. Mais Clarisse avait juré d'ensevelir dans la tombe le secret de sa mortelle tristesse j elle le refusa même à Louise.

« Quoi! disait celle-ci, vous êtes devenue cruelle à ce point?

— Louise, reprit Clarisse, croyez-moi, je ne vous ai jamais tant aimée. Venez ici, mon enfant, que je touche votre tête sacrée ; venez, que je baise vos mains, que je vous dise tout ce que j'ai dans

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le cœur pour vous. Oui, je suis venue vous voir, ne voir que vous ; c'était une soif ardente et un devoir aussi. Je viens accomplir ici, chez vous, un acte solennel et pieux. Ne me regardez pas ainsi avec étonnement, ma Louise chérie; vous savez bien que je ne cherche ni l'extraordinaire ni l'affeclalion. Tenez , voici ce dont il s'agit : je rcmels entre vos mains ce papier cacheté; vous le garderez précieusement et vous ne l'ouvrirez que lorsque je vous en donnerai la permission, ou bien lorsque je ne serai plus de ce monde. C'est mon teslamcnl.

— Clarisse! s'écria mademoiselle d'Avaray.

— Ah ! reprit son amie , [ ma douce

Louise me refusera-t-elle cette marque de tendresse? Puisse-je placer ma confiance en des mains plus nobles , plus pures? Je ne le crois pas, moi. »

Mademoiselle d'Avaray reçut en tremblant le papier plié et cacheté que lui remit Clarisse. Elle le déposa dans un coffret d'ébène, où elle conservait ce qu'elle avait de précieux, entre autres plusieurs lettres chéries ; puis, retournant se placer sur le canapé, elle se prit à soupirer sanspouvoir répondre à madame de Roni.

« Je vois, dit celle-ci, tout le chagrin que je vous donne; pardonnez-moi, mon enfant. Et puis, rassurez- vous ; il est bien des gens qui font leur testament par

fantaisie... qui sait si je ne suis pas de ce nombre aujourd'hui ? Je n'ai pas envie de mourir, ma belle Louise... »

Mais Clarisse dit ces dernières paroles avec un sourire tellement forcé que mademoiselle d'Avaray, bien loin de se rassurer, pâlissait et serrait les mains de sa triste et noble amie.

Clarisse gardait le silence ; ses regards étaient si douloureux et si prolongés que Louise tressaillit tout à coup en rapprochant l'expression de ces regards et un souvenir déjà éloigné.

« Ah ! s'écria-t-elle , mon rêve , grand Dieu! mon rêve de l'année passée!...

recueil, la triste naufragée!,., »

Alors (les larmes vinrent soulager Toppression de ce pauvre cœur. La belle enfant pleurait appuyée sur l'épaule de son amie. Or, depuis près de cinq mois toute larme était tarie dans les yeux de Clarisse.

Craignant de prolonger l'émotion de mademoiselle d'Avaray, elle se leva cl lui demanda un rendez-vous pour le soir même. Louise l'assura qu'elle se rendrait chez elle dans la soirée et qu'elle était parfaitement libre de ses actions, madame d'Arthcvell commençant à comprendre les dangers d'une trop grande sévérité.

« Puisqu'il en est ainsi, dit Clarisse,

que Dieu soit loué! Venez; je vous atten drai , et nous serons seules. »

Madame de Roni descendait lentement l'escalier de l'hôtel de la marquise d'Arthevell. Les gens de la maison qui la rencontrèrent se rangèrent sur son passage avec respect et étonnement , tant cette noble femme avait de tristesse répandue sur toute sa personne. Arrivée au palier du premier étage elle jeta un regard et un sourire du côté de la porte armoriée qui conduisait au grand appartement qu'habitait la marquise ; mais, sans quitter la rampe, Clarisse continua à descendre l'fscalier.

Un ecclésiastique montait les mêmes degrés en ce moment. Il vit le beau fan-

tome noir et pâle ; il le reconnut et voulut l'éviter en prenant une petite porte qui s'ouvrait sur l'entresol, lorsque la douce Clarisse l'arrêta par ces paroles :

« Eh quoi ! vous me fuyez , monsieur l'abbé? Je ne vous compte pas cependant au nombre de mes ennemis... »

M. l'abbé Les Tournelles mit le chapeau à la main, et, s'arrêtant sur les degrés, il s'inclina profondément devant celle qui passait, puis il se hâta de monter chez madame d'Arthevell.

La rencontre était sérieuse et bien imprévue. L'air effaré du digne ecclésiastique dut singulièrement émouvoir la noble marquise.

Mademoiselle d'Avaray fut exacte au rendez- vous; mais depuis la visite du matin madame de Koni avait passé la journée dans un tel état de lièvre qu'elle s'é-

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tait vue obligée de faire appeler le me'decin. Louise la trouva sur sa chaise longue, toute haletante , toute brisée; elle resta auprès d'elle jusqu'à minuit.

Lelendemain, le premiersoin de Louise fut d'envoyer chez sa noble amie; les nouvelles qui lui arrivèrent ne lui permirent plus d'hésiter; elle courut chez Clarisse.

Comme on se l'imagine , le retour en Dauphiné fut ajourné; cependant, dès le premier jour de sa maladie , Clarisse avait fait partir une lettre pour ce payslà.

Huit jours s'écoulèrent, la maladie prit ses développements; le médecin déclara

que madame de Roni était atteinte d'une fièvre cérébrale; il confia ses craintes à Louise, car Louise seule était revenue chez Clarisse et ne la quittait plus.

Honte et malheur! Clarisse touchait peut-être à ses derniers moments et personne des siens n'avait encore paru sur le seuil de sa porte. Mais la nouvelle gravité du mal jeta cependant de la perturbation chez quelques gens sensés et pleins de cœur qui finirent par s'avouer entre eux qu'il serait odieux de délaisser en cette occasion une si noble créature. Quelques amis timides, mais bons, commencèrent à se glisser furtivement chez madame de Roni. Bientôt ces visites secrètes, mais très significatives , furent connues ; les ». 19

prudes, les sols, les vertueuses ofllicielles, les circonspects, les moralistes, enfin tout le troupeau bêlant des gens qui se couchent à plat-ventre devant les préjugés et les méchants jugements, tous et toutes jetèrent un cri et prétendirent arrêter l'élan des âmes de distinction; mais ce fut en vain. Clarisse regagnait ses amis, jour par jour, heure par heure; ils arrivaient à la file, étonnés et presque indignés de leur hésitation première. C'en était fait ; la victoire était complète; et aux ennemis, aux invétérés il ne restait qu'à se rendre. Clarisse avait tout attiré à elle , et Louise avait tout entraîné aux pieds de sa noble amie.

Il était environ une heure de l'après-

midi ; il y avait beaucoup de monde dans le salon qui précédait la chambre de madame de Koni. La porte de cette chambre ne s'ouvrait jamais sans que chacun s'informâtdu bulletin du moment.Les alarmes continuaient; mademoiselle d'Avaray et le médecin étaient seuls auprès de la malade. Les nombreux amis du salon persévéraient à rester avec une touchante obstination qui rachetait bien des torts passés. On se demandait en confidence si madame d'Arthevell enfin ne se présenterait pas chez sa nièce presque à l'agonie ; on commençait à dire tout bas de singulières choses contre la marquise, lorsqu'elle parut tout à coup dans le salon, et accompagnée par M. Les Tournelles.

Madame d'Artheveîl avait la figure la plus embarrassée du monde, sa contrainte était visible; elle avait cédé aux ordres des convenances. Dans cette situation elle appela la sensibilité à son secours et quand elle s'assit on la vit porter le mouchoir à ses yeux.

Deux heures deTaprès-midi venaient de sonner à la grande horloge de la galerie attenant au salon.

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Deux médecins arrivèrent et allèrent rejoindre celui qui était auprès de la malade; leur conférence fut courte. Les deux médecins nouveau -venus sortirent de la chambre à coucher de madame de Roni et traversèrent le salon, l'air triste et fort préoccupé. Personne n'osa leur parler; un frémissement électrique gagna tous ceux qui étaient là ; chacun causait bas avec ses voisins. Le groupe qui entourait madame d'Arthevell était fort pensif; la marquise envoya une femme de chambre auprès de mademoiselle d'Avaray pour lui demander un moment d'entretien. Celte femme revint et dit à madame d'Arthevell que mademoiselle d'Avaray ainsi que le médecin et les femmes de service avaient quitté

madame de Roni qui en ce moment s'entretenait seule et secrètement avec quelqu'un. Louise se trouvait dans la petite bibliothèque au-delà de la chambre à coucher, il n'y avait pas moyen de lui parler. Qui donc causait secrètement avec la malade?... Ce mystère commençait à tourmenter madame d' Arlhevell; elle avait fait plusieurs signes significatifs à M. Les Tournellcs; elle le pressait de prendre un parti , et d'entrer dans la chambre de madame de Roni. L'abbé comprenait fort bien la gravité de sa position ; il était dans une perplexité fort vive. En homme prudent et éclairé , il ne voulait rien aventurer aux yeux du monde qui était là; car enfin, si la malade refusait son ministère!...

Il fut tiré d'embarras par un incident imprévu ; on vit sortir de la chambre de Clarisse un homme en cheveux blancs, portant le costume ecclésiastique; mais ce costume était d'une simplicité toute rustique. Le digne homme portait de gros souliers, il avait à la main un chapeau aux ailes tombantes et d'une largeur démesurée ; il marchait en s'appuyant sur un long bâton noueux et ferré à son extrémité. C'était un bon curé des montagnes, celui qui d'ordinaire allait desservir la chapelle de Moronval , et que madame de Roni, la sagesse et l'intelligence même , avait fait venir du Dauphiné dès qu'elle avait connu la gravité de la maladie qui la retenait à Paris,

Quand ce digne prclre parut, il y eut dans le salon un mouvement général de surprise et de douce satisfaction. M. Les Tournelles leva les yeux au plafond comme soulagé d'un poids énorme; la marquise d'Arthevell ne retint plus l'abondance de ses larmes. Le curé des montagnes traversa la foule des amis de Clarisse sans dire une parole; seulement il mit la main sur son cœur et sourit à tous avec une sérénité touchante. Il partit et personne ne le suivit.

Le moment était venu où l'on pouvait entrer chez la malade; on vit la porte s'ouvrir, et un ange de beauté et de tristesse se tenant sur le seuil dit à ceux qui étaient dans le salon :

« Venez voir Clarisse !... »

Mademoiselle d'Avaray retourna auprès de la malade, dont les amis commencèrent à entrer timidement , un à un , silencieux comme des gens fort affligés. Oui, ils l'étaient tous profondément.

Clarisse;, pâle et défaillante, était couchée sur une chaise longue ; elle avait la tête renversée sur un grand carreau à larges dentelles; ses mains étaient sans couleur et amaigries ; les vêtements blancs qui couvraient de leurs grands plis le corps de Clarisse , les courtines de basin et de mousseline étendues sur la chaise longue , tout cela ressemblait déjà à un appareil de tombeau. Louise

était à genoux auprès de la mourante, la tête penchée sur une des mains pâles de sa pauvre amie.

Clarisse jeta çà et là de doux et languissants regards. Elle reconnut tout le monde, et tendit la main à madame d'Arthevell, qui la lui baisa; puis la noble Clarisse se prit à sourire, et d'une voix faible elle dit :

« Je vous remercie tous ; adieu. »

Il y eut dans la chambre un bruit de sanglots et de gémissements étouffés. Le médecin témoigna le désir qu'on abrégeât cette triste visite. Clarisse leva la main à plusieurs reprises, saluant ainsi ses amis pour la dernière fois. Tous quittèrent

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celte chambre; Louise seule resta; le médecin lui-même s'éloigna de Clarisse : elle l'avait ainsi demandé.

Il était quatre heures ; les derniers rayons d'un soleil de novembre arrivaient dans les vitres des fenêtres. La chambre de madame de Roni en était toute illuminée. Louise voulut aller abattre les rideaux :

a Non, non, dit Clarisse, tout cet éclat va bientôt s'éteindre. »

Puis, se voyant tout-à-fait seule avec mademoiselle d'Avaray, elle parut se ranimer; une lueur sereine rayonna dans ses yeux, et ses joues blanches se teignirent d'un léger carmin.

« Il me semble que mes forces reviennent un peu, dit-elle à Louise; c'est ma fin qui approche probablement Louise, laissez-moi mettre la main sur votre tête, mon enfant. »

Louise, à genoux sur le tapis, collait son visage sur la courtine de basin de la chaise longue,

« Mon amie, nous allons nous quitter, reprit Clarisse. Je vous remercie de la tendre affection que vous n'avez cessé de me donner en échange de la mienne. Nos cœurs se sont bien compris et se sont bien aimés, n'est-ce pas ?... Je ne vous ai pas vue une seule fois dans tout le cours de ma vie sans ressentir des mouvements de joie; vous avez été mon étoile amie en

ce monde, et si j'ai laissé aller vers vous bien des élans de tendresse, j'en ai contenu beaucoup plus encore. Enfin, Louise, vous m'avez rendu la vie douce et facile ; que Dieu vous le rende, et qu'il vous bénisse, mon enfant !

a Je crois que vous me regretterez beaucoup; oh! j'en ai l'intime conviction.

Mais, mon amie, que la douleur ne pèse pas sur vous trop longtemps. Songez que nos âmes sont immortelles et qu'elles se retrouveront. Notre vie a été belle en ce monde; oui, pourquoi ne dirais-je pas que la mienne a été heureuse, puisqu'elle se brise au premier chagrin survenu?

Quant à vous, mon amie, vous êtes destinée à une existence pleine et sereine; je

le crois, du moins, et on dit que les agonisants ont la vue longue.

« Restez toujours ce que vous êtes, pure et noble. Votre âme est mille fois plus belle que votre personne ; souvenez-vous bien de cela. Votre âme est d'un prix infini ; respectez-la, honorez-la, soyez vigilante sur tout ce qui la concerne, songez qu'elle vient de Dieu et qu'elle retournera à Dieu.

«Ne prodiguez pas votre amitié, soyezen même avare, mais prodiguez la charité.

«Pardonnez en toute occasion, mais faites si bien que personne n'ait jamais rien à vous pardonner.

« Soulagez toute misère à mesure que vous le pourrez.

« Occupez votre vie. Soyez sérieuse au fond de l'âme; soyez enjouée d'esprit.

«Ne cherchez pas trop la science; mais aimez l'art avec chaleur.

«Fuyez les vanités bruyantes; passez à côté des vanités sans daigner les regarder. N'ayez aucun souci de briller ; alors vous rayonnerez comme l'étoile qui ignore sa clarté magnifique.

« N'acceplez aucun hommage indigne devons. La fierlcdans ce sens est noble et louable. Repoussez aussi les petites admirations. Ah ! Louise, que votre cœur soit sévère et vigilant. Vous avez choisi

déjà.... C'est bien; votre préférence se- . Crète n'a point porté à faux.

« Soyez impitoyal)lepour l'hypocrisie et le mensonge.

« Protégez le faible et l'absent.

« Ne vous hâtez pas déjuger; ne con-, damnez jamais.

« Ne vous hâtez pas de repousser ce qui est étranger et nouveau toutes les fois que vous y verrez de la bonne foi. N'en riez point; examinez.

« Soyez tolérante et miséricordieuse.

« Soyez patiente, condescendante ; ayez de l'indulgence pour toute lolie , pour toute faiblesse.

It. 20

306 CLARISSE DE IIONI.

« Ne repoussez pas, éloignez.

<cAyez les goûts simples, vous les aurez élevés. Voyez les enfants : ils aiment la nature, depuis la petite fleur cachée dans le gazon jusqu'à l'étoile dans les cieux.

«Oui, Louise, aimez la nature, ce grand livre des glorifications envers Dieu.

« Ah! je ne vous dis pas seulement de l'aimer lui, l'infmiment bon, l'infmiment beau, l'inliniment grand; je vous dis de lui donner toutes les adorations de votre âme. Dans la joie, élancez- vous vers lui; dans la tristesse, plus encore. Vivez de lui sans rien laisser deviner au monde de ce divin amour.

«Louise, j'ai une prière à vous faire en

CLARISSE DE RONI. 30t

ce qui concerne le corps que je vais quitter. Ma volonté est qu'il soit transporté au château de Moronval en Dauphiné pour être déposé dans le caveau de la chapelle ; il y a encore là une tombe vide. Je vous charge, Louise, de veiller à l'exécution de cette dernière volonté.

« Maintenant, adieu, ma bien-aimée ; que je vous embrasse et que je vous bénisse. »

En ce moment la porte de la petite bibliothèque, à côté de la chambre, s'ouvrit avec précaution. Un jeune homme parut et vint tomber à genoux aux pieds de la chaise longue. C'était Roger de Montléry, dont la pâleur et le désespoir étaient extrêmes.

a C'est lui! (lit Clarisse avec douceur; il a bien fait de venir. Roger, ajoula-telle, Louise, mes amis, venez auprès de moi. Je vous aime tous les deux; vous êtes bons l'un et l'autre , nobles de cœur l'un et l'autre. Louise, Roger, les mourants ont de grands privilèges ; j'unis vos mains; je vous bénis. Vivez heureux; pensez à moi. »

M. de Montléry resta fort peu de temps dans cette, chambre où se mourait madame de Roni; il sortit suffoqué par des sanglots.

Le soleil venait de retirer son dernier rayon à ce bel hémisphère que nous habitons. Clarisse jcla un regard du côté du couchant, et dil :

« Voici l'heure, ô mon âme ! »

Puis elle attira à elle Louise d'Avaray et lui parla d'une voix très faible pendant quelques minutes.

Elle venait de déposer dans le sein virginal de Louise, comme dans un sanctuaire parfumé , le secret de la douleur qui l'emportait au tombeau.

Elle fit un dernier effort pour presser dans ses bras sa bien - aimée ; l'heure sonna, et Louise reçut le dernier souffle de Clarisse.

Telle fut Clarisse deRoni.

Quant à nous, nous avons écrit ces pages sous l'impression d'un sentiment élevé et

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I)ur. iNous ne redoutons ni le blâme des sols, ni la colore des méchants , puisque nous n'avons eu d'eux aucune préoccupation; mais ce que nous recherchons, c'est un regard d'amitié de la part des âmes d'élite, qui sont vraiment les bonnes étoiles du monde.

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