IV
« Vous nous donnez, vicomte, un dîner prodigieux , disait le plus rouge des convives que M. de Yolnay traitait en Lucullus chez un restaurateur des mieux famés.
— On ne dîne bien qu'avec vous, vicomte, ajoutait la tête grisonnante de la troupe, le doyen des fous , M. de Benserade, le seul descendant du poëte de ce nom^
— Vous inventez des plats et des vins fabuleux, ajoutait un troisième, un cerveau creux et qui sonnait comme une cloche fêlée , M. le baron de Tournefort.
— A votre santé ! répondait le vicomte, et à la santé du ciel qui se fâche contre nous. Quel temps atroce !
— Horace avait raison, reprenait le Benserade aux cheveux gris.
— Et Horace disait?...
— Que Lalagée n'était jamais plus jolie, et le vin du coteau de Falerne jamais meilleur que lorsque les aquilons d'hiver soufflaient dans la campagne.
— Voilà de l'Académie toute pure, M. de Benserade. A la santé de Lalagée et du vent aquilon ! »
Le vicomte de Volnay leva la main, salua Benserade, et renvoya son verre plein sans y avoir porté le bout des lèvres. Un domestique remit devant lui un autre verre vide.
— Toujours, selon votre inconcevable habitude, vicomte ! dit un joli petit jeune homme qui n'avait point encore parlé.
Yous aimeriez mieux mourir de faim et de
H(i CLARISSE DE RONI.
soif que (l'avouer un estomac comme celui de tout le monde.
— Oui, mon ami, répondit Voinay en servant ses voisins.
— Décidément, êles-vous le diable, vicomte? reprit Benserade. Ne vous verrat-on jamais ni manger ni boire?... et pourtant quels dîners olympiques vous donnez !
— Où couchez-vous ce soir, vicomte?...
ajouta le joli petit jeune homme aux cheveux roulés et luisants, comme ceux des nions ignorini romains.
— Mais... je ne sais trop.
-— Dans votre voiture, n'est-ce pas?...
rLAKlSSE DE ROM. IH
— Peut-être; où loge votre maîtresse, mon ami ? »
Le joli petit jeune homme but de travers à cette question. Une fusée de rire général le déconcerta tout-à-fait.
« Vous êtes méchant, Volnay, reprit-il.
— Moi ! au contraire ; on m'a beaucoup mordu.
— Et personne n'en est mort?... »
Volnay salua M. de Benserade qui venait de parler ainsi.
«Non, reprit-il tranquillement; il paraît que mon venin ne tue pas.
— Il est vrai que toutes vos femmes se
portent à ravir, dit le joli jeune homme ; combien en avez-vous, vicomte?...
— Voilà de singulières questions ! reprit tout à coup le silencieux baron de Tournefort, l'homme des convenances et <les frayeurs sociales.
— Diable! dit le petit jeune homme, vous êtes chatouilleux, monsieur le baron. Songez que nous sommes ici venus pour nous griser et lâcher tout-à-fait la bride à nos langues hypocrites. Combien de femmes avez-vous en ce moment, vicomte? reprit-il.
— Il y tient, à ce qu'il paraît, dit Benserade.
— Mon ami , dit Volnav, il est beau-
coup de femmes qui ne m'ont pas.
— Quelle modestie! reprit le baron en se mordant les lèvres dans un sourire.
— J'aime assez votre réponse, mon ami Volnay, continuait l'enfant en buvant par rasades, et il est beaucoup de femmes à plaindre, n'est-ce pas?
— Mon enfant , avez-vous parié avec vos amis de me faire dire une fatuité ce soir ? A combien le pari ?
— J'ai parié vingt louis, vicomte.
— Vos amis gagneront, mon enfant.
— Nous verrons bien, mon maître. »
M. de Tournefort, tout en mangeant
120 CLARISSE DE ROMI.
des deux mains, tombait d'un ébahissement dans un autre, à ce bavardage exorbitant pour lui. Il ne portait jamais la fourchette à la bouche sans jeter un regard oblique sur ce pétulant convive de dix-huit ans, dont il ignorait encore le nom , mais qui l'effrayait à un point extraordinaire. Aux yeux du placide baron, ce joli petit jeune homme était un composé de serpent et de léopard , quelque chose d'étrange et de venimeux , de vil" et de mordant , quelque chose de nature méchante , emportée , un brise-tout qui tuait en même temps. M. de Tournefort voyait avec effroi pour la société , son idole, s'élever et grandir ce petit monstre, qui, sous des dehors d'élégance, pouvait peut-être donner la rage ou le choléra
aux plus honnêtes gens. Aussi se prit-il tout à coup d'une haine outrée contre cette charmante poupée frétillante, sautillante et ambrée.
Le convive à face rouge^ qui avait ouvert le dîner par une exclamation, gardait depuis lors un silence obstiné ; sa mâchoire fonctionnait avec l'activité brutale d'une machine à vapeur. Les perdreaux et les cannetons disparaissaient dans ce gouffre, oîi tombaient aussi par intervalle de larges flots de vin. Le vicomte de Yolnay, les mains jointes et appuyées sur la table, contemplait avec une sorte de ravissement ce prodigieux convive, son vis-àvis.
Mais il en était un autre qui n'avait en-
t2Z GLAlllSSE DE ItOM.
core parlé que par monosyllabes , bien qu'il ne mangeât que d'une manière humaine. Volnay l'interpella par cette} queST tion : i- ^ri»
« Anatole, vous êtes triste ? »
Celui-ci sourit assez dédaigneusement et répondit :
« C'est que peut-être je ris en dedans. »
L'attention du baron sauta de ce côtélà. C'était l'homme des impressions et des étonnements que ce bon monsieur de Tournefort; il jeta un coup d'œil rapide sur cet Anatole mystérieux. L'exprès > sion mélancolique de son visage rassura M. le baron pour la société; Anatole
CLARISSE DE ROM. 12à
n'avait pas la mine de vouloir écorcher la moindre réputation.
a Triste! reprit le venimeux et joli petit jeune homme, triste ! Vous le connaissez bien, vicomte ; c'est le plus joyeux compère des quatre parties du monde.
— Monsieur n'en a pas l'air, dit Benserade à M. de Tournefort.
— L'air est souvent le masque du visage, reprit celui-ci avec un commencement de frayeur.
— La gaîté de mon ami, dit Volnay, a cela de merveilleux qu'elle a toujours son rayonnement à l'intérieur. C'est une espèce de lanterne sourde que j'ai l'honneur de vous présenter, messieurs,
1 "2 i CLARISSE DE RONI.
— Et une lanterne inutile à tout le monde, dit Anatole.
— Monsieur me fera-t-il l'honneur de me dire son nom ? demanda M. de Tournefort très intrigué.
— Monsieur, je me nomme Anatole, »
lui répondit celui-ci, en avalant un verre do vin de Bordeaux.
Le baron devint sérieux; un nom de baptême pour tout nom n'était pas à ses yeux une garantie sufïisante, au point de vue de l'ordre, des convenances et de la morale. Il regarda le vicomte qui, pour toute réponse, piqua une fourchette dans une aile de faisan et la lui offrit.
« Bien répliqué, dit l'enfant venimeux.
Est-ce que monsieur le baron va bientôt nous demander nos certificats de bonne vie et mœurs?
— Ce dr(Me-là, dit tout bas M. de Tournefort à M. de Benserade, se fera tuer un de ces jours en duel, je l'espère,
— Lui! reprit Benserade; il abat une noix à vingt pas et il ferraille comme un académiste. Savez-vous qu'il n'a que dixneuf ans et qu'il a déjà tué deux de ses amis? »
Monsieur le baron faillit se trouver mal, il ne mangea plus. Volnay ne se lassait pas de contempler le prodigieux lion qui dévorait toujours en face de lui; la bête déchirait à belles dents et buvait à plein
t2(; CURISSE DE RONI.
gosier; son nez et son menton rougissaient comme deux énormes rubis, ses yeux devenaient tendres et pleuraient, ses doigts étaient huileux, son front large suait de fatigue.
oc Eh bien! lui dit tout à coup le vicomte, cela va^t-ii un peu mieux?
— Ah ! reprit le glouton entre deux bouchées, cela va divinement; le malheur est qu'on ne peut avoir faim toujours. »
Anatole jeta sur la bête carnassière un regard sévère, mais tranquille.
«En ce cas -là vous devez bien me plaindre, dit Volnay au glouton.
— Il faudrait auparavant commencer par vous comprendre, répondit celui-ci.
— Vous êtes tous les mêmes, ajouta le vicomte. Eh! messieurs, un homme qui ne mange ni ne boit est-il donc si effrayant? Vous êtes bien sûrs, du moins, que je ne vous mordrai pas.
— N'avez-vous jamais essayé de manger? reprit le convive se repaissant toujours.
— Je ne m'en souviens pas. »
M. de Tournefort tombait dans un sérieux ébahissement, Benserade riait; l'enfant scélérat lisait des billets parfumés; Anatole jouait avec son couteau,
128 CLARISSE DE RONf.
l'ivresse commençait à les gagner. Un nouveau convive entra.
«Vous voilà enfin! dit le vicomte; il est près de huit heures; d'où sortez-vous?
— De la Chambre des Pairs, reprit le nouveau venu qui pouvait avoir trentedeux ans environ. Nous avons eu une discussion fort animée.
— Avez- vous parlé?
— Sans doute; j'ai divisé la Chambre; les papas sont pour moi.
— Monsieur ne mange pas? demanda le vorace convive.
— Rassurez-vous, dit Volnay, mon ami est un homme. »
CLARISSE DE RONL 129
Le nouveau venu se mit à dîner fort cordialement. M. de Benserade voulut absolument effleurer la question politique; un jeune pair de France venaitd'en- Irer en champ clos; M. de Benserade en sa qualité de chevalier frondeur lui porta cette question dans la visière.
«Combien de millions volés aujourd'hui, monsieur?
— Monsieur, quarante-quatre millions en trois quarts d'heure ; on a commencé par là. Il faut de l'argent, sans cela point d'ordre possible.
— Vous aimez l'ordre ?
— Beaucoup, monsieur!
— Autant valait garder celui que nous avions avant /e/rt^"^ de juillet !
— Ah ! monsieur est donc des leurs?
— Je suis des leurs, monsieur, et ils sont des miens.
— Monsieur regrette... à ce qu'il parait. »
Et tout en disant il mangeait à ravir.
« Je regrette et j'espère, monsieur.
— L'espérance est une vertu chrétienne.
— Du moins elle suppose la foi, ajouta d'un ton aigre M. de Benserade.
— Et la charité, messieurs, dit en riant
le vicomte de Volnay. Je crois que vous commencez à causer sérieusement. De grâce, monsieur de la Chambre des pairs ! de grâce, monsieur de Benserade!
— Pourquoi diable les arrêter, vicomte! ajouta l'enfant sans quitter des yeux ses billets doux; nous aurions assisté au plus joli duel!.. Eh bien! messieurs, en restez-vous là? Je crois que monsieur le pair n'aurait pas eu le dessus. Oh! oh! nous sommes ferrés, nous autres du régime déchu; mon grand-père a des arguments dignes de ceux de M. de Benserade.
— Monsieur votre grand-père est un vrai gentilhomme, dit celui-ci.
— Je le crois pardieu bien ! répliqua l'enfant; nous nous en piquons dans la famille, et à moins de descendre de la cuisse de Jupiter... tudieu! c'est une noblesse pur sang.
— C'est la meilleure, dit Benserade, les parvenus...
— Ah! monsieur! répliqua Volnay.
— Tous ces champignons poussés en une seule nuit sur le tronc du vieux chêne...
— Eh! monsieur... continuait le vicomte.
— Vous allez me dire peut-être que Louis XIV, de glorieuse mémoire...
— Ah! monsieur de Benserade! »
Le fou-rire gagnait le jeune drôle qui repliait ses lettres. Anatole ouvrait de grands yeux et pinçait les lèvres; le glouton mangeait plus vite. M. le baron de Tournefort se voilait le visage; quant au jeune pair il abandonnait gaîment le combat pour les délices d'une purée de gibier. Volnay s'efforçait d'être sérieux et choisissait les termes les plus doux pour panser l'amour-propre de son voisin rouge et furieux.
« Vicomte, dit tout à coup l'enfant mauvais, il nous manque ici Montléry, lui qui voulait ramasser l'habit doré que son père jeta aux fripiers en 1830.
iH CLARISSE DE aONI.
— Je puis vous assurer que monsieur de Monlléry ne songe plus à la pairie, ditBenserade.
— Pauvre cher ange! ajouta l'enfant, il a bien un autre martel en tête.
— On le dit amoureux, reprit Volnay; je comptais l'avoir ce soir avec nous.
— Lui ! Eh ! ne vous délestez-vous pas?
— Qu'importe ?
— Cela est vrai, répliqua le petit Satan; moi qui vous parle je passe ma vie avec mes antipathies. C'est comme monsieur le baron qui me fait la moue, là-bas, et qui cependant ne refusera pas mon toast.
CLARISSE DE RONI. tZS
A nous deux, baron ; je bois aux prudes, j'adore les prudes, les tendres prudes, aux yeux libertins, aux désirs effrénés, in petto... baron, in petto... Les jolies coquines! à nous deux, baron!
— Fi donc ! dit M. de Tournefort, les yeux en feu et les dents serrées.
— Allons, ne vous fâchez pas, baron, et soyez sage, répliqua l'enfant. Admettez, s'il vous plaît, qu'il y a des coquines de qualité comme d'autres coquines... Le mot vous effarouche-t-il? Qu'à cela ne tienne ; disons des scélérates, baron.
— Corbleu! s'écria M. de Tournefort en s'adressant à Volnay, avec qui donc me faites-vous dîner?
13(5 CLAIUSSE DE RONI.
— Avec le jeune marquis de Frémicourt, répondit Volnay sans la moindre émotion, avec mon pauvre petit Albert de Frémicourl qui serait abbé à l'heure qu'il est, sans le fait de juillet, comme dit Benserade. »
Le baron de Tournefort pâlit et trembla pour l'équilibre européen. Il se souvint d'avoir rencontré le jeune marquis à toutes les ambassades, à toutes les grandes et petites soirées.
« Je vois, dit Volnay, que vous reconnaissez mon ami; c'est un petit Socrate habillé en Satrape; s'il adorait moins les femmes, ce serait un homme dangereux; mais les bonnes fortunes adoucissent singulièrement ses mœurs, comme vous venez de
le voir. Il a en ce moment une passion sérieuse ; du reste , il est heureux en rival ; il a un rival charmant et cligne de lui.
— Le nommerai-je, vicomte?
— Pourquoi non?
— Je vous ferai de la peine.
— A moi, mon enfant ? »
Volnay ne s'attendait pas au coup de stylet du jeune marquis; il sentit un acier froid entrer dans son flanc, car le petit Satan dit qu'il n'avait d'autre rival que :
« Montléry.
— Lui! dit le vicomte de Volnay visi-
19B CLARISSE DE RONI.
blement ému. Vous! lui! vous êtes rivaux? Vous aimez la même femme? et cette femme...
— Vous la connaissez à merveille, vicomte; c'est la plus délicieuse grande coquette qui jamais ait décoché œillades assassines.
— Vraiment! dit Volnay en reprenant un peu son aplomb; vous êtes aussi un de ses amis, et vous la voyez souvent?
— Souvent. Le cher Roni n'est pas jaloux ; mais ce pauvre Montléry se perd. C'est un homme fini ; il est amoureux fou! Depuis qu'il a déclaré cette maladie mortelle, ses actions ont beaucoup baissé.
— Et les vôtres se sont élevées d'au-
CLARISSE DE nONI. 139
tant, marquis? dit Volnay riant sous sa moustache.
— Mais je ne les vendrais pas pour beaucoup.
— Et vous feriez bien; l'idole vaut l'encens qu'on lui brûle, peste!
— N'est-ce pas, vicomte?
— Comment diable! une beauté véritable. . . Une dignité et une fierté. . .
— Bah! bah! vicomte, vous faites le discret et vous ne la croyez pas de rocher.
— Non, cependant...
— Mais vous devenez absurde , vicomte. Faut-il vous faire la leçon?
— Soit, mon délicieux marquis, montrez-moi le chemin pour arriver à ce cœur-là; je me mets sur les rangs.
— Un peu tard, vicomte, un peu tard.
— Qui le sait, mon enfant?
— Moi.
— Vous!... A nous deux par conséquent; quand vous mettez-vous en campagne, marquis?
— Dès demain.
— Moi aussi, et le vainqueur gagnera...
— La belle d'abord ; puis cinq cents louis.
CLARISSE DE RONI. t4(
— Touchez là, mon enfant.
— A votre santé, vicomte, et à celle de ce cher monsieur le baron de Tournefort, dont les deux yeux me tirent des coups de pistolet en ce moment. »
A ces mots, il avala d'un trait une rasade complète de vin du Rhin. Volnay toucha son verre du bout du doigt et on le lui enleva sans qu'il y eût porté les lèvres.
Anatole, un peu surpris de cet assaut de fatuité, regardait alternativement Volnay et le petit marquis. M. de Benserade citait des vers de son aïeul et une anecdote touchant la cour du grand roi, et que personne n'écoutait. Le glouton buvait par
rasades; le jeune pair de France chuchotait avec M. de Tournefort. Il y eut dix lûinules de pose, c'est-à-dire un intermède de banalités, de lieux communs; propos commodes quand on veut parler en pensant à autre chose. Pendant ce temps-là on entendit une certaine agitation dans le petit salon voisin; un bruit qui ressemblait au remuement de chaises au moment où quelqu'un va sortir.
« 11 paraît , dit le petit de Frémicourt, que nous avions des voisins silencieux.
— Ils n'avaient pas cet avantage-là , » murmura entre ses dents le baron sérieusement triste.
Ce fut en ce moment qu'un homme à
clahisse de roni. 14â
cheveux gris entra dans le salon particulier où Volnay donnait à dîner. Cet hommeétaitrevêtud'uneredingotebleude roi et un galon d'argent entourait la forme de son chapeau. Dès que le vicomte le vit parmi ses gens et parmi les garçons de service, il prit de l'humeur et demanda brusquement ce que voulait ce valet. L'homme aux cheveux gris lit quatre pas en avant, tendit le bras et présenta une lettre. Il y avait en lui quelque chose de froid et de roide, quelque chose qui tenait de la statue.
« Monsieur le vicomte de Volnay ? dit-il d'une voix grave et même étrange.
— C'est moi. »
Le vicomte saisit la lettre avec une vé-
ritable impatience ; elle n'était point cachetée. C'était un carré de papier sur lequel on avait écrit ces mots à la hâte et d'une écriture contrefaite et bizarre.
« Je vous croyais fat avec distinction ; je me joins au défi que vous a porté la poupée méchante et ridicule ; je prends pour mon compte la moitié de son pari. »
« Point de signature ! dit Volnay en froissant le papier qu'il mit pourtant dans sa poche. De la part de qui venezvous? demanda-l-il au domestique inconnu.
— Monsieur le vicomte a-t-il une réponse à me donner ?
— Oui, mais avant tout, à qui appar-
tiens-tu ? Parle, ou je te fais rompre les os.»
Cet homme garda un silence obstiné.
« Le connaissez-vous? » dit Volnay à ses gens.
. .Personne ne le reconnut.
jn:
«Qui était tout à l'heure dans le petit salon voisin? » demanda-t-il avec colère aux garçons de service.
Ceux-ci se regardèrent entre eux et ne dirent pas un mot.
« Ah ! ah ! s'écria le vicomte de Volnay, c'est un complot! »
En même temps il s'élança de sa chaise,
146 CLARISSE DE ItONI.
sauta dans le corridor, enfonça d'un coup de poing la porte du salon voisin et ne vit que les débris d'un dîner ; deux couverts encore en place , deux bougies et deux chaises, placées comme elles le sont quand quelqu'un s'est levé et a quitté un appartement. Le vicomte chercha dans tous les recoins; rien! Seulement il lui sembla que l'air dans cette pièce était imprégné d'un certain parfum qu'il avait déjà senti ailleurs. 11 flaira ce parfum un moment, comme un ardent chien de chasse ; puis, baissant la tête, il revint à ses convives.
a Rien! dit-il en rentrant. Qu'on arrête le porteur du billet ! »
Mais cet homme avait disparu. Volnay
allait peut-être s'emporter jusqu'à des violences tout-à-fait étrangères à son caractère, lorsqu'un éclat de rire aigre le rendit à sa dignité.
Celait l'infernal petit marquis qui riait de la sorte.
Chacun fit ses apprêts pour sortir.
M. de Tournefort proposa à M. de Benserade une place dans sa voiture , ce que celui-ci accepta; ils partirent les premiers. Le pair de France prit son chapeau, suivit ces messieurs, monta dans son cabriolet et disparut. Le jeune marquis de Frémicourt mil ses gants avec beaucoup de soin, appela son domestique qui le revêtit d'un excellent manteau, descendit l'escalier en sifQant, monta dans
son coupé attelé de deux beaux chevaux gris pommelé, et fut emporté dans un clin d'œil. Le convive glouton resta devant la table, les coudes appuyés sur la nappe et dans un état de bienheureuse somnolence. Anatole se retira à pied , seul et rasant les murailles. Quant au vicomte de Yolnay, il était trop fier et trop rusé pour redemander des renseignements que les garçons du restaurateur lui avaient déjà refusés. Il fit payer largement le dîner par son valet. Il monta fort tranquillement en apparence dans sa voiture, et dit à son cocher le mot mystérieux et dont les gens du vicomte avaient le sens :
«Marche. " •^'
La voilure roula. Tout à coup, à cinquante pas de la maison du restaurateur, le vicomte, mettant la tête à la portière, entend un éclat de rire insultant qui partait d'un fiacre dont il venait de raser les roues. Volnay cria à son cocher d'arrêter; mais ses chevaux vigoureux étaient lancés, et, lorsqu'après cent pas de trop le cocher fit tourner bride, le fiacre avait disparu.
«Poursuis! poursuis-le!» criait Volnay hors de lui.
Le cocher lança ses chevaux à travers les rues et les carrefours, mais il donnait la chasse à un ennemi fantastique. D'ailleurs vingt fiacres se croisèrent bientôt et le cocher fut aux abois.
lÔO CLARISSE DE RONI.
« Misérable ! » dit Volnay en se rejetant au fond de sa voiture.
Il n'y avait pas moyen de se faire la moindre illusion et d'attribuer le dernier éclat de rire au marquis venimeux qui était parti dans sa propre voiture dix minutes auparavant.
Or, dans le petit salon voisin de celui où Yolnay venait de fêter ses amis, une jeune femme et un jeune homme avaient dîné tête à tête.
A cette soirée de pluie et d'ouragan avait succédé une journée limpide.
Madame la comtesse de Roni avait fait
dire à sa porte qu'elle ne recevrait que mademoiselle d'Avaray.
Vers les deux heures de l'après-midi la porte-cochère de l'hôtel s'ouvrit, une voiture attelée de chevaux frémissants entra dans la cour, décrivit un demi-cercle et s'arrêta devant la porte vitrée du péristyle. Louise arrivait seule dans l'équipage de madame d'Artbevell.
Clarisse la reçut dans un boudoir tapissé de damas vert et attenant à sa chambre. H y avait là une délicieuse cheminée de porcelaine et une causeuse ouatée et soyeuse , meuble destiné à l'adorable intimité.
«Venez, ma belle Louise,» dit Clarisse.
Mademoiselle d'Avaray était ce jour-là d'une beauté singulière; son front n'avait d'égal en transparence et en noblesse que le front de Clarisse ; ses joues étaient d'une blancheur virginale. Louise souriait pour cacher un peu de tristesse; grande, svelte, elle s'assit avec la dignité d'une Péri.
^,,,«Ehbienî Louise, reprit Clarisse, vous m'avez fait demander à me voir ce matin. Me voici toute à vous. Permettezmoi de vous dire que je vous trouve aujourd'hui d'une pâleur divine.
— J'ai peu dormi, Clarisse.
— Et beaucoup rêvé, Louise ?
— Oui, madame.
154 CLAAISSB DE RONI.
— Et ce rêve, mademoiselle?...
— Ce rêve était vous.
— Vous ai-je effrayée, égayée?...
— Tourmentée.
— O ma chère Louise ! »
Mademoiselle d'Avaray pencha la tête, laissant sa main entre celles de madame de Roni.
« Allons , dit celle-ci, qu'avons-nous donc, ma bonne amie? Vous voyez que je suis plus douce ici que dans vos songes.
— Plus douce ! Vous l'étiez beaucoup cette nuit; mais vous étiez si à plaindre!... Oh! n'en parlons plus.
CLARISSE DB RONI. 155
— Mais au contraire, ma chère Louise, parlons de nos malheurs dans nos rêves... ceux-là chassent les autres, dit-on.
— Dieu le fasse! Clarisse. Vous allez me dire que j'ai une superstition d'enfant. J'ai
peur pour vous depuis mon rêve.
— Voyons, étais-je morte?
— Non, bien pâle, malade.
— Moi qui me porte si bien !
— Vos yeux avaient des lueurs si tristes!... C'était votre regard surtout qui me serrait le cœur ; il avait quelque chose de si prolongé!... Vous ressembliez à une naufragée sur un écueil et regardant l'horizon de la mer.
166 CLARISSE r)E RONr,
— Chère Louise ! continuez.
— J'ai voulu vous parler. Vous avez jeté les yeux sur moi sans me reconnaître, ce qui a achevé de me briser. Je vous ai demandé ce que vous aviez ; vous avez mis la main sur votre cœur, et en même temps un grand coup de tonnerre a éclaté et vous avez disparu dans l'éclair. Ah ! Clarisse... je me suis réveillée tout en pleurs, et ce matin , quand je suis entrée chez ma bonne amie ^ madame d'Arthevell s'est récriée sur ma pâleur. Je ne lui ai point parlé du songe, mais je l'ai priée de me donner sa voiture pour venir vous trouver. Et vous voilà, Clarisse; comme vous êtes belle et calme, cependant ! »
Madame de Roni n'en était pas moins un peu émue. La frayeur naïve de Louise ne pouvait la troubler ; mais de vagues pressentiments lui arrivaient malgré elle. Clarisse n'était pas femme à leur donner trop d'empire; elle brisa sa rêverie par un de ces mouvements énergiques qui ne sont familiers qu'aux âmes supérieures.
a Louise, votre rêve est bien beau ; Byron en eût fait un poëme, Salvator Rosa un tableau. Parlons de vous, mon enfant; il y a quelques jours que votre bonne amie me faisait des confidences, vous savez à quel sujet?...
— Mon Dieu ! vous devriez me parler d'autre chose.
— Et que vous dirai-je qui m'intéresse
autant que cela? n'êtes-vous pas l'ange de mon cœur? Votre avenir m'occupe souvent ; je voudrais pour vous tant de bonheur! Vous me serrez les mains, Louise; vous avez l'air de me remercier; et de quoi, mon enfant? de vous aimer? On n'a aucun mérite à cela ; nous aimons, ou nous n'aimons pas, par une cause toute indépendante de notre volonté. Ne me remerciez pas, ma douce Louise; aimonsnous, et que le reste soit à Dieu. »
Louise pleurait en silence.
a Des larmes ! dit madame de Roni, des larmes tombées des yeux de Louise ! . . . D'où viennent-elles, celles-là? ... chagrins, regrets, Louise d'Avaray ne vous connaît pas. A moins que ma chère enfant ne
m'ait fermé son cœur et ne m'ait pas jugée digne d'avoir son secret.
— Que dites-vous là, Clarisse? »
Et un regard humide, céleste, vint se croiser avec le regard de madame de Roni.
« Ce que je dis là?... vous avez raison; je ne le pense pas, Louise. Je suis bien sûre de vous; je sais parfaitement que ma tendresse vous est précieuse, et que, si vous aviez un chagrin, je ne l'ignorerais pas; vous me le diriez ou je le devinerais. Eh bien! mon amie, qu'est-ce donc qui vous tourmente aujourd'hui ?. .. »
Louise ne s'attendait pas à une question aussi directe et aussi prompte ; elle très-
saillit et fut tentée de retirer sa maîn,
« Vous avez peur ! j'ai donc touché la blessure? Chère âme, qu'avez-vous?
— Clarisse, vous êtes entraînante.. . je suis presque fâchée d'être venue.
— Pourtant vous avez envie de me parler. Je vais vous aider. Votre bonne amie a des projets de mariage pour vous j et vous redoutez de choisir. Ce qui est bien naturel, Louise; car si on se trompe là, on est perdue....
— Vous m'effrayez.
— A Dieu ne plaise que je cherche à vous enlever une espérance! N'êtes- vous pas une des meilleures amies de Dieu?... Mais revenons. Madame d'Arthevell vous
CLARISSE DR RONr. ICI
propose des partis superbes; elle me l'a dit. Parmi eux il en est deux qui ne sont peut-être pas indignes de vous. Je n'ai pas besoin de vous les nommer.
— Non, Clarisse, je vous en prie.
— Vous n'avez aucune répugnance à choisir entre eux?...
— Je ne sais, ma chère Clarisse ; ou plutôt je désire que tous deux ne pensent plus à moi.
— Ah ! dit madame de Roni en souriant, voilà ce que je voyais venir de bien loin. Louise ne voudrait-elle pas qu'on l'oubliât afin de pouvoir garder en liberté une pensée secrète et caressée?. ..
j. II
I6â CLAUiSSE DE HOM.
— Mon Dieu ! vous ai-je dit cela, Clarisse ?
— Assurément non , et voilà pourquoi je suis sûre que cela est bien réel. Chère Louise, relevez votre front, essuyez cette larme toute prête à rouler, et croyez bien ce que je vais vous dire : S'// est libre et s'il n'est point un insensé , il viendra baiser vos pieds quand vous le voudrez.
— Clarisse, je n'ai nommé personne.
— Vous ai-je demandé son nom?
— Ah! je vous l'aurais dit, à vous. »...
Et à ces mots mademoiselle d'Avaray se jeta dans les bras de madame de Roni
CLARISSE DE RONt. I6â
et cacha son visage tout baigné de pleurs.
En ce moment un domestique apporta une lettre qu'il déposa sur une petite table près de Clarisse. Celle-ci toujours assise, et soutenant toujours contre son sein la délicieuse Louise, prit la lettre de la main droite, en détacha le cachet avec adresse et sans que mademoiselle d'Avaray s'aperçût de rien, puis elle se mil à parcourir des yeux ce papier auquel elle n'attachait aucune importance. Elle le lisait au-dessus de la tête de Louise qui ne pouvait détacher son visage du sein de sa charmante amie.
La lettre apportée était brûlante d'amour et d'enthousiasme; Clarisse la lut d'un bout à l'autre sans trouble apparent.
Maisaubouldoqnelquesminulesmadanie de Roni, senlanl que Louise était dans un étal d'oppression spasmodique , lui adressa la paiole, tenant toujours sa lettre à la main.
« Je le vois, ma chère amie, vous voulez tout m'a vouer. Eh bien! dites. Jamais secret ne sera plus religieusement gardé, jamais amitié ne sera plus active, plus dévouée que la mienne pour vous. Son nom, Louise?... dites-le-moi, au nom de notre tendresse. »
Mademoiselle d'Avaray^ le visage toujours caché, garda le silence un moment; puis au milieu d'un soupir :
« Koger, dit-elle.
CLARISSE DE J10>[. iHo
— Roger (le Monlléry? reprit (^iarisse du ton le plus calme qu'elle put alfecler.
— Oui. »
Clarisse froissa dans sa main la lettre qu'elle tenait et elle la jeta dans la flamme de la cheminée. Quand elle la vit en cendres, elle ramena son bras autour de la taille de mademoiselle d'Avaray, se mit à l'embrasser avec une tendresse inlinie et à lui parler un langage d'espérance et d'amour.
« Oui, dit-elle enfin, je vous en donne ma parole, Louise, monsieur le comte de Montléry sera votre mari. »
Après une heure de douce conversa-
lion, iiiaclcmoiselled'Avaray se leva, prit congé (le son amie, lui promit de revenir la voir, et demanda sa voiture pour retourner chez la marquise d'Arthevell.