CLARISSE AV COMTE ROGER DE MONTLÉRY
«Des actions de grâce, de l'enthousiasme, de la passion, folie que tout cela! Certes, j'espérais mieux de vous. J'ai jeté votre lettre au feu comme celles de lant
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d'aulrcs qui m'ont fait l'honneur de m'ëcrire de longues pages d'admiration et d'amour.
«Pauvres femmes! comme vous les traitez!... Mais, grâcepourmoi; je nesuis ni un ange, ni une sainte, ni une idole; l'encens m'est étranger. Reprenez votre encens.
a Pour qui donc me prenez-vous? pour une femme banale comme il en est tant dans le monde ? pour une pauvre coquette, toute friande de flatteries, comme sa perruche Test de dragées ? ou bien pour une langoureuse ridicule qui se pâme aux exagérations d'un sentimentalisme brumeux?... En vérité, j'espérais mieux de vous.
• LAUlSSi: DE KOM. 160
« Des reinercîmenls, des protestations, des serments, des perspectives de félicité infinie, des dévouements sans borne; enfant que vous êtes! Il faut aller conter ces choses-là aux femmes désœuvrées, aux petites intelligences, aux âmes vides. I\o cherchez pas à m'humilier, monsieui-, vous ne le pourriez pas et il vous coûterait cher de l'avoir tenté.
«Maintenant, revenons à des sentiments plus calmes. Vous êtes du petit nombre de ceux pour qui j'ai de l'estime et de l'attachement; n'espérez pas au-delà. Surtout ne venez pas me dire que mon cœur est de marbre parce que je n'ai pas une passion, ou bien que je manque d'àme parce que je ne réponds pas à votre folie;
170 flLARISSE DE RONI.
de'^areils reproches, très en usnge dans le monde, ne sont qu'une monnaie vile et qui n'a de prix qu'aux yeux des petites gens.
« Non, je ne suis pas de celles à qui on puisse demander de l'amour. Mon amour à moi ne descend pas aux grossièretés de la terre; j'ai jeté mon àme dans l'infini. Elle est libre, elle est indomptée; les passions, ces infirmités humaines, ne la peuvent atteindre; que Dieu dispose d'elle, car elle est à lui seul.
«Vous m'aimez, c'est un malheur, car vous vous trompez; je suis de celles que vous devriez plutôt haïr. J'ai les qualités de vos défauts, les défauts do vos qualités; je vous suis étrangère, vous dis-je.
Ah ! l'imprudent ! Vous me parlez de constance et moi je n'ai que des passions éphémères ; vous me parlez de bonheur et je n'y crois pas, et je n'en voudrais même pastel que vous vous le faites. Pour toutes choses d'ici-bas vous êtes plein de foi et d'espérance, et moi je n'ai qu'un peu de charité. Vous voyez donc bien qu'en amour je vous suis étrangère.
« Ecoutez-moi, Koger, car jamais votre mère ne vous aura parlé avec plus de tendresse et de sincérité. Il est par le monde un être éminemment doué, un être d'une distinction si haute, d'une beauté si pure, que, si j'étais roi, je ne voudrais pour reine que cette femme.
Èles-vous digne d'elle?.. .Vous le devien-
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(Irez ; j'en ai l'espérance. Oui, un jour peut venir où il vous sera permis de la demander pour votre femme et où vous pourrez l'obtenir. Croyez-moi, Roger, c'est le ciel que j'ouvre devant vous; ne reculez pas devant lui.
« Brûlez le passé, l'avenir est plus beau mille fois. Vous qui croyez aux enchantements de la vie, regardez et voyez le bonheur tout près de vous. Que si vous tenez à mon amitié, elle vous sera acquise et fidèle; je vous l'offre comme le sentiment le plus exalté que je puisse éprouver en ce monde.
«Venez me voir, vous le pouvez; ma porte est grande ouverte pour les gens que j'aime et ([uc j'estime. Je ris des
considérations mesquines ilonl les prudes et les sols s'entiavenl à tout moment; quand on a la main loyale, on peut la donner devant tout le monde. Adieu,
Roger.
La foudroyante lettre de Clarisse rendit presque fou Koger de Montléry; il partit de Paris sur-le-champ, et cacha le but de son voyage.
Dans les premiers jours de mars, le temps devin l si doux qu'il fut possible d'aller à la promenade en calèche découverte. Madame de Roni était trop au-dessus de la mode cl des servitudes routinières de l'usage pour se montrer jamais aux Champs-Elysées ou au bois de Boulogne qu'elle avait toujours abandonnés, disait-elle, aux vieilles Anglaises et aux femmes d'agoni de change. Elle aimait les promenades qui ressemblassent à des voyages; ainsi, par exemple, il lui arrivait quelquefois de prendre des chevaux de poste, de pai lir de bonne heure pour la iorét de Sénart ou pourMelun,et de revenir à six hcnios dîner chez elle, à Paris,
Par une belle matinée de mars , elle
ilLARISSE DE ROM. 177
imagina d'aller déjeuner seule dans la foret de Fontainebleau.
Elle partit à sept heures du matin dans sa voiture de voyage attelée de quatre chevaux. Un seul domestique la suivait dans ces promenades ; c'était un homme d'un certain âge, mais actif, et d'un dévouement de mameluck. C'était lui qui, monté sur le siège, payait et animait les postillons; Clarisse était d'une générosité royale. En route elle n'aimait que le galop.
Son domestique se nommait M. Dauphin; il était Dauphinois, et le surnom lui était resté. Les gens de la maison de madame de Roni avaient pour lui une grande considération , mais c'était à la
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personne de Clarisse que M. Dauphin était attaché. M. de Roni avait toujours eu contre lui de secrètes préventions.
La voiture allait d'un train joyeux sur la grand'route de Fontainebleau. M. Dauphin payait doubles guides, et Clarisse était impatiente de déjeuner à la campagne. Mais le malheur voulut que le temps changeât; la pluie obligea madame de Roni à aller jusqu'à la ville, au lieu de chercher quelque jolie chaumière dans la forêt pour y passer la journée.
Elle en prit son parti assez gaîment; ce fut à l'auberge qu'elle descendit. On lui donna le bel appartement de l'hôtel, on lui servit un très bon déjeuner; elle se mit à table en plaçant à côté d'elle un
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livre ouvert et qu'elle aimait. En route, M. Dauphin avait seul le droit de servir madame de Roni. Clarisse était une grande dame à ses repas comme ailleurs, ne s'occupant jamais de détails fastidieux et se laissant servir avec une insouciance très noble. M. Dauphin savait à merveille les fantaisies de sa maîtresse; il prenait son temps pour tout avec un aplomb etune intelligence rares. Ainsi Clarisse ne demandait jamais à boire; mais M. Dauphin épiait le moment où elle posait le doigt sur son verre. Clarisse ne touchait jamais à un plat, maisM. Dauphin, en bon écuyer tranchant, lui présentait dans une assiette les choses qu'il savait être de son goût. Clarisse ne refusait ni par un geste, ni par un mot; elle détournait
la lùle; le bon Dauphin savait cela à merveille , et celle science il l'avait apprise avec les instincts de son cœur. Clarisse était pour lui plus qu'une maîtresse, plus qu'une reine; elle était à ses yeux l'être créé tout spécialement pour que lui, Dauphin, l'honorât et la servît jusqu'à la mort.
Ce jour-là, à table, Clarisse mangeait peu et lisait beaucoup. M. Dauphin en soupirait, mais très bas et avec une sorte de discrétion. Quel fut l'étonnement du bonhomme lorsqu'il vit l'hùtelier entrer et adresser en ces termes la parole à madame la comtesse :
« Je prie madame de vouloir bien me pardonner h liberté que je prends
«ILAUISSE DE IIOM. 181
d'eulrer chez elle en ce moment. Ma maison est encombrée de monde; il vient d'arriver une dame en voilure de poste; elle est seule et ne veut pas qu'on la serve dans le salon des voyageurs; je n'ai pas une chambre disponible.
— Et vous voulez, monsieur, que je la reçoive à ma table? dit Clarisse d'un air fort bienveillant.
— Madame voudrait-elle avoir cette extrême bonté ? »
M. Dauphin levait les épaules et faisait des grimaces de colère à l'hôtelier.
« Monsieur, dit Clarisse, si cela vous arrange, cela ne me déplaît pas. »
Le maître de l'hôtel sortit enchanté.
t82 CLARISSE DE RONI.
M. Dauphin était ébahi. Un moment après une (rès belle personne était dans l'appailemenl où se trouvait madame de Roni. Clarisse ne l'avait jamais vue; elle fut charmée de sa grâce et de son beau visage; elle lui offrit de s'asseoir à sa table, elle lui donna la place auprès du feu, et M. Dauphin mit un couvert devant l'étrangère. Après les premiers compliments et les premiers remercîments, Clarisse, que les choses imprévues de la vie amusaient beaucoup, se mit à raconter commentsa promenade dans la forêt avaitété contrariée par le mauvais temps. Elle espérait probablement que cette confidence en amènerait une de la part de l'étrangère. Celle-ci paraissait se tenir sur la défensive; elle était d'un mystère obstiné.
« Madame, dit Clarisse, je retourne à Paris ce soir.
' — J'y vais aussi, madame, répondit l'étrangère, et il me tarde inflniment d'y être rendue. Je reviens de loin, et c'est ma première absence.
— Comment ! reprit Clarisse, et vous voyagez seule, à votre âge, madame, et avec votre beauté? »
L'étrangère rougit un peu , ce qui la rendit charmante. Elle pouvait avoir vingtdeux ans à peine; elle s'exprimait bien, sans affectation et sans gaucherie. Toutefois, madame de Roni avait senti tout de suite en la voyant qu'elle n'était pas du monde appelé le grand monde, non parce
164 f:LAl(ISSE DE RONI.
qu'il est le plus nombreux, mais parce qu'il est le plus élevé et le mieux élevé.
a Mon Dieu ! dit l'étrangère, cela est vrai; c'est une imprudence que d'aller ainsi seule sur les grandes routes. On devait m'accompagner... on a eu mi caprice et on m'a laissé partir seule. Du reste, on sera presque aussitôt que moi à Paris.
— Pauvre femme ! dit en elle-même madame de Koni ; encore une mal mariée ! »
Elle reprit tout haut :
« Voulez-vous, madame, accepter une place dans ma voiture ?
— Mais, madame, si vous devez passer ici toute la journée...
— Je le devais. Le temps est trop mauvais; je partirai bientôt.
— J'ai ma voiture, madame, dil l'étrangère; mais elle nous suivra.
— A merveille, reprit Clarisse. Dauphin, allez dire que je veux des chevaux dans une heure au plus tard. »
M. Dauphin sortit, un peu alarmé d'une liaison si prompteaient acceptée.
0 Dauphin ! » dit l'étrangère quand le domestique fut dehors.
Et elle souriait avec un peu d'inquiétude visible.
?< Ce nom vous surpreJid, madame? re-
186 CUniSSË D£ ROM.
prit Clarisse. Mon domeslique est du Dauphiné.
— Je comprends, reprit l'étrangère. Ce n'est pas le nom qui me paraît singulier en lui-même; c'est un rapprochement.
— Vraiment ! dit Clarisse; des souvenirs vous reviennent à propos de mon vieux Dauphin?
— Madame est-elle mariée?» demanda l'étrangère avec un charmant embarras.
Clarisse, par un caprice de curiosité, répondit tout bonnement :
a Je suis veuve, madame. »
L'étrangère parut plusàson aise, et elle sourit avec une sorte de malice.
« Vous me cachez quelque chose, reprit Clarisse.
. ^ — Mon Dieu ! madame , ce à quoi je pense ne peut pas vous intéresser beaucoup.
— Qui le sait ! vous m'inspirez déjà un véritable intérêt; laissez-moi vous le déclarer.
— Que vous êtes bonne ! madame, dit l'étrangère. On se sent entraîner vers vous. Permettez-moi aussi de vous l'avouer.
— Eh bien ! dit Clarisse, à quoi songiez-vous tout à l'heure?
— A un monsieur de mes amis qui a un domestique nommé Dauphin.
*0^ CLARISSE DE KOIHÏ.
— Il n'y a rien là de très surprenant.
— Non ; mais, par une bizarrerie assez piquante, ce tlonieslique sert exclusivement la femme de ce monsieur, et ce domestique est vieux comme le vôtre, madame.
— Avez-vous vu ce domestique quelque part? demanda (Clarisse.
— Jamais ; mais on m'en a parlé quelquefois conmie d'un véritable Arabe, quant au dévouement qu'il porte à sa maîtresse.
— Est-ce que cela contrarie ce monsieur? ajouta (llarisse. ^""^^ f*-'
— Non ; ce monsieur adorait sa fiMume, aujourd'hui elle lui est assez indifîérenle.
CLARISSE DE ROM. l.S*>
^-Ah ! reprit Clarisse. La pauvre femme ! je suis bien sûre, madame, que monsieur votre mari est plus jusle envers vous.
— Mais, dit l'étrangère en rougissant, je l'espère. Il prétend qu'il madore^ et depuis quinze jours environ il me le prouve presque par des folies. N'a-t-il pas voulu acheter pour moi une maison de campagne à six lieues d'ici. Je viens de la visiter; mon mari et ses amis y sont encore; ils reviendront <'e soir à Paris.
— Tout ce que vous me dites est fort intéressant, reprit Clarisse. Et ce redoublement de tendresse pour vous, madame, qu'est-ce donc qui peut l'avoir provoqué? Monsieur votre mari fut bien
190 tilAfttBdK Dfi AONt.
coupable, puisqu'il n a pas toujours été aussi aimable pour vous qu'il Test aujourd'hui.
— Ah ! ceci demanderait des explications. Mon mari avait une passion.
— Et depuis quinze jours il ne l'a plus?
— Au contraire, il n'a que de la haine pour cette passion.
— A merveille! dit Clarisse ; c'est un mari vertueux. »
L'étrangère ne souriait plus, et son teint devenait rose et blanc tour à tour, comme si des alternatives d'émotions agissaient en elle. Clarisse, dont le regard d'aigle aurait sondé l'abîme, avait tout
CtAMSSË DE ROW. 191
pénétré; elle reconnaissait avoir reçu à sa table la maîtresse de M. de Honi. Restait à savoir qui était cette femme. Ce n'est pas que Clarisse éprouvât la moindre colère de la découverte et de la rencontre. Clarisse n'était plus dans les conditions ordinaires de la vie du monde; elle voyait tout d'un autre œil qu'autrefois; elle voyait de plus haut.
La bizarrerie de l'aventure lui plaisait à l'infini. Cet esprit supérieur aimait les étrangetés ; la monotonie des événements quotidiens l'avait tant fatiguée! Et d'ailleurs, croit-on que Clarisse fût médiocrement ravie de trouver une belle et bonne preuve de justifier un peu son éloignement pour M. de Roni? M. de Roni,
\9i CLARISSE DE ROM.
reconnu comme ayant depuis longtemps (les liaisons illégitimes, ne perdait-il pas, en quelque sorte, le droit d'être aimé de madame de Roni ? Clarisse se voyait affranchie d'un dernier scrupule avec une joie indicible et qui tenait du délire.
« Madame, reprit-elle, permettez-moi aussi une question : depuis quand êlesvous mariée?
■— Depuis deux ans.
— Deux ans! Et depuis quinze jours passionnément aimée, n'est-ce pas?
— Vous m'embarrassez un peu. Eh bien!
Oui, madame.
— Fort bien, ajouta Clarisse. Je sais
CLARISSE DE RONl. 193
a ce sujet une anecdote que je vous raconterai en route ; car vous acceptez une place dans ma voiture, c'est convenu. »
Un rayon de soleil perça les nuées, et bientôt le ciel se dépouilla de ses brumes. Les toits anguleux du château royal de Fontainebleau se montrèrent dans le fond bleuâtre de l'air; les grands arbres, encore dépouillés, apparurent comme des dentelures merveilleuses à l'horizon. Clarisse eut un mouvement de joie; elle entrevit l'espoir d'une belle promenade à pied dans le parc du château. Elle proposa cette partie de plaisir à sa nouvelle compagne. Celle-ci commença par refuser, craignant disait-elle, d'arriver tard à Paris ; mais Clarisse parla de l'incroyable vitesse avec h ï3
laquelle elle avait coutume de voyager.
D'ailleurs elle mettait une grâce infinie dans son invitation. L'étrangère ne résista plus.
Fontaine-belle-eau, vous fûtes la bien nommée, et bien digne fùtes-vous aussi de protéger jadis sous vos ombrages tant de royales amours !
Madame de Roni et sa compagne avaient choisi pour lieu de promenade les bords de la pièce d'eau. Clarisse était visiblement heureuse de respirer le grand air en toute liberté. Pendant tout l'hiver elle avait étouffé, disait-elle, dans ces loges de fous appelées des salons. Le ciel souriant, les arbres qui commençaient à rougir, l'eau transparente , quelques primevères per-
CLAKISSE DE KONI. 19o
çant déjà le gazon, tout Tattirait, la ravissait Plusieurs fois elle étendit la main vers un arbre, vers un nuage, vers un oiseau qui passait ; plusieurs fois elle laissa échapper des mots sans suite, des exclamations vagues. Sa compagne ne paraissait point partager cet enlhousiame ; elle marchait en silence à côté de Clarisse , elle la suivait sur le sable et le gazon , mais non pas, on le voyait, dans les régions aériennes de la pensée.
Cependant madame de Roni, se retournant vers elle, lui dit ces douces paroles :
— Je vous parais peut-être un peu folle, madame ; mon amour pour les oiseaux, les rayons de soleil, les arbres, les eaux, tout cela vous surprend, et vous
19G CLARISSE DE RONI.
êtes tenlén de vous moquer de moi. Mais songez que je viens de passer trois mois à regarder des bougies, des fleurs artifi- < ielles, des figures enluminées de fard et de vanité; songez que depuis trois mois je n'ai entendu que des violons, de sottes causeries et des propos méchants. Il faut plaindre un peu celles qu'on appelle de grandes dames; je prétends, moi, que ce sont dos reines en prison ; et vous, madame?
— Moi, dit celle-ci, mais... je ne les connais pas.
— Vous n'allez pas dans le monde? demanda Clarisse avec un but caché.
— Non, madame.
• — Je VOUS en fais mes compliments.
— Et pourquoi?
— Vous le voyez bien, une femme qui est folle de grand air et de liberté ne doit pas trouver beaucoup d'agréments au monde de Paris.
— Madame a donc des chagrins ?
— Moi, dit Clarisse, non; j'ai moins bien que cela : des ennuis.
— J'aimerais mieux les ennuis...
— Vous avez donc des chagrins,» reprit Clarisse d'une voix douce et incisive.
Sa compagne baissa la tète; la prome-
I9fi CLARISSE DE ROm.
nade continuait toujours le long de la grande pièce d'eau.
« Je suis d'une indiscrétion sans borne, dit madame de Roni; quand on m'intéresse on me rend curieuse à un point intolérable. Cependant, madame, je ne vous ai pas encore demandé votre nom.
— Mon Dieu! répondit celle-ci, je ne crains pas de vous le dire, mais il ne vous apprendra rien; je me nomme Olivia.
— Fort bien, dit Clarisse; c'est un nom d'une douceur infinie; avec un pareil nom on doit aimer la paix et on doit la donner. »
Olivia jeta à madame de Roni un regard qui semblait demander grâce pour d'autres questions.
Mais le regard que lui rendit Clarisse, la rassura tellement et lui flt tant de bien qu'elle se sentit presque l'envie de lui conter toute l'histoire de sa vie.
« Si je suis curieuse, reprit Clarisse avec son beau sourire, je suis discrète aussi...
— J'en suis sûre, dit Olivia; mais, madame, il y a des gens qui ne gagnent pas à être connus... Et si j'étais de ce nombre?
— Et si vous n'en étiez pas? reprit madame de Rojii. Pour peu que vous rou-
200 CLAUISSE DE RONl.
gissiez encore, Olivia, cl que vous continuiez à être franche et modeste, je vais croire à de grandes vertus chez vous. »
Olivia avait une larme toute prête à rouler de ses yeux.
«Youlez-vous que je vous conte en deux mots votre histoire?» dit Clarisse.
Olivia s'éloigna d'elle d'un pas comme si elle avait peur.
«Madame, dit-elle, vous savez qui je suis et ce que je suis?...
— Qui vous êtes, oui ; ce que vous êtes, peut-être; dans tous les cas vous me paraissez valoir mieux que votre position.
— Ce que vous dites là, madame, est une parole généreuse et bonne. Je vous remercie; j'ai été sacrifiée, cela est vrai. Ma vie actuelle est honteuse, cela est vrai encore; mais comment la briser? et si je la brise, que deviendrai-je?...
— Une seule question, dit Clarisse.
Aimez-vous celui de qui vous dépendez aujourd'hui?
— Oh! madame, reprit Olivia, avec quels ménagements vous me parlez de mon maître!
— Répondez- moi, Olivia, l'aimezvous?
— Je le jure par voire beauté, madame, je l'aime passionnément.
202 CLARISSE DE RONt.
— Rapprochez - vous de moi , reprit Clarisse, et n'ayez plus peur. Et celui que vous aimez, votre maître aujourd'hui, comme vous le dites, fut-il votre séducteur?...
— Non, madame.
— Dieu soit loué ! dit Clarisse comme soulagée d'une pénible pensée. Je ne le reconnaissais pas tout à l'heure.
— Quoi , madame! ajouta Olivia, vous savez à qui j'appartiens ? »
Clarisse rougit et ufn peu d'embarras la fit hésiter un moment.
«Je m'en doute... Non, non, reprit-elle, soyons toujours sincère ; je le sais, Olivia ;
celui que vous aimez est le comte de Roni. »
Olivia s'arrêta, regarda Clarisse avec étonneraent, et tout à coup elle tressaillit et voulut s'éloigner.
« Revenez près de moi, lui dit une voix douce comme celle de la charité. Vous êtes bien enfant, Olivia !
— Mais, madame, si vous étiez celle que je redoute que vous soyez. ..
— Si j'étais madame de Roni, reprit Clarisse, je vous tendrais la main comme à une personne que l'on plaint beaucoup et à qui l'on voudrait rendre service.
— Et vous me tendez votre main, madame ! s'écria Olivia,
— Pourquoi non, Madeleine P» ... dit Clarisse en souriant.
11 y eut au bord du lac une scène touchante. -Olivia s'inclina sur la main de Clarisse et elle la baisa en pleurant. Madame de Roni regardait le ciel comme si elle lui parlait pour celle pauvre créature si humiliée dans son amour. Après quelques moments de silence, on se remit à marcher le long de l'eau et Clarisse reprit:
a Voyez-vous, mon enfant, ce qu'on appelle dans le monde les gens vertueux sont quelquefois impitoyables. Il ne faut pas trop leur en vouloir ^ leur vertu leur coûte cher. Vous ne savez pas à combien de sacrifices ils se sont condamnés, et l'un des plus grands de ces sacrifices, c'est
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l'obligation où ils se mettent de ne jamais transiger avec leur cœur. Ils sont de bonne foi dans leur intolérance, dans leur dureté vertueuse, et ils ne peuvent se dissimuler cependant tout ce qu'ils perdent de douceurs en repoussant la miséricorde. Ces gens d'une vertu sans pitié se font encore plus de mal à eux-mêmes qu'ils n'en font à vous, à moi peut-être, à tant d'autres... Il ne faut donc pas les haïr, mon enfant. Ce qu'il faut détester c'est le vice hypocrite et le vice effronté, c'est la corruption du cœur, c'est la bassesse de l'âme, c'est la pensée toujours tortueuse de la rouerie^ c'est le calcul de l'égoisme, c'est le trafic honteux de la cupidité qui vend l'honneur, cet ange humain.
20C CLARISSE DE RO.Nl.
— Ahl madame, s'écria la pauvre Olivia, que venez-vous de dire?... Vous parlez de trafic honteux, de cupidité, d'honneur vendu. . . Pitié ! pitié ! Ne me rappelez pas ces choses-là ! Ne voyez-vous pas que je suis une victime traînée, la corde au cou, au marché du deshonneur ? ne voyezvous pas que je fus achetée?...
— Par M. de Roni? dit Clarisse avec colère.
— Non, madame, je vous l'ai dit: par un autre, il y a longtemps. C'est par un choix libre que je me suis donné à M. de Roni, tandis que mon séducteur, mon premier maître m'acheta jeune, bien jeune encore.
CLARISSE DB RONI. 207
— Oh ! les monstrueux parents! s'écria Clarisse. Et qui donc vous a vendue, ma pauvre enfant... Ce ne fut pas votremère, n'est-ce pas ?
— Non, madame! dit la pâle Olivia.
— Ni votre père?...
— Non, madame! ce fut l'homme qui m'avait épousée.
— Mariage ! corruption ! s'écria Clarisse en levant au ciel des mains frémissantes. Marché sordide ! s'il n'est purifié par lefeudivinde l'amour. Venez, Olivia; relevez la tête et ne rougissez plus de vos égarements; vos vices sont des malheurs. Je les déplore... mais vous condamner, oh ! non, mon enfant, je ne le puis pas.
Î08 CLARISSE DE RONI.
De quel droit serais-je plus sévère que votre Dieu et le mien?»
La voiture de madame de Roni attendait à une des grilles du château. On vit bientôt deux jeunes femmes traverser les grandes cours et monter dans ce beau coupé attelé de quatre chevaux de poste, et qui partit aussitôt avec une rapidité toute princière. Uneautre voiture suivait, belle aussi, mais vide; c'était celle d'Olivia.
YIIJ.
ALBERT DE FRÉMIC()VF>T À MADAME DK RO.Vf.
« Madame,
« L'audace est toujours pardonnable quand elle part d'un enlliousiasme tel que
celui qui me domine. Je vous sais trop de supériorité pour croire que vous vous formaliserez de mes aveux; oui, madame, je vous aime comme un insensé. Hélas!
vous m'avez toujours si mal jugé, vous m'avez toujours tenu rigueur avec tant de sévérité que j'ai peu d'espoir de toucher votre cœur d'ici à longtemps. On me noircit beaucoup dans le monde, on m'attribue une fatuité méchante... Pourquoi ? parce que j'ai pris l'habitude de me montrer sous des dehors frivoles , parce qu'il me plaît de cacher de la sensibilité ( toujours sifflée par la société) sous des apparences futiles, railleuses... Ma réputation est malheureuse ; mais aux yeux des intelligences comme la vôtre, je ne crains pas de me dévoiler. Mes ennemis
(j'en ai beaucoup), mes ennemies (j'en ai aussi passablement) se sont fait un jeu cruel de me pousser à des méchancetés... C'est bien lâche et bien pitoyable de leur part!... Mais enfin, madame, eussé-je tous les défauts du monde, ne me serait-il pas permis d'espérer une conversion, une réhabilitation? Une passion aussi pure, aussi ardente que la mienne, ne devrait-elle pas racheter et effacer les torts les plus graves?... Ah! l'amour est un baptême de feu; c'est un martyre.
« Je vous ai bien suivie dans le monde pendant tout cet hiver. Vous ne vous doutiez pas de mon adoration. Je ne pouvais vous en parler; comment auriez -vous reçu cet aveu, divinité dédaigneuse?.....
Voire grâro, voire noblesse, votre l)eauté!... Je ne voyais que vous; je ne vivais que de vos perfections. Madame, je vous aime d'un amour immense , mais désintéressé; demandez - moi des preuves de dévouement ; dites, ordonnez, imposez vos lois» Votre adorateur passionné, votre chevalier ne reculera devant aucun danger, aucun sacrifice; il aura l'héroïsme de son amour.
«Je mets à vos pieds, madame, l'hom* mage le plus respectueux et le plus tendre d'un cœur qui ne vit que pour vous.
« Albert de Frémicourt, »
LE HIÊHIE A MADA}1E DE llOSl.
« Ah ! méchante!... pour toute réponse me renvoyer ma lettre après l'avoir lue en riant (selon toute apparence) et sans un mot de votre main ! Et vous croyez m'imposer silence et me reléguer dans l'om-
214 CLARISSE DE nom.
bre, moi qui me suis brûlé aux feux de vos regards, moi que votre beauté transporte et enivre? Me renvoyer ma lettre avec l'intention marquée de m'iiumilier?... Non, non, madame, il ne faut pas vous imaginer que vous avez la partie aussi belle. Je sais mon jeu aussi ; voulezvous me faire l'honneur de m'écouter?
« Vous êtes une femme charmante, mais d'une imprudence impardonnable ; c'est peut-être un peu à cause de cela que vous êtes charmante. Il n'importe ; je suis maître d'un secret qui vous touche et avec lequel je pourrais (je ne suis pas méchant) vous donner de très vifs chagrins. Vous avez une originalité dans les idées qui peut être la chose du monde la plus spi-
rituelle, mais qui vous entraîne ou vous entraînera sur un terrain glissant, dangereux. Je vous comprends à merveille , belle Clarisse, vous le voyez, et je suis peut-être le seul à vous comprendre. Un jeune homme de mon âge qui, du premier coup, se place sur un point, à la même hauteur qu'une femme comme vous, n'est pas un être à dédaigner; réfléchissez, madame, à ce que je vous dis là. Je ne vous demande pas de l'amour tout de suite, ex abrupto^ comme dirait Benserade ou le naïf et beau Montléry. Je ne suis ni un sot ni un vertueux innocent ; je ne vous demande pas un cœur tout entier à moi. Ce serait un trésor précieux infiniment, mais aussi infiniment trop difficile à garder. Un homme qui veut à
216 CLARISSE DE IlONI.
lui tout seul tenir en charte privée le cœur (l'une femme ne ressemble-t-il pas à un fou saisissant la lune dans l'eau? Belle et séduisante Clarisse, ce que je veux de vous, c'est une confiance entière, ce sont des relations intimes et cachées. Je veux vous voir en secret et vivre de votre vie comme un des vôtres. Il y a plus de rapports, plus de sympathie entre nous que vous ne pensez, madame. Nous avons l'un et l'autre un égal mépris pour tous ceux qui nous entourent et une assez bonne opinion de notre propre personne; ce qui est très juste et très sensé.
a Quant aux choses secrètes que j'ai surprises, qui vous touchent de près et avec les(|uelles je pourrais vous nuire
beaucoup, soyez sûre qu'elles seront ensevelies dans un abîme de discrétion.
Oui, mon adorable Clarisse, je vous servirai, je vous guiderai au besoin; je serai votre intime^ et si un jour l'amour vient se mettre de la partie entre nous, eh bien! ce sera ravissant, délicieux plus que jamais. Nous jouerons à notre profit une comédie des ^\\xs plaisantes de toute manière ; plaisante par son ironie contre \QïSionàQ\ plaisante ^ c'est-à-dire qui nous plaira infiniment par les jouissances que nous trouverons en secret dans nos rôles. J'ai grand'peur de dire des folies; je m'arrête. Je baise vos belles mains, sans rancune, je baise même vos pieds, divine et irrésistible Clarisse.
a Albert. »
Madame de Roni, seule et assise auprès du feu, dans son boudoir, lut jusqu'à la fin la lettre de l'incroyable marquis. Elle la lut sans le moindre signe d'impa-
liencc et puis elle sonna sa femme de chambre. Annette arriva.
« Venez, Annette, dit Clarisse, et mettez-vous à écrire sur ma table ce que je vais vous dicter. »
Annette obéit en rougissant comme une fleur de grenade et sans trop savoir si elle n'allait pas rédiger son propre contrat de mariage. Les femmes de chambre ne supposent jamais que l'on puisse écrire dans un autre but que pour traiter une affaire matrimoniale ; elles ont làdessus leurs principes et leurs convictions.
Madame de ïloni dicla lentement ces
paroles et sans quitter son excellent fauteuil du coin du feu.
« Monsieur le marquis, madame a reçu la lettre que vous lui avez écrite ce matin. Elle l'a lue avec beaucoup de plaisir; elle me charge de vous remercier de lui avoir communiqué une pièce aussi curieuse, et elle me charge de vous renvoyer ce précieux dépôt, avec tous ses complimenls.
« Veuillez me croire, monsieur le marquis, votre dévouée servante. »
« Faut-il signer, madame la comtesse?
demanda Annette un peu conluse, mais au fond ravie du style de la lettre.
— Certainement, » dit Clarisse.
Annelte signa son nom avec une rare perfection, attachant beaucoup d'importance au paraphe et aux trois points inclus dans ce paraphe.
« Fort bien, dit madame de Roni; voilà une écriture et une signature qui raviront monsieur de Frémicourt.
— Ah! madame! s'écria Annette, c'est pour lui... C'est à lui que madame me fait écrire?»
Clarisse vit à la rougeur et à l'embarras d'Annette que le jeune drôle devait avoir à se reprocher de très vilaines tentatives de séductions à l'égard de sa femme de chambre; elle rassura Annette.
Celle-ci avoua que le joli marquis ne la
rencontrait jamais dans les corridors ou sur l'escalier sans lui saisir la taille, comme ferait une couleuvre, et sans l'embrasser avec méchanceté. Clarisse hocha la tête avec ce beau sourire de dédain que suivait presque toujours quelque triste réflexion sur les petitesses de ce monde.
« Eh bien! ma chère Annette, dit-elle, cette lettre sera pour lui d'une bonne leçon; mettez-la dans une enveloppe avec celle-ci qui m'est adressée et que vous ne lirez point; cachetez ce paquet, mettez l'adresse de monsieur le marquis Albert de Frémicourt. C'est à merveille; maintenant allez vous-même, Annette, porter cela chez le concierge de l'hôtel où loge votre amoureux poursuivant, »
224 f.LARISSE DE RONf.
Annelto obéit à l'instant même et avec un petit plaisir secret et très malicieux.
Quelques jours se passèrent sans événements remarquables pour le monde futile et égoïste qui n'attache de l'importance qu'à ce qui le touche dans ses
plaisirs, dans ses affections ou dans ses haines.
La mi-carême approchait; un bal masqué magnifique était annoncé, et il n'était bruit que de cette dernière solennité du carnaval où la folie devait faire ses adieux à Paris, ce roi des plaisirs absolus. Ce bal masqué, dernier Eldorado promis aux âmes turbulentes, resplendissait de loin aux yeux d'une certaine espèce de gens comme le porche rougeâtre de l'enfer; des lueurs sinistres, des odeurs sulfureuses s'élevaient pour eux de la profonde spirale; Satan devait y apparaître dans toutes ses magnificences.
La veille de cette fête publique, Clarisse reçut une visite fort étrange; elle se
CLARISSE DE RONL 22t
fit répéter deux fois le nom de la personne qui attendait dans un premier salon et qui demandait à la voir. Madame de Roni consentit à recevoir M. l'abbé Les Tournelles, après qu'elle fût revenue de son premier élonnemenl; seulement elle passa de sa chambre à coucher dans une petite bibliothèque voisine afin d'honorer plus dignement le personnage. Cette bibliothèque était charmante de simplicité et de bon goût; ses fenêtres donnaient sur le jardin, la cheminée était une sorte de sarcophage antique de marbre noir jaspé, et au fond duquel la flamme s'élevait rose et brillante; des vases étrusques, des figurines de la renaissance, de grandes coupes du divin ciseleur Benvenuto Ceilini, et quelques dieux égyp-
228 n.ARlSSE DK ROM.
tiens en bronze bordaienl les rorniclies sciipllées (les étagères.
L'abbé fui introduit avec les honneurs dus à son caractère; les deux battants furent ouverts et se refermèrent ensuite quand il fut entré.
Clarisse se leva; M. Les ïournelles la salua dans le plus respectueux silence.
Madame de Roni l'invita par un geste à prendre un fauteuil en face d'elle, de l'autre côté de la cheminée. L'abbé avait l'air d'un homme un peu étonné de s'être jeté dans un coup de tète; cependant il parut réunir ses idées, il chercha un moment son a|)lomb et il lo retrouva.
t< Ma visite, madame, ne vous sur-
CLAIUSSE DK IIU.M. 229
prend-elle pas? Pcrmeltez-moi de vous le demander.
— Elle me fait grand plaisir, monsieur, répondit Clarisse avec son admirable et douce bienveillance.
— Je n'ai jamais eu l'honneur d'être présenté chez madame, et...
— Oh! monsieur l'abbé, neles-vous pas un des amis de madame d'Arlhevell, la tante de monsieur de Roni ?
— Cela est heureusement vrai, madame. Quelle femme que madame la marquise d'Arlhevell! ajouta l'abbé en levant au plafond deux yeux attendris.
— Quelle femme ! reprit Clarisse en étouffant un demi-sourire.
— En est-il une pareille? continua Les Tournelles.
— Je ne le crois pas, dit Clarisse sérieusement.
— Modèle de toutes les vertus chrétiennes, madame d'Arthevell est sans contredit...
— Monsieur l'abbé, reprit Clarisse avec sa grâce divine, est-ce que j'ai jamais blasphémé contre ma tante d'Arthevell?
— A Dieu ne plaise! dit Les Tournelles; je connais, madame, toute votre vénération pour madame votre cousine. »
L'abbé partageait les charmantes erreurs de la marquise quant au degré de parenté de M. de Roni avec elle.
«Vénéralion! dit Clarisse; mais c'est une expression un peu vénérable pour ma cousine. J'aime beaucoup madame d'Arthevell, je l'admire quelquefois; n'est-ce point assez? Je suis si éprise de la vérité et de la simplicité, monsieur! il faut me pardonner cette folie. »
M. Les Tournelles sentit fort bien toute la maladresse de son début; sa diplomatie cauteleuse s'était un peu fourvoyée.
C'est qu'il ignorait le calme imposant de madame de Roni et l'ascendant dominateur qu'elle prenait dans un tête-à-tête ; mais, en habile praticien, il quitta un terrain glissant et dressa ailleurs ses batteries.
a Madame la comtesse n'a rien à se faire
S3Î CLAïaSSE DE RONI.
pardonner, dit-il. Son amour pour la vérité est une rare vertu que personne n'admire plus que moi, et à ce sujet même j'aurais quelques observations à soumettre à madame ; ma témérité est grande, n'est-ce pas?
— Mais où donc veut en venir cet abbé? se disait en elle-même Clarisse en regardant la flamme du foyer.
— Eh bien! monsieur, reprit-elle.
— Madame, dit l'abbé, votre amour pour la vérité est une noble passion ; mais ne craignez- vous pas de la pousser un peu loin? Les élans de franchise sont quelquefois dangereux ; le monde est méchant: il interprète souvent fort mal les plus louables intentions...
CLARISSE DE KUM. 23 â
— Monsieur l'abbé, reprit Clarisse, à mes yeux les généralités sont une espèce d'océan dans lequel on iiuit par se noyer.
— J'aborde des questions plus précises, madame.
— Abordez, de grâce! dit Clarisse fort curieuse d'apercevoir un jour à travers ce brouillard.
— Toute douée que vous êtes des plus hauts mérites, madame, vous avez commis, sans le savoir, des imprudences assez graves pour alarmer vus amis.
— Ah! j'y suis! reprit Clarisse. Vous venez, monsieur, de la part de madame d'Arlhevell. Est-ce un confesseur qu'elle
^S4 CLARISSE DE RONf.
m'envoie? Elle me croit donc bien malade?... »
M. Les Tournelles ne s'attendait pas à cette charmante brusquerie. On ne pouvait longtemps faire de la diplomatie avec Clarisse, ardent esprit qui jetait partout sa lumière ; âme d'une franchise emportée qui déployait les ailes aussitôt et dépassait tous les obstacles. L'abbé rougit un peu, se pinça les lèvres et garda le silence.
« Chère tante! ajouta madame de Roni, quelle tendre sollicitude! Allons, monsieur l'abbé, je suis à vos ordres.
— INon, madame, reprit Les Tournelles, madame la marquise ne m'envoie
pas précisément vers vous ; elle a pu me le conseiller indirectement...
— Savez-vous, monsieur, que depuis un quart d'heure nous n'avançons pas beaucoup dans nos ouvertures? Ne ressemblons-nous pas à deux tortues qui se rencontreraient et passeraient leur temps à se faire des politesses? Je vous demande pardon de la comparaison ; mais puisque vous avez peur de me dire ce que je n'ai pas peur d'entendre, permettezmoi de vous aider. Ma tante d'Arthevell est alarmée au sujet de ma prétendue condescendance pour un homme dangereux :
premier point d'alarme.
— Madame, je vous rends grâce, dit Les Tournelles en reprenant sa respira-
236 CLARISSE UË UOM.
lion. Vous simplifiez la question j c'est à merveille. Oui, madame; vos amis ont dû mettre à vos pieds l'expression de leur sollicitude.
— La périphrase est fort polie, monsieur, dit Clarisse en riant. Mes amis me croient donc perdue parce que j'ai donné le bras dans un raout, chez ma tante, à un homme qui a la réputation de ne jamais boire et de ne jamais manger! J'ai là de bons amis.
— Notre conversation manque de sérieux, madame.
— Vous avez bien raison, monsieur , et c'est là ce qui m'en plaît beaucoup.
— Si cependant le fond de la question
CLARISSE DE RONl. 237
était plus grave que vous ne pensez et malgré le voile brillant que vous voulez jeter sur lui...
— Le fond de la question?... Cherchons. Où est-il?...
— Tout près de vous, madame.
— Je ne vois rien. II y a donc bien du noir là-dedans?
— Hélas ! madame, comment ne pas être alarmé quand vous l'êtes si peu de ce que l'on dit, à tort ou à raison ?
— De ce que l'on dit à mon sujet? Assure-t-on que monsieur de Volnay a une passion pour moi et que j'en ai une pour lui, monsieur l'abbé?
23H CLARISSE DE RONt.
— Votre franchise est effrayante, madame; vous dites les choses...
— Comme vous ne les dites pas, monsieur.
— Eh bien! soit, madame. Monsieur de Yolnay est, assure-t-on, un homme des plus dangereux et qu'on ne saurait trop éloigner. Mais il s'agit d'autre chose.
— Encore ! dit Clarisse. Que d'alarmes j'ai causées à mes amis! J'écoute, monsieur.
— Comment se fait-il qu'une personne si haut placée dans le monde?...
— Et cette personne, c'est moi ?
CLARISSE DE RONl. tt^
— Puisse consentir à recevoir dans sa voilure, à honorer d'un regard...
— Une pauvre créature bien coupable, il est vrai, aux yeux du monde, mais bien affligée aussi. Je vois, monsieur, qu'on a découvert cette aventure et qu'on a jasé beaucoup sur elle.
— Oui, madame.
— Fort bien. Et celui qui Ta ébruitée?
— Je dois me taire.
— Et je dois parler. Le secret fut quelque part rencontré par monsieur de Frémicourt, qui en a fait un beau feu d'artifice.
— Oui, madame.
240 riARtSSE DE ROM.
— Vous voyez, monsieur l'abbé, que nous finissons par être clairs comme deux étoiles. Eh bien ! monsieur, puisque nous voilà en pleine confidence, que pensezvous de ma conduite dans cette dernière circonstance? Ai-je bien ou mal fait de ne pas revenir seule de Fontainebleau?...
— Je pense, madame, que rien ne vous obligeait à risquer de ternir votre réputation.
— Vous voulez dire de la salir. Vous êtes prudent, monsieur.
— Madame, cette femme est une malheureuse.
— Elle est malheureuse , rien n'est plus vrai.
iJ.ARISSE DB RONI. 241
— Elle est méprisable.
— Du moins elle est méprisée.
— Avec juste raison, madame.
■—Peut-être avec raison et injustice, monsieur.
— Je ne comprends pas.
— C'est pourtant bien facile. Olivia est une courtisane { pardon, vous connaissez mon amour pour la précision et la clarté ) ; Olivia est une femme perdue de réputation. On méprise sa conduite, ses actes, ses goûts : on a raison; mais on veut flétrir aussi sa personne par du mépris: on a tort. Olivia est sœur de Madeleine; toutes les deux sont nos sœurs, et
nous sommes tous enfants de Dieu. Vous allez me dire que la péc/zere^^e fut repentante et se racheta par l'expiation. Je vous demanderai pourquoi Olivia n'aurait pas les mêmes droits, et s'il est prouvé qu'elle y renonce. Vous ajouterez qu'une femme de mon rang et de ma réputation ne doit pas tendre la main à Olivia. Je vous prierai de me dire si la main du Fils de David n'était pas plus noble et plus pure que la mienne ? »
«Monsieur l'abbé, ajouta Clarissp après un moment de silence, voulez-vous que je vous fasse un aveu sérieux? Il est des âmes qui se préoccupent très peu des bruits du monde, même des murmures des plus honnêtes personnes du monde ;
r1LA RISSE DE RONI. ÎAi
et j'espère être du nombre de ces âmes. Pour moi il n'est pas deux manières d'entendre la charité et de la faire; selon moi , la charité est absolue et son œuvre sans borne ; ainsi, jeter un regard tendre et bienveillant à une créature humaine méprisée sur son fumier est, dans l'occasion, une chose aussi méritoire que de lui porter à manger lorsqu'elle a faim.
«Notre conversation grandit et devient sérieuse, Monsieur l'abbé.
— Je le vois, madame, dit M. Les Tournelles en se frottant le front.
— Vous cherchez des arguments, reprit Clarisse, non pas contre ce que je viens de dire, mais bien contre mes ar-
rière-pensées^ n'est-il pas vrai, monsieur? Pourquoi vous mettre dans ce travail?... mes arrière-pensées sont dans le sanctuaire de mon àme, et pour arriver jusque-là...
— Il faut, madame, plus d'habileté que je n'en ai, n'est-ce pas?
— Non, monsieur, il faut ma permission.»
Les Tournelles s'inclina d'un air soumis en apparence, mais piqué au vif et résolu à une attaque vigoureuse.
« 11 me semble, madame, reprit-il, que vous voulez me provoquer à une espèce de combat. Je me crois trop dans la vérité pour refuser celle lutte ; je ne me fie
pas à mes propres forces; mais les lumières d'en-haiit ne me manqueront point, j'espère ; je suis un homme de Dieu, l'Esprit-Saint m'aidera.»
Clarisse releva la lêle avec lierté.
« L'homme de Dieu ! rëpéla-t-elle.
Voilà donc l'humilité selon vous, monsieur; selon vous, messieurs. L'homme de Dieu! Et nous tous, et nous toutes, ne sommes-nous pas de Dieu? Entre celui qui monte à l'autel et celui qui se prosterne au pied de l'autel, quelle différence y a-t-il devant le Très- Haut? Vous avez sur le front un caractère sacré!... mais votre âme vient-elle d'une autre source que la mienne , et retournera- t-elle dans un autre [abîme de lumière que
!246 CLARISSE DE RONl.
la mienne? h' Esprit-Saint vous éclaire!
Qui vous l'a dil? Et si l'Esprit-Saint, révolté de vous voir disposer ainsi de lui , vous jetait à plaisir dans les confusions et les ténèbres, que me diriezvous? Voilà qui est étrange! dès qu'un homme se fait du sacerdoce, il se fait, de sa propre autorité, l'élu de Dieu, et il ne monte jamais dans la chaire sans s'imaginer que l'Esprit divin est là, au-dessus de sa tête et à sa disposition!
— Eh! madame, s'écria Les Tournelles, ceci ne tient-il pas du blasphème? et ne savez-vous pas que le Sauveur du monde a dit : « Je vous enverrai mon Esprit, à vous,.. . mes disciples. »
— A vous mes disciples^ dit Clarisse
d'une voix très calme; oui, monsieur.
Maintenant, montrez-moi les disciples.
— Quoi, madame! et l'Église?
— L'Église, dit Clarisse, je m'incline devant elle; mais les disciples, voyonsles donc, l'un après l'autre ; faites passer devant moi tous ces visages; à quels signes reconnaîtrai-je les disciples du maître divin? Tout à l'heure l'un d'eux condamnait mon élan de pitié pour la femme adultère; tout à l'heure l'un d'eux voulait me rappeler que moi pécheresse j'étais pourtant d'une condition trop haute pour consoler l'affligée Olivia et lui jeter dans le cœur quelques tendres paroles. Monsieur, vous avez la robe des disciples...
246 n AHISSE DE ROM.
— Et la foi et le cœur, madame, je l'espère.
— Alors laites vos œuvres. Les disciples allaient par le monde, pauvres, simples, faisant le bien; méprisés, humiliés, recherchant le lépreux, fortifiant l'affligé. Ils fuyaient les puissants, les gens turbulents et mêlés aux affaires humaines, lis enseignaient l'espérance et la charité; ils ne forçaient point à la foi , ils suppliaient Dieu de l'envoyer d'en-haut. Ils versaient des larmes sur toute misère ; ils imposaient les mains sur toute infirmité; ils n'avaient à eux que la parole , la prière, l'amour. Ils persuadaient leurs frères les Gentils; ils ne désolaient aucune âme troublée; ils attiraient par la man-
suélude, l'espoir, la tendresse. Ils ouvraient le ciel à tous , et scellaient leur foi par l'effusion de leur sang quand la persécution s'armait de fer et de feu. Je vous l'ai dit : montrez-moi les disciples. Je vois autour de moi des hommes austères , qui après avoir pâli sur la science, fontleurcharge sacerdotale (cela est vrai), mais comme un élat et non comme une mission d'apostolat ; qui s'agitent dans les questions humaines, qui se mêlent aux débats des choses publiques, qui écrivent et parlent avec des formes de rhéteur, qui se posent comme des capacités de l'époque, qui déclament au lieu de toucher, qui menacent au lieu de consoler et de plaindre, qui veulent toujours venger Dieu malgré lui-même; qui se font
2B0 CLARISSE DE IlONI.
hommes de principes et de théories, qui prophétisent à faux dans les destinées des choses publiques et ne s'entêtent pas moins à déclarer que la vérité ne sort que de leur bouche et que tout événement a été signalé par leur prévision; qui restent, malgré les temps avancés, dans leur immobilité impitoyable et funeste...Voilà les disciples qui m'entourent dans celte grande cité, qu'ils ont depuis longtemps appelée la Ninive nouvelle et qui pourlant est debout encore, sans que la guerre ou le feu du ciel en veuillent faire justice. Monsieur, notre conversation ne manque plus de sérieux, n'est-ce pas? J'ignore comment, à propos d'une chose futile et vaine, nous sommes montés jusqu'au lyrisme d'une discussion pa-
CLARISSE DE RONI. i&t
reille; mais, dans tous les cas , ce qui est dit est dit et je ne reprendrai point mes paroles. »
Clarisse parla ainsi ; une teinte légère de carmin colorait le bel albâtre de ses joues et révélait seule l'émotion de cette âme indignée. Un assez long silence succéda à ces vives paroles. M. Les Tournelles, comme étourdi du coup de foudre, regardait le plafond et cherchait à réunir des idées flottantes. Son visage avait pris une expression singulière d'étonnement et de chagrin. Madame de Roni avait un livre à la main, elle le laissa tomber par mégarde; M. Les Tournelles s'empressa de le relever et de le lui rendre avec une politesse respectueuse; mais l'œil vif et
252 CLARISSK DE RONl.
prompt <le l'abbé n'avait point manqué son but, et il avait lu sur le titre du livre le nom de François de Lamennais. Clarisse remarqua l'eiïet électrique de ce nom sur le visage de M. Les Tournelles; elle se contenta de sourire et déposa son livre sur le marbre noir de la cheminée.
«Madame, dit Les Tournelles, ne m'accusez pas d'indiscrétion, les yeux sont quelquefois comme la pensée j ils n'attendent pas notre volonté.»
Clarisse leva la main comme pour rassurer l'abbé.
« Seulement, ajouta celui-ci, je ne puis me défendre d'un sentiment de tristesse,
CLARISSE DE RONI. 26S
et ce livre, quoique fermé, m'explique bien des choses. »
Clarisse sourit de nouveau el fit un léger mouvement de tête.
« Si quelques imprudences , madame, ont pu étonner vos amis dévoués, que penseraient-ils des paroles que vous m'avez dites? »
Madame de Roni ne répondait plus; M. Les Tournelles reprenait de la hardiesse et de l'espoir.
«Car enfin vous voih'i, madame, dans une dangereuse philosophie, et vous y êtes avec sincérité.
— Vaudrait-il mieux, monsieur, dit
Clarisse, que j'eusse joué devant vous la comédie?»
M. Les Tournelles hésita un moment et finit par dire :
«Oui, madame.
— Eh bien ! monsieur , reprit Clarisse, si cela peut vous tranquilliser sur mon compte, admettons que j'ai voulu railler, et qu'il ne soit plus question de cela. »
L'abbé se levait pour se retirer lorsqu'on annonça madame la marquise d'Arthevell.
La marquise arriva somptueuse et riche comme un autel ambulant ; elle était toute de soie , de cachemire , de fourrures et de velours j elle avait au
556 r.LARiSSE DE RONr.
poignet gauche un énorme serpent d'émail roulé en bracelet et dardant deux yeux de rubis; une châtelaine d'or à gros anneaux pendait de son cou et allait se perdre dans une ceinture qui servait d'arrêt à un crochet d'or auquel étaient attachés à la fois une montre et un magnifique petit flacon tout étincelant d'émeraudes. Madame d'Arthevell était une grande dame par sa naissance et par ses manières , mais quelquefois hors de chez elle, la folie lui prenait d'être une riche madone, apparemment pour rappeler ses vertus miraculeuses.
Clarisse se leva, prit les mains de sa chère cousine et l'obligea à s'asseoir à sa place, dans son fauteuil, au coin du feu;
CLARISSE DE KONt, ^51
elle prit un autre fauteuil à côté d'elle. M. Les Tournelles, qui avait été prié de s'asseoir de nouveau, leur faisait face à l'extrémité opposée de la cheminée.
La marquise avait l'œil attendri et le sourire aussi; elle avait l'air de venir voir une pauvre malade au moment de la visite du médecin. Madame de Roni eut cette idée, et elle pinça les lèvres pour ne pas laisser passer un sourire blessant.
« Ma chère, dit madame d'Arthevell, combien je suis heureuse de vous voir ici dans un pareil tête-à-téte; mais peutêtre ai-je interrompu une bien intéressante conversation ?. . .
— Vous venez la rendre charmante, ma cousine^ dit Clarisse.
^4H CLARISSE DE RONI.
— Eh bien ! monsieur rabl)é, reprit la marquise, quand je vous disais que ma chère Clarisse était la meilleure personne du monde, est-ce que je me trompais?... 11 m'est bien doux de voir que vous savez l'apprécier ! »
M. Les Tournelles s'inclinait à chaque instant, mais avec beaucoup de dignité; il était silencieux et triste.
« Vous voilà bien grave , monsieur l'abbé? «ajouta la marquise toute rouge de curiosité non satisfaite.
Madame de Roni, la franchise par excellence et qui toujours brisait comme verre toute diplomatie, répondit avec un calme charmant :
« Ma cousine^ ne vous y trompez pas ; monsieur l'abbé et moi venons d'avoir ensemble une querelle; mais amicale, n'est-ce pas, monsieur l'abbé?
— Une querelle! dit la somptueuse d'Arthevell.
— Une conversation animée et sur un point délicat, ajouta avec beaucoup de convenance M. Les Tournelles.
— Ah ! reprit la marquise, je respire. Et vous êtes d'accord?...
— Assurément, dit Clarisse, très d'accord, en fort bonne intelligence.
— Sans doute, sans doute, ma cousine^ mais d'accord aussi sur le point de la question?...
— Laquelle? reprit (ilarisse.
— La queslion grave et sur laquelle monsieur l'abbé vous a éclairée, ma chère Clarisse. »
M. Les Tournelles voyait arriver de loin un point noir, un grain, un second orage. Il voulait honnêlemcnl le conjurer et faisait de l'œil plusieurs signaux à madame d'Arthevell ; mais, mon Dieu ! la cloche d'alarme n'avait que trop sonné aux oreilles do la marquise; tous ses nerfs en étaient en vibration, et la contenir dans ce moment-là eût été chose plus difficile que de brider une cavale ruant des quatre fers.
0 Vous ne me répondez ni l'un ni l'au-
OLAIUSSE DE ROM. 2H1
tre? demanda-t-elle du son de voix le plus ému. Vous vous taisez! Ah! mon Dieu, madame de Roni est perdue!...»
Et à cette exclamation , se renversant dans les bras du fauteuil , elle laissa un libre cours à une fontaine de larmes.
M. Les Tournelles était visiblement embarrassé. L'arrivée imprévue de la marquise l'avait contrarié au dernier point; il était trop homme d'esprit pour ne pas comprendre tout le ridicule des émotions surabondantes de madame d'Arthevell. Il se leva donc de nouveau et voulut se retirer, mais il n'y eut pas moyen ; la marquise éplorcc le supplia de ne pas la quitter, et Clarisse se joignit à sa cousine pour le retenir.
2(J2 CLARISSE DE RONI.
L'occasion de s'affranchir pour jamais d'une censure larmoyante et raisonneuse s'offrait à Clarisse. Elle hésita un moment; l'état de madame d'Arthevell lui causait une demi-pitié ; elle cherchait à s'assurer de la fausse sensibilité de sa cousine avant de rompre lout-à-fait la glace. Madame de Roni était l'intelligence et la bonté même; elle n'eût pas tué un moucheron sans y avoir élé provoquée; mais la marquise ne tarda pas à la piquer de ses aiguillons.
« Clarisse ! s'écria-t-elle de nouveau en levant de grands bras, Clarisse, on ne m'avait donc pas trompée? Vous vous perdez à tout jamais, malheureuse cou-
C'en était fait ; l'orage éclatait. L'abbé détourna la tête.
a Madame , dit la comtesse de Roni , vos paroles seraient sévères si elles étaient sensées. Ce que je vous dis là vous étonne, n'est-ce pas, et la surprise fait tarir vos larmes ? C'est fort bien ; vous m'écouterez beaucoup mieux. Je vous le répète,vousjouez ici, madame, une pauvre comédie; vous gonflez votre cœur de fausses émotions et vous étalez une douleur de parade, bonne à étonner les sots et à faire pleurer les enfants. Je me suis perdue , Je suis notre malheureuse cou" sinel... Et de quel droit venir troubler ma maison par de pareilles clameurs? Si j'étais votre fille, je vous trouverais même
'2$i CLARISSE DE ROM.
bien osée de me vouloir traiter de la sorte dans] la condition oii je suis. Je respecte beaucoup assurément votre caractère et vos vertus, madame, mais je ne puis consentir à plier sous de ridicules censures. Tout à l'heure, ici même, je faisais à monsieur l'abbé Les Tournelles ma profession de foi quant à ce qui touche sa prétendue autorité sur une femme comme moi ; pour peu que vous le désiriez, madame, je vais vous déclarer ce que je pense des parentés intolérantes et des amitiés inquisitoriales. Si je suis de celles qui ne peuvent plus consentir à ce qu'une intelligence étrangère à leur nature, un directeur, règle les battements de leur cœur et guide les élans de leur àme, si je suis de ces lé-
méraires, comme vous les appelez, à plus forte raison je ne descendrai pas jusqu'à demander conseil à des femmes du monde et jusqu'à subir le joug de leur vanité et de leurs préjugés. »
Les larmes de madame d'Arlhevell venaient de se sécher comme des gouttes de pluie tombées sur le sable. Brisée et anéantie, la majesté de ses grands airs avait disparu sous le souffle ardent de Clarisse indignée. La pauvre marquise croyait rêver, heureusement pour elle, car elle eût été cruellement blessée de n'avoir pu s'évanouir à la première phrase prononcée par sa cousine.
M. Les Tournelles restait silencieux, se retranchant derrière les lignes de son
camp comme un ennemi battu dans une sortie; mais la fière marquise n'était pas femme à le laisser longtemps jouir de celte prudente neutralité.
a Monsieur ! s'écria-t-elle tout à coup comme si elle se réveillait au milieu d'un songe, monsieur l'abbé! vous l'avez entendue et vous ne répondez pas !...]
— Madame, reprit M. Les Tournelles, est-ce que madame votre cousine adressait à moi ce qu'elle vient de dire?...
— Ah ! reprit la marquise toute bouillante, vous avez raison. »
Et, comme elle se retournait vers Clarisse pour donner libre cours à une éloquente indignation, madame de Roni se
leva, fît une fort belle révérence à sa noble tante, saluaM. Les Tournelles, et passa de la bibliothèque dans sa chambre avec une légèreté toute aérienne. On entendit même le bruit d'un petit crochet que l'on poussait intérieurement à la porte de la chambre à coucher.
Avec la meilleure volonté du monde, madame d' Arthevell ne put choisir un moment propice pour son évanouissement.
Se trouver mal en tête-à-tête avec M. l'abbé Les Tournelles eût été d'un effet gauche et tout-à-fait manqué. Un évanouissement, pour madame la marquise d'Arthevell et pour beaucoup de femmes d'une aussi grande sensibilité, exige toujours une mise en scène, une espèce d'apparat
2()8 CI.AHISSI': l)K ItoM.
dramatique, des spectateurs, un public quelconque. La noble marquise se leva, rouge et brusque comme elle le sera le jouroù on l'avertira de renoncer aux robes roses et aux guirlandes de marguerites.
Elle vit un livre sur la cheminée , elle en lut le litre; elle prononça d'une voix aigre le nom de son auteur, et, par un sublime mouvement de colère, elle jeta dans la flamme du foyer ce volume sacrilège.
Vengée par un pareil auto-da-fé ou par cet enfantillage, elle sortit et regagna sa voiture avec M. l'abbé.
Les mugissements de deux grands orchestres allaient roulant dans les salles du bal où tout Paris s'amoncelait; c'était un pêle-mêle effrayant comme celui des
vagues par un gros temps sous les tropiques.
Les sallesétaient ardentes, la foulegrondante et bariolée; l'esprit de vertige remuait dans cette fournaise. Aucune danse ne répondait encore aux chants des orchestres; les groupes allaient et venaient, se fondant entre eux, tantôt brisés, tantôt réformés dans un mouvement immense.
L'atmosphère était chargée de parfums et d'un brouillard lumineux ; aucune masse d'ombre ne reposait l'œil, tout était flamboyant.
Tel était au premier abord ce grand bal masqué. Si on eût jeté dans ces profondeurs chatoyantes quelques groupes de femmes aux longues robes blanches,
quelques figures à couronnes sidérales, quelques Indiens à peau rouge et ceinturés de serpents d'or, on se serait cru à une fête de Ninive, au temps des joies de Sardanapale.
Parmi tous ces êtres fourmillants, quelques dominos sérieux marchaient avec lenteur, jetant çà et là leurs regards tranquilles. L'un de ces masques avait plusieurs fois fixé l'attention des groupes, car il ne répondait h aucune provocation, et paraissait dédaigneux de toute intrigue avec les plus huppés des dandys à la mode, délices de ces milliers de femmes de moyenne vertu et d'esprit moyen qui frétillent aux bals masqués.
Le domino solitaire était du meilleur
372 aARISSE DE RONI.
goût; sa grande robe de soie noire tombait tout droit des épaules jusqu'aux pieds sans dessiner la taille, sans montrer les contours du cou ; son capuchon descendait sur le front; pas un brin de cheveux n'était deviné. Seulement on pouvait se faire une idée de la perfection de ses mains sous les gants qui les recouvraient; leur forme était d'une rare distinction.
Un jeune homme se détacha d'un groupe de cavaliers fort élégants, et, sans plus de façon qu'on n'en met dans une cohue masquée, il prit la main du domino et la posa sur son bras. Le silencieux domino continua à marcher avec lui sans le moindre signe approbateur ou répulsif.
CLARISSE DE ROM. 27 o
Ce jeune drôle, d'une mise de très bon goût, était le petit marquis, Albert de Frémicourt. Au bal masqué, l'enfant scélérat était dans son véritable élément; aussi il s'y ruait avec une impudence inimitable.
«Triste et seule! dit-il au masque à qui il donnait le bras. Tu ressembles, mon enfant, à la veuve du Malabar. Celui que tu pleures était-il monsieur ton mari ou monseigneur ton amant?...»
Le domino gardait un silence dédaigneux et marchait toujours au bras du marquis.
«Ah! dit celui-ci, nous avons des mains divines; quant à de l'esprit, je suis
assez impertinent pour en douter. Je comprends une bête avec des pattes, mais avec d'aussi belles mains?... Tu n'ôteras pas ton gant!... Ta main serait plus jolie que ta conversation. »
L'impertinence ne piquait pas plus le domino que les compliments ne l'avaient chatouillé. Le marquis frémissait de dépit; ses amis, qu'il rencontrait de temps en temps, commençaient à rire.
« A-telle de l'esprit? lui dit l'un d'eux en passant.
— Beaucoup, reprit l'enfant mauvais, mais piqué au vif.
— Tu le vois, continua-l-il en parlant à son domino, je fais ta réputation; elle
ne le coûte pas bien cher jusqu'à présent. Décidément sais-lu qui je suis, beau masque?
— Toi? répondit le domino.
— Moi 5 dit Frémicourt, puisque lu aimes les monosyllabes.
— Oui, ajouta le domino.
— Tu me connais! j'en étais sûr! je
suis?...
— Fat.»
Et le domino continua à porter çà et là ses regards, sans quitter le bras du marquis que ce laconisme imperturbable rendait furieux.
276 TLARISSE Î)E ROM.
« Fat! reprit-il. C'est donc un système, et toutes les réponses n'ont donc chacune que trois lettres? Allons, je le veux bien, je suis fat, et puis...
— Sot, dit le domino.
— Prodigieux! répliqua le marquis outré de colère, toujours trois lettres! Tu es charmante, tu me ressembles.
— Non.
— Non?... Et tu ne voudrais pas me ressembler?
— Non.
— Je suis pourtant dangereux.
— Non.
— Que suis-je, mordieu?...
— Sot,
— Et puis?
— Fat.
— Est-ce tout ?
— Laid.
— Ahî pour le coup nous avons quatre lettres; quant à laid, je ne le suis point et tu ne le penses pas.
— Si.
— Deux lettres seulement! dit le marquis, ce qui remet notre compte à trois lettres comme tout à Theure; il y a com-
peiisalion. Prodigieux domino! je saurai bien qui tu es?
— Non,» répliqua le masque en quittant le bras d'Albert pour prendre celui du comte de Roni qui passait en ce moment.
«Ah! ah! dit le petit marquis, me voilà presque sûr de mon fait et je te connais. Du reste, mon cher comte, ajouta-t il,jc ne vous cède pas un domino bavard ; si cet oiseau vous casse la tête par son ramage... Ah! baronne superbe, tu me le paieras. »
Et ce disant il fit une pirouette et disparut dans la foule comme une vapeur dans la nuit.
Le masque et M. de Roni marchèrent en silence pendant quelques minutes; ils avaient l'air de deux personnes venues ensemble au bal masqué; il n'en était rien cependant, et le comte de Roni finit par lui adresser le compliment d'usage.
« Qu'est-ce qui me vaut l'honneur que tu me fais?»
Le masque répondit en déguisant sa voix :
a J'aime les affligés.
— Jour de Dieu! ma mie, dit le comte avec vivacité, tu dois bien alors me détester.
— Vraiment! reprit le masque; mais tu ments.
280 CL.Aiiissr: nr rom.
— Moi! dit le comte; et connais-tu mes chagrins? Je ne serais pas fâché de savoir de quelle couleur ils peuvent être. »
Le masque répondit :
« Ils sont peut-être de la couleur de ton habit de noce.
— Voilà une méchante créature, murmura entre ses dents M. de Roni.
— Allons, ne le fâche pas ! Crois-tu que je viens au bal tout exprès pour te piquer des épingles dans le cœur? Tes malheurs ne sont pas si intéressants qu'ils doivent m'occuper.
— Tu as du fiol sur la langue, dit le comte.
— Et je n'en ai que là,» reprit le masque en lui pressant le bras.
M. de Roni fut charmé de ce retour subit vers la bienveillance.
«Tu es charmante, dit-il.
— Vrai?
— D'honneur! Mais les belles mains que voilà !
— Tu veux dire : les beaux gants.
— Non, parDieu! on devine là-dessous des mains moulées par Tamour et pour l'amour.
— Tu en connais pourtant d'aussi belles.
— Moi! non.
— Et celles de la divinité conjugale ?. ..
— Ah ! tu redeviens méchante.
— Et celles de ta favorite?
— Tu connais Olivia ? Je conviens que tout en elle est d'une rare perfection.
— Heureusement pour elle; car le souvenir de Vépouse te reviendrait trop souvent.
— Voilà qui est cruel! dit M. de Roni outré. Tu passes de la douceur à la cruauté avec une souplesse satanique. Je ne te demande pas qui tu es; tu ne me le dirais pas.
— Conviens que je te tourmente beaucoup, comte de Roni,
— Mais non... ajouta celui-ci avec un rire forcé ; tu m'amuses.
— Ah! je t'amuse. Prends garde.
— Et tu veux me mordre encore?
Voyons, faisons la paix, et dis-moi à l'oreille qui tu es.
— Non, j'y gagnerais trop, reprit le domino.
— Peste ! tu ne te donnes pas des coups d'étrivières.
— Cela ne prouve pas que je n'en reçoive jamais! » ajouta le masque d'une voix plus douce.
Le comte de Roni fut surpris et presque attendri de ce dernier aveu. Il était
loin de s'attendre à ce mouvement de naïveté de la part d'un masque qu'il avait ju^é si méchant. Ces alternatives de bonhomie et de malice noire le surprenaient clrangemenl. Il regarda le domino de la tète aux pieds; il demanda à voir les coins de son mouchoir; mais rien de révélateur ne se montrait. L'incognito du masque était absolu.
Or il uiiiva qu'un domino pareil à celui-ci se présenta tout à coup. Les deux masques élaient de la même taille; ils avaient un déguisement noir aussi impénétrable l'un cjue l'autre, et des mains d'une beauté semblable quant à leur forme.
« Yoilà ton Sosie, dit le comte. Il est
CLARISSE DE RONI. 28ê
impossible de se ressembler davantage et d'être mieux masquées. Vous êtes donc deux démons? car vous vous reconnaissez à la lueur de vos yeux. »
Le masque nouveau-venu ne dit pas un mot , mais il prit le bras du domino son compagnon ; celui-ci quitta M. de Roni.
«Adieu, lui dit-il, adieu, comte. Nous retrouverons-nous?. . .
— Je l'espère.
— Tu le crains peut-être.
— Mais je le désire aussi.
— Bien! ditle masque. Telle esl la vie ;
28â CLARISSE DE HOM.
craintes et désirs; il y a de l'anieitume au fond de tout ce qu'on aime... Adieu, comte. »
M. de Roni alla tout pensif se perdre dans la cohue bourdonnante.
Le bal vibrait dans les salles ardentes, l'impétuosité des orchestres provoquait la foule à la valse, et tout à coup, comme un dragon roulant ses anneaux, la valse développa sa vivante chaîne. Que de femmes emportées! que de têtes en feu! que de poitrines haletantes! que d'âmes enivrées dans le tourbillon et perdant la mémoire des réalités de la vie! Cette valse devint une spirale dévorante où s'engouffraient pêle-mêle les douleurs et les joies, les élans impétueux du cœur,
les rugissements des sens , les remords du passé, les tortures et les délices du présent, les prévisions du lendemain; craintes, espoirs, souffrances, rayonnements, passions, éclairs, orages des âmes, la valse ardente emportait tout dans son vol insensé, tout se broyait dans la roue immense.
Un cavalier surtout enlevait dans ses élans nerveux une femme plus légère que les gazelles. Tous deux eussent glissé sur des flots; au milieu de tant de groupes roulants et amoncelés, ils filaient avec une liberté insultante. C'était fabuleux, et les yeux n'y croyaient pas. Seulement, quand ce groupe aérien passait, quand cette robe noire jetait son pli
lloltanl devant vous, une boulï'ée de parfum vous arrivait étrange et suave comme l'odeur de la brise matinale sur la montagne.
Le marquis de Frémicourt, qui ne valsait jamais au milieu de pareils ouragans par amour pour sa précieuse personne, dit tout à coup à cette figure pâle qui se nommait Anatole et avec laquelle il avait soupe quinze jours auparavant :
B Voyez- vous passer ces deux satanés valseurs ?. . . Le cavalier est Volnay ; quant à la femme masquée, le diable seul sait son nom. Elle a des pieds de fer et de soie; c'est <iu mêlai malléable, ou plutôt elle ne louche pas terre. La vigoureuse cavale!... >>
t^LARISSK DE RONI. 289
Anatole, accoudé contre une base de colonne, regardait avec assez de dédain tout ce mouvement insensé; mais les deux valseurs désignés par le marquis attirèrent un peu son attention. Tout à coup le groupe fantastique, en arrivant devant lui comme la foudre, fut heurté violemment par deux énormités qui roulaient aussi dans la valse. Volnay^ qui avait reçu le coup à l'épaule, perdit l'équilibre, et sa valseuse lui échappa; elle serait tombée sans les bras d'Anatole qui s'ouvrirent et la reçurent. Malgré lui il pressa contre sa poitrine cette femme masquée, et le hasard fit qu'il aspira son souffle enivrant. Le beau domino s'en tint là et refusa au Ticomte de recommencer la valse; puis, n'abandonnnul pas le bras d'x\natole, elle
590 CLARISSE DE RONF.
voulut aller respirer de l'air et passa dans la salle voisine. Le petit marquis, furieux contre son étoile qui ne lui avait pas jeté cette créature dans les bras, le petit marquis la suivit ; mais le masque se retournant lui fit du doigt un geste impérieux. Frémicourt s'arrêta et Yolnay d'éclater de rire.
0 Cela s'appelle vous congédier, marquis. La connaissez-vous? lui dit-il.
— Et vous ? demanda l'enfant mauvais.
— Moi ! peut-être.
— Dans tous les cas , vous pouvez vous vanter d'avoir valsé avec un démon; vrai, elle ne touchait pas le parquet. Mais
CLAKISSE DE RONI. î>9i
ce qu'il y a de plus diabolique ici, vicomte, c'est que celte femme est double. Son Sosie existe; je lui ai parlé : même son de voix , mêmes réponses , même pied, même main , même domino , même parfum. C'est une seule et même femme qui se dédouble à volonté pour nous donner le vertige. Roni, que je quitle, en est tout malade de peur.
— Bah! dit le vicomte, c'est vous qui voyez double.
— Fort bien, vicomte! ajouta l'enfant que la rage gagnait; faites-moi le plaisir seulement de parler à ce masque qui vient à nous. Est-ce là votre valseuse, vicomte, oui ou non?...
59? CLARISSE DR RONI.
— Pardieu, c'est la même femme, dit celui-ci.
— Et pourtant l'autre est bien au bras de ce gueux d'Anatole. Ceci, vicomte, vaut bien la mystification de votre estomac, qui vit sans manger et sans boire. »
Volnay voulut prendre par le coude le masque désigné, mais un coup sec lui arriva sur les doigts.
« Elle a une grosse bague sous son gant , dit Yolnay.
— Et l'autre aussi , répondit le marquis, au même doigt, à la même main.
— Voyons , reprit Yolnay en s'adressant au domino ; soyons calme , ne mor-
dons pas. Veux-tu mon bras ou celui de mon ami? »
Le masque prit le bras de Volnay.
« Tu dois élre brisée, dit le vicomte, après avoir valsé avec moi comme tu viens de faire.
— Ah ! vous riez à mes dépens , Volnay, répliqua Frémicourt. Eh bien ! regardez, je vous prie, le masque que promène Anatole là-bas.
— Je le vois, dit Volnay.
— Regardez bien celui que vous avez au bras.
— Je le vois ; il est délicieux..
— Bon. Parlez-lui , vicomte.
504 CLAUISSE DK ROM.
— Masque sorcier, reprit Volnay, puisque j'ai valsé avec loi, dis-moi la question que je t'ai faite au moment où nous nous sommes lancés dans le tourbillon.
— Ne m'as-tu pas demandé de quelle couleur étaient mes cheveux si bien cachés sous le capuchon?
— .lourde Dieu! dit Volnay, c'est la 7néme question et le même son de voix! »
Le marquis laissa filer un éclat de rire.
Cependant le masque qui donnait le bras à Analole allait et venait avec ce jeune homme dans les salles encombrées. Souvent ce domino s'approchait
CLARISSE DE RONI. 29Ô
des croisées enlr'ouvertes; il avait soif de grand air. Anatole lui proposa d'aller respirer sur une terrasse attenante au premier salon et toute chargée d'arbustes en fleurs; le masque accepta. Il y avait peu de monde sur celte terrasse éclairée par de grandes boules de cristal contenant une flamme. La beauté du temps, la fraîcheur de la brise nocturne, l'arôme des fleurs, tout portait à la rêverie, et le masque mytérieux alla s'asseoir sur un banc à l'angle du balcon de la terrasse. Anatole se tenait debout devant le domino; il lui demanda s'il désirait ôter un moment son masque, proposant de se retirer à l'écart par discrétion. Le domino parut charmé de cette offre; mais il remercia et garda son masque ; seule-
ment une réflexion involontaire lui échappa :
t Du moins, dit-il, voilà du désintéressement et de la délicatesse î
— Je vois, dit Anatole, que tu as la passion des étoiles; tu les regardes avec une curiosité d'enfant.
— Je cherche la mienne, reprit le masque.
— Si lu pouvais aussi découvrir la mienne; ajoula Anatole! elle est un peu nébuleuse, je t'en préviens.
— Vraiment! dit le masque les yeux toujours fixés au ciel; mais tu sais trop d'astronomie pour ignorer que parmi les nébuleuses mémo, il y a des soleils.
TLARISSE DE R0!1I. 297
— Merci , reprit Anatole. Tu es bonne, tu es fort aimable, du moins.
— Non; dis-moi que je suis bonne , je passe ma vie à chercher à l'être.
— Beau masque, reprit Anatole, c'est là ta seule ambition?
— Mais presque ; le reste est si peu de chose!
— Ce n'est pas l'avis de ceux qui tantôt te faisaient la cour.
— Eux? El que me lait l'opinion de pareils vermisseaux?
— Comme tu les traites!
— Je ne les traite même pas, je les ignore.
S98 CLARISSE DE RONf.
— Masque charmant! et s'ils étaient mes amis?
— Je te conseillerais d'en faire plutôt tes ennemis.
— D'honneur! j'aime beaucoup ton originalité d'esprit.
— Ne le presse pas de m'aimer, dit le domino avec un peu de dédain.
— Oh! sois tranquille, reprit Anatole; ma glace ne fond pas si vite.
— Vraiment! dit le domino en quittant les étoiles pour le regarder.
— Cela t'étonne?
— Non, rien ne m'étonne dans le
monde; mais parfois quelque chose m'intéresse.
— Et suis-je une de ces choses ? »
Le masque se remit à regarder les étoiles avant de répondre.
a Tu crains de m'afïliger par de la franchise? reprit Anatole; ne te gêne pas et dis-moi tout bonnement que je te suis parfaitement étranger. »
Le masque cessa de regarder les étoiles et répondit :
« Tu es bien fier! tu es bien sauvage dans ton indépendance !
— C'est possible, dit Anatole, je suis si épris!
SOO CLARISSK IVI:; R(»M.
— Toi?
— Moi. Veux-tu que je te nomme ma passion?
— Ce n'est pas la peine, dit le domino.
— Tu la connais bien pourtant, (oi, beau masque, j'en suis sûr.
— Et qui est-elle?
— La liberté'.
— Bravo !» dit le masque.
Et son regard quitta les étoiles.
« J'ai assez bonne opinion de loi, reprit-il.
— J'en suis ravi, répondit nonchalamment Anatole; mais veux-tu passer la nuit à faire ici de l'astronomie?»
Le domino se leva, prit le bras d'Anatole, et tous deux rentrèrent dans les salles du bal.
La foule devenait plus tumultueuse à mesure que la nuit avançait. L'effervescence gagnait les têtes, les groupes s'abordaient avec une impudente gaîté. Il y avait là tout ce que Paris avait de plus distingué, comme on dit, et, bon Dieu ! quelle distinction !
Anatole disait au masque à qui il donnait le bras:
«Suis-jp ton disciple dans celte pro-
.^02 *:larisse de roni.
menade aux enfers que nous faisons là?
es-tu Virgile et suis-je Dante? Veux-tu m' expliquer les damnés?
— Peut-être, dit le masque, auras-tu toi-même beaucoup plus de choses à m'expliquer. Et d'abord, qui sont ces huit ou dix sots qui marchent comme des sénateurs?
— Des cama rades, dit Anatole ; des têtes frappées de génie et de vin de Champagne. Aimables grands hommes chargés de défrayer Paris de vaudevilles et de feuilletons. Regarde-les bien ; comment trouvestu leur sourire?
— Mauvais.
— Leur regard?
CLARISSE DE RONl. dOS
— Louche, et d'une gaîté vineuse.
— Que dis-tu de leur son de voix?
— Criard, acerbe, métallique.
— Leurs manières?
— Grossières, avec de faux semblants d'élégance.Voilàde'vraiscochersen bonne fortune.
— Que ne puis-je t'ouvrir leur cœur !
dit Anatole.
— Je te remercie, ajouta le domino.
— Si je pouvais te montrer leur intelligence...
— Je n'aime pas à regarder dans les
304 rF.ARISSE DE RONI.
trous, dit le masque. Mais à mon tour, ajouta-t-il. Vois-tu ces deux dandy si éperdument épris de leur moustache et de leur pied? Ce sont deux jeunes diplomates de qualité; ils portent d'un bout de l'Europe à l'autre le secret des Etals, à peu près comme font les pigeons d'Amsterdam el d'Hambourg : billet cacheté et pendu à leur cou, sans que le pigeon puisse y fourrer le bec.
— Chez eux le plumage fait deviner le ramage, dit Anatole; mais en fait de pigeons, de paons ou d'oies, je te prie, beau masque, do ne pas laisser échapper ce lourd dindon à crèle rouge qui fait la roue devant nous; c'est le journalisme du grand format, la subvention incarnée,
CLARISSE DK RONI. 305
l'Alcide aux épaules nécessaires à toute machine gouvernementale; penseur du premier ordre et qui n'a d'égal que son adversaire du format gigantesque; tous deux ne se regardant jamais en face de peur d'éclater de rire, mnis se mordant de côté à belles dents, chacun pour sa cause, et à laquelle il ne croit pas; tous deux prophétisant à faux et se dressant sur les pieds pour signaler un but qu'ils ne voient pas, un port imaginé par eux; tous deuxfiers, agités, haineux, bouillonnants, et tous deux cependant bien désespérés et bien tristes au fond de l'âme, s'ils en ont une.
— Ah ! dit le masque, détournons les yeux. Et ceux-ci? ajoula-t-il,
â06 CLARISSE DE RONI.
— Ce sont des célébrilés de l'époque, reprit Anatole, des financiers, des avocats, des orateurs parlementaires, de hauts fonctionnaires avec leur essaim de parasites. Tout cela se meut ici comme dans le monde; tout cela fait son petit bruit, amasse son gros butin, et va crever ensuite sans gloire dans un coin; car tout cela, inutile à l'humanité, se meurt du cancer hideux de l'égoïsme.
— Voilà un bien beau bal, dit le domino, et l'un des plus gais qu'on ait jamais vus! N'y aurait-il pas moyen aussi de reconnaître les femmes?
— En voici, reprit Anatole, qui n'ont pas besoin d'écrire leur nom sur leur masque : tailles serrées, robes courtes,
CLARISSE DE RONI. âO?
bagues aux doigls, cheveux à découvert, menton transparent sous la dentelle. Devines-tu l'espèce de CCS créatures-là, beau masque?
— Sans doute, reprit le domino; ce sont des sauterelles que le vent de la misère enlève et balaie tôt ou tard. Pauvres filles! vous les corrompez, vous tous, et vous les brisez. Le festin est-il fini? vous jetez les vases ; et pourtant ils sont aussi les ouvrages de l'ouvrier divin.
— Ta parole est grave, beau masque, dit Anatole; tu oublies que toute sagesse est ici folie et toute folie sagesse; c'est la loi du bal.
— N'est-ce pas la loi du monde aussi?
reprit le domino.
• — Ah ! mais nous devenons sérieux...
Je commence à avoir peur de toi. Seraistu laide, par hasard?»
Le masque regarda Anatole, et lui pressant le hras :
« Fort laide.
— Tes yeux ne le disent pas.
— Et les tiens disent beaucoup de choses que ta bouche s'obstine à taire, reprit le domino.
— Vraiment? Tu te trompes, je n'ai aucun secret.
— Ton nom, demanda le masque.
— Anatole.
CLARISSE DE llONI. 309
— Et ensuite?
— Anatole. Faut-il deux noms pour vivre?
— Ton âge?
— Vingt-six ans.
— Ta position?
— Aucune.
— Ta fortune?
— Aucune.
— Ton état?
— Aucun; je n'ai qu'un métier, je mets des couleurs sur des toiles.
— Tu es peintre?
— On le (lit.
— Bon peintre?
— C'est ce qu'on ne dit pas.
— Mais tu le penses?»
Anatole hésita et reprit:
a Je ne le pense plus.
— Voilà le bout de l'oreille d'un chagrin, dit le masque. Tu vois bien que tu as des secrets et que tu n'es pas aussi libre d'ennuis et fier d'indifférence que tu veux le paraître. Du reste, ton système est bon, il est digne, et je l'approuve fort. Moi qui te parle et que tu ne verras jamais, je suis bien résolue à sourire
d'autant plus gaîment qu'il in'arriverait de souffrir.
— Tu es un peu vaine, reprit Anatole, mais tu es charmante. Tu dois crever le cœur à tous tes soupirants et tu en as beaucoup?
— Cela est vrai.
— Et tous malheureux?
— Absolument.
— Quelle foule élégiaque !
— Comme lu le dis.
— En vérité, ils sont bien bêtes.
Et comment serais-tu, toi?
3Ï2 CLARISSE DE RONI.
— D'abord, je ne serais pas amoureux.
— Fort bien, l'amour est un ridicule?...
— Sublime.
— Et dont tu le moques?...
— Comme de la pantoufle du Grand- Turc.
— El tu n'aimeras jamais?
— Autant qu'on peut répondre de l'avenir, jamais.
— Touche là, dit le domino en lui tendant la main; parmi tous ces fous il est deux sages : toi et moi.
— Notre traité d'alliance est donc signe ? demanda Anatole.
— Tu es ambitieux!
— Ne vas-tu pas croire que je vais tomber à tes pieds? se hâta d'ajouter le fier artiste. Je te l'ai dit, beau masque, j'ai ma passion : la liberté; tu ne seras jamais aussi belle que cette femme-là. Je te propose un traité d'alliance pour la durée de ce bal; le bal fini, nous nous séparerons; il ne sera plus question de rien, et demain le rêve se sera fondu. Tu ne me connaîtras plus et moi je ne te connaîtrai jamais; tel est mon caractère.
— J'accepte le traité, dit le masque. Et d'abord, puisque tu veux me servir, parle-moi d'un certain pari qui eut lieu à un certain dîner où tu le trouvais On m'a
314 CLARISSE DE ttOM. ■
conté cela, mais fort mal. Volnay, ou Satan, donnait le dîner ; Frémicourt et lui parièrent. . .
— Attends , dit Anatole en se frottant le front; il s'agissait d'une femme de qualité. Volnay et Frémicourt, deux chiens enragés, parièrent à qui aurait le premier les faveurs de cette femme.
— Faveurs me semble très joli, dit le masque en riant.
— Il paraît que c'est le mot consacré, ajouta gravement Anatole. Donc on prit date, et pour son compte Volnay jura qu'il serait heureux avant la fin de la mi-carême, qui est précisément aujourd'hui.
CLARISSE DB ROni. 31 S
— Heureux est ravissant, ajouta le masque; ils appellent cela être heureux! Pauvres gens !
— Que veux-tu, beau masque, chacun a sa monomanie. Le pari est de cinq cents louis du côté de Volnay et de deux cent cinquante du côté de Frémicourt. Un inconnu envoya dire qu'il compléterait contre le vicomte la moitié de la somme, car il paraît qu'il y a un troisième aspirant à être heureux.
— Fort bien, je te remercie, dit le masque. Ce pari est fort original, et on pourra demain rire aux dépens de quelqu'un. Mais voici un de mes amis avec qui tu vas me laisser causer. Adieu; souviens-toi que tu es mon allié ce soir.
'M s CLARISSE 1)E RO.NI.
— Je n'aurai garde de l'oublier, pourvu que lu ne te nielles plus dans la lête que je puis devenir amoureux de toi.
Adieu. »
Us se séparèrenl. Le masque alla droit à M. le baron de Tourneiort, qui se promenait avec M. deBenserade, et il lui prit le bras résolument. M. de ïournofort fut tout-à-fait démonté par cette brusquerie cavalière; mais il était pris, et jetant un coup d'œil de travers au domino, il ditàBenserade:
«Je vous prie de croire, monsieur, que je ne connais pas du tout ce masque.
— Je crois, monsieur, dit Benserade, que ce masque vous connaît.
— Mais voilà précisément ce que je n'aurais pas désiré.
— Tu es poli, Tournefort, dit le domino.
— Ah! Dieu! reprit le baron, elle me tutoie... Voilà des manières qui font frémir.
— Si lu n'es pas poli , du moins devrais-tu être spirituel comme tu l'es habituellement. A tout esprit miséricorde, baron.
— Masque charmant, répondit M. de Benscrade,ilfautque tu connaisses beaucoup mon ami, car tu as raison, c'est un des hommes les plus distingués. »
M. de Tournefort salua Benserade.
âtfl' CLARISSR DE RONt.
« Lorsqu'on l'interrogera sur le génie de ton aïeul ou sur la cour du grand roi, tu auras le droit de répondre, répliqua le masque. Je sais à merveille que Tournefort est homme d'esprit ; voilà pourquoi je lui demande d'être lui-même ce soir. Mais le cher homme a un défaut : la peur de heurter quelque convenance ou d'égraligner quelque considération lui trouble le cerveau. C'est un homme fou des mérites de la société.
— Eh ! madame ou mademoiselle , dit Tournefort, que vous a donc fait celte pauvre société? Apprenez qu'elle est toujours respectable et parlons d'autre chose. Il y a beaucoup d'oreilles ici , n'est-ce pas, monsieur deBenserade?
CLARISSE DE nONI. 319
— La société respectable ! murmurait le masque. Tu devrais me prouver cela.
— Ici ? au bal masqué, oii tout le monde a droit d'écouter et de vous interpeller?...
— Tu sauras^ monsieur de Tournefort, que le bal masqué est la forme du gouvernement modèle ; ici on peut tout dire en riant. Trouve-moi une organisation politique et sociale plus large, plus forte, plus en harmonie avec les besoins de chacun et de tous! Tu vois ici la république par excellence, citoyen! ici le peuple règne et le sens commun gouverne. »
M. de Tournefort mourait de frayeur;
il eût lâché le bras du masque et se fût sauvé si le masque ne s'était cramponné à lui.
« Je vous prie, madame ou mademoiselle, dit-il, de vouloir bien agréer nos excuses, mais n'ayant pas l'honneur de vous connaître, il me sera difficile d'avoir l'honneur de causer plus longtemps avec vous.
— Comment! dit le masque, ce que tu dis là manque de sens ; est-il nécessaire de voir le bout du nez des gens pour causer avec eux? Moi qui te parle, je ne t'ai vu qu'une ou deux fois, Tournefort, et je te jure que tu ne m'intimides pas le moins du monde.
— Convenez, disait celui-ci à Bense-
rade, qu'elle pourrait avoir des manières plus normales ; elle fait rougir le bon goût, elle effarouche les convenances.
Pourquoi suis-je donc ici ? quelle fantaisie m'a poussé ici?...
— Yoilà la question, reprit le masque, et je vais la résoudre. Tu as d'éminentes qualités, mais tu es poltron. Ta poltronnerie tient toujours ta curiosité en éveil; tu vas en avant de prime abord, poussé par la peur d'avoir peur et voulant toucher du doigt le fantôme de tes hallucinations; mais le fantôme touché, ta peur redouble , car souvent le fantôme est réel et méchant. Pauvre Tourneforl , comme je te plains, et à quelle ingrate astu consacri^' la vie! La société!... mais
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songe donc aux milliers de vices qui la rongent, songe à ses perfidies toujours renaissantes! Tu te bats pour elle; elle sourit, elle accepte ton généreux dévouement, et, le cas échéant, elle te sifflera; si tu as des ridicules, elle ne t'épargnera pas un sarcasme ; si tu as des défauts plus graves, elle t'abreuvera de calomnie.
Mon ami, jetons un regard autour de nous, et sans sortir de ce bal masqué même, nous nous convaincrons du peu de valeur de ton idole.
— Je vous conjure de ne pas aller plus loin, ditTournefort déjà fort pâle. Laissezmoi mes sympathies, mes illusions si vous voulez; j'y tiens. Que suis-je donc venu faire dans cette galère?...
— Je crois que vous citez une phrase de Molière dans V Avare, observa l'imperturbable Benserade. Ah ! on ne saurait trop se rattacher au siècle du grand roi.
— Eh î monsieur, dit Tournefort, de grâce ! Il s'agit pardieu bien du grand roi ! Vous êtes d'un calme!...
— Moi? et pourquoi serais-je ému? Ce masque parle comme un livre plaisant, et je ne suis pas venu ici pour pleurer.
— En vérité, dit le masque, tu as raison, Benserade; rions des sots et des fous qui nous entourent; rions des per-
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vers aussi; ce sont des maniaques sérieux.
— iMais qui donc est ce masque? demanda Tournefort.
— C'est probablement une comédienne, ajouta Benserade; sous Louis XiV ces dames avaient beaucoup d'esprit.
— Encore ! s'écria M. de Tournefort.
— Eh ! mon ami , reprit le masque, laisse-le donc vivre avec son passé, le digne homme. Laisse-le marcher dans la vie à reculons; du moins il est de bonne foi dans son amour rétrospectif. Il y a encore, par le monde, beaucoup d'hon* nêtes personnes qui lui ressemblent et
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dont il faut respecter les vieux rêves. J'en sais qui habitent leur manoir dans les montagnes et vivent depuis longues années avec leurs aïeux trépassés; ils ont pour ainsi dire embaumé les idées de leur jeunesse et ils conservent religieusement ces vénérables reliques. Heureux ceuxlà! ils ressemblent aux bons el paisibles Chinois prenant le thé et fumant le calumet dans une salle entourée des urnes cinéraires de leurs ancêtres. Ils ont mis le passé dans de la porcelaine, et ils l'adorent comme un fétiche.
— Ah! mon Dieu, dit Tournefort, quelle conversation pour un bal masqué!
— La veux-tu plus gaie ?.. . Regarde au-
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tour de loi, mon ami, celte multitude de petites vanités et de grands vices; vois ces hommes du jour avec leur prétentieuse nullité et leurs gloutonnes ambitions; ici des publicistes vendus et à vendre encore; là des hommes parlementaires idolâtres d'une idée creuse ou d'un principe avorté, et idolâtres sans la foi cependant; plus loin des spéculateurs cauteleux, tendant des pièges à la fortune publique; de ce côté des roués de haute police avec des airs naïfs, rougissant de vertu, s'attendrissant comme de jeunes filles ; ici des dignitaires sans dignité, des fonctionnaires dévoués à leur solde, des tripoteurs d'intrigues et des tentateurs de conscience; là des 5rw^w5 intraitables, pour n'avoir pas encore été traités; ici des
martyrs d'une cause sainte, attendant dans des salons d'or et desoie la sainte restauration de leurs places et de leurs dignités; plus loin des femmes de vertu dont le cœur est une vraie ruche où l'on espère trouver du miel, où l'on ne trouve que guêpes et frelons; ici des effrontées sans amour et affectant la passion, ou des hypocrites cachant l'adultère sous le rideau du lit conjugal ; de ce côté de riches avares pompant, comme des polypes monstrueux , l'or, ce pur sang de l'ordre social ; de l'autre de riches prodigues, d'un égoïsme effroyable, fous de jouissances, qui vendraient leur dernier diamant pour une fille de joie et qui laisseront la pauvre veuve grelotter de misère contre la borne. Ah! tu le vois, mon ami Tourne-
fort; lu me demandais un tableau plus gai, le voilà; c'est celui du monde dont tu t'es fait le vertueux champion. Mais adieu; trois heures du matin sonnent , voici mes poursuivants. J'ai ma toile à défiler de peur d'être forcée de choisir entre eux.
— Adieu donc, Pénélope,» dit Benserade, enchanté de l'allusion homérique.
M. de Tournefort anéanti laissa le masque s'éloigner sans lui pouvoir adresser une parole; toutefois il remarqua que ce domino prenait le bras du vicomte de Volnay et qu'il recommençait sa promenade escorté du venimeux petit marquis
el d'une bande de singes de qualité aussi méchants que lui.
« Dis-moi qui tu fréquentes... murmura le triste baron.
— Non, reprit M. de Benserade, le proverbe n'est pas toujours juste; et il y a du bon chez ce masque-là, si j'en excepte cependant l'ironie avec laquelle il traite notre glorieux passé; car enfin, on a beau dire , le siècle du grand roi...
— Juste Dieu! monsieur! s'écria Tournefort, avez-vous juré de me rendre fou avec votre grand roi, mort depuis plus de cent cinquante ans ?
— Louis XIV, monsieur, ne mourut
qu'en 1715, » ajouta l'imperturbable Benserade.
Le bal le plus joyeux de l'Europe était encore dans tout son délire. Comme si elle ne devait plus revenir, la vie extérieure était oubliée; demain ne devait jamais venir, et le temps n'était plus qu'une nuit magnifique, remplie de musique, de clartés sidérales, d'éclat de rires et de voluptueuses causeries.
Cependant le Sosie du domino à qui Volnay donnait le bras revint au groupe. Le vicomte n'avait encore rien éclairci au sujet de ses doutes, ce qui l'humiliait prodigieusement aux yeux des rieurs satanés avec lesquels il passait la nuit. Les deux
masques si ressemblants étaient pendus à ses bras; Volnay se morfondait en questions insidieuses; mais onlui répondait des deux côtés avec une admirable diplomatie etpresquetoujours par monosyllabes. Tout à coup un éclair passa devant les yeux du vicomte; il crut avoir reconnu la femme qu'il cherchait tant à deviner : c'était le domino qui lui donnait le bras gauche.
Il avait entrevu un bracelet sous la large manche de soie. Dès ce moment toutes ses batteries furent tournées de ce côté et la grande attaque commença comme un siège régulier. L'autre masque lui donnant toujours le bras causait avec les amis du marquis. Après une demi-heure de promenade Yolnay parut tressaillir d'orgueil et de joie. Frémicourt lui prit
le coude et Volnay trouva moyen de lui glisser ces mots dans l'oreille :
« Vous avez perdu le pari, mon enfant. Jel'enlèvedansma voiture; elle y consent; car c'est elle, monsieur le marquis. »
Frémicourt devint sérieux et pâle pour la première fois; bientôt il vit Yolnay se diriger avec ses deux dominos vers la première salle, oii la foule qui entrait et qui sortait était une véritable cohue.
« Est-ce qu'il les veut enlever toutes les deux à la fois ? murmurait le marquis avec ses amis ; le pari ne serait plus valable. »
A la porte de la salle d'entrée la foule de^
vint tellement orageuse que les groupes ne se reconnaissaient plus entre eux. Volnay perdit un moment ses deux dominos, c'està-dire que l'un et l'autre furent forcés de quitter un moment le bras du vicomte ; mais lui , prompt et alerte, sut bien vite ressaisir le masque deviné, celui qui lui avait donné le bras gauche ; du moins il le crut.. . L'occasion était magnifique ; le vicomte ouvrit la foule d'une main vigoureuse, et de l'autre, saisissant la taille de sa belle victime, il l'emporta dans le vestibule et jusqu'à sa voiture qui l'attendait à une place désignée. Là il enleva le délicieux domino; il le déposa dans son carrosse, s'y jeta avec lui et cria à ses gens de partir à toute bride. La voilure partit avec une vigueur et une vivacité fabuleuses,
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comme si deux hippogriffes l'eussent enlevée.
Cependant l'autre domino resté avec les amis du vicomte s'obstina à vouloir quitter le bal. Arrivé sous le péristyle extérieur il invita le marquis à se retirer; celui-ci s'y refusa résolument ainsi que ses compagnons.
« Fort bien ! dit le masque. Appelez mon domestique ; il se nomme Dauphin. »
M. Dauphin arriva; il précéda le domino jusqu'à une voiture dont les panneaux avaient les armoiries de madame la comtesse de Roni. Le masque tant admiré et si admirable se retourna vers
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ses adorateurs, découvrit son visage qui était d'une pureté céleste, salua le marquis et ses amis; puis montant dans sa voilure :
«Messieurs, dit-il de la portière, offrez mes compliments à monsieur le vicomte de Volnay. »
Jf. ue fto.Y/ A n. bt ïoLyAr.
« Votre pari, monsieur, pourrai l blesser mon honneur si je ne prenais soin de vous demander une prompte réparation.
Je vous prie de me donner voire jour et votre heure. Je demande que le lieu du rendez-vous soit éloigné de Paris.
t LecomteDERoNi. »