LETTRE CXXX
MtSS IIOWE, A MISS CLARISSE nARLOVE.
Ycndrcdi matin, 21 avril.
Ma mère refuse d’accepter votre condition, chère amie ; je la lui ai proposée comme de moi : mais les Harlove ( pardonnez l’expression) possèdent absolument son esprit. C’est un trait de mon invention, m’at-ellfi dit, pour l'engager dans vos intérêts contre votre famille ; elle me défle de la surprendre.
Ayez moins d'inquiétude sur ce qui nous regarde, elle et moi ; je vous le recommande encore. Nous nous arrangeons fort bien ensemble. Tantôt une querelle, tantôt un raccommodement : c’est uno ancienne habitude, qui a commencé avant qu’il filt question de vous.
Cependant je vous fais des remercicmens sincères pour chaque ligne de vos trois dernières lettres, que jo me propose de relire attentivement, lorsque ma bilo sera prête à s’échauffer. Je ne vous dissimule point que
CLARISSE IIARL0VE.
j’ai regimbé à la première lecture ; mais chaque fois que je la recommence, je sens croître pour tous , s’il est possible , ma tendresse et ma vénération.
J'ai néanmoins un avantage sur vous , que je conserverai dans cette lettre et dans toutes celles que je vous écrirai à l'avenir : c’est qu’en vous traitant avec la même liberté , je ne croirai jamais que ma franchise ait besoin d’excuse. J'attribue cet effet à la douceur de votre naturel et à quelques petites réflexions que je no laisse pas de faire, en passant, sur la vivacité du mien. Il faut que je vous dise une fois mon sentiment sur l'un et l'autre. Vous êtes persuadée, ma chère , que la douceur n’est pas un défaut dans une femme; et moi, je tiens qu’un peu de chaleur, juste et bien placée, n’en est pas un non plus. Au fond, c'est louer, des deux côtés, ce que nous ne pouvons et ce que nous ne désirons peut-être pas de pouvoir empêcher. Il ne vous est pas plus libre de sortir de votre caractère qu'à moi de renoncer au mien. Il faudrait que l'une et l’autre se fit violence. Ainsi nous approuver , chacune de notre côté, dans l’état qui nous est propre, c’est transformer la nécessité en vertu ; mais j’observerai que si votre caractère et le mien étaient peints exactement , le mien paraîtrait le plus naturel. Une belle peinture demande également des lumières et des ombres. La vôtre serait environnée de tant d’éclat et de gloire, qu’elle éblouirait à la vérité les yeux ; mais elle ferait perdre courage à ceux qui voudraient l’imiter. Puisse, ma chère, puisse votre douceur ne vous exposer à rien de fâcheux , de la part d’un moudo qui n’est pas capable d’en sentir le prix 1 Pour moi, dont la pétulance fait écarter ceux qui chercheraient à me nuire, je m’en trouve si bion, qu’en reconnaissant que ce caractère est moins aimable, je ne voudrais pas le changer pour le vôtre.
Je me croirais inexcusable d’ouvrir la bouche pour contredire ma mère, si j'avais à faire à un esprit tel que le vôtre. La vérité, ma chère, est ennemie des déguisemens. C’est pour les caractères nobles et ouverts que je réserve mes louanges. Si chacun avait le même courage, c’est-à-dire, celui de blâmer ce qui mérite du blâme, et de ne louer que ce qui est digne de l’être, vous verriez qu'au défaut de principes et de conviction la honte corrigerait le monde ; et que dans une ou deux géuérations, peut-être, la honto introduirait des principes. Ne me demandez pas à qui j'applique cette réflexion ; car je vous redoute, ma chère, presque autant que je vous aime.
Rien ne m'empêchera uéaomoins de vous prouver, par un nouvel exemple, qu'il n’y a que les belles âmes qui méritent une obéissance implicite. La vérité, comme j'ai dit, est ennemie de toutes sortes de fard.
M. liickman est à votre avis un homme modeste : mais la modestie a quelquefois ses inconvéniens. ( Nous examinerons bientôt, ma chère, tout ce que vous me dites de cet honnête personnage. ) 11 n’a pas manqué de me remettre votre dernier paquet en mains propres, avec une belle révérence et l’air d'un homme fort content de lui-même. Malheureusement cet air de satisfaction n’était pas encore passé, lorsque ma mère, entrant tout d’un coup, s’est également aperçue et de la joie qui paraissait sur son visage, et du mouvement que j'ai fait pour cacher le paquet dans mon sein. Elle De s'est pas trompée dans ses conjectures : lorsque la colère a réussi à certaines personnes, vous les voyez toujours en colère, ou cherchant l’occasion d’en marquer.— Eh bien ' monsieur Hick-
CLARISSE IURLUVE.
mari, eh bien! Nancy. c’esl encore une lettre qu’on a la hardiesse d’apporter et de recevoir. Là, votre homme modeste s’est trahi plus que jamais, par son embarras et par ses discours interrompus. Il ne savait s'il devait sortir, et me laisser vider la querelle avec ma mère, ou s’il devait tenir bon, pour être témoin du combat. J’ai dédaigné d’avoir recours au mensonge : ma mère s’est retirée brusquement, et je ne m'en suis pas moins approchée d’une fenêtre, pour ouvrir le paquet, laissant à M. Hickman la liberté d’exercer ses dents blanches sur l’ongle de son pouce.
Après avoir lu vos lettres, je suis Allée chercher hardiment ma mère, ie lui ai rendu compte de vos généreux 'enlimens, et du désir que vous aviez de vous conformer à ses volontés. Je lui ai proposé votre condition, comme de moi-même. Elle l’a rejetée. Elle ne doutait pas. m’a-t-clle dit, qu'il ne se fil d’admirables portraits d’elle, entre deux jeunes créatures qui ont plus d’esprit que de prudenoe. Au lieu d'être touchée de votre générosité, elle n’a fait usage de votre opinion que pour se confirmer dans la sienne. Elle m’a renouvelé sa défense, en y joignant l’ordre de ne vous écrire que pour vous en informer. Cette résolution, a-t-elle ajouté, ne changera point jusqu’à ce que vous soyez réconcilié» avec vos proches. Elle m'a fait entendre qu’elle s'y était engagée, et qu’elle comptait sur ma soumission.
Je me suis souvenue heureusement de vos reproches, et j’ai pris un air humble, quoique chagrin, mais je vous déclare, ma chère, qu’aussi long-temps que je pourrai me rendre témoignage de l'innocence de mes intentions, et que je serai convaincuo qu’il n’y a que de bons effets à se promettre de notre correspondance; ousri long-temps qu’il me restera dans la mémoire que celte défense vient de la même source que toutes vos disgrâces; aussi long-temps que je saurai, comme je le sais, que oe n’est pas votre faute si vos amis ne se réconcilient point avec vous, et que vous leur faites des offres que l’honneur et la raison ne leur permettent pas de refuser; toute la déférence que j’ai pour votre jugement, et pour vos excellentes leçons, qui conviendraient presqu’à tous les cas différons du vôtre, n’empêchera pas que je n'insiste sur la continuation de notre commerce, et que je n’exige dans vos lettres le même détail que si cette défense n’avait jamais été portée.
Il n'entre aucune humeur, aucune perversité, dans ce que j’écris. Je ne puis vous exprimer combien mon cœur est intéressé à votre situation. En un mol, vous devez me permettre de penser que si je suis assez heureuse pour vous être utile par mes lettres, la defense de ma mère ne sera jamais si bien justifiée que ma constance à vous écrire.
Cependant, pour vous satisfaire autant qu’il m’est possible, je me priverai en partie d’une satisfaction si chère, ot je bornerai mes réponses, pendant l’interdit, aux occasions où mes principes d'amitié me les feront juger indispensables.
L'expédient d’employer la main d’Hickman ( voici le tour de votre homme modetle, ma chère, et comme vous aimez la modestie dans son sexe, je m’efforcerai de le tenir dans un juste éloignement, pour lui conserver votre estime) ; cet expédient, dis-je, est un petit piège dans lequel jo ne donne pas aisément. L’intention do rua tendre amie est de rendre cet hommc-là de quelque importance à mes yeux La correspondance ira son train, quels que soient vos scrupules; c’est de quoi je puis vous assurer. Ainsi votre proposition en faveur d’Ilickman devient inutile. Vous
CLARISSE HARLOYE.
SM
le dirai-je T Je crois que c’est assez d'honneur pour lui d'être nommé si souvent dans vos lettres. La confiance que nous continuerons de lui accorder suffira pour le faire marcher la tête plus haute, en étendant sa matn blanche et faisant briller son beau diamant. 11 ne manquera pas de faire valoir ses services, et la gloire qu'il y attache, et sa diligence, et sa fidélité, et ses inventions pour garder notre secret, et ses excuses et ses évasions avec ma mère, lorsqu'elle le presse de parler, avec cinquante etc., qu’il aura l'art découdra ensemble. Ne sera-ce pas d’ailleurs un prétexte pour faire sa cour plus assidûment que jamais à la charmante fille de la bonne madame Howe?
Mais l'admettre dans mon cabinet, tête-à-tête avec moi, aussi souvent que je souhaiterai de vous écrire ; moi seulement pour dicter à sa plume; ma mère supposant dans l'intervalle que je commence à prendre sérieusement de l’amour pour lui ; le rendre maître de me? sentimens, et comme do mon cœur, lorsque je vous écrirais; en vérité, ma chère, il n’en sen rien. Quand je serais mariée au premier homme d'Angleterre, je ne lui ferais pas l'honneur de lui accorder la communication de mes correspondances. Non, non, c'est assez pour un llickman do pouvoir se glorifier de la qualité de notre agent, et de voir son nom sur l'adresse de nos lettres. N’ayez point d'embarras, tout modeste que vous le croyez, il saura tirer parti de celte faveur.
Vous me blâmez sans cesse de manquer de générosité pour lui, et d'abuser du pouvoir. Mais je vous proteste, ma chère, que je ne puis faire autrement. De grâce, permettez que j’étende un peu mes ailes, et que je me fasse quelquefois redouter. C'est mon temps, voyez-vous; car il ne serait pas plus honorable pour moi que pour lui, de prendre ces airs-là quand je serai sa femme. Il ressent une joie, lorsqu'il me voit contente de lui, qu’il n’aurait pas, si mon mécontentement ne lui causait du chagrin.
Savez-vous à quoi je serais exposée, si je ne le faisais pas quelquefois trembler? il s’efforcerait lui-même de se faire craindre. Tous les animaux de la création sont plus ou moins, entre eux, dans l’état d'hostilité. Le loup, qui prend la fuite devant un lion, dévorera un mouton le moment d’après. Je me souviens d’avoir été un jour si piquée contre un poulet, qui en becquetait continuellement un autre ( un pauvre petit agneau, comme je me t'imaginais ) que, dans un mouvement d'humanité, je fis prendra l'offenseur et je lui fis tordre le cou. Qu’arriva-t-il après cette exécution? L’autre devint insolent, aussitôt qu’il su vit délivré de son persécuteur, et je le vis becqueter à son tour un ou ''eux autres poulets plus faibles que lui. Us mériteraient tous d’être étranglés, m'écriai-je; ou plutôt, j'aurais aussi bien fait de pardonner au premier, car je vois que c’est la nature de l’espèce.
Pardonnez mes extravagances. Si j’étais avec vous, je vous arracherais quelquefois un sourire, comme il m’est arrivé cent fois au milieu de vos airs les plus graves. Ahl que n’avez-vous accepté l'offre que je vous faisais de vous accompagner! Mais vous êtes révoltée contre tout ce que je puis vous offrir. Prenez-y garde. Vous me fâcherez contre vous : et lorsque je suis fâchée, vous savez que je ne ménage personne. Il m’est anssi impossible de n’être pas un1 peu impertinente, que de cesser d’être votre tendre et fidèle amie :
A-nsk Howe.
CLARISSE IIARLOVK.