‹ Clarisse HarloveChapitre 110 sur 127 · LETTRE CXXXI · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXI

MISS CLARISSE HARLOVE, A MISS nOWE.

Vendredi, SI Avril.

M. Lovelace m’a communiqué, cc malin, la nouvelle du projet de mon frère, qu'il a reçue de son agent. Je lui sais bon gré do ne me l’avoir pas trop fait valoir, et de la traiter au contairo avec mépris. Au fond , si vous ne m’en aviez pas déjà touché quelque chose, j’aurais pu la regarder comme une nouvelle invention pour me faire hâter mon départ; d’autant plus que lui-même il souhaite depuis long-temps d'être à Londres. Il m'a lu cet article de la lettre, qui s'accorde assez avec ce que vous m’avez écrit sur le témoignage de miss Lloyd. Il ajoute seulement que celui qui se charge d'une si violente entreprise est un capitaine do vaisseau nommé Singleton.

J’ai vu cet homme-là. Il est venu deux fois au château d'IIarlove , en qualité d'ami do mon frèro. Il a l'air intrépide : et je m'imagine que le projet vient de lui ; car mon frère parle sans doute à tout le monde de ma téméraire démarche. Après m’avoir si peu épargnée dans d'autres temps, il n'est pas capable de négliger aujourd'hui l'occasion.

Ce Singleton demeure à Lcilli. Ainsi leur dessein, apparemment, est de mo conduire à la terre do mon frère , qui n’est pas éloignée de ce port.

En rapprochant toutes ces circonstances , je commence à craindre sérieusement que leur système, lotit méprisable qu'il paraît à M. Lovelace, ne puisse être tenté, et je tremble des suites.

Je lui ai demandé, le voyant si ouvert et si froid, ce qu'il avait à me conseiller là-dessus.

— Vous demanderai-je, mademoiselle, quelles sont vos propres idées? Ce qui mo porte , m’a-t-il dit, à vous faire la même question , c’est que vous avez paru désirer si ardemment que je vous quitte en arrivant à Londres, que, dans la crainte de vous déplaire, je ne sais que vous proposer.

— Mon sentiment , lui ai-je répondu , est que je dois me dérobor à la connaissance de tout le monde , à l’exception do miss Hotvc; et que vous devez vous éloigner de moi , parce qu'on conclura infailliblement que l'un n'est pas loin de l’autre , et qu'il est plus aisé de suivre vos iraces que les miennes.

— Vous ne souhaitez pas assurémeiit , m'a-t-il dit, de tomber entre les mains du votre frère , par des voies aussi violentes que celles dont vous êtes menacée. Je ne me propose pas de me jeter odicieusement dans leur chemin; mais s'ils avaient raison de se figurer que je les évite, leurs recherches n'en deviendraient-elles pas plus ardentes? et leur courage s'animant pour vous enlever, no serais-je pas exposé à des insultes dont un homme d'honneur u’est pas capable de supporter l’idée ?

— Grand Dieu ! inc suis-je écriée , quelles suites fatales du malheur que j'ai eu de me laisser tromper !

— Très chère Clarisse ! a-t-il repris affectueusement , no mo désespérez point par un langage si dur , lorsque ce nouveau projet vous fait voir combien ils étaient détermines à l’exécution du premier. Ai-je bravé es lois de ta société, comme ce frère y parait résolu ; du moins s'il y a

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quelque chose de plus qu’une rame ostentation dans son système ? Je me fistteque vous aurez la bonté d’observer qu’il y a des complots plus noirs et plus violons que les miens; mais celui-ci est d’une si horrible nature, qu'il m'en parait moins propre 5 vous alarmer. Je connais parfaitement votre frère. Il a toujours eu dans l'esprit un tour romanesque , mais la tête si faible, qu’elle n'a servi qu’à l’embarrasser et à le confondre; une demi-invention , une présomption complète : sans aucun talent pour se faire du bien à lui-même, et pour faire d’autre mal aux autres que celui dont ils lui fournissent le pouvoir et l’occasion par leur propre folie.

— Voilà, monsieur, une volubilité merveilleuse 1 Mais tous les esprits violens ne se ressemblent que trop , du moins dans leur manière de se ressentir. Vous croyez-vous plus innocent, vous qui étiez déterminé à braver toute ma famille , si ma folie ne vous avait point épargné cette témérité, et n'eût pas sauvé mes parens de l'insulte ?

— Eh quoi ! chère Clarisse , vous parlerez toujours de folie , toujours de témérité/ Vous est-il donc aussi impossible de penser un peu avantageusement de tout ce qui n’est pas votre famille, qu’il est à tous vos proches de mériter votre estime et voire affection T Mille pardons , très chère Clarisse ! Si je n’avais pas pour vous plus d’amour qu’on n’en eut jamais pour une femme, je pourrais être plus indifférent pour des préférences qui blessent si clairement la justice. Mais qu'il me soit permis de vous demander ce que vous avez souffert de moi ? quel sujet vous ai-je donné de me traiter avec tant de rigueur et si peu de confiance? Au contraire, que n'avez-vous pas eu à souffrir d'eux? L’opinion publique peut m’avoir été peu favorable ; mais qu'avez-vous à me reprocher do votre propre connaissance ?

Cette question m’a causé de l’embarras ; mais j’étais résolue de ne me pas manquer à moi-même.

— Est-ce le temps, monsieur Lovetace , est-ce l’occasion de prendre de si grands airs avec uue jeune personne privée de toute protection ? C’est nne question bien surprenante que la vôtre : si j'ai quelque chose a vous reprocher de ma connaissance ! Je puis vous répondre, monsieur... Et me tentant interrompue par mes larmes, j’ai voulu me lever brusquement pour sortir.

U s'est saisi de ma main. Il m’a conjuré de ne pas le quitter mécontente. Il a fait valoir sa passion , l'excès de ma rigueur, ma partialité pour les auteurs de mes peines, pour ceux, m'a-l-il dit, dont les déclarations de haine et de violens projets faisaient la matière de notre entretien.

Je me suis vue comme forcée de l’entendre.

— Vous daignez, chère Clarisse , a-t-il repris , me demander ici mon opinion. Il est fort aisé, permettez que je le dise, do vous représenter ce que vous avez à faire. Malgré vos premiers ordres, j’espère que dans cette nouvelle occasion vous ne prendrez point mon avis pour une offense. Vous voyez qu'il n’y a point d'espérance de réconciliation avec vos proches. Sentez-vous, mademoiselle, que vous puissiez consentir à honorer de votre main un misérable qui n'a point encore obtenu de vous une faveur volontaire ?

Quelle idée! ma chère! Quelle sorte de récrimination ou de reproche? Je ne m’attendais, dans ce moment, ni à de telles questions ni à la manière dont celle-ci m’était proposée. La rougeur me monte encore au visage, lorsque je me rappelle ma confusion. Tous vos avis me sont reve-

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nus à la mémoire. Cependant ses termes si décisifs et le loti si impérieux J’ai cru voir . qu'il jouissait de mon embarras ( en vérité , ma chère , il ne couiuit pas ce que c’est que l'amour respectueux). Il me regardait comme s’il eût voulu pénétrer jusqu’au fond de mon Âme.

Ses déclarations ont encore été plus nettes quelques morne ns après, mais, comme vous le verrez bianlfil, elles étaient a demi arrachées.

Mon cœur était violemment partagé , entre la colère et la honte do ne jvoir poussée jusqu’à ce point par un homme qui semblait commander à toutes scs passions, taudis que j’urais si peu d’empire sur les miennes. A la lin, mes larmes ont forcé lu jiassage ; et je me relirai avec les murques d’un amer chagrin, lorsque, jetant scs bras autour de moi, de l'air néanmoins le plus lendre et le plus respectueux, il a donné un tour assez stupide au sujet : «Son cœur, m’a-t-il dil, était bien éloigné de prendroavantage des embarras où l'insensé projet de mon frère m’avait jetée, pour renouveler, sans mon aveu, une proposition que j’avais déjà mal reçue, et qui, parcelle raison.... # Le reste de son discours ne m'a paru qu’un tissu mal ordonné de phrases vagues el de sentences, par lesquelles il prétendait se justifler d’une liardie-se qui no s’étail expliquée, disait-il, qu'à demi.

Je ne puis m’imaginer qu’il ait eu l'insolence de vouloir me mettre à l’épreuve, pour essayer s’il pourrait tirer de ma bouche des explications qui ne conviennent point à mon sexe ; mais quel qu’ait été son dessein, il m’a si vivement irritée, quo mon cœur se révoltant contre ses discours, j’ai recommencé à pleurer, en m’écriani que j’étais extrêmement malheureuse; et, faisant réflexion à i'air apprivoisé que j’avais ente ses bras, je m’en suis arrachée avec indignation. Mais il m’a retenue par la main, lorsque j’allais sortir de la chambre ; il s’est jeté à genoux pour me supplier de demeurer un moment ; et, dans les termes les plus clairs, il s’est olfert à moi comme le souverain moyen de provenir les desseins de mon frère et de finir toutes mes peines.

Que pouvais-je répondre? Ses offres m'ont paru arrachées, comme je l'ai déjà dit , et plutôt l’effet de sa pitié que de son amour. Quel parti prendre ? Je suis demeurée la bouche ouverte, et l'air décontenancé. Je devais faire une très ridicule figure. Il a joui du spectacle, attendant sans doute que je lui fisse quelque réponse. Enfin , confuse de mon propre embarras et cherchant à l'excuser par un détour, je lui ai dil qu’il devait éviter toutes les mesures... qui étaient capables d’augmenter les alarmes dont il voyait que je ne pouvais me défendre, en réfléchissant sur le caractère irréconciliable de mes amis , et sur les malheureuses suites qu’on pouvait craindre de l'horrible projet de mon frère.

11 m'a promis de se gouverner uniquement par mes volontés, et le misérable m'a demandé encore une fois si je lui pardonnais sou humble proposition? Que me restait-il à faire, si ce n’était de chercher de nouvelles excuses pour ma confusion, puisqu'elle était si mal entendue? Je lui ai dit que le retour do M. Morden ne. pouvait larder long-temps; que sans doute il serait plus facile de l’engager en ma faveur, quand il trouverait que je n'avais fait usage de l’assistance de M. Lovelace que pour me délivrer de M. Sulmes ; et que ,,par conséquent, il était à souhaiter .pour moi que les choses demeurassent dans, la situation où elles étaient, jusqu’à l’arrivée de mon cousin.

.Tout irritée que je pouvais être, il me semble, ma chère, que oettoré-

Digifeed-tzf^îeegle

CLARISSE IIARLOYF. .

ponse n’a pas l’air d’un refus. N'esl-il pas vrai qu'à sa place un autre homme aurait tenté ici de persuader par la douceur plutôt que d’effrayer par des emporletnens? Mais il a plu à M. Lovelaco de prendre un ton que toute femme un peu délicate ne supportera jamais; et son injurieuse chaleur m’a obligée de me tenir dans la mémo réserve.

— Eh quoi ! s’est-il écrié, vous êtes donc résolue, mademoiselle, de «ne faire connaître jusqu'à la Un que je ne dois rien attendre do votre affection, tant qu’il vous restera le moindre espoir de renouer avec mes plus cruels ennemis, au prix de mon bonheur, qui sera sans doute votre premier sacrifice?

Ce ton, chère miss Hotvc, m’a échauffé le sang à mon tour. Cependant j’ai gardé quelques mesures.

— Vous avez vu, lui ai-je dit, combien j'ai été choquée de la violcnco de mort frère; vous vous trompez beaucoup, monsieur Lovelaco, si vous croyez m'effrayer parla vôtre , pour me faire embrasser un parti opposé à vos propres conventions.

Il a paru rentrer en lui-môme. Il s'csl réduit à me prier de soulfrir que ses actions parlassent désormais pour lui ; et, si je le trouvais digne do quelquo bonté, il espérait, m’n-t-il du, qu'il ne serait pas le seul au monde à qui je refusasse un peu de justice.

— Vous en appelez au futur, lui ai-je répondu; j'y appelle aussi, pour la preuve d'un méiite sur lequel vous sembler passer condamnation jusqu'à présent, et qui vous manque en effet.

Jetais prête encore à nie retirer; il m’a conjurée de l’entendre. Sa résolution, m’a-t-il dit. était d’éviter soigneusement toutes sortes d’accidens fâcheux, et de renoncer à toutes les mesures qui pouvaient l’y conduire, quels que fussent les procédés de mon frère, dont il n’exceptait que les violences qui regardaient ma personne. Mais s’il en arrivait quelqu’une de celte nature, pouvais-je exiger qu’il demeurât spectateur tranquille; c'està-dire qu’il rue vit enlever, conduire à bord par oo Singleton, et, dans une si funeste extrémité, ne lui serait-il pas permis de prendre nia défense?

— Prendre ma dé fente, monsieur Lovelace! Je serais donc au comble de l’infortune. Mais ne croyez-vous pas que je puisse ôlre en sûreté à Londres? 11 me semble, sur la description qu’on vous fait de cette maisou do la veuve, que j’y serais libre et en sûreté?

11 est convenu que cette maison de la veuve, telle que M. Dolemon la représente, c’est-à-dire un édifice intérieur derrière l’édillce de front, avec un jardin qui et) fait l’unique vue , semblait promettre beaucoup de secret ; et que, d’ailleurs, si je ne l’approuvais pas quand je l'aurais vue, il ne serait pas difficile d'en trouver une qui me convint mieux. Mais puisque je luLacaistleiuasdc son conseil, il croyait que le meilleur parti était d’écrire à mon oncle llarlovo, en qualité d’un do mes curateurs, et d’attendre le succès de ma lettre chez .madame Sptlipg?, QÙ .il fallait hardiment le prier d’adresser sa réponse.

■v Avec les petits esprits, .a-tTil .«jouté, c’est eucourager l’iasuUoquo de la craindre. La substance de la lettre devait êtro de demander,. à titre de droit, ce qui ne manquerait pas de m’être refusé comme une grâce ; ,de reconnaître quo je m’étais jetée sous la protection des dames de sa famille, par l’ordre desquelles et de milord M..., il paraîtrait s’employer lui-même à mon service, mais d’ajouter que c’était à des conditions que

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j'avais réglées, et qui ne m’assujétissaient à rien, pour une laveur qu'ils auraient accordée, dans les mêmes circonstances, à toute autre personne de mon sexe. Si je ne goûtais pas ce moyen, il se croirait fort honoréque je voulusse lui permettre de faire la même demande en son nom ; mais (avec scs restrictions ordinaires) c’était un point auquel il n'osait toucher si tût, quoiqu’il espérât que les violences de ma famille pourraient m’amener à cette heureuse résolution.

Piquée au fend du cœur, je lui ai dit qu'il m'avait proposé lui-même de me quitter en arrivant à Londres, et que je m’attendais à l'exécution de cette promesse ; que lorsqu’on ne pourrait ignorer que je serais absolument indépendante, il serait temps d’examiner ce que je devais écrire ou ce que j’aurais à faire ; mais que, tandis qu'il était autour de moi, je n’avais ni la volonté ni le pouvoir de me déterminer.

— Il voulait être sincère, m’a-t-il dit d’un air pensif. Ce projet de mon frère avait changé les circonstances. Avant de s'éloigucr de moi, il ne pouvait se dispenser de voir si la veuve de Londres et sa maison me conviendraient, en supposant que mon choix lût pour celle retraite. Qui pouvait lui répondre que ces gens-là ne fussent pas capables de se laisser corrompre par mon frère ? S’il voyait qu'il y tût quelque fond à faire sur leur honneur, il pourrait s’absenter pendant quelques jours. Mais il devait m’avouer qu'il lui serait impossible dé s’éloigner plus long-lemps.

— Quoi donc , monsieur ! ai-je interrompu , votre dessein est-il de prendre un logement dans la même maison 1

— Non. m'a-l-il répondu , parce qu'il connaissait mes délicatesses et l'usage d'ailleurs que je voulais faire de son absence. Cependant on faisait actuellement quelques réparations au logement qu’il avait à Londres. Mais il pourrait se loger dans l'appartement de son ami BeUord, ou se rendre peut-être à Edgware , qui est la maison de campagne du même ami , et revenir chaque jour au matin , jusqu'à ce qu’il eût un motif de croire que mon frère eût abandonné son misérable système.

Le résultat d’une si longue conférence est de partir pour Londres lundi prochain. Puisse l'heure de mon départ être heureuse 1

Je ne puis vous répéter trop souvent , ma chère amie , combien je suis pénénétré de vos bienfaits et de celte merveilleuse générosité qui en est la source.

Clarisse Harlovk.

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