‹ Clarisse HarloveChapitre 111 sur 127 · R. LOVELACE, A R. BELFORD · texte numérisé non relu

R. LOVELACE, A R. BELFORD

Vendredi, ît avrit.

L’éditeur anglais supprime encore dans cette lettre tout ce qui ne paraîtrait qu’une répétition de U précédente. Mais il a cru devoir conserver quelque détails de la confusion de Clarisse, dans lesquels il n'est pas surprenant qu’elle ne soit pas entrée eUennème, à l'occasion des offres deM. Lovelace.

Ici, Belford, que diras-tu si ton ami , comme un papillon qui cherche sa ruine autour d'un flambeau, avait failli brûler les ailes de sa liberté? Jamais un homme ne fut en plus grand danger d’être pris dans ses propres pièges, de voir toutes ses vues reuversées, tous ses projets inutiles,

sans avoir conduit l'admirable Clarisse b Londres, et sans avoir fait un effort pour découvrir si c'est réellement un ange ou une femme.

Je me suis offert b elle avec si peu de préparation , b la vérité, qu'elle n’a pas eu le temps de s’envelopper dans les réserves de son sexe. Mes expressions, moins tendres qu’animées, tendaient b lui reprocher son indifférence passée et lui rappelaient malicieusement ses propres lois; car ce n'est pas l’amour, c'est le noir complot de son frère qui avait paru lui donner quelque inclination b m'en dispenser. De toute ma vie je n'ai vu de confusion si charmante. Quelle gloire pour le pinceau, s'il pouvait représenter ce spectacle et le mélange d’impatience qui animait visiblement chaque trait du plus expressif et du plus beau visage du monde! Elle a toussé deux ou trois fois. Un embarras charmant s’est fait lire d’abord dans ses regards ; ensuite une sorte d’attendrissement qui semblait venir de l'incertitude de scs désirs , jusqu’à ce quo l’aimable boudeuse, irritée de l’air d'hésitation avec lequel j’attendais sa réponse, ne pouvant plus articuler uuo parole, s'ist mise b verser des larmes et m’a tourné le dos pour sortir avec précipitation. Mais je me suis hélé aussitôt de la suivre ; je l’ai retenue entre mes heureux bras : a Unique objet de mes affections! ah ! no pensez pas, lui ai-je dit, que cette ouverture qui peut vous paraître contraire b vos premières lois vienne d’aucun dessein de me prévaloir de la cruauté de vos proches. Si, malgré la tendresse respectueuse qui accompagnait ma proposition , elle avait été capable de vous désobliger, mes soins les plus ardens seraient à l’t venir...» J’ai ces^o ici do parler, comme si la force du serment avait étouffé ma voix. Ella a (ait entendre la sienne , mais d'un ton chagrin : « Je suis... jo suis malheureuse I » Ses larmes coulaient en abondance ; et, tandis que mes bras environnaient encore la plus belle taille du monde , son visage se cachait contre mon épaule , sans qu'elle s’aperçût de la liberté qu’elle semblait m'accorder.

« Pourquoi , pourquoi malheureuse , ma très chère vie ? Toute la reconnaissance que vous pouvez attendre du cœur le plus sensible et le plus obligé...» Ici la justice m'a fermé la bouche, car je ne lui dois point de reconnaissance pour des obligations si peu volontaires.

Mais revenant b elle-même, et s’apercevant qu’elle était entre mes bras : a Comment donc, monsieur 1 m’a-t-olte dit d'un air d’indignation , le visage enflammé et les yeux brillans de l’éclat plus (1er. »

J’ai cédé à ses efforts ; mats absolument vaincu par les charmes de celte innocente confusion, j'ai saisi sa main lorsqu'elle me quittait, et ne jetant b genoux devant elle : « O chère Clarisse! lui ai-je dit , sans la moindre réserve, et sentant b peino la force de mes termes f ma foi , s’il s’était trouvé là un prêtre, j’étais un homme perdu) : recevez les set mens de votre fidèle Lovelace! Faites qu’il soit b vous, b vous seule it pour toujours. C’est le moyen do parer à tout. Qui osera former descon plots et des entreprises contre ma femme? Leurs folles et insolentes espérances se fondent sur l'opinion que vous ne l'êtes pas. Ah! daignez l'être; je vous en conjure à vos pieds. Nous aurons alors tout le monde pour nous, et l’on s'empressera d'applaudir b un événement qui est attendu de tout le monde. »

Avais-je le diable au corps? Je ne pensais non plus b celte impertinente ex'ase qu'a voler au même moment dans l'air. Cette merveilleuse

CLARISSE HARLOTR.

fille est (oute-puissante 1 Ce n’est pas elle, à ce compte, c’est moi qui dois succomber dans la grande épreuve.

Avais-tu jamais entendu dire qu’on eût prononcé des sermons solennels par une impulsion involontaire , en dépit d'une résolution préméditée et des plus orgueilleux systèmes? Mats cette charmante créature est capable de (aire renoncer un barbare à toute intention de lui nuire ou de lui déplaire; et je crois véritablement que je serais disposé à lui épargner toute nouvelle épreuve (on ne peut pas dire même qu’il y eu ait eu jusqu’à présent ), s'il n'était question d’une sorte do contention que sa vigilance a fait naître entre nous, et qui consiste à savoir lequel des deux vaincra l'autre. Tu sais quelle est ma générosité , quand on ne me dispute rien.

Fort bien ; mais à quoi m’a conduit mon aveugle impulsion ? Ne t'iinaginerais-tu pas que j'ai été pris au mot? Une offre prononcéo si solennellement, el même b genoux. Belford!

Bien moins. La petite badine m’a laissé échapper avec toute la facilité que j’aurais pu désirer. Le projcl de son frère, le dé-espoir d’une réconciliation, la crainte des malheureux accidens qui peuvent arriver ont été les causes auxquelles il lui a plu d’allribuer sa confusion, sans que mon offre ni l’amour y aient eu la moindre part. Qu’en dis-tu? regarder noire mariage comme la seconde ressource, et me dire, du moins en équivalent, que sa confusion est venue de la crainte que mes ennemis n’acceptent pas l’offre qu'elle veut leur faire de renoncer b un homme qui a risqué sa vie pour die, et qui est prêt encore b s'exposer au mémo danger!

J'ai recommencé à la presser de ino rendre heureux : mais elle m’a remis après l’arrivée de son cousin Morden. C'est en lui qu’elle met à présent toutes ses espérances.

J'ai paru furieux : mais inutilement. On devait écrire, ou l’on avait écrit, une seconde lettre à la tante llcrvey; el l’on se promettait une réponse.

Cependant, cher ami. je crois que les délais auraient pu diminuer par degrés, si j'avais été homme de courage. Mais que faire avec tant de peur d’offenser?.-. Le diablo n'est pas pire. Un galant si timide ! Une princesse qui exige des soins si réguliers ! Comment s’accorder jamais ensemble ; surtout sans le secours d’une obligeante médiation? Il est rare néanmoins, diable! Bjlford, il est rare qu’un amour si ardent se trouve dans le même cœur avec tant de résignation. Le véritable amour, j’en suis convaincu b présent, se borne aux désirs. Il n'a point d'autre volonté que relie de l'adorable objet.

La charmante! Revenir encore d'elle-même b me parler de Londres ! Si par hasard le complot de Sluglelon avait été de mon invention, je n'aurais pu souhaiter de plus heun ux expédient pour hé ter son départ. Elle l’avait différé; je ne saurais deviner pourquoi.

Tu trouveras sous celte enveloppe la lettre de Joseph Léman, dont je l’ai parle dans la mienne de lundi dernier, et ma profonde réponse b cède lettre. Je no puis résister à la vanité qui m’excite b ces communications. Sans une raison si forte, il serait peut-être mieux de te laisser penser que l’étoile de la belle combat contre elle, et dispose des occasions à mon avantage, quoiqu'elles soient l’unique effet de mon invention supérieure.

CLAMSSB IUHLOVK.

Page 1