LETTRE CXXXVI
■ISS BOWB, A MISS CLARISSE HARLOVE.
Samedi, Xi avril.
Je ne sais quelle explication donnera la conduite de votre personnage ; mais il doute certainement que votre cœur soit à lui; et lè-dessus, du moins, je le trouve fort modeste, car c'est confesser tacitement qu'il n’en est pas digne.
Il ne peut soutenir de vous entendre regretter vos souffrances passées, et de se voir reprocher continuellement l'entrevue, votre fuite, et ce que vous nommez ses artifices. J'ai passé en revuo toute sa conduite; je l'ai comparée avec son caractère général, et je trouve qu’il y a plus do constance et d’uniformité dans son orgueil et duos son humeur vindicative.
CLARISSE 1IARL0VE.
c’est-à-dire dans sa petitesse, que nous ne nous l’étions imaginé l'une et l’autre. Dés le berceau, sa qualité do fils unique l’a rendu un enfant malin, capricieux, méchant, le gouverneur de ses gouverneurs. Elle en a fait un libertin dans un âge plus avancé, un fieffé petit-maître, qui respecte peu les bienséances, et qui méprise notre sexe en général, pour les fautes de quelques femmes particulières qui lui ont fait trop bon marché de leurs faveurs. Comment s’est-il conduit dans votre famille, avec les vues qu’il avait pour vous? Depuis le temps que votre insensé de frère s’est mis dans le cas do lui devoir la vie, il a rendu bravades pour bravades, il vous a fait tomber dans ses filets, par un mélange de terreur et d’artifice. Quelle politesse attendra-t-on jamais d’un homme de cette trempe?
Oui ; mais que faire, dans la situation où vous êtes? U me semble que vous devez le mépriser, lo haïr... si vous lo pouvez... et vous dérober à lui : mais pour aller où? surtout à présent que votre frère médite de ridicules complots, et veut rendre votre sort encore plus misérable.
Si vous ne pouvez lo mépriser et le haïr, si vous ne vous souciez pas de rompre avec lui , il faut vous relâcher un peu de vos délicatesses. Si ce changement n’amèno pas la célébration, je me jetterais sous la protection des dames de sa famille. Le respect dont elles paraissent remplies pour vous est de lui-même une sûreté pour votre honneur, quand on pourrait supposer quelque autro sujet du doute. Vous devriez lui rappeler du moins l’offre qu’il vous a faite, d’engager une de scs cousines Montaigu à vous accompagner dans votre nouveau logement de Londres, jusqu’à l'heureuse conclusion do tous vos scrupules.
Mais ce serait déclarer que vous êtes à lui. D'accord. Quelle autre vue pouvez-vous former à présent? Lo projet de votre frère n’achèvo-l-il pas do vous convaincre qu’il ne vous reste pas d’autre ressource?
Croyez-moi donc, ma très chère amie ; il est temps de renoncer à toutes ces espérances de réconciliation, qui vous ont tenue en suspens jusque aujourd’hui. Vousm’avouez qu’ils’est offert à vous dans leslermes les plus clairs, quoique vous ne me marquiez point ses expressions ; et jo vois qu’il vous a même expliqué les raisons qui doivent vous faire accepter ses offres. C’est une générosité peu commune aux gens de son espèce, qui n'attaquent ordinairement que notre amour-propre, en nous disant que nous devons les aimer, tout indignes qu’ils en sont, par la seule raison qu’ils nous aiment.
A votre place, avec ces charmantes délicatesses que j’admire, peut-être ne ferais-je pas autrement que vous. Jo voudrais, sans doute, me voir pressée avec uno respectueuse ardeur; suppliée avec constance; et que tous les discours, comme toutes les actions d'un amant, tendissent à cet unique point. Cependant, si je soupçonnais de l'art dans sa conduite, ou quelque délai fondé sur lo doute de mes sontimens, je prendrais le parti d’éclaircir ses doutes, ou de renoncer à lui pour jamais. Si le dernier de ces deux cas était le vôtre, moi, votre fidèle amie, je rassemblerais toutes mes forces, soit pour vous trouver un asile ignoré, soit pour me résoudre à partager votre fortune.
Quel misérable, de s’être rendu si facilement à votre réponse, lorsque vous l’avez remis au retour de votre cousin Morden 1 Mais je crains aussi que vous n’ayez été trop scrupuleuse ; car vous convenez qu’il s'est ressenti de celte évasion. Si j'étais informée par ses propres mémoires, je
CLARISSE IURLOVE.
m'imagine, ma chère, que je trouverais do l'excès dans vos délicatesses et vos scrupules. En le prenant au mot, vous auriez acquis sur lui le pouvoir que je lui vois à présent sur vous. Il n'est pas besoin de vous dire qu'une femme qui a donné dans le piège où vous êtes, doit se soumettre à quantité de mortifications.
Mais, à votre place, avec la vivacité que vous me connaissez, je vous assure que dans un quart d'heure, qui serait tout le temps que je voudrais accorder aux délicatesses, je verrais clair jusqu’au fond. Scs intentions doivent être bonnes nu mauvaises: sont-elles mauvaises? vous ne sauriez en Cire assurée trop tôt : si c’est heureusement le contraire, n'csl-ce pas la modestie de la femme qu'il so plaît à tourmenter?
Il me semble que j'éviterais aussi toutes les récriminations qui ne sont capables que d’aigrir, et tous les reproches qui ont rapport à l'ancienne querelle des moeurs ; surtout lors pie vous êtes assez heureuse pour n’avoir pas l’occasion d'en parler par expérience. J’avmie qu’il y a quelque satisfaction pour une belle ânto a so déclarer contre le vice ; mais si celle attaque est hors de saison, et si le vicieux paraît disposé à se corriger, elle servira moins à faciliter sa réformation qu'à l’endurcir ou à le jeter dans l’hypocrisie.
Le peu de cas qu’il a fait du sage projet de votre frère nro plaît comme à vous. Pauvre James llarlove ! Cetlo tête manquée s’avise donc de former des complots et de prétendre à la méchanceté, tandis qu'elle en fait un de ses chefs d’accusation contre Lovelacc? Un méchant qui est homme d’esprit mérite, à mon gré, d’être pendu tout de suite, et s’il vous plaît, sans réiémonie ; mais un imbécile qui se ntêlo de méchanceté, doit avoir d’abord les os cassés sur la roue, sauf à être pendu aprè3, si vous le jugez à propos. Je trouve que Lovelacc a peint M. James en peu de traits.
Fâchez-vous si vous le voulez; mais je suis sôro que celte pauvre espèce, que quelques uns nomment votre frère, s'applaudissant d’être parvenu à vous faire quitter la maison do votre père tt de n’avoir plus à craindre que de vous voir indépendante de lui dans la vùtr,\ so croit égal à tout ce qu’il y a de rare au monde, et prétend combattre Lovelacc avec ses proj res armes. No vous souvenez- vous pas de son triomphe, tel que vous me l’avez dépeint vous-même sur le récit de votre tante, lorsqu’il s’enflait encore des applaudisse mens de l'insolente Betty Barnes?
Je n'attends rien de votre lettre à madame Ucrvev, cl j’espère que Lovelace t.e saura jamais ce qu elle contient. Chacune des vôtres me fait juger qu’il se ressent, autant qu’il l’ose, du peu de confiance que vous avez p' ur lui. Je ne m'en ressentirais pas moins, si j 'étais à sa place ; du moins m mon cœur me rendait témoignage que je méritasse d’ê'rc mieux traitée.
N’ayez pas d’inquiétude pour vos habits, si vous pensez à vous mettre sous la pioteciion des dames do sa famille. Elles savent dans quels termes vous êtes avec vos proches, et la cruauté d'autrui ne refroidit pis l’affection qu’elles ont pour vous. A l'égard de l'argent, pourquoi vous obstinez-vous à rendre mes offres inutiles?
Je sais quo vous ne demandez pas la possession do votre terre ; mais donnez-iui le droit de faire cette demande pour vous. Je ne vois pas de meilleur parti.
Adieu , ma très chère amie. Recevez mes tendres embrassement, dont l’ardeur n’a rien d'égal que celle des vœux que je fais continuellement pour votre honneur et votre repos.
A. vis llows.