LETTRE CXXXVII
M. BELFORD, A M. LOVKLACE.
Vewlrwli, il «rrfl-
Deptiis long- temps, Lovelace, tu fais le rôle d’écrivain, et je me réduis à celui de Ion humble lecteur. Je ne me suis pas embarrassé de te communiquer mes remarques sur les progrès et le but de tes pelles inventions. Avec tous tes airs, j’ai cru que le mérite incomparable de la belle Clarisse ferait toujours sa défense et sa sûreté ; mais aujourd'hui que je te vois assez heureux dans tes artifices pour l’avoir engagée à faire le voyage de Londres, et pour avoir fait tomber son choix sur une maison dont les habitans ne réussiront que trop à te faire étouffer tous les mouvemens honorables qui peuvent le naître en sa faveur, je me crois obligé de prendre la plume; et je le déclare que je me fais ouvertement l'avocat de Clarisse Harlove.
Mes motifs ne sont pas tirés de la vertu. Quand ils viendraient de là, quelle impression feraient-ils sur ton cœur, à ce titre?
lin homme tel que toi ne serait pas plus touché, quand je lui représenterais à quelle vengeance il s'expose, en outrageant une Allé du caractère, de la naissance et do la fortune de Clarisse.
La générosité et l’honneur n'ont pas plus de force, en faveur d’une femme, sur des gens de notre espèce, qui regardent tous les individus de ce sexe comme un butin de bonne prise. L’/ionnrur, dans nos idées, et l’Aonneur, suivant l’acception générale, sont deux choses qui ne se ressemblent pas.
Quel est donc mon motif? En vérité, Lovelace , c’est la véritable amitié que j’ai pour toi. Elle me porte à plaider pour toi-méme, à plaider pour ta famille ; dans l'opinion que j'ai de la justice que tu dois à cette incomparable créature , qui mérite d’ailleurs que son intérêt tienne le premier rang parmi ces considérations.
Dans la dernière visite que j’ai rendue à ton oncle ; ce bon soigneur me pressa instamment d’employer tout lo crédit que j'ai auprès de toi, pour t’engiger h courber les épaules sous le joug du mariage, et m’apporta des raisons de famille auxquelles je trouvai tant do force , que je ne pus me défendre de les approuver. Je savais que (os intentions pour celle Aile extraordinaire étaient alors dignes d'elle. J'en assurai milord M.. qui s’en déliait beaucoup, parce que la famille en usait mal avec loi ; mais aujourd’hui que ton intrigue a pris une autre face, jo veux te presser par d’autres considérations.
Si jo juge des perfections de la Clarisse par le témoignage pubhc comme par le tien, où trouveras-tu jamais une femme qui lui ressemble? Pourquoi tenterais-tu sa vertu? Quel besoin d’épreuve, lorsque tu n’as aucune raison de doute ? Je me suppose à la place, avec le dessein de nio marier : si j’avais pour une femme les sentimens de préférence que lu as pour celle-ci , connaissant ce sexe comme nous le connaissons tous
CUUUSSe HARLOVt.
deux , je tremblerais de pousser plus loin l'épreuve, dans la crainte du succès ; surtout si j’étais persuadé que personne n’a plus de vertu qu’elle au fond du cœur.
El remarque, Lovelace , que, dans sa situation, l'épreuve est injuste, parce qu'elle n'est pas égale. Considère la profondeur de ta malice et de tes ruses : considère les occa-ions , qui se renouvelleront sans cesse en dépit d’elie-même, aussi long-temps que les folies de sa famille agiront de concert avec ta tôle féconde en méchancetés; considère qu'elle est sans protection; que la maison où lu la conduis sera remplie de tes suppôts, de jeunes créatures bien élevées, jolies, adroites, d’apparence trompeuse, et difficiles à pénétrer lorsqu’elles se masquent, surtout pour une jeune personne sans expérience et qui ne connaît pas la ville : attache-toi, dis-je, à toutes ces considérations, et dis-moi quelle gloire, quel sujet de triomphe tu te promets à la faire succomber? toi , un homme né pour l’intrigu >, plein d'inventions, intrépide, sans remords, capable de veiller patiemment l’occasion ; un homme qui compte pour rien les sermens qu'il fait aux femmes; l'innocente victime attachée scrupuleusement aux siens, incapable de ruse, disposée par conséquent à bien juger d’autrui : je regarderais comme un miracle, quelle pût tenir ferme contre le tentateur et contre la tentation , au miliou du tant de pioges dont lu veux l’environner. Après tout, lorsque, sans aucune sollicitation, notre sexe est si fragile , je ne sais pas pourquoi l’on exige tant des femmes , qui sont nées des mômes pères et des mômes mères, et composées des mômes élémens, avoc la seule différence do l’éducation ; ni quello si grande gloire on trouve à les vaincre.
Ne peut-il pas exister, me demandes-’, u, quelque autre Loveluce, qui, séduit par les charmes de sa beauté enlreprenne de triompher d’elle?
Non, c’est ma réponse. A tout prendre, figure, esprit, fortune, caractère, il est impossible qu’il y au jamais d'homme tel que loi. Si tu croyais que la nature le pût donner un rival, je connais ton infernal orgueil: tu t’en estimerais moins.
Mais je veux parler de la passion dominante, la vengeance ; car l’amour (quel peut ôtre l’amour d’un libertin?; ne lient que le second rang dans ton cœur, comme je te l’ai soutenu assez souvent, malgré la fureur où je t’ai mis contre moi. Quels misérables prétexté - pour te venger d’uue maltresse, que les peines qu’il t’en a coûté pour lenleverl J’accorde, si tu veux, qu’en demeurant elle aurait coût u grand risque d'étre la femme de Solmes ; je le passe ses conditions, que lu as su faire tourner cruellement contro elle- même et la préférence qu'elle a toujours donnée au célibat. Si c’est autre chose que des prétextes, pourquoi ne rends-tu pas grâce à ceux qui l’ont comme jetée entre tes mains? D’ailleurs, tout ce que tu allègues pour autoriser tou épreuve n’est-il pas fondé, avec autant de contradiction que d’ingratitude, sur la supposition d’une faute dont elle ne deviendrait coupable qu’eu ta faveur ?
Mais pour confondre entièrement toutes tes pauvres raisons de celte nature, je te demande ce que tu penserais d’elle, si c'était volontairement qu'elle eût pris la fuite avec toi? Tu l’en aimerais mieux peut-être en qualité de maîtresse ; mais, pour en faire ta femme, disconviendras-tu qu’elle te plairait de muilié moins?
Qu'elle t’aime pervers comme tu es et cruel comme un tigre, je ne
CLARISSE IIARLOVE.
vois aucune raison d’en duulcr ; cependant quel empire ne faut-il pas qu'elle ait sur clle-uiême pour réduire quelquefois au doute un amourpropre aussi pénétrant que le lien ? persécutée d'un cêté comme elle l’était par sa propre famille, attirée do l'autre par la splendeur de la tienne, où chacun la désire et se croirait honoré de la voir entrer?
Tu vas croire, peut-être, que je m’écarte de ma proposition et que je plaide ici la cause de ta belle plus que la tienne. Peint du tout. Je n'ai rien dit qui ne soit plus pour ton intérêt que pour lésion, puisqu'elle peut faire ton bonheur et que, si elle conserve sa délicatesse, il tne parait presque impossible quelle soit heureuse avec toi. Il est inutilo d'expliquer mes raisons. Je te connais assez d'ingénuité pour souscrire à mon sentiment dans l'occasion.
Au reste, quand je plaide en faveur du mariage, tu sais bien que mon goût n'en est pas plus vif pour cet état. Je n’ai pas encore eu la pensée d'y entrer; mais comme lu es lu dernier de ton non), que ta famille tient un rang distingué dans le royaiima et que tu te crois toi-même destiné quelque jour à l'esclavage conjugal, je veux que tu me dises si tu peux jamais espérer une occasion comparable à celle qui est entre les mains; une fille qui par sa naissance et sa fortune n'est pas indigne de la tienne (quoique l’orgueil de tou sang et celui do ton propre cœur te fassent quelquefois parler légèrement des familles qui ne te plaisent point); une beauté qui fait l'admiration de tout le monde; une personne en même temps qui jouit d'une égale réputation d’esprit, do jugement et de vertu !
Si tu n’es pas une de ces âmes étroites qui préfèrent leur simplo et unique satisfaction h la postérité, toi qui dois souhaiter des onfans pour perpétuer ta race, lu ne remettras pas ton mariage au terme des libertins ; c'est-à-dire, à ce temps où les années et les maladies viendront fondro sur toi. Songe que lu exposerais la mémoire aux reproches de les légitimes descendans pour leur avoir donné une misérable existence, qu'ils ne pourraient donner meilleure à ceux qui descendraient d’eux, et qui autoriserait toute ta race, en supposant qu’elle pùl résister longtemps, à to maudire jusqu’aux dernières générations.
Si perverti que le monde réformé nous suppose, il n’est pas certain que nous le soyons sans retour. Quoique nous trouvions sa religion contre nous, nous n’avons pas encore entrepris d’en composer une qui s’accorde avec .notre pratique. Ceux qui le font nous paraissent méprisables, et nous ne sommes pas même assez ignorant pour nous dégrader jusqu'au doute. En un mot, nous croyons à un étal futur de récompense et de punition; mais, avec beaucoup de jeunesse et de santé, nous espérons que le temps ne nous manquera pas pour le repentir; ce qui signille en bon anglais (ne m’accuse [«s d'être trop grave, Lovelace, tu l’es quelquefois aussi) quo nous espérons de vivre pour les sens aussi long-temps qu'ils seront capables de nous rendre service, et que pour quitter le péché nous attendrons que le plaisir nous quitte. Quoi ! ton admirable maîtresse sera-t-elle punie des généreux efforts qu'elle fait pour hâter ta réformation et du désir quelle a d’en obtenir des preuves avant que do se donner à loi?
Concluons. Je t'exhorte à bien considérer ce que lu vas entreprendre avant de faire un pas de plus. Jusqu’à présent les apparences de ta mar-
CLARISSE HABL0VE.
che sont si droites, que si la belle se défiait de ton honneur elle n’a pas contre toi la moindre preuve. Garde les lois de Y honnêteté dans le sens qu’elle attache h ce mot. Aucun de les compagnons, tu le sais, ne rira de de ton mariage, et si quelqu’un le trouvait plaisant, après t’avoir entendu tourner cet état en ridicule, lu as cet avantage qu’il n’aura rien dont lu doives rougir.
Samedi, 22.
Ayant différés fermer ma lettre jusqu’au jour de poste, j’en reçois une des mains d'Osgood, qui lui est venue depuis deux heures pour votre chère dame, et qui est cacholéo des armes d'IIarlove. Comme elle peut être d’importance, je me hilte de la faire partir avec la mienne, par un courrier que je vous dépêche exprès.
Je suppose qu'on vous verra bientôt a Londres, sans la dame, comme je l'espère. Adieu. Soyez honnête et soyez heureux.
Belford.
LETTE CXXXVin.