LETTRE XXII
Dimanche malin. 5 mars.
llannah vient de m'apporter une lettre de M. î.ovelace, qui a été mise au dépit celle nuit, cl qui est signée aussi de r rd M...
Il m'y apprend que M. Soltnes se vaille pci nul d'êiro à la veille de se marier avec une des plus modestes femmes u'Anglen rie, et que mon frère aide h l'explication, en assurant à lout le monde que. la plus jeune de ses deux sœurs doit élre dans peu de temps la femme do M. Solmcs. Il me parle de l'ordre donné peur les étoffes, comme ma mère me l'a déclaré.
Il ne lui échappe rien, ma chère, de tout ce qui se dit ou ce qui se fait dans la maison.
— Ma sœur, dil-il , répand les mémos bruits, avec un soin si affecté d'aggraver l'insulte qui retombe sur lui, qu'il no peut être qu'extrêmement piqué il de la manière et de l’occasi >n.
Il s’exprime là-dessus dans des termes fort violens.
« Il ignore quels peuvent être les motifs do ma famille, pour lui préférer un homme tel que Soltnes. Si ce sont les grands avantages qu'on me fait dans les articles, Snlines n'offrir.i r'u n qu'il ne soit prêt à faire connue lui.
» S'il est quoslè n de fortune cl de nais.-ancc, il n’a point d’objection à craindre sur le premier point. A l’égard du second, il se rabaisserait trop par une comparaison odieuse. Il appelle au témoignage de milord M... pour la régularité do sa \i" et de scs mœurs, depuis qu'il a commencé à me rendte des soins et qu'il aspire à me plaire. »
Je suppt se, ma chère, qu’il a souhaité que «a lettre fût signée de milord, comme garant de sa conduite.
lime presse « de pi rmetlre qu'il rende, avec milord, une visite à mon père et à mes onch s, dans la vuo do faire des pnqi isilions qui no demandent que d'être entendues pour être acceptées ; et il promet de se soumettre h toutes les mesures que je lui prescrirai pour une parfaite réconciliation.
» Il ne fait pas difficulté, dans cette espérance, de me demander un eutretien particulier dans le jardin de mou (ère, où jo me ferai accompagner du témoin que je voudrai choisir. »
Réellement, ma chère, si vous lisiez sa lettre, vous vous imagineriez quo je lui aurais donné beaucoup d'cncouragi meut, et que je aérais en traité direct avec lui; ou qu'il serait sùr quo mes amis tue forceront do clierch r des protections étrangères : car il a l'audacc de m'. ffrir, au nom de milord, un asile contre les persécutions, si elles deviennent tyranniques en faveur de Solm -,
Je suppose que c'est la méthode de son sexo, do hasarder des offres et des propositions hardies, pour embarrasser les personnes inconsidérées du
CLARISSE IIARI.OVE.
nôtre, dans l'espérance que nous aurons trop de complaisance ou de timidité pour on faire un sujet do querelle; et si celle hardiesse ti'est pas rebutée, de regarder notre silence comme un consentement volontaire, ou comme une déinorcho en leur faveur.
Il y a dans ante lettre d’antres particularités dont je voudrais quo vous fussiez informée. .Mais je prendrai une autre occasion pour vous envoyer la lettre même, si je n’ai pas le temps d'en faire une copie.
Ce n’est pas sans chagrin que je considère comment j’ai été engagée d’un côté et poussée do l’autre, daus une correspondance clandestine, qui n’a que trop I’atr d’un commerce d’amour, et dont je trouve la condamnation dans les scutimens de mon coeur.
Il est ai.-é de voir que, si jo tarde il la rompre, ma triste, situation ne fera qu'augmenter do jour en jour les avantages de M. Lovelacc, cl par conséquent mes embarras. Cependant, si je la Unis, sans y mettre pour condition quo je serai délivrée de M. Sèmes... croyez-vous, ma diète, qu’il no soit pas à propos de la continuer encore un peu, pour trouver le moyen, en cédant celui-ci, de me débarrasser de l’autre? N'esl-ce pas de vous seul.1 à présent que je puis attendre des conseils?
Tous mes paréos ?nnt assemblés. Ils sont à déjeûner ensemble. Seines est attendu. Jo suis dans uno inquiétude cxlcêmo : il faut que jo quitte ma plume.
Ils parient tous ensemble pour aller à l’église. Hannah m'apprend qu'ils ont l'air fort embarrassé. Elle est persuadée qu'ils ont pris quelque résolution.
Dimanche’ à midi.
Quel cruel tourment que l’incertitude! Je veux demander d'aller co soir à l’église. Je m'attends d’être refusée , mats si je ne le demande point, on dira que j'y ai manqué par tna faute.
J’ai fait appeler Chorey. Chorey est venue. Je l’ai chargée de porter ma requête à nia mère, pour la permission d'aller celte après-midi à l’église. Devineriez-vous la réponse? — Dites-lui qu'elle doit s'adresser à son frère, dans tout eequ'ellu voudra demander. Ainsi, ma chère, je suis entièrement livrée à mon frère I
Cependant je nie suis déterminée à recourir à lui pour obtenir cetto faveur : et lorsqu’on m’a envoyé mon dîner solitaire, j’ai donné un billet aux domestiques, dans lequel je m’adressais h mon père, par ses mains, pour demander la permission d’aller à l’église.
Voici sa méprisante réponse : — Dites-lui qu’on délibérera demain sur sa demande. Qu’en dites-vous, ma chère? On délibérera demain sur la permission que je demande d'aller à l'église aujourd’hui.
La patience est le seul retour dont je puisse payer cette insulte.
Mais, croyez-moi, cette ntéthodo ne réussira pas avec votre Clarisse. Je suppose néanmoins que ce n’est que le prélude de tout ce que je dois attendre de mon frèro, à présent que je sais livrée à lui.
Après y avoir réfléchi. j’ai jugé que le meilleur parti était de renouveler ma demande. Voici la copie de mon billet et colle du sien :
« Je no sais, monsieur, quel sens je dois donner à votre réponse. Si c’est une simple plaisanlerie, j'espère que vous demeurerez dans la même disposition, et que ma demanda sera accordée. Vous savez que iotsquo je me suis trouvée au logis, et en bonne santé, je n'ai jamais manqué h
l’église, oiceplé les deux derniers dimanches qu’on m’a conseillé de n'y point aller. Ma situation présente est telle que je n'ai jamais eu tant de besoin du secours des prières publiques. Je m'engagerai solennellement à n'aller que là et à revenir. Je me flatte qu’on ne m’attribuera pas d’autres rues. L’abattement de mes esprits, que je ne puis nommer assez justement une indisposition, sera une excuse fort naturelle pour me garantir des visites, et je ne répondrai que de loin aux civilités des personnes de maconnaissance. Il est inutile que tout le monde soit informé de mes disgrâces. si elles doivent avoir une fin. Ainsi je demande celte faveur pour le soutien de ma réputation, afin que je puisse marcher tête levée dans le voisinage, si je vis assez, pour voir la fin des rigueurs qui semblent destinées à votre malheureuse su*ur.
« So fairn un objet si important d’aller à l'église, pendant qu’on brave tous ses parons dans une affaire qui est pour eux de la dernière conséquence, c’est une absurdité. Ce qu’on vous recommande, miss, c’est la pratique de vos dévotions particulières : puissent-elles changer l’esprit d'une jeune fille des plus obstinées dont il y ait jamais eu d'exemple ! On se propose, je vous le déclare nettement, de vous rantenér au sentiment de votre devoir par la mortification. Les voisins, de l'estime desquels vous paraissez si jalouse, savent déjà que vous les bravez. Ainsi, miss, si vous faites cas réellement do votre réputation, faites le connaître comme vous le devez. Il dépend encore do vous de l’établir ou do la miner.
» James Harlove. »
Vous voyez, ma chère, comment mon frère m'a fait tomber dans ses filets; et moi, comme un simple et malheureux oiseau, je ne ma débats que pour m’y embarrasser de plus en plus.