‹ Clarisse HarloveChapitre 25 sur 127 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

r Lundi au matin, 5 mars.

Ils sont résolus do me faire mourir de chagrin. Ma pauvre liannah eet congédiée, honteusement congédiée. Voici les circonstances:

J'avais fait descendre cetto pauvre (lllo pour apporter mon déjeflner. Au lieu d'elle, l'effrontée Betty Burnes, la confidente et la servante de ma sœur (si une confidente favorite peut être traitée de servante) est montée à ma chambre une demi-heure après.

— Que souhaitez-vous, miss, pour votre déjeûner?

Celte demande m’a surprise de sa part. — Co que je veux pour mon déjeûner, Betty? Comment? quoi? Je veux Hannah... Je ne savais ce que je devais dire.

— Ne soyez pas étonnée, miss, vous ne verrez plus liannah dans cette maison.

— Le ciel m'en préserve! Lui esl-il arrivé quelque mal ? Quoi ! qu’est devenue liannah?

— Sans vous laisser dans l’embarras, miss, voici l'histoire: Votre père et votre mère croient qo'IIannah a fait assez de mal dans la maison. Elle a reçu ordre de plier bagage (c’est le terme de cette audacieuse créature), et je suis chargée de vous servir.

CLARISSE IIARLOVE.

Mes larmes ont commencé à couler : — Je n'ai pas besoin de vos services, Betty. Non, non, je n 'aliénés aucun service de vous; mais où est llannah? no puis-je lui parler? Jo lui dois une demi-année de gages. Ne m’csl-il pas permis de la voir pour la payer? On mo défend peut-èlre do la revoir jamais ; car ils sont résolus de me faire mourir de chagrin.

— Ils font la même plainte de vous ; ainsi bon chat , bon rat , miss.

Je l’ai traitée d'impertinente, et je lui ai demandé si c'était par ses effronteries que son service devait commencer. Cependant, pour satisfaire mon empressement , elle est allée me chercher celte pauvre fille , qui n’avait pas moins d'impatience de me voir. Il a fallu souffrir que notre entrevue ait eu Chorey et Betty pour témoins. J'ai remercié ma bonne llannah de ses services passés. Son cœur était prêt de se fendre. Elle s'est mise à justifier sa fidélité et son attachenfcnl en protestant qu'elle n 'était coupable de rien. Je lut ai répondu que ceux qui étaient cause de sa disgrâce ne doutaient pas de son honnêteté; quo c'était un outrage qui n'avait rapport qu'à moi ; qu’ils avaient eu raison de croire que j'y serais fort sensible, et que je souhaitais qu'elle pût trouver une aussi bonne condition. — Jamais, jamais une aussi bonne maltresse, m'a-t-clle dit en se tordant les mains. El la pauvre créature s'est fort étendue sur mes louanges et sur son affection pour moi. Nous sommes portés , vous le savez , ma chèro , à louer nos bienfaiteurs parce qu’ils sont nos bienfaiteurs; comme si chacun faisait bien ou mal autant qu'il nous est utile ou qu'il nous nuit. Mais cette bonne fille s'étant rendue digne de mon amitié , il n’y a point de mérite à l'avoir traitée avec une faveur qu’il y aurait eu de l'ingratitude à lui refuser.

Je lut ai fait présent d’uu peu de linge, de quelques dentelles cl d'autres choses. Au heu de quatre guinées qui lui étaient dues pour ses gages, je lui en ai donné dix ; et je lui ai promis que si la liberté de disposer de moi m'était jamais rendue, je penserais à elle pour le premier rang à mon service. Betly s'est déjà crue eu droit du témoigner de la jalousie à Chorey.

llannah ne s'est pas fait uno peine de me dire devant elle, parce qu'elle n’en a pas eu d’autre occasion , qu'on l'avait examinée sur les lettres que j’ai écrites ou que j’ai reçues, et qu’elle avait offert ses poches à miss ilarlove qui les a visitées, et qui a mis même les doigts sous son corset, pour s'assurer qu’elle n'en avait point.

Elle m'a rendu compte du nombre de mes faisans et de mes bantams. J ai affecté de dire que j'en prendrais soin moi-même et que je les visiterais deux ou trois fois le jour. Nous avons pleuré toutes deux en nous quittant. C'est un chagrin bien cuisant de se voir enlever avec cette hauteur un domestique auquel on est affectionné. Je n’ai pu m'empêcher do dire que et» mesures pouvaient abréger mes jours , mais que de louis autre manière elles répondraient mal aux intentions des auteurs de ma disgrâce. Betly a dit à Chorey, avec un sourire moqueur, qu'elle s'imaginait que la victoire demeurerait aux plus habiles. Je n'at pas témoigné que je l'eusse entendue. Si cette créature est persuadée quo j'ai dérobé le cœur d'un amant à sa maîtresse, comme vous dites qu’elle s'en est expliquée, elle peut croire en elle-même qu’elle se fera uu mérite de ses impertinences.

110 CLARISSE HAHLOVE.

C'est ainsi qu’on m'a forcée d'abandonner ma fidèle Hannali. Si tous pouvez lui procurer quelque place qui soit digne d’elle, rendez-lui ce bon office pour l'amour de moi.

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