LETTRE XXXII
Mardi, 16 mars.
Je vous envoie la copie de mes lettres h mes deux oncles, avec les réponses, et, vous laissant le soin d'y faire vos remarques, je n’en ferai moi-même aucune.
A M. JULES HARLOVE.
Samedi, li mars.
« Permettez-moi, mon très honoré second père, comme vous m’avez appris à vous nommer dans mes heureux jours, d'implorer votre protection auprès de mon père, pour obtenir de sa boulé la dispense d'un commandement sur lequel il ne peut insister sans me rendre misérable toute ma vie.
«Toute ma vie! je le répète. Est-ce une bagatelle, mon cher oncle? N’esl-ce pas moi qui dois vivre avec l’homme qu’on me propose? Est-ce une autre que moi? Ne me laissera-t-on pas la liborlé de juger, pour mon propre intérêt, si je puis ou si je ne puis pas vivre heureusement avec lui?
» Supposons que ce malheur m’arrive: sera-t-il prudent de me plaindre
CLARISSE IIARLOVE.
ou d'en appeler? Et quand il le serait, de qui espérer du secours contre un mari? Le dégoût invincible et déclaré quo j’ai pour lui ne suffirait-il pas pour justifier ses plus mauvais traiteroens, quand je me ferais toute la violence possible pour remplir mon devoir? El si j’obtenais cet empire sur moi- même, ne serait-ce pas la crainte seule qui me rendrait capable d'un si grand effort?
» Je le répète encore uno fois, ce n'est point une bagatelle, et c'est pour touto ma vie. De grâce, mon cher oncle, pourquoi voudrait-on me condamner à une vie misérable? Pourquoi serais-je réduite h n'avoir pour toute cousolution que l’espérance d'en voir bientôt la fin?
» Le mariage qui promet le plus, est un engagement assez solennel pour faire trembler une jeune personne lorsqu'elle y pense sérieusement. Etre abandonnée à un homme étranger et transplantée dans une nouvelle famille; perdre jusqu’à son nom pour marque d’une dépendance absolue; entrer dans l'obligatiou de préférer cet étranger à son péro, à sa mère, à tout l'univers, et l'humeur du cet étranger à la sienne, ou de disputer, peut-être aux dépens de son devoir, pour l’exercice le plus innocent de sa propre volonté; se faire un cloître de sa maison, former de nouvelles Connaissances, abandonne: les anciennes, renoncer peut-être à scs plus étroites amitiés sans avoir droit d’examiner si cette contrainte est raisonnable ou non, et sans autre règle, en un mot, que l'ordre d'un mari: assurément, monsieur, tous ces sacrifices ne peuvent être exigés d'une jeune fille que pour un homme qu’elle soit capable d’aimer. S'il en arrive autrement, quel est son malheur 1 que sa vie est misérable! eu supposant qu’un sort si triste mérite le nom do vie.
» Je voudrais qu’il dépendit de moi de pouvoir vous obéir à tous. Quel plus doux plaisir pour moi que du vous obéir si je le pouvais ! « Commencez par vous marier, m’a dit un do mes plus chers parons; l’amour suivra le mariage. » Mais comment goûter celte maxime? Mille chos arrivent dans les mariages les mieux assortis, qui peuvent n’en fairo qu’un état purement supportable. Que sera-ce donc quand un mari, loin de pouvoir compter sur l’affection de sa femme, aura raison d'en douter, paice qu’il sera persuadé qu’olle lui aurait préféré tout autre homme . si clic avait été maîtresse de son choix? Combien de défiances, de jalousies, de froideurs, de préventions désavantageuses doivent troubler la paix d’nne telle union? L’action la plus innocente, un simple regard, peuvent être mal interprétés; tandis que de l’autre part, l’inditTérence, pour ne rien dire de pins, prendra la place du désir d’obliger, et la crainte fera l’office do l'amour.
» Attachez-vous un peu sérieusement à ces réflexion-, mon cher oncle, et présentoz-les à mon père avec la force qui convient au sujet, mais que la faiblesse de mon sexe et celle d’un âge sans ••xpérience ne me permettent pas do donner à cette peinture. Employez tout le pouvoir nue vous avez sur son esprit pour empêcher que votre malheureuse nièce ne soit livrée à des maux sans remède,
» J'ai offert de renoncer au mariage, si celto condition peut être acceptée. Quelle disgrâce n’cst-cc pas pour moi de me voir privée de toute sorte de communication, bannie de la présence de mon père et de ma inère, abandonnée de vous, monsieur, et de mon antre cher oncle; empêchée d'assister au service divin, qui serait vraisemblablement la ressource la plus propre à me ramener au devoir, si j’avais eu le malheur
de m'en écarter? Est-ce le moyen, monsieur, par lequel on se promet de faire impression sur un esprit libre et ouvert Une si étrange méthode n’est-elle pas plus capable d'endurcir que de convaincre? Je no saurais vivre dans une si douloureuse situation. A peine les domestiques, -qo’on avait eu la bontéde soumettre à mes ordres, ont-ils la hardiesse de me parler. Ma propre servante est congédiée, avec des marques éclatantes de soupçon et de inéconienlement; on nie soumet à la surveillance d’une servante de ma sœur.
» I.a rigueur peut être poussée trop loin, je vous le dis de bonne foi, monsieur, et chacun se repentirait alors de la part qu’il y aurait eue.
» M'est-il permis de proposer un expédient ? Si je dois être observée, bannie, renfermée, que ce soit, monsieur, dans votre maison. Alors, du moins, 1 étonnement diminuera parmi les honnêtes gens du voisinage, dfl ne P',,s voir à 1 église une personne dont ils n'avaient pas mauvaise opinion, et de voir sa porte fermée à leurs visites.
» Je me flatte qu il n y a (a>inl d’objrclion à faire centre cette idée .Vous preniez plaisir, monsieur, à me voir chez vous dans un temps plu» heueux : n aurez-vous pas la bonté de m’y souffrir dans mes disgrâces, jusqu’à la fin de ces malheureux troubles? Je vous donne ma parole deme pas mettre le pied dehors, si vous me le défendez, eide ne voir personne sans votre consentement, pourvu quo vous ne m’ameniez pas N. Solmes pour continuer ses persécutions.
» Procurez-moi cette faveur, mon cher oncle, si vous ne pouvez en obtenir une plus grande encore, qui serait celle d’une heureuse réconciliation. Cependant mes espérant s se rauimeroui, lorsque vous commencerez à plaider pour moi ; et tous mettrez le comble à ces anciennes bontés, qui m’obligent d’être toute ma vie, etc.
b Clarisse Harlove. b
Réponse.
Dimanche an soir.
« C’est un grand chagrin pour moi, ma chère nièce, .qu'il y ait quelque chose au monde que je sois forcé de vous refuser. Cependant, tel est. le cas où je suis; car si vous ne faites pas un effort sur vous-même pour nous obliger dans un point sur lequel nous étions liés par des promesses d’honneur, avant que nous, ayons pu prévoir de si fortes oppositions, vous ne devez point vous attendre à redevenir jamais ce que vous avez été pour nous.
b En un mot, ma nièce, nous sommes une phalange en ordre de bataille. Vos lectures ue nous laissent ignorer que co que vous devriez le mieux savoir; ainsi cette expression vous fera juger que nous sommes impénétrables à vos persuasions, et d'une invincible résistance. Sous sommes convenus entre nous que tous céderont, ou personne ; et que l'un lie se laissera point fléchir sans l’autre. Ainsi vous connaissez votre destinée ; et vous n'uvcz point d'autre parti que celui de vous rendre.
b Je dois vous repi éventer que la vertu d'obéissance ne consiste pas à obliger pour être obligé soi-même, niais à faire le sacriflce de son inclination, sans quoi j'ignore où en serait le mérite.
b A l'égard de votre expédient, je ne puis vous recevoir chez moi, mis3 Clary, quoique ce soit une prière que je ne me serais jamais imaginé devoir vous refuser : quand vous seriez fidèle à ne recevoir personne
CLARISSE UARLOVK. 143
sans notre tnnsentement, vous pourriez écrire à quelqu’un et recevoir do ses lettres. Nous savons trop bien que vous le pouvez, et que vous l'avez, lait : notre honte et notre pitié n’en sont pas moindres.
» Vous «lirez de renoncer au mariage : nous souhaitons de vous voir mariée. Mais parce que vous ne pouvez obtenir l’homme que votre cœur désire, vous rejetez ceux que nous vous offrons. Eh bien ! miss, comme nous savons que de manière ou d’autre vous êtes en correspondance avec lui, ou du moins que vous y avez été aussi long-temps que vous l’avez pu, et qu’il nous brave tous; et qu’il n’aurait pas celte audace s’il n’était pas Sûr de vous, en dépit de toute la famille (ce qui n'est pas, comme vous le pouvez croire, une petite mortification pour nous), notre résolution est de ruiner ses desseins , et de triompher de lui, plutôt que de souffrir qu’il triomphe de vous. C’est vous dire tout d’un seul mot. Ne comptez donc pas sur ma protection; je ne veux point plaider pour vous : et c’en est assez de la part d'un oncle mécontent.
» Jules IIablove. »
« P. S. Pour le reste, je m’eu rapporte à mon frère Antonin. a
A V. ANTORIS HARLOVE.
Samedi, il mars.
«Mon très honore oncle,
» Comme vous avez jugé à propos, en me présentant M. Solrnes, do me le recommander particulièrement sous le titre d’un de vos meilleurs amis, et de me demander pour lui tous les égards qu'il mérite par cette qualité, jo vous supplie de lire, avec un peu do patience, quelques réflexions que je prends la liberté de vous offrir, entre mille dont je ne veux pas vous fatiguer.
» Jo suis prévenue, dit-on, en faveur d'une autre personne; ayez la bonté, monsieur, de considérer que , lorsque mon frère est revenu d’Écusse, cette autre personne n’avait point été rejetée de la famille, et qu’on ne m'avait pas défendu de recevoir ses visites. Serais-je (jonc si coupable de préférer une connaissance d'un an à une connaissance de six semaines? Jo ne puis m’imaginer que du côté de la naissance, de l’éducation ut des qualités personnelles, on prétende qu’il y ait la moindre comparaison à faire entre les deux sujets. Mais j’ajouterai, avec votre permission, monsieur, qu’on n’aurait jamais pensé à l’un, s’il n'avait fait des offres qu’il me semble que la justice ne me permot pas plus de recevoir, qu’à lui de les proposer ; des offres que mon père ne lui aurait jamais demandées, s’il ne les avait proposées lui-même.
«Maison accuse l’un d'un grand nombre de défauts; l’autre est-il sans reproche? La principale objection qu’on fait contre M. Lovelace, et dont je ne prétends pas le justifier, regarde ses mœurs, qu'on suppose ort corrompues dans ses amours. Celles de l’autre ne le sont-elles pas dans ses haines? et dans ses amours aussi, pourrais-je dire avec autant de justice, puisque la différence n’cu est que dans l'objet, et que l’amour de l’argent est la racine de tous les maux.
» Mais si l’on me croit prévenue, quelle est donc l’espérance de M. Solnies? Dans quelle vue persévère- t-il ? Que dois-je penser de l'homme qui souhaite de nie voir à lui contre mon inclination ? Et n’est-cc pas une rigueur extrême, dans mes amis, d’exiger ma rnain pour un homme
CLARISSE IURLOVE.
Hi
que je ne puis aimer, tandis qu’ils paraissent persuadés que j’ai le cœur prévenu en faveur d'un autre?
«Traitée comme je le suis, c'est le temps, ou jamais, do parler pour ma défense. Voyons sur quels fondemens M. Solmes peut s'appuyer. Croitil se faire un mérite à mes yeux de la disgrâce qu'il attire sur moi? Se flgure-t-il gagner mon estime par la sévérité de mes oncles, par les mépris de mon frère , par les duretés de ma sœur, par la perte de ma liberté , par le retranchement d’une ancienne correspondance avec la meilleure amie que j'aie dans mon sexe; une personne d'ailleurs irréprochable du côté de l’honneur et de la prudence? On m'enlève une servanto que j’aime; on me soumet à Tespionage d'une autre ; on mo fait une prison de ma chambre, dans la vue déclarée de me mortifier ; on m'ôte l’administration domestique, à laquelle je prenais d’autant plus de plaisir que jo soulageais ma mère dans ces soins, pour lesquels nia soeur n’a pas de goût. On me rend la vie si ennuyeuse, qu’il me reste aussi pou d’inclination que de liberté, pour mille choses qui faisaient autrefois mes délices. Voilà les mesures qu’on croit nécessaires pour m’humilier, jusqu’à me rendre propre à devenir la femme de cet homme-là , mesures qu'il approuve, et dans lesquelles il met sa confiance. Mais je veux bien lui déclarer qu'il se trompe, s'il prend ma douceur et ma facilité pour bassesse d’ôme et pour disposition à l'esclavage.
» Une grâce que je vous demande, monsieur, c’esl de considérer un peu son caractère naturel et le mien. Quelles sont donc les qualités par lesquels il espère de m'attacher à lui? Eli! mon cher monsieur, si je dois être mariée malgré moi, que ce soit du moins it quelqu’un qui sache lire et écrire, enfin de qui je puisse apprendre quelque chose. Quel mari qu'un homme dont tout le savoir se réduit à commander, et qui a besoin lui-méme des instructions qu'il devr it donner à sa femme!
>■ On me traitera de présomptueuse ; on m’accusera de tirer vanité d’un peu de lecture et de facilité à écrire, comme on l'a déjà fait il y a pou de jours. Mais si ce reproche est bien fondé, l’assortiment n'en ost-:l pas inégal? Plus on me supposera d'estime pour moi-môme, moins j’en dois avoir pour lui, et moins sommes-nous faits l'un pour l'autre. Je m’étais flattée, monsieur, que mes amis avaient un peu meilleure opinion de moi. Mon frère a dit un jour que c’était le cas mémo qu'on faisait de mon caractère , qui donnait de l'éloignement pour l’alliance de M. I.ovelace: comment peut-on donc penser à un homme tel quo M. Solmes?
» Si l’on fait valoir la grandeur de ses offres, j’e-pèro qu’il me sera permis de répondre, sans augmenter votre mécontentement, que tous ceux qui nie connaissent ont lien de me croire beaucoup de mépris pour ces motifs. Que peuvent les offres sur une personne qui a déjà tout ce qu’elle désire ; qui a plus, dans son état de lille, qu’elle ne peut espérer qu’un mari laisse jamais à sa disposition ; dont la dépense d'ailleurs et l’ambition sont modérées, et qui penserait bien moins à grossir son trésor, en gardant le surplus, qu’à l'employer au soulagement des misérables? Ainsi lorsque des vues de celte nature ont si peu de force pour mon propre intéiôt, peut-on se figurer que des projets incertains, des idées éloignées d'agrandissement, de f euille, dans la personne de mon frère ol dans ses descendons, aient jim us sur moi beaucoup d'influence?
h La conduite que ce frère tient à m m égard, et le p' u de considération qu’il a marqué pour la fum'l', en aimant mieux hasarder une vie que sa
CLARISSE IIARLOVE.
qualité de fils unique doit rendre précieuse, que de nu pas satisfaire des passions qu’il se croirait déshonoré de subjuguer, et pour lesquelles j’ose dire que son propie repos et celui d’autrui demanderaient qu’on eût moins d'indulgence ; ss conduite, dis-je, a-t-elle mérité de moi en particulier, que je fasse le sacrifice du bonheur de ma vie ? et qui le sait î celui peut-être de mon bonheur éternel, pour contributr au succès du plan, dont je m’engage volontiers, si l'on m’en accorde la permission, a démontrer, sinon l'absurdité, du moins l’incertitude cl le défaut de vraisemblance?
» J’appréhende, monsieur, que vous ne me trouviez trop de chaleur. Mais n’y suis-je pas forcée par l'occasion ? C'est pour en avoir mis trop peu dans nies oppositions, que je me suis attire la disgrâce qui excite mes gémissemens. Passez quelque chose, je vous en conjure, à l'amertume do mon coeur, qui se soulève un peu contre ses infortunes, parce que se connaissant bien lui-même, il sc rend témoignage' qu'il ne les a pas méritées.
» Mais pourquoi mo suis-je arrêtée si long-temps h la supposé ion que je suis prévenue en faveur d'un autre ? lorsque j'ai déclare à une mère, comme je vous le déclare aussi, monsieur, que si l’on cesse d'insister, sur la personne du M. Solmes, je suis prêle à renoncer, par toutes sortes d'engagemens, et à l’autre, e. à tout autre homme ; c’est-à-dire, à ne me marier jamais sans lo consentement do mon père et de ma mère, do mes oncles et de mon cousin Mnrden, en qualité d’exécuteur des dernières disposi ions de mon grand-père. Pour ce qui regarde mon frore, on me permet: ra de dire que scs derniers trailemens ont été si peu fraternels, qu’ils ne lui donnent droit a rien de plus que nn s civilités, et sur celte dette mutuelle, je puis ajouter qu'il est fort en arrière avec moi.
n Si je no me suis pas expl quée assez nettement sur M. Solmes, pour faire connaître que le dégoût que j’ai pour lui ne vient point de ia prévention dont on m'accuse en faveur d’un autre, je déclare solenncmeDt que, fût-il le seul homme qui existât dans la nature, je ne voudrais pas être sa femme. Comme il ovl nécessaire pour moi de mettre cette vérité hors de doute, à qui puis-je adresser mieux mes sincères explications qu a un oncle qui fait hautement profeision d'ouverture du coeur cl de sincérité î
» Celte raison m’encourage même à donner un peu plus d’étendue à quelques unes de mes objections,
» 11 me parait, comme à tout le monde, que M. Solmes a l'esprit extrêmement étroit, sans aucune sorte de capacité; il est aussi grossier dans ses manières que dans sa ligure; son avarice est diabolique. Au milieu d'une immense fortune, il ne jouit de rien; et n’étant pasmieux partagé du cûlé du coeur, il n'est sensible aux maux du personne. Sa propre sœur ne mène-t-elle pas une vie misérable , qu’il pourrait rendre plus douce avec la moindre partie de son suf.eiflu? El ne souffre-t-il pas qu’un onclo fort âgé, le frère de sa propre inète ail obligation à des étrangers de la pauvre subsistance qu'il lire d'une demi-douze ne d'honnêtes familles Vous connaissez, monsieur, mort caractère ouvert, franc, communicatif. Quelle vie serait la mienne, dans un cercle si élroil, et borné uniquement à l'intérêt propre, hors duquel celte sorte d'économie ne me laisserait jamais sortir plus que lui-même?
» Un homme tel que lui, capable d’amour ! Oui, pour l’héritage de mon T. I. 10
CLARISSE 1IARL0VE.
grand- père, qui est situé , comme il l’a dit à plnsieurs per-onnes (et connu ■ il me l a fait entendre à m pi-mémo . avec celte es[.c o de plaisir que prend une âme bas-e à laissa r voir que e’est son propre intérêt qui lui bit désirer quelque faveur d'autrui) , dans un canton si favorable pour lui, qu’il servirait à faire valoir au double une par ie considérable de son propre bien. L’idée de celle acquisition, par me alliance qui releverait un pmi son obscurité , peut lui faire penser q .'il est capable d’amour, et lui persuader même qu'il en ressent ; mais ce n'est au plus qu’un amour subordonné. Les ride s-es seront toujours sa première passion; celles qu’il possède ne lui om été laissées qu'à re-lilre, par un autre avare, et l’on veut inc faire renoncer à tous les goûts doni je fais mes délices , pour m'avilir à pens. r comme lui , ou pour mener la plus malheureuse vie du monde! Pardonnez , monsieur, la dun lé de ces expres-inns ; on ménage quelqucf as moins qu'un ne vo idrait les personnes pour lesquelles on se sent du dégoût , lorsqu'on leur voit accorder une faveur dont on ne lescroil pis dignes; et je suis plus excusable qu'une autre, dans le malheur que j’ai d'etre pressée avec une violence qui ne me permet pas de choisir toujours mes termes.
» Quand cette peinture serait un fa n trop forte, c’est assez que je nie le représente sous ces couleurs, pour ne le voir jamais dans te jour sous lequel il m'est offert. Bien plus, q and à l'épreuve il pourrait se trouver du fois meilleur que je ne l'ai représenté, et que je ne le crois de bonne foi, il ne laisserait pas d élie dix fois plus désagréable pour moi qu’aucun autre hninm . Je vous conjure donc, monsieur, do vous rendre l’avocat de votre nièce, pour la garantir d'un malheur qu'elle redoute plus que la mort.
» Mes deux ondes peuvent obtenir beaucoup do mon père, s'ils ont la bonté d’embrarser un peu mes intérêts. Soyez persuadé, monsieur, que ce n’est pas IV situation qui me gouverne; c'est l'aversion, c'est une aversion qu’il m’est impossible de vaincre. Dans le sentiment de l'oboissance que j" dois à la volonté de mon père, je nie suis efforcéo de raisonner avec inoi-mème, et j’ai mis mon cœur à toutes sortes d'épreuves; mais il se refuse à mes efforts. Il me reproche de le tenter en faveur d'un homme, qui, dans la vue sous laquelle il se présente à moi, ti’a rien de supportable à mes yeux, et qui, n’ignorant pas l’excès de mon aversion, ne serait pas sa;«ble d'une persécution si odieuse, s’il avait les sentimens d’un honnête homme.
» Puissicz-vons trouver assez de force à mes raisons pour en être attendri ! vous les soutiendrez de votre crédit, et j'oserais tout en espérer. Si vous n’approuvez pas ma lettre, je serai bien malheureuse ; cependant la justice m'oblige de vous écrire avec cetie franchise, pour apprendre à M. Solmes sur quoi il peut compter. Pardonnez-moi ce qu’une si longue lettre peut avoir eu d’ennuyeux pour vous ; souffrez qu'elle ait un peu de poids sur voire esprit et sur votre cœur. Vous obligerez à jamais votre, etc.
i> Clarisse Harlove. »
RÉPOXSK DK H. AUTOS IX UARLOVE.
n Ma nièce Clary, vous auriez mieux fait de ue point nous écrire, ou de n'écrire à aucun de uous. Pour moi, en particulier, le mieux aurait été de ne jaina s m'entretenir du sujet sur lequel vous m’écrivez. Celui qui
CLARISSE IIARLOVE.
ftarlc le premier dan» »a cause, dit le sage, parait avoir raison ; niais son voisin rt'enl ensuite et l'examine. Je serai ici votre voisin, et je vais eiammer voire cœur jusqu'au iond, du moins si votre lettre est écrite du fond du comr. Cependant je conçois que c'est une grande entreprise, porco que votre adresse fl) est a-sez connue dans l’écriture. Mais comme il est question de défendre l’autorité d'un père, le bien, l’honneur et la prospérité de la famille a'où l'on est sorti, il serait bien surprenant qu'on ne pût renverser tous les beaux argumens par lesquels une enfant rebelle veut soutenir son obstination. Vous voyez quu j’ai une sorte de répugnance à vous donner le nom de miss Clary Harlove.
«Premièrement, ne convenez-vous pas (et cela malgré la déclaration contraire que vous avez faite à votre mère ) que vous préferez l’homme que nous haïssons tous, et qui nous rend bien la représaille î Ensuite, quel portrait faites-vous d’un digne homme? Je m'étonne que vous osiez parler si librement d’une personne pour laquelle uous avons tous du respect; mais c’est peut-être par celte raison même.
» Comme vous commencez votre lettre ! Parce que je vous ai recommandé M. Sol mes comme mon ami, vous l’en traitez plus mal; c’est le vrai sens de votre beau langage. Miss, je ne suis pas si sot que je ne m’en aperçoive bien. Ainsi doue un débauché reconnu doit être préféré à un homme qui aime l’argent? Souffrez que je vous la dise, ma nièce, cela ne convient pas trop à une personne aussi délicate qu’on vous a toujours crue. Qui commet le plus d’injustice, croyez-vous, d'un homme qui prodigue ou d'un homme qui épargne? L’un garde son propre argent, l'autre dépanse celui d'autrui. Mais votre favori est à vos yeux sans défaut.
n Votre sexe a le diable au corps, je demande pardon à Dieu de l’expression. La plus délicate d’entre vous autres, femmes, préférera un libertin , un... je n'ose l’appeler par le nom qu’il mérite. Le mot offenserait, tandis que la vicieux, qui est nommé par ce mot, plaît et obtient la préférence. Je ne sera s pas demeuré garçon jusqu’aujourd'hui, si je n’avais remarque ce tas do contradictions dans toutes autant que vous êtes: des coûteuses de moucherons et des avaleuses de chameaux, comme dit fort bien la vénérable sainte-Ecriture. Quels noms la perversité ne donne-t-elle pas aux choses? Un homme prudent, qui a l’intention d'être juste à l'égard de tout le monde, est un avare ; tandis qu’un vil débauché sera baptisé du nom de galant homme, d’homme poli, je vous en réponds.
n Un ne m'ôlera pas de la tète que Lovclace n'aurait jamais autant de considération pour vous qu'il en affecte, sans deux raisons. El quelles sont-elles? Son dépit contre nous, c’en est une; l'autre, c’est votre fortune indépendante. Il est à souhaiter que votre grand-père, en faisant ce qu’il a fait, ne vous eût pas accordé tant de pouvoir, comme je le puis dire. Mais il ne pensait guère que sa petito-Ûlle bion-aimée en eût abusé contre tous scs parons, comme elle a fait.
» Que peut espérer M. Solmes, si vous ave: le cœur prévenu ? Oui da ! ma nièce Clary, c’est donc vous qui parlez de la sorte. N’a-t-il donc rien è espérer de la recommandation de votre père et do votre mère et de la
(I) Chaque lettre portant le caractère de celui qui récrit, celle-ct se sent beaucoup du naturel grossier de l oucle Anlonin, que M. Lovetacc nomme quelque part le Matelot.
CLARISSE I1ARL0YE.
nôtre ? Non, rien du tout, ce me semble. Cela est fort beau, en vérité, •l’aurais pensé pourtant qu’avec un enfant respectueux comme nous vous avons toujours crue, ce devait être assez ; le fond quo nous avons fait sur votre obéissance nous a fait aller en avant. Il n’y a plus do remède à présent ; car nous no voulons pas qu'on se moque de nous, ni de notre ami, M. Solmes. C’est tout ce que j'ai à vous dire.
» Si votre bien lui est convenable, où est donc la merveille î Cela prouvei— il, ma nièce le bel esprit, qu'il n’ait point d’amour pour vous? II faut bien qu’il trouve quelque chose d’agréable avec roua, puisqu'il n’a rien d’agréable à se promettre de vous. Remarquez bien cela ; mais, dites-moi un peu , ce bien n’esl-il pas à nous en quelque sorte ? N’y avons-nous pas tous notre intérêt et un droit qui a précédé le nôtre , si l'on avait igard au droit? D'où vous vient-il, si ce n’est du radotage d’un bon vieillard (Dieu veuille avoir son âme), qui vous l’a donné par préférence à nous tous tant quo nous sommes? Par conséquent, no devons-nous pas avoir droit de choisir qui aura ce bien en mariage avec vous? Ht pouvezvous souhaiter, en conscience, que nous le laissions emporter à un drôle qui nous hait tous? Vous me recommandez do bien peser ce que vous m'avez écrit. Pesez bien cola vous-même, petite fille, et vous trouverez que nous avons plus à dire pour nous que vous ne vous en doutez.
» A l’égard de la dureté, comme vous dites, avec laquelle on vous traite, prenez-vous-en à vous-même... il dépend do vous de la faire finir. Ainsi je regarde cela comme rien. Un ne vous a bannie et confinée qu’après avoir tenté avec vous les prières cl les bons discours... Remarquez bien cela , et M. Solmcs ne peut que faire à votre obstination ; remarquez cela aussi.
» Pour la liberté de faire des visites et d'en recevoir, c’est une chose ip-rit vous no vous êtes jamais souciée. Ainsi, c'est une peine qu'on n’a jointe aux autres que pour faire un poids dans la balance. Si vous parlez du désagrément, c’en est un pour nous comme pour vous. Uno jeune créature si aimable ! une fille, une nièce dont nous faisions notre gloire! d'ailleurs, cet article dépend de vous comme le reste. Mais votre cœur se refuse , dites-vous , lorsque vous voudriez vous persuader It vousmême d'obéir à vos parens : n’est-ce pas une belle description que vous la. as là? Et malheureusement elle n’est que trop vraie dans la partie qui vous regarde ; mais moi, je suis sûr que vous pourriez aimer M. Solutés , si vous le vouliez. Il m’est venu à l'esprit de vous commander de
haïr : peut-être qu’alors vous l’aimeriez ; car j’ai toujours remarqué dans votre sexe une horrible perversité romanesque. Faire et aimer ce quo vous ne devriez pas, c’est boire et manger pour vous autres femmes.
»Je suis absolument de l’avis de votre frère : que si la lecture et l'ccril-.-.re vont assez à l'esprit des jeunes filles, ce sont des choses trop fortes pour leur jugement. Vous dites qu'on pourra vous accuser d’être vaine, d'être présomptueuse, c’est la vérité, ma nièce. Il y a de la présomption et de la vanité à mépriser un honnête homme, qui sait lire cl écrire aussi I ien que la plupart des honnêtes gens; c'est moi qui vous le dis. El où avez-vous appris, s'il vous plaît, que M. Solmes ne sait ni lire ni écrire? Mais il faut un mari qui puisse vous apprendre quelque chose ! Ce qui serait à souhaiter, c’est que vous connussiez aussi bien voire devoir que vos talons. Voilà, ma nièce, ce qu’il vous faut apprendre ; et M. Solmes
CLARISSE I1ARL0VE.
aura quelque chose, par conséquent, dont il pourra tous instruire. Je ne veux pas lui montrer votre lettre . quoique vous paraissiez le souhaiter de peur qu'elle ne l'excite à devonir un maître d’écolo trop sévère, lorsque vous serez li lui.
» Mais à présent que j’y pense, supposons que vous sachiez mieux écrire que lui. Eh bien! vous lui en serez plus utile. Cela n’est-il pas certain? Personne n’entend mieux quo vous l’économie; vous tiendrez ses comptes, et vous lui épargnerez la dépense d’un homme d'affaires. Je puis vous assurer que c’est un grand avantage dans une famille ; car le plupart décos gens d'afiaires sont de vilains fripons, qui se glissent quelquefois dans les biens d'un homme avant qu’il les connaisse, et qui le foicent assez souvent de leur payer l’intérét de son propre revenu. Je ne vois pas pourquoi ces soins seraient au dessous d’une bonne femme. Cola vaut mieux, que de passer les nuits à table ou à manier des cartes, et de se rendre inutile aux biens d’une famille, comme c'est la mode aujourd'hui. Je donnerais volontiers au diable toutes celles qui sont dans ce mauvais train ; si ce n’est, grâce à ma lionne étoile, que j’ai le bonheur d être encore gaiçon. Mais pour vous, l’administration est une partie dans laquelle vous êtes admirablement ver ce. Vous êtes fâchée même qu’on vous l’ail ôtée ici , comme vous savez. Ainsi mis.-, avec M. Solmcs, vous aurez toujours quelque chose à tenir en compte pour votre avantage et pour celui de vos enfans. Avec l'autre, vous aurez peut-être aussi quelque chose à compter; mais ce sera ce qui vous passera par dettut f épaule gauche, c'esl-b-dire, ses dissipations, ses emprunts et ses dettes qu’il ne paiera jamais. Allez, allez, ma nièce, vous ne connaissez pas encore le monde. Un homme e-t un homme. Vous ne ferez peut-être que partager un bel homme avec bien d’autres femmes, et des femmes coûteuses, qui vous dépenseront tout ce que vous aurez eu la bonté d'épargner. Tenons-nous donc à M. Solmcs; nous, pour notre argent, et vous, pour le vûtre, j'espère.
» Mais M. Solmcs e-t un homme grossier. 11 n’a point ce qu’il faudrait pour votre délicatesse ; apparemment, parce qu’il no se met pas comme un petil-maltre. et parce qu’il ne se r»pnd pas en ridicules complimens, qui sont le poison des esprits femelles. Je vous n-snre, moi, que c’est un homme de sens. Personne n'est plus raisonnable avec nous ; mais vous le fuyez avec tant de soin, qu'il n’a jamais l'occasion de se faire connaître. D’ailleur.i, l’homme le plus sens" a l’air d’un fou lorsqu’il e-t amoureux, surtout, s'il se voit méprisé, et traité aussi mal qu'il l’a été la dernière fois qu'il a voulu s'approcher de vous.
» A l’égard de sa sceur, elle s'est précipitée, comme vous le voudriez faire, malgré lotis ses avertissemens. 11 lui avait déclaré à quoi elle devait s'attendre, si elle faisait le mariage qu’elle a fait. Il lut lient parole , CPinnte tout honnête homme y est obligé. Il en doit cuire , pour b>s fautes dont on est bien averti: prenez garde que ce cas ne soit le vûtre; remarquez bien cola.
» Son oncle ne mérile de lui aucune faveur, car il ri’a rien épargné pour attirer vers soi la succession d’un frèrn qui avait toujours été destine,' pour M. Solmcs, leur neveu commun. Trop de facilité à pardonner ne fait qu'encourager les offonscs. C'est la maxime de votre père; et si elle était mieux observée, on ne verrait pas tant de tilles opiniâtres, l a punition est un service qtt'on rend aux pêcheurs. Les récompenses ne
CLARISSE IIARLOYE.
doivent être que pour ceux qui lo méritent, et je suis d’avis qu’on ne saurait avoir a.-sez de rigueurs contre les fautes volontaires.
» Quant à son amour, il n’en a que trop, si vous le mesuriez à la conduite que vous avez tenue dans ces derniers temps. Je ne fais pas difficulté de vous le dire. Et c’est son malheur, comme il pourra bien arriver que ce soit quelque jour le vôtre.
» l’ourson avarice, que vous appelez méchamment dinüolique. mot assez libre, je vous eu réponds, dans la bouche d’une jeune fille, il vous convient moins qu’à personne delui faire ce reproche: vousà qui desou seul mouvement il propose de donner tout ce qu’il possède au monde, ce qui prouve qu’avec tout son amour pour les richesses, il en a encore plus pour vous. Mais afin qu’il ne vous reste aucune cause déco côté-là, nous le lierons par des articles que vous dicterez vous-même, et nous l’obligerons à vous assigner une somme honnête, dont vous disposerez entièrement. C’est ce qu’on vous a déjà proposé; et ce que j’ai dit à la bonne et digue madame Howe, en presouce de sa fille hautaine, dans la vuoque cela passât jusqu'à vous.
» Lorsqu’il est question de répondre sur la prévention dont on vous accuse pour Lovelaee, vous offrez de ne jamais le prendre sans notre consentement. Cela signifie clairement que vous conserverez l’espéranse de nous amener au point, à force d’attendre et do nous fatiguer, il no perdra pas les siennes, aussi long-temps qu’il vous verra tille. Et j-endant ce temps-là vous ne cesserez pas do nous tourmenter ; vous nous mettrez dans la nécessité de veiller continuellement sur vous ; et nous n’en serons pas moins exposés à son insolence et à ses menaces. Souvenezvous de dimanche dernier. Que serait-il arrivé, si votre frère et lui s’étaient rencontrés à l’église? Faut-il vous dire aussi quo vous ne vous ferez pas d’un esprit tel que le sien ce que vous pouvez ospererdu digne M. Solntes. Vous faites trembler l’un: l’autre vous fera trembler vousmême ; remarquez bien cela. Vous n’aurez personne alors à qui vous puissiez avoir recours. S’il arrivait quelque mésintelligence entre vous et M. Solmes, nous pourrions tous nous entremettre , et ce ne serait pas sans effet. Mais avec l’autre, on vous dirait: «Tirez-vous d’affaire, vous l’avez bien mérité.» Personne ne voudrait, ou n'oserait ouvrir la bouche en votre faveur. Il ne faut pas, ma nièce, quo la supposition de ces querelles domestiques vous épouvante. L'heureux mois du mariage n’est aujourd'hui que de quinze jours. C’est un drôle d'état, mou enfant, soit qu’on y entre par soi-même , ou par la direction de ses parons. De trois frères que nous sommes, il n’y en a qu’un, comme vous le savez, qui ail eu le courage do se marier. Et pourquoi, à votro avis? Parcs que l’expérience d’autrui nous a rendus sages.
» N’ayez pas tant de mépris pour l’argent. Vous en apprendrez peut-être, la valeur. C’est une connaissance qui vous manque, et que. de votre propre aveu, M. Solmes est capable de vous donner.
» Je condamne assurément votre chaleur. Je ne passe rien à des chagrins que vous vous attirez vous-même. Si j’en croyais la cause injuste, jo serais volontiers votre avocat ; mais c'est un de mes anciens principes, que les enfans doivent être soumis à l’autorité de leurs parons. Lorsque votre grand-père vous laissa une bonne partie de sa succession, quoique ses trois fils, un petit-fils, et votre sccur aînée fussent existans. nous y acquiesçâmes tous. Il suffisait que notre père l’eût voulu. C’est à vous
CLARISSE I1ARL0VE.
d'imiter cet exemple. Si vous n’y Otes pas disposée, ceux qui vous le donnent n’en sont que plus en droit de vous trouver inexcusable ; remarquez cela, ma nièce.
» Vous parlez de votre Itère d'un ton trop inépri ant; et dans la lettre que vous lui écrivez, vous u'èles pas assez respectueuse, non plus que dans celle que vous écrivez à votre soeur. C'est votre frère, après tout, qui est plus êgé que vous d'un tiers. C'sst un homme. Lorsque vous avez tant de considération pour une connaissance d’un an, ayez la bonté, je vous prie, de ne pas oublier ce qui est dû à un frère, qui est après nous le chef de la famille, et de qui dépend en un mot le nom ; comme de votre juste complaisance dépend le plus noble plan qu’on ait jamais formé pour l'honneur de ceux dont vous sortez. Je vous demande si l’honneur de votre famille n'en est pas un pour vous? Si vous ne le pensez pas, vous n'en êtes que moins digne, ün vous fera voir le plan, h condition que, bon ou mauvais, vous promettiez de le lire sans préjugés. Si l'amour ne vous a pas troublé le c rvcau, je suis sûr que vous l'approuverez. Mais si vous êtes malheureusement dans cet état-là, M. Soi mes fût-il un ange, cela ne servira de rien; le diable est l'amour, et l'amour est le diable, lorsqu’une tomme se le met dans la tête. J'en ai vu plu sieurs exemples.
» Quand il. Solmes sérail le seul homme qui exishit dans la nature, vous ne voudries pas de lui. Vous ne voudriez pas, miss 1 En vérité, cela est charmant. Nous voyons combien il y a d’amertume en effet dans votre esprit. Ne soyez pas surprise, puisque vous en êtes à déclarer des volontés si absolues, que ceux qui ont de l’autorité sur vous disent à leur tour, nous voulons que vous ayez M. Solmes. Je suis du nombre; remarquez bien cela. El s'il vous convient de dire non, U nous convient à nous de dire oui. Ce qui est bon pour monsieur est bon pour madame; mettez encore cela au nombre de vos remarques.
» J'appréhende humblement que M. Solmes ne soit un homme et un homme d’honneur. Gardez-vous par conséquent de le puusser trop. 11 est aussi Uniotié de pitié pour vous que d'amour. Il répète sans cesse qu’il vous convaincra de son amour par des actions, puisqu'il ne. lui est pas permis de l’exprimer par des paroles; et toute sa confiance pour l’avenir est dans votre générosilé. Nous supposons en effet qu'il peut s’y ûer. Nous l'exhortons à le croire, et cela soutient son courage ; de sorte que c’est à votre père et à vos oncles qu’il faut vous prendra de sa constance. Vous sentez bien que ce doit être encore une marque de votre obéissance.
s Vous devez sentir qu’en me disant, comme vous faites, qu’il y aurait de l’injustice à recevoir des articles qui vous. sont off ris, votre réflexion tombe sur votre père et sur nous. Il y a dans votre lettre quantité d'autres endroits qui ne méritent pas moins de censure, mais nous les attribuons à ce que vous nommez l’amertume de votre coeur. Jo suis bien aise que vous nous ayez fourni ce mot, parce que nous aurions été embarrassés à trouver un autre nom, et qu’on pourrait «n employer un moins favorable.,
. » Je n’ai pas cessé de vous aimer tendrement, miss ; etquoique ma nièce, je vous tegarde comme une des plus charmantes filles que j’ai jamais vues. Mais, sur ma conscience, jo vous crois obligée d’obéir à votre père et à votre mère, et d’avoir de la complaisance pour voire oncle Jules et
Cf X RISSE HARLOVE.
[unir moi. Vous savez fort bien que nous n’avons que votre avantage à coeur, pourvu qu’il s’accorJe, à la vérité, avec l'avantage et l’honneur de toute la famille. (Jue faudrait-il penser de celui d’entre nous qui ne chercherait pas le bien commun, et qui voudrait armer une partie contre le tout ? Dieu nous on préserve ! Vous voyez q te je suis pour tout le monde. (Joe m’en revjendra-l-il, de quelque manière que les choses puissent tourner? Ai-je besoin de richesses? Mon frère Jules ne j-out-il pas dire de même? Et puis, ma nièce Clary, songez h ce qui vous en arriverait.
» Si vous pouviez seulement aimer M. Solmes! Mois vous no savez pas, vous dis-je, de quoi vous êtes capable. Vous vous encouragez dans votre dégoût. Vous permettez à votre cu'ur de se refuser... Je vous assure que je ne l'aurais jamais cru aussi avance qu'il est. Faites un effort sur lui, ma nièce, et repousscz-le aus-i vite qu’il teciile. C’est ce que nous faisons, nous autres, à l'égard de nos matelot, et de nos soldat-, dans nos combats de mer; sans quoi nous ne vaincrions jamais. Nous sommes tous certains que vous remporterez la victoire ; Pourquoi? parce que vous le devez. Voilà ce quo nous pensons, de quelque manière que vous en pensiez vous-même. Et de qui vous imaginez-vous quo les pensées doivent avoir la préférence? Il se peut que vous ayez plus d’esprit que nous; mais si vous êtes plus sage, il est donc bien inutile que nous ayons vécu trente ou quarante ans plus que vous.
» Celte lettre est aussi longue que la vô.ie. Poil-être n'esl-olle pas écrite si vivement, ni dans un style aussi pmi i que celui de ma nièce; niais je suis persuadé que la force des argmnens est de mon cûlé ; et vous m'obligerez extrêmement, si vous me faites connaître, par votre soumission à tous nos désirs, que vous en êtes persuadée aussi. Si vous n’en faites rien, vous ne devez pas compl r do trouver en moi un avocat, ni même un ami, quelque chère que vous nie soyez; car ce sera même un sujet de chagrin pour moi d’avoir la qualité de
» Votre oncle, A.ntoni.n IIarlove. »
Mardi, à deux heures après minuit.
« P. S . Vous ne devez plus m’écrire que pour m'apprendre votre soumission. Mais je m’imagine que cette défense est inutile, car je suis sûr que mes argumens sont sans réplique. Je sais qu’ils le sont. Aussi, ai-je écrit nuit et jour depuis dimanche matin, à l’exception des heures de 'église et autres temps pareils. Mais cette lettre, je vous le dis, est la dernière de ma part.»
LETTRE XXXHI.
mardi, 16 mars.
Après avoir trouvé si peu de faveur auprès ma famille, j'ai pris une résolution qui vous surprendra ; ce n'est rien moins que d'écrire à M. Solmes même. Ma lettre est partie, et je viens de recevoir la réponse. Il faut qu'on l'ait aidé, car j’ai vu un autre de ses écrits, dont le style était assez pauvre et l’orthographe misérable. Pour l’adresse, je la crois do lui, et vous la reconnaîtrez à telle matque. Je mets sous mon enveloppe une lettre que j’ai reçue de mon frère, à l’occasion de colle que j'ai écrite à M. Solmes. Je m'étais Qguré qu'il n’etail pas impossible de faire perdre
CLARISSE IIARLOVE.
à cet hommc-üi scs vaines espérance-, et que celle voie était la plus sûre. Elle méritait du moins d’êire tentée. Mais vous verrez que rien ne nie réussit. Mon frère a trop bien pris ses mesures.
A H. soi. MRS,
Mercredi, 17 mars.
« Monsieur,
» Vous serez surpris de recevoir une lettre de moi, et le sujet ne vous paraîtra pas moins extraordinaire. Mais je me crois justifiée par la nécessité de ma situation, sans avoir besoin d'autre motif.
» Lorsque vous avez commencé à vous lier avec la famille de mon père, vous avez trouvé la personne qui vous écrit dans une position fort heureuse : chérie des parons les plus tendres et les plus indulgens," favorisée de l’affection de ses oncles, honorée de l'estime de tout le monde.
» Que la scène est changée ! 11 vous a plu de jeter sur moi un œil de faveur. Vous vous êtes adressé à mes amis. Vos propositions ont été approuvées d’eux , approuvées sans ma participation, comme si mon goût et mon bonheur devaient être comptés pour rien. Ceux qui ont droit d’attendre de moi tous les devoirs d'une obéissance, ont résisté sur une soumission sans réserve. Je n'ai pas eu le bonheur de pen-er comme eux, etc'csl la première fois que messentimens ont été différons des leurê. Je les ai suppliés de me traiter avec un peu d'indulgence, dans un point si important pour le bonheur de ma vie; mais, hélas! sans succès. Alors je me suis crue obligée, par l’honnêteté naturelle, de vous expliquer ce que je pense, et de vous déclarer même que mes affections sont engagées. Cependant je vois avec autant de chagrin que d'étonnement quo vous avez persisté dans vos vues, et que vous y persistez encore !
» L’effet en est si triste pour moi, que je ne puis trouver de plaisir à vous le représenter. Le libro accès que vous avez dans toute ma famille ne vous en a que trop informé ; trop pour l'honneur de votre propre générosité et pour ma réputation. Je suis traitée, par rapport à vous, comme je ne l’avais jamais été, comme on ne m’a jamais crue digne de l’être ; et l’on fait dépendre ma gril ce d’une condition dure, impossible, qui est de préférer à tous les autres hommes, un homme à qui mon cœur refuse celle préférence.
«Dans la douleur d'une infortune que je ne dois attribuer qu’à vous et à votre cruelle persévérance, je vous écris, monsieur, pour vous redemander la paix de l’esprit que vous m’avez dérobée, pour vous redemander l’alfection de tant do chers amis dont vous m’avez privée ; et, si vous avez ce fond de générosité qui doit distinguer un galant homme, pour vous conjurer de finir une recherche qui expose à tant de disgrâces une personne que vous faites profession d’estimer.
» Si vous avez un peu de considération p mr moi, comme mes amis veulent me le persuader, et comme vous le déclarez vous-même, n'est-ce pas à vous seul qu’elle se rapporte? Et peut-elle être do quelquo mérite aux yeux de celle qui en est le malheureux objet, lorsqu’elle produit des effets si pernicieux pour son repos? Vous devez même sentir que vous vous trompez sur ce point ; car un homme prudent peut-il vouloir épouser une femme qui n’a point un cœur à lui donner, une femme qui ne saurait l'estimer, et qui ne peut faire par conséquent qu'une fort mauvaise femme? Quelle cruauté n'y aurait-il pas à rendre mauvaise une femme qui ferait toute sa gloire d’être bonne !
CLARISSE HAHLOVE.
IM
» Si jo suis capable de quelque discernement, nos caractères et nos inclinations se ressemblent fort peu. Vous serez moins heureux avec moi qu’avec une autre personne de mon sexe. Le traitement que j’essuie, et l’opiniâtreté, puisqu'on lui donne ce nom, avec laquelle j’y résiste, doivent suffire pour vous en convaincre; quand je n’aurais pas aussi bonne raison à donner que l’impossibililé do recevoir un mari que je ne puis estimer.
» Ainsi, monsieur, si vous ne vous sentez pasa;sez de générosité pour sacrifier quelque cliosc en ma faveur, souffi i z que, pour l'amour de vousmême et de votre propre bonheur, je vous demande la grâce do renoncer à moi et de placer vos affections dans quelque sujet qui les mérite mieux. Pourquoi voudriez vous me rendre misérable sans en être plus heureux? Vous pouvez dite à ma famille que, n'ayant aucun espoir, si vous avez la complaisance d’employer ce terme, de faire impressi n sur mou esprit (réellement, monsieur, il n’y a point do vérité qui oit plus certaine), vous êtes résolu do no (dus penser à moi et do tourner vos vues d'un autre cêté. En vous rendant à ma piière, vous acquerrez des droits à ma rcconnai-sance, qui m'obligerait d'être , toute ma vie, voire 1res humble servante,
• s Clarisse Hahlove. »
A MISS CLARISSE UARLOVE, DE LA PART DK SOS TRÈS Hl’MRLE ESCLAVE.
« Très chère miss,
«Votre lettre a produit sur moi un effet tout contraire il celui que vous paraissez en attendre. En me faisant l’honneur de m'apprendre votre disposition, elle m'a convaincu plus que jamais de l'excellence de votre caractère. Donnez à ma recherche le nom d'intérêt propre ou tout autre nom, je suis résolu d'y persister; je m’estimerai heureux si, à force de patience, de persévérance et de respect ferme et inaltérable, je puis surmonter enfin les difficultés.
«Comme vos bons paréos, vos oncles et vos autres amis, m'ont donné parole que vous n’aurez jamais V. Lovelace, s’ils peuvent l'empêcher, et que jo suppose qu’il n’y en a point -d'autre dans mon chemin, j'attendrai patiemment la fin do cette affaire. Je vous en demande pardon, miss, mais vouloir que je renonce à la possession d'un trésor inestimable pour rendre un autre heureux, et pour lui faciliter les moyens de me supplanter, c’est comme si quelqu'un venait me prier d’être assez généreux pour lui donner toutes mes richesses, parce qu’elles seraient nécessaires à son bonheur.
«Je vous demande pardon encore une fois, chère miss, mais je suis résolu de persévérer; quoique je sois bien fâché que vous en ayez quelque chose à Souffrir, comme vous me faites l'honneur de me le dire. Avant le bonheur de vous voir, je n’avais pas encore vu de femme que j’eusse pu aimer ; et tandis qu’il me restera de l'espérance, et que vous no serez point à quelque homme plus heureux, je dois être cl serai votre fidèle et obéissant serviteur,
«Roger Solmes.i