‹ Clarisse HarloveChapitre 43 sur 127 · LETTRE XLV · texte numérisé non relu

LETTRE XLV

MISS UOWE , A MISS CLARISSE HARLOVE.

Mercredi au soir, 22 mars.

Moi, fâchée! Eh! de quoi donc, ma chère? Rien ne peut m'être plus agréable que ce que vous nommez vos libertés. J’admire seulement votre patience pour les miennes, voilà tout; et je regrette la peine que je vous ai donnée à me faire une si longue réponse sur le sujet en question, malgré le plaisir que j'ai pris à la lire.

Je suis persuadée quo votre intention n’a jamais été d’user de réserve avec moi : premièrement, parce que vous le dites ; en second lieu, parce que vous n'avez pas encore éto capable d’éclaircir votre situation à vos propres yeux, et que, persécutée comme vous l'êtes, il vous est impossible de distinguer assez les effets de l’amour et de la persécution pour assigner à chacune de ces deux causes les bornes de leur pouvoir ; c'est ce que je crois vous avoir déjà fait entendre. Ainsi j'abandonne à présent celle question.

Robert m’a dit que vous ne faisiez que mettre votre dernier paquet au dépôt, lorsqu'il l’a pris. 11 y était allé uno heure auparavant, sans y avoir rien trouvé. Il avait remarqué mon impatience, et celle de m'apporter quelque chose de vous l’a fait rôder quelque temps autour de vos murs.

Ma cousiRe Jenny Desdale est ici, et veut absolument passer la nuit avec moi. Je n’aurai point le temps de vous répondre avec toute l’attention qui convient au sujet de vos lettres. Vous savez qu’avec elle c’est un babil qui ne finit point. Cependant l’occasion qui t’amène est fort grave. Elle est venue pour engager ma mère à faire uu voyage chez madame Larkin, sa grand'mcre, qui garde le lit depuis long-temps, et qui, reconnaissant enün qu’elle est mortelle, pense à faire un testament. Malgré l’aversion qu'elle a eue jusqu’à préseul pour cette cérémonie, elle y consent, à condition que ma mère, qui n'est qu’une parcnlo éloignée, ne laissera pas d'y être présente pour l’aider de ses conseils; car on a

CLARISSE IUILOYI.

grande opinion de l'habileté lie ma mère dans tout ce qui regarde les testamens, les contrats de mariage et les autres affaires de cette nature.

Madame Larkin démettre à dix-sepl milles de nous. Ma mère, qui ne peut sc résoudre à coucher hors de sa maison, se propose de partir fort matin pour retenir le soir. Ainsi je compte d’ôlre demain à votre service depuis le commencement du jour jusqu'à la lin, et je ne serai au logis pour personne.

A l'égard de mon incommode, je loi ai mis dans la tète d’escorter les deux dames pour ram ner nui mère avant la nuit. Je ne connais que les occasions de celle nature où ces gens-là soient U ns à quelque chose, pour donner à notre sexe un petit air de vanité et d'assurance dans les lieux publics.

Je me souviens de vous avoir fait entendre que je ne serais pas fâchée de voir une alliance entre ma mère et ce M. Ibckman. En vérité, je répète ici mes sooliaits. Qu'itnjiorle une différence de quinze ou vingt ans, surtout lorsqu'une femme se porte assez bien pour faire espérer qu’elle sera long-temps jeune, cl lorsque le galant est un homme ri tage ! De bonne foi, je crois que je l’aitnerais autant pour mon père qu’à tout autre titre. Ils ont une extrême admiration l’un pour l’autre.

Mais it me vient une meilleure idée, pour l’homme du moins, et plus convenable du côté de l'âge. Que dile— vous, ma chère, de faire un compromis avec votre famille, par lequel vous leur offrirez de rejeter vos deux hommes et d’agréer lo mien? Si vous n’en êies, pour l’un des deux, qu'au potli conditionnel, l’idée ne saurait vous déplaire. Il n’y manque que votre approbation. Sons ce jour, quels égards n’aurais-je pas pour M. Hickinanî Plus d'une bonne moitié que sous l’autre. Ma folie veine est ouverte : la laisserait-je couler ? Qu’il est difficile de résister aux faibles naturels!

Hirkman me parait bien plus conforme à votre goût qu’aucun de ceux qui vous ont été proposés jusqu’à présent. C’est un homme sage, si grave, et tant d'autres qualités! D'ailleurs, ne in’avez-vous pas dit que c'est votre favori? Mais peut-être ne l’honorez-vous de tant d’estime que parce qu'il a celle de ma mère. Je ne doute pas qu'il ne crût gagner beaucoup au change : du moins s'il n’est pas pins imbécile que je ne le crois.

Eh ! -nais votre iier amant l’aurait bienlûl assommé ; voilà ce que j'oubli iis. Pourquoi, ma chère, soi— je incapable d’écrire sérieusement lorsqu'il est question de cet Hicknian ? (l'est une fort bonne espèce d’homme, apres tout. Mais en est-il de parfaits? Encore une fous, c’est un de mes faibles, el un sujet que je vous donne pour gronder.

Vous me croyez fort heureuse dans lo point de vue qui a rapport à lui.

Comme lo ridicule traitement qu'un voii6 fait essuyer vous remplit le coeur d’amertume, v ins trouvez du moins supportable ce qui serait fort éloigné de vous le paraître dans line autre situation. J’ose dire qu’avec tons vos airs graves, vous ne voudriez pas de lui pour vous-même , à moins que se présentant avec Solmes, vous ne fussiez obligée de prendre l'un des deux. C’est une éprouve à laquelle je vous mets : voyons co que vous aurez à dire là-dessus.

Pour moi, jo vons avouo que j'ai de grandes objections à faire contre Hicktnan. Lui et le mariage sont deux choses qui n'entrem point ensemble dans ma tête. Vous expli juetai-jo librement ce que je pense

CLARISSE IIARLOVR.

do lui, c'est-à-dire. de scs bonnes et de ses mauvaises qualités, comme si j’écrivais il quelqu’un qui ne le connût pasî Oui, je crois que j’y suis résolue. Mais le moyen de traiter gravement ce sujet ? Nous n’en sommes point encore au ton grave , et la question, du lui h moi, est de savoir si nous y serons jamais. Cependant , quoique je fusse très aise de pouvoir adoucir un moment vos chagrins par mes peintures extravagantes, la plaisanterie ne s'accorde guère avec le sentiment présent d’ur.e inquiétude aussi vive que celle que j’ai pour vous.

J'ai été interrompue, et c’est b l'occasion de l'honnête Hickman. Il était ici depuis deux heures, faisant apparemment sa cour b ma mère pour sa fHle, quoiqu’elle n'ait pas besoin d’étre pressée en sa faveur. I! est bon que l’une supplée b l’autre, sans quoi le pauvre homme aurait trop de peine b partager ses soins, et se trouverait fatigué d’un si rude exercice.

Il était prêt b partir, ses chevaux dans la cour. Ma mère m’a fait appeler, sons prétexté d’avoir quelque chose b me dire. Bllo m’a tenu , en effet, un discours qui ne signiilnit rien, et j’ai conçu clairement que l’unique raison qu’elle avait eue de me faire descendre, était pour me rendre témoin de la bonne grâce avec laquelle il fait une revérence, et pour lui donner l’occasion de me souhaiter le bonjour. Elle sait que je n'ai pas d'empressement b le favoriser de ma présence, lorsque je suis engagée d'un autre côté. Je n’ai pu m'etn|>êcher de prendre un air un peu froid, en m'apercevant qu’elle n’avait rien b me dire, e( quelle était son intention. Elle m’a raillée de mes distractions, alin que son protégé partit sans chagrin.

Il m’a fait une révérence jusqu'à terrer I! aurait voulu prendre ma main d'une des siennes; mais je n’ai pas jugé b propos de servir de pendant b son fouet, qu'il tenait de l'autre. Je l’ai retire.- en la portant vers Son épaule, comme si je m’étais hâtée de le soutenir, dans la crainte qu’il ne donnât du ni z contre terre b force de se baisser. — Eh I mon Dieu, lui ai-jedit,si vous veniez b tomber! — La folle créature, a dit ma mère, en souriant. Celle mauvaise plaisanterie l'a tout b fait décontenancé. 11 s’est retiré en arrière, la bride en main, et toujours faisant des révérences, jusqu’à ce que, rencontrant son laquais, il a pensé le renverser en se relevant J'ai ri de tout mon cœur. Il est monté, il a piqué des deux ; et, pour n'avoir pas voulu nie quitter des yeux, il a failli se tuer contre la porte.

Je suis rentrs-i la tète si pleine de lui, qu’il faut que j - reprenne mon dessin. Peut-être serai-je assez heureuse pour vous diwrtir un moment. Song. z que jo le peins du bon et du mauvais côté,

Ilickmnn est un de cos homme- inutiles, qui, pour tnt servit d’une de vos expressions, ont l’air alfairé sans avoir jamais d'occupations sérieuses. Il es: rempli de proj-ls, dont il ncxecule jamais aucun; irrésolu, ne se tenant b rien, excepté au plaisir de me tourmenter par ses ridicules propos d'amour, dans lesquels il est évident qu'il est soutenu par la faveur de nia mère, plutôt que par scs propres espérances, puisque jamais je ne lui en ai donné aucune.

J’en veux b son visage: quoique, en général, pour un corps aussi replet, on puisse dire que la ligure d'Hickman est assez bien. Ce n'est pas de beauté que je lut reproche de manquer; car, suivant votre observation, qn’est-ce que la bcaulédans un homme? Mais avec des traits bien

CLARISSE HABLOVE.

marqués ot une épaisse mâchoire , il n'a pas la moitié de l'air mâle qui est répandu dans l'agréable physionomie de Lovelace.

Et puis, quelle affectation de singularité dans bien des choses! Je n'ai pas eu le courage de tailler l'espèce d’éventail empesé qui lui pend au cou, parce que ma mère trouve qu'elle lui sied bien, et que je no voudrais pas d'ailleurs être assez libre avec lui pour lui fairo connaître que je souhaiterais de le voir autrement. Si je m'expliquais là-dessus, le goût de l’homme est si bizarre, qu’en ne consultant que lui-même, il prendrait un modèle de cravate sur quelque vieux portrait du roi Guillaume, où le menton do ce prince repose comme sur un coussin.

A l'égard de son habillement, on ne saurait dire qu'il soit jamais malpropre; mais il est quelquefois trop magnifique, et quelquefois trop simple, pour mériter le nom d’élégant. Dans ses manières, il y a tant d’apprêt, tant de parade, qu’on les croirait do commande plutôt que familières et naturelles. Je sais que vous attribuez ce défaut à la crainte d’offenser ou de déplaire; mais, en vérité, vos cérémonieux outrés tombent souvent dans le cas qu’ils veulent éviter.

Hickman, au reste, est un honnête homme. Il est de très bonne famille. Son bien est considérable , et , quelque jour, voyez-vous, il peut devenir baronnet. 11 a le cccur humain et sensible : on le dit passablement généreux ; et je pourrais le dire aussi , si je voulais accepter ses présens, qu’il m’offre sans doute dans l’espérance qu’ils lui reviendront un jour avec celle qui les aurait reçus; méthode que tous les corrupteurs emploient avec succès, depuis l’ancien Satan jusqu’au plus vil de ses serviteurs. Cependant , pour parler le langage d’une personno que je suis faite pour respocter, c’est un homme prudent ; c'est-à-dire, un excellent économe.

Au bout du compte, je ne saurais dire que j’ai à présent plus de goût pour un autre que pour lui, de quelque manière que j'aie pu penser autrefois.

Il n'a point la passion de 1? chasse; et s’il entretient une meule, il ne préfère pas, du moins, ses chiens aux créatures de son espèce. J’avoue que ce n’est pas un mauvais signe pour une femme. 11 aime ses chevaux, mais sans avoir le goût des courses, qui devient un jeu de hasard. Il n’a pas plus d'inclination pour les autres jeux. Il est sobre, modeste ; en un mol, il a les qualités que les mères aiment dans un mari pour leurs filles, et que les filles devraient peut-être aimer pour elles-mêmes, si elles étaient capables déjuger aussi bien dans leur propre cause, que l'expérience leur apprendra quelque jour à jugor dans celle de leurs filles futures.

Malgré tout, pour vous parler do bonne foi, je ne crois pas que j'aime Hickman, ni qu’il m’arrive jamais de l’aimer.

C’est une chose étrange, que dans tous ces sages galans, la modestie ne puisse être accompagnée d’une vivacité décente et d’une honnête assurance ; qu’ils ne sachent pas joindre à leurs bonnes qualités un certain air, qui, sans être jamais séparé du respect, dans hs soins qu'ils rendent à une femme, soit capable de montrer l’ardeur de leur passion plulôt que le fond doucereux de leur naturel. Qui no sait pas que l'amour se plaît à dompter des coeurs de lions? que les femmes à qui leur conscience reproche le plus de manquer de courage, désirent naturellement et sont portées à préférer l’homme qui en est le mieux partagé, comme

CLARISSE IIARLOVE.

le plus propre à leur donner la protection dont elles ont besoin ; que plus elles ont de ce qu'on appellerait tàchelè dans '-s hommes, plus elles trouvent de charmes dans les caractères héroiqii s ; ce qui parait assez dans leurs lectures, où elles prennent plaisir à n- contrer d»s obstacles vaincus, des batailles gagnées, et cinq ou six u lits enm mis terrassés par la valeur d'un seul paladin : enfin, quelles souhaiteraient que l’homme qu'elles aiment fût un héros pour toute autre qu'elles, mais que, dans tout ce qui regarde elles-mêmes, sa douceur et son humilité ne connussent point de bornes? Une femme a quelque raison de se glorifier de la conquête d’un cœur, auquel rien n'est capable de causer de l'effroi, et de la vient trop souvent qu'un faux brave, arec ses airs imposons, rcuqiorte les fruits qui ne devraient appartenir qu'au véritable courage.

Pour l’honnêlo llickman, la bonne âme est généralement si souple , que j’ai peine à distinguer s'il y a quelque chose de marqué en ma faveur, dans les respectueux témoignages de sa soumission. Si je le maltraite, il parait fait si naturellement pour les rebuts, il s'y attend si bisn, que je suis embarras-ée à le surprendre, soit que l’occasion soit juste ou non. Vous pouvez compter que souvent, lorsque je lui vois prendre un air de repentir pout des fautes qu’il n'a pas commises, je doute si je dois nre ou le plaindre.

Nous avons quelquefois pris plaisir toutes deux à nous représenter quelles doivent avoir été, dans l'enfance, les manières et la physionomie des personnes avancées en âge, c’esl-lt-dire, à juger, par les apparences présentes, quelle figure ils devaient faire dons leur première saison. Je vais vous dire sous quel jour jo vois Ihckinan, Solmes ot Lovelace , nos trois héros, lorsque je les suppose au collège.

Solmes, je m'imagine, devait être un sale et avide petit garçon, qui tournait sans cesse autour de ses camarades, dans l’espérance de trouver quelque chose à dérober, et qui leur aurait demandé volontiers li chacun la moitié de leur pain, pour épargner le sien. J ; me représente llickman comme un grand élancé, avec la chevelure aussi plate que sa physionomie, qui était harcelé et pincé de tous les outres, et qui retournait au logis le doigt dans l’œil, pour s’en plaindre à sa mère. Lovelace, au contraire, était un franc vaurien, plein de feu, de caprices et de méchanceté ; qui allait à la picorée dans les vergers, qui montait par dessus les murailles, qui courait à cheval sans selle et sans bride; un audacieux petit çoquin, qui donnait des coups et qui en recevait ; qui ne rendait justice à personne, et qui n’en demandait pas; qui, ayant la tête cassée dix fois le jour, disait : C’est l’affaire d’un emplâtre, ou qu’elle se guérisse toute seule; tandis que ne pensant qu'à faire du mal encore, il allait s'exposer d un autre côté à se faire briser les os.

Les reconnaissez-vous? Je trouve que les mêmes disposilionsont crû avec eux et les caractérisent encore avec un peu d’altération. 11 est bien mortifiant, ma chère, que tous les hommes soient autant d'animaux malfaisans, qui no diffèrent que du plus au moins, cl que ce soit entre ces monstres-la que nous soyons obligées de choisir.

Mais je crains plus que jamais que ce ton de plaisanterie ne soit un peu hors de saison, pendant que vous gémissez dans des circonstances si affligeantes. Si je n'ai pas réussi à vous divertir, comme je le fais quelquefois par mes impertinences, je suis inexcusable non seulement auprès

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de vous, mais au tribunal même de mon propre cœur, qui malgré celle apparence de légèreté, est entièrement à vos peines. Comme cette lettre n’est qu’un tissu de folies, elle ne partira pas sans être accompagnée d’une autre, qui contiendra quelque chose de plus solide, et de plus convenable à votre malheureuse situation, c’est-à-dire, au sujet présent de notre correspondance.

Anse Howe.

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