‹ Clarisse HarloveChapitre 44 sur 127 · LETTRE XLVI · texte numérisé non relu

LETTRE XLVI

Jeudi, sept heures du matin.

Ma mère et ma cousine sont parties à la pointe du jour, dons une berline b quatre chevaux, avec trois laquais derrière elles, escortées par leur intrépide écuyer, et lui par deux de ses gens, à cheval, comme leur maître. Ma mère et lui aiment la parade lorsqu’ils sortent ensemble; c’est une espèce do compliment qu’ils se font entre eux, et qui marquo do moins que l’un croit le recovoir de l’autre. Robert, qui est votre serviteur et le mien, sans avoir d’autres maîtres, est demeuré pour tout le jour à nos ordres.

Je dois commenter, ma chère, par Mil mer la résolution où vous êtes de n’entrer dans aucune contestation pour vos droits, ün se doit justice à soi- même comme on la doit aux autres. Je vous blême encore plus d’avoir déclaré cette résolution à votre tante et à votre sœur. Elles n’auront pas manqué de le dire a votre père et à votre frère, qui n’ont pas assez de générosité pour n’en pas tirer avantage. Je me souviens d’avoir entendu de vous une observation que vous teniez, disiez-vous, du docteur Lewin, il l'occasion d’un excellent prédicateur, dont la conduito répondait mal à scs talens : « Que pour exceller dans la spéculation et dans la pratique, il faut posséder des qualités différentes, qui ne se trouvent pas toujours réunies dans la mémo personne. » Je souhaiterais, ma chère, que vous, qui réunissez si heureu>ement la pratiquée la spéculation dans tout ce qu'il y a do véritablement louable, vous lissiez ici l’application de celle maxime à vous-même. Il s’agit de l’exécution des volontés de votre grand-père ; croyez-vous que parce qu’elles sont en votre faveur, vous soyez plus libre de vous eu dispenser que ceux qui n’ont pas d’autre motif que leur intérêt pour les violer?

Je sais quel est votre mépris pour les richesses ; mats vous m’avez avoué néanmoins qu’elles ont un côté par lequel vous les jugiez estimables : «C’est, disiez-vous, qu'elles donnent le pouvoir d’obliger; au lieu que leur privation impose la nécessité de recevoir les faveurs, qui no sont quelquefois accordées qu'à regret, ou du moins de mauvaiso grâce, par de petits esprits qui ne savent pas en quoi consiste le principal mérite d'un bienfait. » Réfléchissez, ma chère, sur un principe que vous n’auriez pas établi si vous no l’aviez cru certain, et voyez comment il s’accorde avec la déclaratiou que vous avez faite à votre tante ot à votre sœur; que, fussiez-vous chassée do la maison paternelle, et réduite à l’indigence, vous ne réclameriez point vos droits sur un bien qu’on ne peut vous contester. La crainte même qu’ils onl de vous y voir rentrer ne vous marque-t-elle pas que leurs mauvais trailemens vous y autorisent?

J'avoue qu’a la première lecture j'ai été sensiblement touchée do la

CLARISSE IIARLOVE.

lettre que vous avez nçue de votre mère, avec les échantillons. Au fond, néanmoins, c’e-t une étrange Uémarcho de la part d'une mère, car son intention n était pas do vous insulter, et j'ai regret qu’une si excellente femme ail pu descendre a tout l’art dont celte lettre est remplie. 11 n'en parait pas moins dans quelques unes des conversations dont vous m'avez fait le récit. Ne voyez- vous pas, dans celle conduite forcée, ce que des esprits violées peuvent obtenir d’un caractère plus doux, par leurs sollicitations impérieuses et leurs mauvais conseils?

Vous m’avez souvent grondée, et je m’attends à l’ètro encore, pour la manière libre dont je parle de quelques uns de vos proches. Mais vos discours, ma chère, ne m'empêcheront point de vous dire qu'un sot orgueil ne mérite et ne s’a'.tire effectivement que du mépris. La maxime est vraie, et s’ils sont dans le cas de l’application, je ne vois aucune raison de les excepter. Je les méprise lous, à l'exception do votre mère, que je veux épargner en lotre faveur. Dans les circonstances présentes, on trouverait peut-être une raison pair la justifier. Après avoir eu tant à souffrir depuis si long-temps du sacrifice continuel de sa propre volonté, elle peut s'imaginer plus facilement qu'une autre, qu’il en d' il moins coûter b sa fille pour sacrifier la sienne. Mais quand je considère quels sont les premiers autours de vos disgrâces, mon sang s'échauffe... et. Dieu me pardonne! je crois que si j'avais été traitée cutume vous, je serais d''j r madame Lovelace. Cependant souvenez-vous, ma chère, que la même démarche dont on ne s’étonnerait pas dans une créature aussi pétulanle que moi. serait inexcusable dans un caractère comme le vdtre.

Voire mère, une fois entra Inéo contre son propre jugement, je ne suis plus surprise que votre tante llervcy ail embrassé le même parti. On sait que 1rs deux samrs n’ont jamais été d’avis différent. Mais je u’ai pas laissé d'approfondir la nature des obligations que M. Hervey s’est imposées, par un désordre dans -es affaires qui n'a pas fait Hop d'honneur à sa condtii'e. Bagatelle, ma chère: il s'agit seulement d'une grande partie de son bien, engagée pour la moitié de sa valeur à votre fiore, sans quoi elle aurait été rendue par ses créanciers. U Csl vrai qu’entre parees la faveur est assez mince, puisque votre frère n'a pas négligé les sûretés. Mats toute la famille des Hervey ne laisse pas de se trouver assujétie au moins généreux de tous les bienfaiteurs, qui en a pris droit, comme miss Hervey me l’a dit elle-même, de traiter son oncle et sa taule avec beaucoup moins de cérémonie. la patience m'échappe. Faut-il que je donne le nom de votre frère?... Mais il le faut , ma chère, parce qu’il est né du même père que vous. Cette reflexion, j’espère, n’a rien qui vous offense.

Je regrette beaucoup que vous lui oyez écrit. C’est avoir marqué pour lui trop d'attention. C'est avoir ajouté quelque chose à l'opinion qu'il a de son importance , et l'avoir excité à vous traiter plus insolemment; occasion que vous deviez être sûre qu'il ne lais* rail point écltappcr.

Il convenait bien b ce jcli pet sonnage de chercher querelle i M. Lovelace; si ce n'était pour apprendre de lui b remettre son épée au fourreau lorsqu’il pourra la tirer par accident! Ces inso'ens de commande, qui font l'épouvante des femmes, des euians et des domestiques, sont ordinairement des poltrons avec les hommes. S'il lui arrivait de se. trouver en mon chemin, ott de me tenir en face quelques uns des mauvais propros qui lui échappent sur mon compte tl sur noire sexe, je ne balancerais

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pas à lui faire deux ou trois questions , dût-il porter la main sur son épée ou m'envoyer un cartel.

Je répète que c’est une nécessité pour moi de dire ce que je pense, et de l’écrire aussi. Il n’est pas mon frère. Pouvez-vous dire qu'il soit le vôtre ! Silence donc, si vous ôtes juste, et no vous fâchez pas contre moi. Pourquoi prendriez-vous parti pour un mauvais frère contre une véritable amie? Un frère peut manquer à l’amitié ; mais un ami tiendra touours lieu de frère; remarque: cela, dirait ici votre oncle Antonin.

Je ne puis m'abaisser jusqu’à faire des réflexions particulières sur les lettres de ces pauvres espèces que vous appelez vos oncles. Cependant j’aime quelquefois aussi à me divertir de ces caractères grotesques. Mais il suffit que je les connaisse et que je vous aime. Je fais grâce à leurs absurdités.

A présent que je me suis expliquée avec tant de liberté sur des sujets ri louchant fcar je ne suis que trop persuadée qu’ils le sont pour vous), il faut que j’ajoute une réflexion, qui achèvera de m’établir dons le droit de vous corriger. Elle regardera la conduite de certaines femmes dont , vous et moi , nous connaissons plus d’une qui se laissent dépouiller de leur volonté par îles airs d'arrogance et d'emportement , au lieu d'ôlre gagnées par des tendresses et des complaisances, qui seraient du moins une sorte d’excuse pour leur folie. Je dis donc que ce faible de quelques honnêtes femmes semble montrer qu'avec plusieurs personnes de notre sexe, un empire insolent réussit mieux que la douceur et la condescendance, à produire do la soumission. De bonne foi, ma chère, j'ai souvent pensé que la plupart des femmes sont de vraies poupées entre les mains d'un mari; des folles outrées, et quelquefois très mauvaises, lorsqu’il a trop d’indulgence pour leurs caprices ; des esclaves rampantes si clics sont menées avec rigueur. En faut-il conclure que la crainte nous dispose plus naturellement à obliger que l’amour? Honneur! jusliccl reconnaissance ! ne permettez pas qu’on puisse jamais faire ce reproche à une femme sensée 1

Si je pouvais mo défier que le style et le sujet de cette lettre ne vous fissent pas connaître de quelle impertinente plumo elle est sortie, j'y joindrais mon nom dans toute son étendue, parce que mon coeur y a trop de part pour me permettre jamais de la désavouer. Mais il suffira que sans affectation , j’en recommence bientôt une autre, et peut-être ensuite une troisième, et qu’elles partent ce soir ensemble.

Anse Howe.

LETTRE XLVH.

MISS nOWE , A MISS CLARISSE HARLOVE.

Jeudi, 25, k sept heures du soir.

L’envie me prend de différer, ou peut-être d'abandonner tout à fait plusieurs observations que je m'étais proposées sur d'autres endroits de vos lettres, pour vous informer que M. Ilickman, dans son dernier voyage à Londres, eut l'occasion de se procurer quelques éclaircissemens sur la vie que M. Lovclace y mène lorsqu'il y fait quelque séjour. Il se trouva au Cocotier (1) avec deux de ses amis ; l'un qui se nommu Bellon, l'autre Mowbray, tous deux fort libres dans leur langage et l’air déterminé.

(1) Eimrtu café île Londres.

CLARISSE BARLOVE.

Mais le maître du logis semblait leur marquer beaucoup de respect, et dit li Hickman, qui s'informa de leur caractère, que c'étaient deux personnes d’honneur.

Ils commencèrent d'eux-mêmes 11 parler de M. Lorelace ; et quelques autres jeunes gens leur ayant demandé quand ils l’attendaient à la ville : — Aujourd’hui même, répondirent-ils. La conversation continua sur ses louanges. M. Hickman s'y mêla naturellement, et leur dit qu’il avait entendu parler de M. Lovelacc comme d’un gentilhomme de mérite. — Dites l’homme du monde qui en a le plus, lui répondit l’un d’eux, et comptez, monsieur, que c’est le peindre en deux mots. Ils s’étendirent plus particulièrement sur ses bonnes qualités, dont ils paraissaient prendre beaucoup de plaisir à s'entretenir. Mais ils ne dirent pas un mol de ses moeurs; remarquez cela, ma chère, dans le style de votre oncle.

M. Hickman leur dit qu’il avait la réputation d'être fort bien dans l'estime des femmes; et souriant, pour témoigner qu’il n'en avait pas plus mauvaise idée de lui, il ajouta, qu’il poussait, disait-on, ses bonnes fortunes aussi loin qu'elles pouvaient aller.

— Fort bien, monsieur Hickman ! ai-je dit moi-même en l’écoutant.Tout grave et tout réservé que tu parais, il me semble que leur langage l’est assez familier ; mais je me suis bien gardée de lui communiquer ma réflexion, parce que je cherche depuis long-temps à trouver en défaut le Caton de ma mère. A la vérité, ce que j’en puis penser jusqu'à présent, c’est qu'il a des moeurs réglées, ou beaucoup d'adresse à les déguiser.

— Sans doute, répondit l’un des deux, en assaisonnant sa réponse d'un jurement des plus énergiques ; eh 1 qui ne ferait pas de même à sa place?

— J'en conviens, reprit le puritain (I)dema mère; maison assure qu’il est en traité sérieux avec une des plus belles personnes d'Angleterre.

— 11 y était, répondit M. Bellon. Que le diable emporte la belle! (L’infâme brutal 1) Elle lui faisait perdre tout son temps. Mais sa famille devrait être... (M. Hickman n'a pas voulu me répéter l'imprécation, qui était tout ce qu’il y a d'horrible,] cl pourra payer cher le traitement qu’elle a fait à un homme de sa naissance et de son mérite.

— Peut-être Font-ils cru trop dissipé, répliqua M. Hickman ; et j’entends parler d’eux comme d’une famille fort rangée.

— Rangée î a repris l’un ; c’est en parler avec honnêteté. Le diable a donc perdu son temps ? Qu’il m’enlève, si j'en ai jamais entendu dire tant de bien depuis que j’étais au collège. Et puis, c’est une famille obscure.

Voilà comme on vous traite, ma chère. Ce sont les amis de M. Lovelace. Avez vous la bonté de le remarquer?

M. Hickman m’a dit bonnement que cette réponse l’avait décontenancé. Je l’ai regardé, là-dessus, entre deux yeux, et d’un air qu’il comprend à merveille. Il m’a fait le plaisir de se décontenancer encore une fois. Ne vous souvenez-vous pas, ma chère, de la bouche de qui je crois avoir entendu, à l’occasion d'un jeune homme destiné pour la robe, qu’il rougissait facilement lorsqu’il su trouvait dans une compagnie trop libre; « que c’était un assez mauvais signe : qu’il donnait lieu de penser que ses moeurs n’étaient pas à l'épreuve, et que ses bons sentimens venaient plutôt du hasard do l’éducation quo de son choix et de ses propres principes? » C’est une jeune personne qui tenait ce langage. Et ne vous rappelez-vous

(1) Secte des Calvinistes rigides.

CLARISSE ILARLOYE.

pas aussi la leçon qu’elle donna au même jeune homme? « de faire froni au vice, et de mettre sa gloite dans toutes sortes de compagnies, à se déclarer pour la vertu ; qu’il était naturel d'éviter ou d’abandonner ce qui cause de la honte, cas peu glorieux si c’était le sien. Elle ajouta que le vice est lâche, et ne manquerait pas de cacher sa tête lorsqu'il aurait en face un ennemi tel que la vertu, accompagnée de présence d’esprit et du sentiment de sa propre intégrité. » Celte jeune personne, vous vous en souvenez, mettait sa doctrine dans la bouche d'un habile prédicateur, nommé le docteur Lewin, et gardait toujours la même modestie lorsqu’elle ne voulait pas qu’ou prît d’elle toute l’opinion qu'elle mérite dans un âge si peu avancé.

Pour conclusion, M. Hickman, en se remettant pour la seconde fois, convint que sur tout ce qu’il avait appris a Londres, il ne pouvait se former une idée avantageuse des mœuis de il. l.ovolace. Cependant ses deux intimes parlaient de quelque changement et d’une fort l o me résolution qu’il avait prise depuis |>ou, et qu’ils louaient beaucoup; celle de ne jamais faire de défi , el de n'en jamais refuser'. En un mo', ils parlaient de lui comme d’un homme très brave et du plus aimable compagnon du monde; qui devait faire quelque jour une ligure distinguée dans son pays, parce qu’il n'y avait rien dont il ne fût capable, etc.

Je crains que ce dernier trait ne soit que trop vrai. C'esi, ma chère, tout ce que M. Hickman a pu recueillir : et c’en est assez pour déterminer une âme telle que la vôtre, si elle ne l'est déjà.

Cependant il faut dire aus-i que s’il y a quelque femme au monde qui soit capable de le rappeler de ses égarements, c’esi vous. Le récit que vous m’avez fait de votre dernière entrevue ni 'en donne même queque espérance. Je trouve du moins de la justice et de la raison dans tou, les discours qu’il vous a tenus : et si vous devez être un jour sa femme... Mais brisons là-dessus; car, après tout, il ne peut jamais être digne de vous.

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