LETTRE XL VIII
MISS HO» K, A MISS IXAIIISSE HAU.OVR.
Jeudi, aprto dîner.
Une visite imprévue a détourné le cours de nies idées, et me fait changer le sujet que je m’étais proposé de continuer. Il m’est venu un homme... le seul en faveur duquel je pusse abandonner la résolution où j'étais de ne recevoir personne; un homme qoe je croyais à Londres, suivant le lémoignag' que deux libertins de ses anus en avaient rendu à M. Hickman. A ptésmt, ma chère, le crois m’être épargné la peine de vous dire que c’est votre agréable débauché. Noue sexe aime, dit-on, les stlrprises, et je voulais vous faire chercher plus long-temps de qui était la visite que j’ai reçue, niais je me suis trahie p ir mon propre empressement, el puisque vous avez la découverte à si ban marché, pa-sons tout de suite au fait.
— Le motif qui l’am nait, m’a-l-il dit, était de me demander nus bons offices auprès de ma rharmante amie, et, comme il était sûr que j -connaissais parfaitement votre eceur, de savoir de moi sur quoi tl pouvait compter. Il m’a louché quelque chose de votre entrevue, mais en se plaignant du peu de satisfaction qu'il a obtenu de vous et de la malice de votre famille, qui semble augmenter pour lui à pro;ortion de la
CLARISSE UARLOVE.
cruauté qu’elle exerce sur vous. — Son cœur, a-l-il continué, est dans une mortelle agitation qui vient de lu crainte où il est à chaque moment d'apprendre que vous vous soyez déclarée pour un hommo méprisé de tout le monde. 11 m'a fait le récit de quelques nouvelles indignités de la part de votre frère et de vos oncles. Il m'a déclaré quo si vous étiez poussée malheureusement dans les bras de l’homme en faveur duquel il reçoit des traitemens si peu mérités, vous seriez bientôt une des plus jeunes, comme une des plus aimables veuves d’Angleterre, et qu’il ferait rendre t complo aussi h votro frère de la liberté avec laquelle il parle de lui dans toutes les occasions .
Il nt’a proposé divers plans, dont il vous laisse le choix, pour vous délivrer des persécutions auxquelles vous êtes exposée. Je veux vous en apprendre un : c’est de reprendre votre terre ; et, si vous trouvez des obstacles qui ne puissent être surmontés, d’accepter, comme il vous l’a proposé, l’assistance de ses tantes ou de milord M... pour vous y établir. Il proteste que, si vous prenez ce parti, il vous laissera la liberté de vous consulter vous-même , et d’attendre l’arrivée et les avis do M. Morden, pour ne vous déterminer quo suivant le penchant de votre cœur, et suivant les preuves que vous aurez de la réformation dont ses ennemis prétendent qu’il a tant de besoin.
J’avais une belle occasion pour le sonder, comme vous le désiriez do M. lllckman, sur les sentunens que ses tantes et milord conservent pour vous, depuis qu’ils ne peuvent ignorer la haino que votre famille leur porte, comme à leur neveu. J’ai saisi lo moment. Il m'a fait voir quelques endroits d’une lettre do son oncle, cù j’ai lu effectivement : » (Ju’une alliance avec vous, sans autre considération que voire seul mérite, serait toujours ce qu’ils peuvent désirer de plus heureux.» El milord va si loin, sur ce qui faisait le sujet de votre curiosité : « qu’à quelque perte, lui ditil, que vous soyez exposée par la violent» de votre famille, il l’assure, lui et ses sœurs y suppléeront ; quoique la réputation d’une famille aussi opulente que la vôtre doive faire souhaiter, pour l’honneur dos deux parties, que celle alliance se fasse arec un consentement général.» Je lui ai dit, comme je savais quo vous l’en aviez assuré vous-mème, quo vous aviez une extrême aversion pour M. âolmcs, et quo si le chois dépendait de vous, votre préférence serait pour le célibat. Par rapporté lui , je no lui ai pas dissimulé que vous aviez de grandes et justes objections à former contre ses mœurs; qu’il me paraissait fort étrange que des jeunes gens, qui menaient une vie aussi licen lieuse qu’on l’en accusait, eussent la présomption de croire que, lorsque la fantaisie les prenait de so marier, la plus vertueuse et la plus digne personne de notre sexe fût justement celle qui devait leur tomber en partage ; qu’à l’égard de voire terre, je vous avais fortement pressée, et je vous presserais encore de rentrer dans vos droits ; mais que, jusqu’à présent, vous en aviez paru fort éloignée; que vos principales espérances étaient dans M. Morden, et quo j’étais trompée , si vous ne vous proposiez pas de suspendre vos résolutions et de gagner du temps jusqu'à son retour.
Je lui ait dit qu’à l’égard de ses stratégiques desseins, si l’exécution ou la menace pouvait être utile à quelqu’un , c’était à ceux qui vous persécutent, en leur fournissant un prétexte pour achever promptement leur ouvrage, et même avec l’approbation de tout le monde ; puisqu’il ne devait pas s'imaginer que la voix du public put jamais être en faveur d’un
jeune Iiomuic violent et d’une réputation médiocre sur l’article des mu’urs, qui se pmp< serait d’enlever à une famille de quelque distinction un enfant si précieux, et qui, ne pouvant obtenir la préférence sur un homme qu’elle aurait choisi , menacerait do s’en venger par la violence.
J’ai ajouté qu’il se trompait beaucoup, s’il espérait de vous intimider par ses menaces, que, malgré toutu la douceur qui faisait le fond de voire caractère, jo r.e connaissais personne qui etlt plus de fermeté que vous, ni qui fût plus inflexible (comme votre famille l’avait éprouvé, et • île cesserait de l’éprouver, si elle continuait de vous en donner l’occasion), lorsque vous étiez bien persuadée que vous combattit z pour la vérité et la justice. Apprenez , lui ai-je dit , que ntiss Clarisse llarlove, timide comme elle peut l’èire quelquefois , dans les occasions où sa pénétration et sa prudence lui font voir du danger pour ce qu’elle aime, est au dessus de la crainte dans celles où son honneur et la vérilable dignité do son sexe lui paraiss-nt intéressés. En un mot , monsieur, vous vous flotteriez en vain de pnusrer ntiss Clarisse llarlove par l’effroi, à la moindre démarche qui soit indigne d’une âme supérieure.
Il est si éluigné, m’a-l-il dit, de penser à vous intimider, qu’il me conjurait de ne pas vuus dire un mot de ce qui tui était échappé avec ntoi :
« S’il avait pris un air de menace, je devais le pardonner à la chaleur de son sang, qui bouillonnait de la seule idée de vous perdre pour toujours, et de vous voir précipitée dans les bris d’un homme que vous haïssez. Dans une si horrible supposition , il avouait que la considération du public serait peu capable de l’arrêter; surtout lorsque les menaces présentes de quelques personnes de votre famille et le triomphe qu'ils feraient alors éclater, exciteraient et justifieraient également sa vengeance.
Tous les pays du monde, a-t-il ajouté, étaient égaux à ses yeux. Il n’y niellait de différence que par rapport à vous, et dans quelque résolution que sou désespoir pût l’engager, s’il avait le malheur du vous perdre, il n’avait rien à ri douter des lois de sa patrie.
Je n’ai point aimo l’air dont ii m'a tenu ce discours. Cet homme, ma chère, est capable des plus grandes témérités.
Comme je n’ai pas manque de lui en faire un reproche fort vif, il s’est efforcé de tempérer un peu cette furie, en mu disant que pendant quo vous demeurerez fille, il souffrira toutes sortes d’indignités de la part de vos proches; niais que si vous vous déterminez ii vous mettre à couvert dans quelque lieu convenable (en supposant que vous n’ayez point de goût pour la protection de son oncle c; de ses lames, il m’a insinué adroitement celle de ina mère;, ou si vous preniez le parti de vous retirer à Londres dans quelque maison d'anti, dont il n’approcherait pas sans votre permission, cl d\ il vous pourriez composer avec votre famille, il aurait l’esprit absolument tranquille, el, comme il l’avait déjà dit, il attendait patiemment le retour de M. Morden, el la décision de son sort. » Il connaissait si bien, m’a-t-il dit encore, l’entêtement de votre famille, et le fond qu’elle fait sur votre naturel et sur vos principes, qu’il tremblera pour \ ous aussi long-temps que vous serez exposée au double pouvoir de leurs persuasions et de leurs menaces. »
Notre conversation a duré beaucoup plus long-temps; mais le reste ne m’ayant paru qu’une répétition de ce qu’il vous a dit dans votre dernière entrevue, je m’en rapporte à votre mémoire.
CLARISSE I1ARLOVE.
Si tous nie demandez mon sentiment, je crois, ma chère, qu'il tous importe plus que jamais de vous rendre indépendante. Tout, alors, s’arrange comme de soi-méme. Lovelace est un homme violent. Je souhaiterais, au fond, que vous puissiez vous délivrer de lui comme de Solntes. Une fois hors des mains do votre frère et de votre sœur, vous examinerez ce qui convient à votre devoir et à * os inclinations. Si votre famille persiste dans son ridicule système, je suis d’avis de ne pas négliger l’ouverture , de Lovelace, et jo prendrai la première occasion pour sonder là-dessus ma mère. De votre côté, expliquez- rnoi nettement vos idées sur la proposition de rentrer dans vos droits, car je me joins à lui pour vous en presser. Essayez, du moins, ce que cette demande peut produire. Demander, ce n’est pas intenter un procès. Mais quelque parti que vous preniez, gardez-vous absolument de répéter que vous ne réclamerez point vos droits. Si li persécution continue, vous n’aurez quo trop de raisons de penser autrement. LaLssez-les dans la crainte de vous voir changer de disposition. Vous voyez que, pour avoir déclaré que vous n’useriez pas du pouvoir qu’ils vous connaissent, vous n’en êtes pas mieux traitée. U me semble qu’il ne devrait pas être nécessaire do vous le dire. Bonsoir, ma très chère et très aimable amie.
Anve Howe.