LETTRE XLIX
MISS CLARISSE HASLOVE, A MISS HOWE
Mercredi «a soir, 23 mars.
J'apprends de Betty que, sur le rapport de ma tante et de ma sœur, tous mes parens assemblés ont pris contre moi une résolution unanime. Vous la trouverez dans une lettre de mon frère quo jo viens de recevoir, et quo je vous envoie. Mais je suis bien aise qu'elle me revienne aussitôt que vous l’aurez lue. Elle peut m’être nécessaire dans la suite de ces démêlés.
« Miss Clary,
s Je reçois ordre de vous déclarer que mon père et mes oncles ayant appris de votre tante llcrvey ce qui s'est passé entre elle et vous, et de votre sœur lo traitement qu’elle a essuyé de votre part, ayant rappelé tout ce qui s'est passé entre votre mère et vous; ayant pesé toutes vos raisons et toutes vos offres; ayant considéré leurs engagemens avec M. Solmes, la patience de cet honnête homme, son extrême affection pour vous, et le peu de facilité que vous lui avez donnée vous-même pour vous faire connaître son mérite et ses propositions ; ayant considéré, de plus, deux autres points, savoir : l'autorité paternelle ouvertement offensée, et les instances continuelles de M. Solmes (quoique vous les ayez si peu méritées) pour vous faire délivrer d’une prison à laquelle il veut bien vous attribuer l’aversion que vous marquez pour lui, n’y pouvant donner explication, lorsque vous avez assuré votre mère que vous avez le cœur libre; ce qu’il est porté à croire, et ce que je vous avoue néanmoins que personne ne croit que lui; que pour toutes ces raisons, dis-je, il a été résolu que vous irez chez votre oncle Antonin. Préparez-vous au départ. Vous ne serez pas avertie du jour long-tcmp3 auparavant, et vous en comprenez les raisons.
U.AZISSE HAALUVE.
» Je vous apprendrai honnêtement les moufs de celte résolution, il y en a deux : l'un, pour s'assurer que vous n'entretiendrez plus de correspondance illicite, car on sait de madame Howe que vous Otes en commerce de lettres avec sa tille, et peut-être avec quelque autre, par son entremise; le second, pour vous mettre en état de recevoir les visites de M. Solmes, que vous avez jugé à propos de refuser ici, et pour vous donner le moyen, dont vous vous êtes privée jusqu'à présent, do connaître quel homme et quels avantages votre obstination vous a fait rejeter.
> Si quinze jours de conversation avec M. Solmes et tout ce que vos amis ne cesseront point de vous représenter en sa faveur n'empOchenl pas que vous ne demeuriez endurcie par vos correspondances clandestines, vous convaincrez tout le monde que l'uwor omnibus idem de Virgile (pour l’intelligence duquel je vous renvoie à voire traduction des Ororgiqnei par Dryden) se vérifie dans vous comme dans tout le reste de la création animale, et que vous ne pouvez ou vous ne voulez pas renoncer à votre prévention en faveur du sage, du vertueux, du pieux Lovelace. (Je fais, voyezvous, tous mes efforts pour vous plaire.) Alors ou examinera s’il convient de satisfaire cet honorable caprice, ou de vous abandonner pour toujours.
» Comme votre départ est une chose réglée, on espère que vous vous y déterminerez de bonne grâce. Votre oncle n’épargnera rien pour vous faire trouver de l'agrément dans sa maison ; niais, à la vérité, il ne vous permettra pas de tenir toujours le pont lové.
» Les personnes que vous verrez, outre M. Solmes, seront moi-méme, si vous m’accordez tant d’honneur, votre sœur; et, suivant la conduite que vous tiendrez avec M. Solmes, votre tante Hervey et votre oncle Jules. Cependant les deux derniers pourront bien se dispenser de vous voir, si vous leur faites craindre d’être fatigués par vos inrocaliont plaintives. Betty Barnes est nommée pour vous servir. Et je dois vous dire, ntiss, que votre dégoût pour cette honnête fille ne nous donne pas plus mauvaise opinion d’elle, quoique, dans le désir qu’elle aurait de vous obliger, elle regarde connue un malheur de vous déplaire. On vous demande un mot de réponse, pour savoir si vous êtes disposée à partir de bonne grâce. Votre indulgente mère m'ordonne de vous assurer de sa part que les visites de M. Solmes, pendant quinze jours, sont aujourd'hui tout ce qu'on eiige de vous.
» Je suis, comme il vous plaira de le mériter,
» James Haelovb. »
Ainsi, ma chère, voilà le chef-d'œuvre de la politique de mon frère. Consentir de bonne grdee à me rendre chez mon oncle, pour y recevoir ouvertement les visites de M. Solmes. Une chapelle, une maison écartée; toute correspondance impossible avoc vous ; nulle ressource pour la fuite, si l’on employait la violèncc pour me lier avec un homme odieux.
Quoiqu'il fût a-sez tard lorsque j’ai reçu cette insolente lettre, j’ai fait sur-le-champ nia réponse, afin que mon frère la puisse recevoir demain à son réveil. Vous en trouverez ici la copie, et vous y verrez combien j’ai été choquée de son outrageante érudition, eide ses invocations plaintives. D’ailleurs, comme l’ordre de me tenir prêle à partir est au nom de mon père et de mes oncles, le juste ressentiment que je marque est en même temps un petit trait de l’art dont on m’accuse, pour justifier mon refus, que mon frère et ma sœur ne manqueraient pas da faire passer
CLARIS HAM.OVH.
pour un acte Ai révolu». Il est clair pour moi, ma chrn», qu'ils no croira iem avoir obtenu que la moitié de ce qu’ils se proposent, en rao forçant d'épouser St'lmes, s’ils ne me faisaient pas perdre entièrement la faveur de mon père et de mes oneb-s,
A M. HARLOYE FUS.
« Trois lignes, mon frère, suffisaient pour m'informer de la résolution de mas amis; mais vous auriez manqué l’occasion d'étaler votre pédauterie par une si infâme allusion au vers do Virgile. Pormettez-moi de vous dire, monsieur, que si l'humanité a fait une partie de vos éludes au collège, elle n’a pas trouvé dans vous un esprit propre à recevoir. -es impressions. Je vois que mon sexe et la qualité de soeur ne sont pas des litres qui me donnent droit à la moindre décence de la part d’un frère qui paraît s’étre plutôt appliqué à cultiver ses mauvaises qualités naturelles qu’aucune de ces dispositions è la politesse que la naissance doit donner, indépendamment de l’éducation.
» Je ne doule pas que cet exorde ne vous déplaise; mais comme vous vous l’êtes attiré justement, mon inquiétude la-dessus diminuera d’aulanl plus de jour en jour, que je vous vois chercher h faire briller votre esprit aux dépens do la justice et d ■ la compassion. Jb suis lasse enfin de souffrir des mépris et des imputations, qui conviennent moins à un frère qu'a personne , et j'ai, monsieur, une gràc ’ particulière è vous demander : c’est d’attendre pour vous mêler du soin do me chercher un mari, que j’aie la présomption de proposer une femme pour vous. Pardonnez, s’il vous plaît ; mais je ne puis m'empêcher de croire que si j'avais l'art de mettre mou père de mon côte, m<»$ droits seraient les mêmes à votre égard que ceux que vous vous attribuez sur moi.
» Quant à l'information que vous me donnez par votre lettre , je suis disposée, comme je le dois, à recevoir tous les ordres de mon père; mais celle déclaration neanmoins venant d'un frère qui a fait éclater depuis peu tant d'animosité contre moi, sans autre raison que celle de se trouver une soeur de trop pour son propre intérêt, je me crois en droit de conclure qu’une lettre telle que vous mn l’avez envoyée est uniquement de vous, et do vous déclarer à mon tour, qu’aussi long-temps que j’en aurai cette opinion, il n’y aura point de lieu où je puisse aller volontaireremenl, ni niême sans violence, pour y recevoir les visites de M. Solmes.
» Je crois mon indignation si juste, pour l’honneur de mon sexe comme pour le mien, que, dans la profession que je fais de ne pas déguiser mes sentimens, je vous déclare aussi que je ue recevrai plus de vos lettres, si je n'y suis obligée par une autorité à laquelle je ne disputerai jamais rien, excepté dans un cas où mon bonheur pour l’avenir et pour la vie présente est également intéressé; et si j’avais le malheur de tomber dans ce cas, je serais sûre que la rigueur de mon père viendrait moins de lui-même que de vous , et des spécieuses absurdités de vos ambitieux systèmes.
» Irritée comme je le suis, j’a.oulerai qu’en me supposant même aussi perverse et aussi obstinée que je me l'entends reprocher, on ne m’aurait jamais traitée si cruellement. Consultez votre coeur, mon frère; dites à qui j'en ai l’obligation ; et voyez de quoi ja suis coupable, pour mériter tous les maux que vous avez fait tomber sur moi.
» Clarisse IIarlove. »
Lorsque vous aurez lu celte réponse , vous me direz . ma chère , ce que vous pensez de moi. Il me semble que je ne proflte pas mal de vos leçons.