LETTRE L
■ISS CLARISSE HARLOVE, A MISS HOME.
Jeudi matin, 25 mars.
Ma lettre a causé bien du trouble. Personne n'avait quitté le château celte nuit. On avait souhaité que ines oncles fussent présens, pour donner leur avis sur ma réponse, si je refusais de mu soumettre à des ordres qu’on croyait si raisonnables. Betty raconte que mon père, dans sa première fureur, parlait de monter à ma chambre et de me chasser sur-lechamp do sa maison. On n'a pu le retenir qu'en lui faisant entendre que c’était répondre à mes vues perverses, et m'accorder ce qui faisait sans doute l’objet de tous mes désirs. Enfin, ma mère et ma tante ayant représenté qu’au fond j’avais été blessée par les premières mesures, on a conclu que mon frère m'écrirait d’un style plus modéré; et, comme j'ai déclaré que sans le commandement d'une autorité supérieure je ne recevrais plus de ses lettres, ma mère a pris la peine d’écrire les deux lignes suivantes, pour tenir lieu d'adresse ;
« Clary, recevez et lisez cette lettre avec la modération qui convient à votre sexe, à votre caractère, à votre éducation et au respect que vous nous devez. Vous y ferez une réponse, adressée à votre frère.
» Charlotte Hablove. a
Jeudi matin.
« J’écris encore une fois, malgré l’impérieuse défense de ma petite sœur. Votre mère le veut absolument, pour vous ôter tout prétexte d'excuse, si vous persistez dans votre pervicacité (I). Je crains bien, miss, que ce mot ne m’attire le nom de pédant. On veut flatter jusqu’à la moin1 dre apparence do cette délicatesse qui vous faisait admirer de tout le monde... avant que vous eussiez connu Lovclace. Cependant j’avouerai sans peine, puisque votre mère et votre tante le désirent (elles auraient du penchant à vous favoriser si vous ne leur en ôtiez le |iouvoir), que je puis m'étre attiré votre réponse par quelques expressions peu ménagées. Remarquez néanmoins qu’elles la trouvent très indécente. Vous voyez, miss, que je m’essaie à prendre un langage poli, lorsque vous paraissez l’abandonner. Voici de quoi il est question ;
» On vous prie, on vous demande en grâce, on vous supplie (lequel de ces termes trouvez-vous agréable, miss Claryî) de ne pas faire difficulté d'aller chez votre oncle Antonin. Je vous répète de bonne foi que c’est dans les vues que je vous ai expliquées par ma dernière; sans quoi il est à présumer qu’on n'aurait pas besoin de voui prier, do roua demander en grdee, de vous tupplier. C’est une promesse qu’on a faite à M. Solmes, qui ne cesse point d’élre votre 8\ocat, et qui s’afflige de vous voir renfermée, parce qu’il regarde cette contrainte comme la source de votre aversion pour lui. S’il ne vous trouve pas mieux disposée en sa laveur, lorsque vous serez délivrée de ce que vous nommez votre prison, il prendra le parti de renoncer à vous, quelque peine qu'il lui en puisse
|1) Ce mol, quoique adopté eu Anglais pour signifier obttinaiion, est purement latin.
CLARISSE I1ARL0VE.
coûter. II vous aime trop, et c'est en quoi il me semble qu'on pourrait, douter de son jugement, auquel vous n’avez pas rendu d’ailleurs assez de justice.
» Consentez donc, pendant quinze jours soulemonl, à recevoir ses visites. Votre éducation (vous m'avez si bien parlé de la mienne 1) ne doit vous permettre aucune incivilité pour personne. J’espère qu’il ne sera pas le premier homme (à l'exception de moi, néanmoins) que vous voulussiez traiter grossièrement, par la seule raison qu'il est estimé de toute votre famille. Je suis tout ce que vous avez dessein de faire de moi, un ami, un hère, un serviteur ; mon regret est do ne pouvoir pousser la politesse encore plus loin pour une sœur si polie, si délicate !
s James Harlove. »
« 1‘. S. Il faut m’écrire encore, du moins si votre bonté vous fait condescendre à nous honorer d’une réponse. Votre mère ne veut point être troublée par vos inutiles invoealiont. I.e voilà encore, mademoiselle Clary, ce malheureux terme qui vous déplaît. Répétez le nom de pédant h votre frère. »
A a. HARLOVE FILS.
Jeudi, 23 mars.
« Permettez, mes très chers et très honorés père et mère, que, no pouvant obtenir l'honneur de vous écrire directement, je vous dérobe un moment d’audience par cette voie, du moins, si ma lettre trouve le chemin ouvert jusqu'à vous. Qu’il me soit permis de vous assurer qu’il n'y a qu'un invincible dégoût qui puisse me donner de l’opposition à vos volontés. Que sont les richesses, comparées au bonheur? Pourquoi vouloir que je sois livrée cruellement à un homme pour lequel je ne sens que de l'aversion? Qu’il me soit permis de répéter que la religion même me défend d'ètre à lui : j’ai de trop hautes idées des devoirs du mariage. Lorsque je prévois une vie misérable, lorsque mon cœur y est moins intéressé que mon 3me, mon bonheur présent moins que mon bonheur futur, pourquoi m’Atcrait-on la liberté du refus? Cette liberté est tout ce que je demande.
» Il mo serait aisé d'accorder quinzo jours à la conversation de M. Sol mes, quoiqu’il ne m’en fût pas moins impossible de surmonter mon dégoût. Mais une maison écartée, une chapelle, et le peu do compassion que j’ai trouvée jusqu’à présent dans mon frère et ma sœur, sont capables de m'inspirer d’étranges craintes; et comment mon frère peutil dire qu'à la prière de M. Solmes, ma prison Unira chez mon oncle, lorsqu'elle doit devenir plus étroite que jamais? Ne me menacc-t-on pas de tenir le pont fermé? Aurai-je un père et une mère auxquels je puisse appeler en dernier ressort?
» Je vous conjure de ne pas remettre à un frère et à une sœur votre autorité sur votre malheureuse fille; à un frère et une sœur qui m'accablent de duretés et de reproches, et qui s’attachent, comme je n’ai que trop de raisons de le craindre, à vous représenter sous de fausses couleurs mes discours et ma conduite ; sans quoi, il serait impossible qu ovant toujours eu tant de part à votre faveur, je fusse tombée si bas dans votre estime.
» Tous mes vœux se réduisent à une seule grâce: permettez-moi, ma chère mère, de travailler sous vos yeux comme une de yûs femmes, et
•») CLARISSE HABLAVE.
vous tous convaincrez par vous-même que ce n’est ni caprice ni prévention qui me gouvernent. Que du moins je ne sois pis chassée de votre maison! M. Solutés peut aller et venir, sériant les désirs de mon père. Je ne demande que la liberté de mo retirer lorsqu'il paraîtra, et j’abandonne le reste à la Providence.
» Pardonnez, mon frère, s’il y a quelque apparence d’art dans la voie que je prends pour m'adresser à un père et une inère, lorsqu’il m'est défendu de leur écrire et de m’approcher d'en*. Il est bien dur pour moi d’être réduite li cette ressource ! Pardonne z aussi, avec la générosité d'un cœur noble cl la tendresse qu’un frère doit à sa sœur, une franchise que j'ai peut-être poussée trop loin dans ma dernière lettre. Quoique depuis quelque temps vous m'avez fait attendre de vous peu do faveur et de compassion, je ne laisse pas de vous demander ces deux sontimens, parce que je n'ai pas mérité que vous me les refusiez. Vous n’êtes que mon frère, aussi long- temps que, grâces au ciel! mon père et tna mère vivent pour le bonheur de leur famille; mais je suis persuadée que vous avez le pouvoirde rendre la paix à voire malheureuse sœur.
o Clarisse Harlove. »
Betty m'est venue dire que mon frère a déchiré nia lettre, et qu’il se propo-e de me faire une réponse capable de tne réduire au stlonco ; d’où je dois conclure que j’aurais pu toucher le cœur de quelqu'un, si le sien avait moins de dureté. Que le ciel lui pardonne!