‹ Clarisse HarloveChapitre 53 sur 127 · LETTRE LIX · texte numérisé non relu

LETTRE LIX

MISS CLARISSE HARLOVE, A MISS IIOWE.

Lundi mutin, 27 mars.

Mon oncle est revenu ce malin do très bonne heure, et m’a fait remettre une réponse fort tendre, que je vous envoie. Elle m’a fait souhaiter de pouvoir le satisfaire. Vous verrez de quelles couleurs les qualités de M. Solmes y sont revêtues, et quel voile l’amitié jette sur les plus grandes taches. Peut-être disent-ils de moi que l’aversion exagère aussi les défauts. Vous me renverrez, avec votre première lettre, celle démon oncle. Il faut que je trouve le moyen de m’expliquer è moi-même pourquoi je suis devenue une créature aussi redoutable è toute ma famille qu’il veut me le persuader, et que je détruise cette idée, s’il est possible.

A MISS CLARISSE 1LARLOVE.

« C’est contre mon intention que je me détermine à vous écrire. Tout le monde vous aime, et vous ne l’ignorez pas. Tout nous est cher de vous, jusqu’à la terre où vous marchez. Mais comment nous résoudre à vous voir ? 1l est impossible de tenir contre votre langage et vos regards. C’est la force de notre affection qui nous fait éviter votre vue, lorsque vous êles résolue do ne pas faire ce que nous sommes résolus que vous fassiez. Jamais je n’ai senti pour personne autant d'affection que j’en ai eu pour vous depuis votre enfance, et j’ai dit souvent que jamais jeune fille n’en avait tant mérité. Mais, à présent, que faut-il penser de vous? Helas ! hélas! ma chère nièce, que vous vous soutenez mal à l’épreuve

» J'ai lu les deux lettres qui étaient sous votre enveloppe. Dans un temps plus convenable, je pourrais les faire voir à mon frère et à ma somr; mais rien ne leur serait agréable aujourd'hui de votre part.

» Mon dessein n’est pas de vous dissimuler que je n’ai pu lire celle qui était pour moi sans être extrêmement attendri. Comment se fait-il que vous soyez si inflexible, et capable en même temps de remuer si vivement le cœur d’autrui? Mais comment avez- vous pu écrire une si étrange lettre à M. Sol ni es ? Fi, ma nièce. Ah! que vous êtes changée!

» lit puis, traiter comme vous l’avez fait un frère et une sœur! Leur déclarer que vous ne souhaitez pas qu’ils vous écrivent ni qu'ils vous voient ! No savez-vous pas qu’il est écrit qu’une rèponte douer fait évanouir la colère? Si vous vous fiez à la pointe piquante de votre esprit, vous pouvez blesser : mais une malice abat une épée. Comment pouvezvous espérer que ceux qui se trouvent offensés ne chercheront pas le moyen de vous offenser à leur tour? Élail-ce par celte voie que vous vous faisiez adorer de tout le monde? Non ; c’était la douceur de votre coeur et de vos manières qui vous attirait de l’attention et du respect dans tous les lieux où vous paraissiez. Si vous avez eicité l’envie, est— il

CLARISSE BARLOVE.

sage d’aiguiser ses dents, et de vous eiposer a scs morsures? Vous voyez que je vous écris en homme impartial, qui vous aime encore.

» Mais, d 'puis qu’ayant déployé tous vos (alens vous n’avez épargné personne, et que vous avez attendri tout le monde sans l'avoir été vousméme, vous nous avez mis dans la nécessité de tenir ferme, et de nous lier plus étroitement. C’est co que j’ai déjà comparé d une phalange en ordre de bataille. Votre tante Hervey vous déftnd d’écrire, par la même raison qui doit m'empêcher de vous le permettre. Nous craignons tous de vous voir, parce que nous savons que vous nous feriez tourner à tous l’esprit. Votre mère vous redoute si fort que, vous ayant crue prêle une fois ou deux à forcer l’entrée de sa chambre, elle s'y est enfermée soigneusement, persuadée comme elle l'est qu'elle ne doit pas se rendre à vos sollicitations, et que vous êtes résolue de ne pas écouler les siennes.

» Déterminez-vous seulement, ma très chère miss Clary, à faire quelques pas pour nous obliger, et vous verrez avec quelle tendresse nous nous empresserons, tour à tour, de vous serrer contre nos cœurs transportés de joie. Si l’un des deux prétendans n’a pas l’esprit, les qualités et la figure de l'autre, comptez que cet autre est le plus mauvais cœur qu’il y ait au monde. L’affection de vos parens, avec un rnari sage, quoique moins poli, n'est-elle pas préférable à un débauché, de quelque agrément que sa ligure puisse être pour les yeux? Vos admirables lalens vous feront adorer de l'un ; au lieu que l’autre, qui a les mêmes avantages que vous dans son sexe, n’allachera pas grand prix aux vôtres , et souvent les maris de celle espèce sont un peu jaloux de ieur autorité avec une femme d'esprit. Vous aurez du moins un homme vertueux. Si vous ne l’aviez pas traité d'un air si outrageant, il vous aurait fait frémir de ce qu’il vous aurait appris de l’autre.

» Allons, ma chère nièce, faites tomber sur moi l’honneur de vons avoir persuadée. J’en partagerai le plaisir, et je puis dire encore une fois l'honneur, avec votre père et votre mère. Toutes les offenses passées s’éteindront dans l'oubli. Nous nous engagerons tous, pour M. Solmes, que jamais il ne vous donnera aucun juste sujet de plainte. Il sait, dit-il, quel trésor obtiendra l’homme que vous honorerez de votre faveur, et tout ce qu’il a souffert ou qu’il pourra souffrir lui paraîtra léger b ce prix.

» Chère et charmante enfant, rendez-vous, et rendez-vous de bonne grâce. Il le faut, de bonne grâce ou non. Je vous assure qu’il le faut. Vous no l’emporterez pas sur un père, uno mère, des oncles, cl sur tout le monde ; comptez là- dessus.

v J’ai passé une partie de la nuit à vous écrire. Vous ne sauriez vous imaginer combien je suis touché en relisant votre lettre, et en vous écrivant celle-ci. Cependant je serai demain de bonne heure au château d’IIarlove. Si mes instances ont quelque pouvoir sur votre cœur, faitesmoi dire aussitôt de monter à votre apjiarlement. Je vous donnerai la main pour descendre ; je vous présenterai aux embrassemens de toute la famille, et vous reconnaîtrez que vous nous êtes plus chère que vous ne paraissez vous l’ôtrc figuré dans vos dernières prévcnlions. Cette lettre vous vient d'un oncle qui a fait long-temps scs délices de cette qualité.

« Jules Harlove. »

Une heure après, mon oncle m’a fait demander si sa visilo mo serait agréable, aux conditions qu’il m’avait marquées dans sa lettre, fl avait

CLARISSE HARLOVK.

donné ordre à Betty de lui apporter une réponse de bouche. Mais je venais de finir la copie de celle que je vous envoie. Betty a fait difficulté de s'on charger ; cependant elle s’est laissé engager, par un motif auquel les dames Betty ne résistent point.

« Que vous me causez de joie, mon très cher oncle, par l'excès de votre bonté! Une lettre si tendre ! si paternelle 1 si douce pour un cœur blessé 1 si différente enfin de tout ce que j'ai éprouvé depuis quelques semaines! Que j'en suis touchée! No parlez pas, monsieur, de ma manière d'écrire. Votre lettre m’a plus attendrie que personne n'a pu l’être des miennes, ou de mes discours et de mes tristes regards. Elle m'a fait sonhaiter, du fond de mon cœur, de pouvoir mériter votre visite aux conditions que vous désirez, et de me voir conduire aux pieds de mon père et de ma mère par un oncle dont j’adore la bonté.

» Je vous dirai, mon très cher oncle, à quoi je suis résolue pour faire ma paix. M. Solmes préférerait sûrement ma sœur à une créature dont l’aversion est si déclarée pour lui ; comme j'ai raison de croire que le principal, ou du moins un de ses principaux motifs, dans les intentions qu’il a pour moi, osl la situation de la lorre de mon grand-père, qui est voisine des siennes, je consens à résigner tous mes droits, et cette résignation subsistera solidement, parce que je m'engagerai à no me marier jamais. La terre sera pour ma sœur et pour ses héritiers, à perpétuité. Je n’en aurai point d’autre qu’elle et mon frère. Je recevrai de mon père une pension annuelle, aussi petite qu’il voudra me l'accorder, et si jamais j'ai le malheur de lui déplaire, il sera le maître de la supprimer.

» Celle proposition ne sera-t-elle pas acceptée? Elle doit l’être. Elle le sera sans doute. Je vous demande en grâce, monsieur, de la transmettre promptement et de l’appuyer de votre crédit; elle répond à toutes les vues. Ma sœur marque une haute opinion de M. Solmes ; je suis fort éloignée d’en avoir autant, dans le jour sous lequel il m’est proposé. Mais le mari de ma sornr aura droit à mon respect, et je lui en promets beaucoup à ce litre. Si cette offre est acceptée, accordoz-moi, monsieur, l’honneur d’une visite, et faites-moi le plaisir inexprimable de me conduire aux pieds de mon père eide ma mère. Us reconnaîtront, dans 1rs effusions de mon cœur, la vérité de mon respect et de ma soumission. Je me jetterai aussi dans les bras do ma sœur et de mon frèro, qui ntctrouveront la plus obligeante et la plus affectionnée de toutes les sœurs.

» J’attends, monsieur, une réponse qui fera le bonheur de ma vie, si elle est conforme aux vœux sincères de votre très humble, etc.

Lundi, à midi.

Je commence, ma chère, à me flatter sérieusement que ma proposition «ira goûtée. Betty m’apprend qu’on a fait appeler mon oncle Anlonin et ma tante Hervey, sans qu’il soit question de M. Solmes ; c’est d’un fort bon augure. Avec quelle satisfaction no résignerai-je pas cj qui m’attire tant d’envie! Quelle comparaison pour moi. entre un avantage de fortune cl celui qui me reviendra d’un si léger sacrifice : la tendresse et la faveur de lous mes proches! Une tendresse et une faveur dont j’ai fait depuis dix- huit ans ma gloire et mes délices! Quel charmant prétexte pour rompre avec M. Lovelace ! et lui-même, n’en aura-t-il pas, [ eut-être. beaucoup plus de facilité b m’oublier?

CLARISSE HARLGVE.

J’ai trouvé ce malin une lettre de lui, qui sera, je suppose, une répons© à ma dernière. Mais je ne l'ai pas encore ouverte, et j’attendrai, pour l’ouvrir, l’effet de mes nouvelles offres.

(Ju’on me délivre de l'homme que je hais, et je renoncerai de tout mon cœur à celui que je pourrais préférer. Quand j'aurais pour l’un tout lu penchant quo vous vous imaginez, |'en serais quitte pour un chagrin passager, dunt le temps et la discrétion seraient le remède. Ce sacrifice est un do ceux qu’un enfant doit à ses proches et à ses amis, lorsqu’ils insistent à l'exiger ; au lieu que l’autre, c'est-à-dire celui d’accepter un mari qu’on no saurait souffrir, ble*-se non seulement l'honnêteté morale, mais encore toutes les autres vertus, puisqu'il n’est propre, comme je me souviens de l’avoir écrit à Solnies même, qu’à faire une mauvaise femme de celle qui aurait eu le plus de goût pour un autre caractère. Comment scra-t-cllo alors une bonno mère, uno bonne maîtresse, une bonne amie? Et de quoi sera-t-elle capable, que do répandre le mauvais exemple autour de soi. et de déshonorer sa famille?

Dans l’incertitude où je suis, j’ai quelque regret do porter ma lettre au dépôt, parce que c’est vous en causer autant qu'à moi. Mais il y aurai» do l’affectation à résister aux soins officieux de Bettv, qui m'a déjà pre sée deux fois d’aller prendre l'air. Je vais descendre pour visiter nia volière, et dans l’espérance d’ailleurs de trouver quelque chose de vous.

LETTRE l.X.

MISS CLARISSE IIARLUVK, A SI ISS 1IUWE.

Lundi aprto midi, 27 mars.

Vous êtes informée de tout ce quis’est passé ce matin jusqu’à midi, el j’espère que le détail que je viens de mettre au dépôt sera bientôt suivi d’une autre lettre, pat laquelle je cesserai de vous tenir en suspens. Cette situation ne peut vous peser autant qu’à moi. Mon sang se trouble à chaque pas qui se fait sur l’escalier, el pour chaque poite que j'entends ouvrir ou fermer.

Ils sont assemblés depui- quelque temps, et je crois leur délibération fort sérieuse. Cependant, quel sujet pour de si longs débats, daùs uno proposition si simple et qui répond sur-le-champ à toutes leurs vues? Peuvent-ils insister un moment sur M. Solmes, lorsqu'ils voient ce que je leur offre pour m’en délivrer? Je suppose que l'embarras vient de la délicatesse de Bella, qui se fa t presser pour accepter une terre et un mari, ou de son orgueil, qui lui donne de la répuguanc» à prendre le refus de m saur: c’est du moins ce qu’elle m'a dit un jour; ou peut-être mon frère demande-t-il quelque équivalent pour son droit do réversion. Ces petits démêlés d’intérêt ne s’attirent que liop d'attention dans notre famille. C’est sans doute à l'une ou l'autre de ces deux raisons que je dois attribuer la longueur du conseil. Il faut que je jette les yeux sur la lettre de Lovelaco. Mais non , je veux me refuser cette curieuse lecture jusqu'à l’arrivée d'une réponse encore plus curieuse qui me lient en suspens. Pardonnez , ma chère , si je vous fatigue ainsi par mes incertitudes ; mais je n’ai rien de plus à cœur, et nia plume suit le mouvement de mes espérances et de mes craintes , deux vents assez tumultueux qui m’agitent.

Lundi au soir.

L'auriez-vous cru? Belty m'apprend d'avance que je dois être refusée, a Je ne suis qu'uuc méchante rl artificieuse créature. On n'a eu que trop de bonté pour moi. Mon oncle Harlove s'y est laissé prendre; c'est l'expression. Ils avaient prévu ce qui ne manquerait pas d’arriver, s’il mo voyait, ou s'il lisait mes lettres. On lui a fait honto do sa facilité, l.o bel honneur qu’ils se feraient aux yeux du public, s'ils me prenaient au motl Ce serait donner lieu de croire qu'ils n'auraient employé la rigueur que pour m’amener à ce point. Mes amis particuliers, surtout miss Hmve, ne manqueraient point do donner cette explication à leur conduite; et moiméme jo ne cherche qu'à leur tendre un piège, pour forlilier mes argutnons contre M. Solmes. Il est surprenant que mon offre ait paru mériter un instant d’attention, et qu'on ait pu s'en promettre quelque avantago pour la famille ; elle blesse les lois et toute sorte d'équité. Miss Bella et M. Solmes auraient de belles sûretés pour un bien dans lequel j'aurais toujours le pouvoir do rentrer; elle et mon frère, mes héritiers! ola Une créature! promettre de renoncer au mariage, lorsque Lorelace est si stlr de mni, qu’il le déclare ouvertement! Une fois mon tnari, n’aurait-il pas droit de réclamer les dispositions de mon grand-pète? Et puis, quelle hardiesse, quelle insolence (Betty m’a lâché tout ce détail par degrés, et vous reconnaîtrez les acteurs à leurs expressions) dans une fille justement disgraciée pour sa révolte ouverte, do vouloir prescrire des lois à ioule la famille? Quel triomphe pour son obslinatiou, de donner ses ordres, non d'une prison, comme je l’avais nommée, mais du haut de son trône à ses aînés, à scs supérieurs, à son père mémo et à sa mère ! Chose étonnante, qu’on ait pu s’arrêter à quelque discussion sur tin plan de cette nature! C'est un chef-d'œuvre de finesse; c'est moi-même en pcifeciion. Apparemment que mon oncle ne s’y laisserait pas prendre une seconde fois, s

Belty s'est laissé engager d'autant plus facilement à me faire ce récit, qu’étant contraire à mes espérances, elle ne l’a cru propre qu’j ntt* mortifier. Comme j'ai cru comprendre, dans le cours d'une si belle récapitulation, que quelqu'un avait parlé en ma faveur, j'ai voulu savoir d'elle à qui j’avais celte obligation ; elle a refusé de me l’apprendre, pour m'dler la consolation de penser qu’ils ne sont pas tous déclarés contre moi.

Mais ignoriez-vous donc, ma chère, quelle monstrueuse créature vous honorez de voire amitié ? Vous no pouvez douter de t'influence que vous avez sur moi; pourquoi ne m’avez-vous pas appris plus tôt à me connaître un peu mieux? Pourquoi la même liberté, que j'ai toujours prise avec vous, ne vous a-t-elle pas encore portée à mo déclarer mes defauts, et surtout celui d'une si misérable hypocrisie ? Si mon froro et ma sœur ont été capables de cette découverte, comment est-elle échappée à des yeux aussi pénétrons que les rôt res?

U parait qu'à présent leurs délibérations roulent sur la manière de me répondre et sur le choix de leurs écrivains; car ils ignorent et ils no doivent pas savoir que Belty m’ail si bien informée. L’un demande qu’on lo dispense de m’écrire; un autre ne veut pas se charger do m'écrire des choses dures; un autre est las d’avoir à faire à moi : et s'engager dans une dispute pur écrit avec une fille qui ne sait qu’abuser de la facilité de sa plume, c’est s'exposer à ne jamais finir. Ainsi, les qualités qu'on no

CLARISSE HARLOVK.

m'attribuait autrefois que pour m’en faire honneur, deviennent aujourd’hui un sujet de reproche. Cependant, il faudra bien qu’on m’apprenne par quelque voie, le résultat d’une si longue conférence. En vérité, ma chère, mon désespoir est si vif, que je crains d’ouvrir la lettre do M. Lovelace ; dans l’horreur où je suis, si j’y trouvais quelque expédient, je serais capable de prendre un paru dont je me repentirais |ieut-être le reste de mes jours.

Je reçois à ce moment la lettre suivante, par les maies de Betty.

« Miss la rusée,

» Votre admirable proposition n’a pas été jugée digne d’une réponse particulière. C’est uno honte pour votre oncle Harlovo de s’étre laissé surprendre. N’avez-vous pas quelque nouveau tour d’adresse pour votre oncle Àntonin? Jouez-nous l’un après l’autre, mon enfant, tandis que vous y ôtes si bien disposée; mais je reçois ordre de vous écrire deux lignes seulement, afin que vous n’ayez pas occasion de me reprocher, comme b votre sa-ur, des libertés que vous vous attirez. Tenez-vous prête b partir : vous serez demain conduite chez votre oncle Antonin. Me suisje expliqué clairement?

« James IIarlove. s

Ce trait m’a pénétrée jusju’au vif; et dans la première chaleur de mon ressentiment, j’ai fait la lettre suivante pour mon oncle IIarlove, qui se propose de passer ici la nuit.

A M. JC LES HARLOVK.

« Monsieur,

« Je me trouve, sans le savoir, une bien méprisable créature. Ce n’est point à mon frère , c’est à vous, monsieur, que j’ai écrit : c’est de vous que j’espère l’honneur d’une réponse. Personno n’a plus de respect que moi pour ses oncles. Cependant , j’ose diro que toute grande qu’est la distance d’un oncle b sa nièce, elle n’exclut cette espérance. Je ne crois pas non plus que ma proposition mérite du mépris.

» Pardon , monsieur. J’ai le cœur ploin. Peut-être reconnaîtrez vous quelque jour que vous vous êtes laissé vaincre (hélas! en puis- je douter), pour contribuer à des traitemens que je n’ai pas mérités. Si vous avez honte , comme mon frère me le fait entendre, de m’avoir marqué quelque sentiment de tendresse, je m’abandonne b la pitié du ciel, puisque je n’en dois plus attendre de personne; mais que je reçoive du moins une répon-e du votre main ; je vous eu supplie très humblement. Jusqu’à ce que mon frère daigne se rappeler ce qu’il doit à une sœur, je ne recevrai aucune réponse de lui, à des lettres que je ne lui ai pas écrites, ni aucune sorte de commandement.

n J’attendris tout le monde 1 c’est, monsieur, co qu'il vous a plu de me marquer, llelas! qui ai-je donc attendri ? Je connais quelqu'un, dans la famille , qui a , pour loucher, des méthodes bien plus sûres que les miennes; sans quoi il ne serait pas parvenu b faire honte b tout le monde, d’avoir donné quelques marques de tendresse à un malheureux enfant de la même famille.

» I)e gulce, monsieur, ne me renvoyez pas celle lettre avec mépris, ou déchirée, ou sans réponse. Mon père a ce droit, et tous ceux qu'il lui ji'alt d'exercer sur sa lide ; mais personne de votre sexe ne doit trader si

CLARISSE IURLOYE. 257

durement une jeune personne du mien , lorsqu’elle se contient dans l'humble disposition où je suis.

o Après les étranges explications qu'on a données à ma lettre précédente, je dois ctaindre que celle-ci ne soit encore plus mal reçue. Mais je vous supplie, monsieur, de faire deux mots de réponse à ma proposition, quelque sévères qu'ils puissent être. Je pense encore quelle mérite quelque attention. Je m'engagerai do la manière la plus solennelle à lui donner de la validité par un renoncement perpétuel au mariage. En un mot, je ferai tout ce qui n'est pas absolument impossible, pour rentrer en grico avec tout le monde. Que puis-je dire de plus ? et ne suis-je pas, sans le mériter, la plus malheureuse Allé du monde? »

Betty a fait encore difficulté de porter celte lettre , sous prétexte que c’était s'exposer à recevoir des injures et à me la rapporter en pièces. Je voulais en courir les risques, lui ai- je dit, et je lui demandais seulement de ia remettre à son adresse. Pour téponso à quelques insolences dont elle s’est crue en droit do mu faire payer ce service, je l'ai assurée qu'elle aurait la liberté do tout dire, si elle voulait m'obéir cette fois seulement; et je lui ai recommandé de se dérober aux yeux de mon frère et de ma sœur, de peur que leurs bons offices n'attirassent à ma lettre le sort dont elle rne menaçait. C'est de quoi elle n’osait répondre, m'a-t-elle répliqué. Mais enfin elle est descendue, et j'attends son retour.

Avec si peu d’espérance de justice ou do faveur, j'ai pris le parti d’ouvrir la lettre de M. Lovelace. Je vous l’enverrais, ma chère, avec 'ouïes celles que je vais réunir sous une même enveloppe, si je n'avais besoin d'un peu plus de lumière pour me déterminer sur la réponse. J’aime mieux prendre la peine de vous en faire l’extrait , tandis que j'allunds le retour de Betty.

« Il me fait ses plaintes ordinaires de la mauvaise opinion que j’ai de lui, et de la facilité que j’ai à croire tout ce qui est à son désavantage. Il explique, aussi clairement que je tti'y suis attendue, ma réflexion sur le bonheur que ce serait pour moi, dans la supposition de quelque entreprise téméraire contre M. Solmes, d'être délivrée tout à la fois de i'uit et de l’autre. 11 se reproche beaucoup , me dit-il, d'avoir donné à la crainte de me perdre , quelques expressions violentes dont il convient que j'ai eu raison de m'offenser.

» 11 avoue qu'il a l’humeur prompte : — C'est le défaut, dit-il. de tous les bons naturels ; comme celui des cœurs sincères est de ne le pouvoir cacher. Mais il en appello à moi sur sa situation. Si quelque chose au mondo est capable de faire excuser un peu de témérité dans les expressions , n’est-ce pas l'état auquel il se trouve condamné par mon indifférence it par 15 malignité de ses ennemis?

» II croit trouver, dans ma dernière lettre , plus de raisons quu jamais d'appréhender que jo ne me laisso vaincre par la force, et peut- être par des voies plus douces. Il n'entrevoit que trop que je le prépare à ce fatal dénouement. Dans une idée si affligeante, il me conjure de ne me pas prêter aux noires intentions de ses ennemis.

» Les vœux solennels de réfnrmalion, les promesses d’un avenir digne de lui et de moi, et les protestations de la vérité, ne manquent pas de suivre, dans le style le plus soumis et le plus humble. Cependant il traite de cruel le soupçon qui m'a fait attribuer toutes ses protestations au besoin qu’il croit en avoir lui-même, avec une si mauvaise renommée.

258 CLARISSE IIARLOVE.

» Il est prêt, dit-il, à reconnaître solennellement que ses folies passées eteitent son propre mépris. Scs yeux sont ouverts : il ne lui manque plus que mes instructions particulières pour assurer l’ouvrage de sa réformai ion.

» Il s’engage à faire tout ce qui peut s’accorder avec l'honneur, pour obtenir sa réconciliation avec mon père. 11 consent, si je l’exige, à faire les premières démarches du côte même démon frère, qu’il traitera comme son propre frère, parce qu'il est le mien ; à la seule condition qu’on ne fera pas revivre, par de nouveaux outrages, la mérpoire du passé.

» Il me propose, dans les termes les plus humbles et les plus pressans. une entrevue d’un quart d'heure, pour me confirmer la vérité de tout ce qu’il m’écrit, et me donner de nouvelles assurances de l’affection, et, s’il est besoin, de la protection de toute sa famille. Il me confesse qu’il s’est procuré la clé d’une porte du jardin, qui mène à ce que nous nommons le laillit , et que, si je veux seulement tirer le verrou, du côté intérieur, il peut y entrer la nuit, pour attendre l’heure qu’il me plaira de choisir. Ce n’i si point à moi qu’il aura jamais la présomption de faire des menaces: mais si je lui refuse celte faveur, dans le trouble où le jettent quelques endroits de ma lettre, il ne sait pas de quoi son désespoir peut le rendre capable.

» II me demande ce que je pense de la détermination absolue de mes an.is, et par quelle voie je crois pouvoir éviter d’être à M. Solmes, si je suis une fois menée chez mon oncle Antonin; à moins que je ne sois résolue d’accepter la proposition qui m’est offerte par sa famille, ou de mo réfugier dans quelque autre lieu, tandis que j’ai le pouvoir de m’échopper. Il me conseille de m’adresser à votre mère, qui consentira peut-être à me recevoir secrètement, jusqu’à ce que je puisse m’établir dans ma terre et me réconcilier avec mes proches, qui le désireraient autant que moi, dit-il. aussitôt qu’ils me verront hors de leurs mains.

» 11 m’apprend (et je vous avoue, ma chère, que mon étonnement ne cesse pas de lui voir toutes ces connaissances) qu’ils ont écrit à M. Mordcn pour le prévenir en faveur de leur conduite, cl le faire entrer, sans doute, dans tous leurs projets : d’où il conclut que, si mes amis particuliers me refusent un asile, il ne me reste qu’une seule voie. Si je veux, dit-il, le rendre le plus heureux de tous les hommes en m’y déterminant par inclination, les articles seront bientôt dressés, avec des vides que je remplirai à mon grc. Que jo lui déclare seulement, de ma propre bouche, mes volontés, mes doutes, mes scrupules, et que je lui répète qu’aucune considération ne me rendra la femme de Solmes, son cœur et son itnagin.uioo seront tranquilles. Mais, après une lettre telle que ma dernière, il n'y a qu'une entrevue qui puisse calmer ses craintes. Là-dessus, il me presse d'ouvrir le verrou dès la nuit suivante, ou colle d'après, si la lottre n’arrive point assez tôt. Il sera déguisé d'une manière qui nu donnera aucun soupçon, quand il serait aperçu. 11 ouvrira la porte avec sa clé. Le taillis lui servira de logement pendant les deux nuits pour attendre l’heure propice; à moins qu’il ne reçoive de moi des ordres contraires, ou quelque arrangement pour une autre occasion. »

’ Ceue lettre e.-l datée d’hier. Comme je ne lui ai pas écrit un mot, je suppose qu'il était la nuit passée dans le taillis, et qu’il y sera cette nuit; car il est trop tard à pré-enl pour me déterminer sur ma réponse. J'espère qu’il n'ira pascloz M. Solmes; et je n'espère pas moins qu’il ne

CLARISSE HARLOVK. 239

viendra point ici. S’il se rend coupable de l'une on l'autre de ces deux extravagances, je romps arec lui sans retour.

A quoi se résoudre, arcc des esprits si obstinés? Plill au ciel que je n’eusse jamais... Mais que servent les regrets et les désirs? Je suis étrangement agitée : et quel besoin de vous le dire, après vous avoir fait celte peinture de ma situation ?

LETTRE LXL

MISS CLARISSE IIARLOVE, A MISS HOWE

Mardi, sept heure» du matin.

Mon oncle a daigné me répondre. Voici sa lettre qu'on m'apporte à ce moment, quoique écrite hier, mais apparemment fort taid.

Lundi au soir.

« Miss Clary,

» Vons êtes devenue si hardie, et vous nous apprenez si bien noire devoir, quoique vous remplissiez fort mal le vêtre, qu’il faut nocess.iirement vous répondre. Personne n'a besoin de voire bien. Est-ce à vous, qui rejetez les conseils de tout le monde, à prescrire un mari pour votre soeur? Votre lettre à M. Solmes est inexcusable. Je vous en ai déjà blâmée. Vos parens veulent être obéi», et la justice veut qu’ils le soient. Cependant voire mère vient d’obtenir que votre départ soit remis à jeudi, quoiqu’elle vous jugo indigne de cette grâce cl do toute autre marque de son affection. Ne m’écrivez pins. Je ne recevrais pas vos lettres. Vous êtes trop line pour moi. Que d'ingratitude dans votre cœur et d'égarement dans votre esprit! Vous Tondriez que voire volonté devint une loi pour tout le monde. Ah! que vous êtes changée!

» Votre oncle très mécontent,

» J ii.es Haklove. >

Partir jeudi pour le château environné de fossés, pour la chapelle, pour recevoir M. Solmes 1 je ne puis supporter celle idée. Ils me pousseront au désespoir.

Mardi au matin, h huit heures.

J'ai reçu une nouvelle letlre de M. Lovelatv. Mon attente, en l’ouvrant, était d'y trouver des plaintes libres et hardies de ma négligence à lui répoudre, pour l'empêcher de passer deux nuits à l’air, dans un temps qui n’est pas extrêmement agréable. Mais.au lieu de plaintes, elle est remplie des plus tendres luarques d'inquioludesur Ici raisons qui peuvent m'avoir été le pouvoir de lui écrire. <t Serait-ce quelque indisposition? Aurais-je été renfermée plu, étroitement, comme il m’a souvent avertie que je dois m’y attendre ? »

11 me raconte « que dimanche dernier il a passé tout le jour sous divers déguisetnens, orrant autour du jardin et des murs du parc, et que la nuit suivante il u’a pas quitté le taillis, d'où il venait essayer à toute heure d'ouvrir la porte de derrière. Celte nuit fut pluvieuse. Il avait un gros rhume], et quelques atteintes de lièvre. Mouillé comme il fut toute la nuit, sa voix était presque éteinte. »

Pourquoi ne s’emporte-t-il pas dans sa lettre? Avec le traitement que

CLARISSE I1ARL0VE.

j'essuie, il est dangereux pour moi d’avoir quelque obligation à la patience d'un homme qui néglige sa santé pour me servir.

a II n'a pas trouvé, dit-il, d'autre abri qu’une grosse touffe de lierre qui s’est formée autour de deux ou trois vieilles têtes de chênes, et qui a bientôt été pénétrée de la pluie. »

Vous et moi , ma chère, je me souviens qu'un jour de chaleur nous nous crtlmes fort obligées à l'ombrage naturel du même lieu.

Je ne puis m’empêcher de convenir que je suis fichée qu'il ait souffert pour l'amour de moi. Mais c'est à lui-même qu'il doit s’en prendre.

Sa lettre est datée d’hier à huit heures du soir. « Tout indisposé qu’il est, il me dit qu’il veillera jusqu'à dix, dans l'espérance que jo lui accorderai l’entrevue qu’il me demande si instamment. Ensuite il a un mille à faire à pied, pour retrouver son laquais et son cheval, et de là quatre milles jusqu’à son logement. »

Il m’avoue enfin « qu’il a dans notre famille un homme de confiance qui lui a manqué depuis un jour ou deux, ion inquiétude, dit-il, en est plus insupportable, parce qu'il ignore comment je me porte, et comment je suis traitée. »

Celto circonstance me fait deviner qui est lo traître. C'est Joseph Lcntan, l'hommo de la maison pour lequel mon frère a le plus de confiance, et qu’il emploie le plus volontiers. Je ne trouve pas ce procédé honorable dans M. Lovelace. A-t-il pris cet infâme usage de corrompre les domestiques d'autrui dans les cours étrangères, où il a résidé assez long-temps? Il m’est venu quelques soupçons sur ce Léman, dans les visites que je rends à ma volière. Ses respects affectés me l'ont fait prendre pour un espion de mon frère, et quoiqu'il parût chercher à me plaire en s’éloignant du jardin et de ma basse-cour lorsqu’il me voyait paraître, je m'étonnais que ses rapports n'eussent pas fait diminuer quelque chose de ma liberté. Peut-être cet homme est-il payé de deux eûtes, et trahit-il les deux personnes qu’il feint de servir do part et d'autre. On n’a pas besoin de ces méthodes obliques avec de bonnes intentions. Une âme honnête s'indigne également contre le traître et contre ceux qui l’emploient.

11 revient à ses inslances, pour obtenir une entrevue. « Après la défense, dit-il, que je lui ai faite do reparaître au bâcher, il n’ose désobéir à mes ordres ; mais il peut m'apporter des raisons si fortes pour lui permettre de rendre une visite à mon père et à mes oncles, qu'il espère que je les approuverai. Par exemple, ajoute-t-il, il ne doute pas que je ne sois aussi fâchée que lui de le voir réduit à des pratiques clandestines, qui conviennent mal à un homme de sa naissance et de sa fortune. Mais si je consens qu’il se présente d’un air ferme et civil, il me promet que rien ne sera capable d'altérer sa modération. Son oncle l’accompagnera, si je le juge à propos; ou sa tante Lawrance fera la première visite à ma mère, ou à madame Hervey, ou même à mes deux oncles, et les conditions qui seront offertes auront quelque poids sur ma famille.

» Il me demande en grâce de ne pas lui refuser la permission de voir M. Solmes. Son intention n’est pas de lui nuire ni de l’effrayer, mais simplement de lui représenter d’un ton calmo et par de bonnes raisons les fâcheux effets d’une persévérance inutile. 11 renouvelle d'ailleurs la réso-

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lotion d’attendre mon choix et le retour de M. Morden pour me demander le prix de sa patience.

a (1 est impossible, dit-il, qu'une au moins de ces propositions n’ait pas quelque succès. Il observe que la présence des personnes mêmes pour lesquelles on est mal disposé adoucit les ressentimens, qui s'aigrissent au contraire par l’absenco. » '

Là-dessus il recommence scs importunités pour m’engager à l'entrevue qu'il désire. « Scs affaires l'appellent nécessairement à Londres; mais il ne peut quitter l’incommode logement où il se tient caché sous un déguisement indigne de lui, sans être absolument certain que je ne me laisserai point abattre par la force ou par d'autres voies, et que je suis délivrée des insultes de mon frère. L'honneur ne lui en fait pas une loi moins indispensable que l'amour, lorsqu'on publie dans le monde quo c’est pour lui que je suis si maltraitée. Mais une réflexion, dit-il, qu’il ne peut s'empêcher de faire, c’est que mes parens n'auraient aucune raison de m’ôter la liberté par rapport a lui, s’ils savaient comme je le traite luimême, ot à quelle distance je le liens do moi. Une autre réflexion encore, c'est que par cette conduite ils paraissent persuadés qu’il a droit £ d'autres lraitemens,et qu’ils le croient assez heureux pour les recevoir, tandis qu'au fond j’en use comme ils lo doivent souhaiter dans le mouvement de leur haine, h l’exception de la correspondance dont je l’honore, et qui lui est si précieuse, qu'elle lui a fait supporter avec joie mille sortes d’indignités.

» Il renouvelle ses promesses do réformation. II sent , dit-il, qu’il a déjà fait une longue et dangereuse course, et qu’il est temps de revenir aux bornes dont il s'est écarté. C’est par la seule conviction, s’il faut l’en croire, qu’un homme qui a mené une vie trop libre est ramené à la sagesse, avant que l'âge ou les infirmités viennent l’éclairer sur son devoir.

» Tous les esprits généreux, ajoute-t-il , ont de l’aversion pour la contrainte. 11 s’arrête sur celte observation, et regrettant de devoir vraisemblablement toutes ses espérances à celle contrainte, qu’il appelle peu judicieuse, et nullement a mon estime, cependant il se flatto que je lui fais quelque mérite de son aveugle soumission pour toutes mes volontés, de sa patience à souffrir les outrages continuels de mon frère, qui s’attaquent à sa famille comme à lui, de ses veilles, et des dangers auxquels il s'expose, sans égard pour les rigueurs de la saison : circonstance qu'il ne relève qu’à l’occasion du désordre de sa santé, sans quoi il ne rabaisserait pas la noblesse de sa passion par un vil retour d’attention sur lui-même. »

Je ne puis dissimuler, ma chère, que ses incommodités m’affligent.

Ici, je crains de vous demander ce que vous auriez fait dans la situation où je suis.

Mais ce que j’ai fait est fait. En un mot, j’ai écrit.

J’ai écrit, ma chère, que je consentais, s’il était possible, a le voir demain au soir, eutro neuf et dix heures, près de la grande cascade, au fond du jardin, et que j’aurais soin de tirer le verrou, afin qu’il pùt ouvrir 1a porte avec sa clé; que si l’entrevue me paraissait trop difficile, ou si je changeais de pensée, je lui en donnerais avis par un autre billet, qu’il devait attendre jusqu’à l’entrée de la nuit.

CLARIS*! HARLOVT.

Hardi, A onze h«ur» do soir.

J'arrive du bûcher, où je viens de porter mon billet. Quelle diligence que la sienne! Il l'attendait sans doute; car b peine avais-je fait quelques pas pour revenir, que mon cœur me reprochant je ne sais quoi, je suis retournée pour le reprendre, dans la vue de le relire et de considérer encore si je devais le laisser partir ; j’ai été surprise de ne lo plus trouver.

Suivant toute apparence, il n'y avait qu'un mur do peu d’épaisseur entre M. Lovelace et moi, lorsque j'ai placé mon billet sous la brique.

Je suis revenue très mécontente de moi-mûme; cependant il me semble, ma chère, que je ne ferai pas mal de le voir. Si je m’obstine à le refuser, il est capable do prendre quelque mesure violente. La connaissance qu’il a du traitement que je reçois à son occasion, et par lequel on ne se propose que do lui arracher toutes ses espérances, peut le pousser au desespoir. Sa conduite, dans une occasion où il m’avait surprise avec l’avantage de l’heure et du lieu, ne me laisse à craindre que d’élre aperçue du cûté du château. Ce qu’il demande n'est pas contraire à la raison et ne peut nuire à la liberté de mou chois, il n’est question que de l'assurer de ma propre bouche que je ne serai jamais la femme d’un homme que je hais. Si je ne suis pas sûre de pouvoir descendre au jardin sans être aperçue, il faut qu'il s’attende à se trouver seul au rendez-vous. Toutes ses peines et les miennes n’ont pas d’autre source que ses propres fautes. Cette pensée, quelque éloignée que je sois de la tyrannie et de l'arrogance, diminue beaucoup à mes yeux le prix de ce qu'il souffre, d’autar.t plus que mes souffrances, qui viennent de la même cause, surpassent assurément les siennes.

Betty me confirme que c’est jeudi qu'il faut partir. Elle a reçu l'ordre de faire ses préparatifs, et de m’aider pour les miens.

LETTRE LXn.

MISS CLARISSK HARLOVE, A MISS HOWE.

Mardi A trois beurot , 98 mars.

Ce n’est pas la première fois que je vous ai entretenue des insolences de mademoiselle Betty; et dans une autre situation, jo me ferais peutêtre un amusement de vous raconter l'épreuve où elle a mis aujourd’hui ma modération ; mais jo ne me sens lo courage de détacher de cette scène que ce qui a rapport au véritable sujet de mes peines. A l’occasion de quelques marques d'impatience, que les effronteries de cette fille m’ont arrachées, elle n’a pas fait difficulté de me répondre « que lorsque les jeunes demoiselles s’écartaient de leur devoir, il n'était pas surprenant qu'elles ne vissent pas de bon œil une personne qui faisait le sien. »

Je me suis reproché de m’ûlre exposée à celte brutale hardiesse, do la part d’une créature dont je connaissais le caractère. Cependant, ayant jugé que j’avais quelque utilité à tirer de la disposition où jo la voyais, je lui ai dit froidement, dans le dessein de l’exciter un peu à parler, que je comprenais ce qu'elle nommait son devoir, par l'idée qu’elle m'en donnait elle-même, et quo j'étais fort obligée à coux de qui elle l’avait reçu.

— Personne n'iguorait, m'a-t-elle répliqué, que je savais prendre un ton froid pour dire des choses piquantes; mais elle aurait souhaité que

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j'eusse voulu entendre M. Sol.nes; il m'en aurait dit de M. Lovelace qui auraient pu...

— El savez-vous, Betty, quelques unes des choses qu’il m'aurait dites?

— Non , miss ; mais je suppose que vous les apprendrez chez votre oucle , et peut-être vous en dira-t-on plus que vous n'en voudriez entendre.

— Ün me dira tout ce qu’on voudra , Betty ; mais je n'en serai pas moins déterminée contre M. Solmes, dût-il m’en coûter la vie.

— Recommandez-vous donc au ciel, m’a-t-elle répondu; car si vous saviez de quoi vous êtes menacée...

— Que fera-t-on, Betty ? II n'y a pas d’apparence qu’on veuille me tuer. Que peuvent-ils donc faire?

— Vous tuer, non. Mais tous no sortirez jamais de là qu'aprés avoir reconnu votre devoir. On vous retranchera le papier et les plumes , comme on l'aurait déjà fait ici, dans l'idée où l'on est que vous n’en faites pas un bon usage, si vous n’étiez pas si proche de votre départ. On ne vous permettra de voir personne. On vous ûtera toutes sortes de correspondances. Je ne vous dis pas qu’on veuille rien faire de plus. Quand je le saurais , il ne serait pas à propos de vous l’apprendre. Mais vous ne devez vous en prendre qu'à vou'-rnême, puisque vous pouvez tout prévenir d’un seul mot. Et, S’ilfaut dire ce que je pense, un homme no vaut-il pas un autre homme? Un homme sage, surtout , ne vaut-il pas un libertin?

-— Fort bien, Betty, lui ai-je dit avec un soupir, ton impertinence est fort inutile. Mais je vois qu'en effet lo ciel me destine à n'êlre pus heureuse. Cependant, je veux hasarder encore une lettre; et tu la porteras, si tu n’aimes mieux t’attirer , pour toute la vie, ma haine et mou indignation.

Je me suis retirée dans mon cabinet, où, sans m’arrêter à la défense de mon oncle Uarlove, je lui ai écrit quelques lignes dans la vue d'obtenir du moins un délai, si mon départ est absolument résolu, et cela, ma chère, pour me mettre en état de suspendre l’entrevue que j'ai promise à M. Lovelace ; car je trouve au fond de mon cœur des pressr nltuieus qui m'effraient , et qui ne font qu'augmenter satts que je sache pourquoi, du dessous de l'adresse, j'ai mis ce peu de mots : « Ce giâce, monsieur, ayez la bonté de lire ce billet...» J’en joins ici la copie.

« Celte fois seulement, mon très honoré oncle, faites que je sois entendue avec patience, et qu'on m’accorde ma prière. Je demande uniquement que ce ne soit pas si tût que jeudi prochain qu'on me chasse de la maison.

» Pourquoi votre malheureuse nièce serait-elle forcée honteusement de partir, sons avoir le temps de se reconnaître? Obtenez pour moi , monsieur, ih> délai de quinze jours. J'espère que, dans l’intervalle , les rigueurs de tout le monde pourront se relâcher. Il ne sera pas besoin que ma mère ferme sa porto dans la crainte de voir une fine disgraciée : je me garderai bien de me présenter devant elle ou devant mon père sans leur permission. Quinze jours sont une faveur bien légère , si Ton n'est pas résolu de rejeter toutes mes demandes. Cependant elle est d’une importance extrême pour le repos de mon esprit, et vous ne sauriez obliger plus sensiblement une nièce aussi respectueuse qu’affligée.

» Cubisme Hablove. »

CLARISSE IIVRI.0VE.

Betty s'cst chargée de ma lettre sans me dire un seul mot. Heureusement mon oncle n’était pas parti. II attend h présent ma réponse h une nouvelle proposition, que vous allez lire dans la sienne.

« Votre départ était absolument fixé h jeudi prochain. Cependant votre mère, secondée par M. Solmes, a plaidé si fortement pour vous qu’on accorde le délai que vous demandez, mais sous une condition. Il dépendra de vous de le faire durer plus ou moins de quinze jours. Si vous refusez cette condition, votre mère déclare que jamais elle n’intercédera pour vous; et vous ne méritez pas même la faveur qu'on vous offre, lorsque vos espérances, dites-vous, portent moins sur votre changement que sur le nôtre.

» Celle condition se réduit b souffrir pendant une heure la visite de M. Solmes, qui vous sera présenté par votre mère, ou votre sœur, ou votre oncle Antonin : on vous laisse le choix.

« Si vous résistez, comptez que, prèle ou non, vous partirez jeudi pour une maison qui vous est dcvcuuo depuis peu étrangement odieuse. Répoudez-moi directement sur ce point. Les subterfuges ne sont plus de saison. Nommez votre jour et votre heure. M. Solmes ne vous mangera point. Voyons s’il y a du moins quelque chose eu quoi vous soyez disposée à nous obliger.

» it' LES HàRLOVE. »

Après quelques momens de délibération , je me suis déterminée à les satisfaire. Toute ma crainte est que M. I/ivelaee n’en soit informé par son correspondant , et que ses propres alarmes ne le précipitent dans quelque résolution désespérée, d’autant plus qu’ayant à présent quelques jours devant moi , je pense à lui écrire pour suspendre une entrevus dont je m'imagine qu'il se croit sôr. Voici la réponse que j’ai faite b mon oncle :

« Monsieur,

«Quoique je ne pénètre pas quel peut être le but de la condition qu’on m’impose, j’y souscris. Que ne puis-je m’aveugler de même sur tout ce qu'on exige de moi! Si je dois nommer quelqu'un pour accompagner M. Solmes, et que ce ne puisse être ma mère, dont la présence serait ce que j’ai de plus heureux b souhaiter ; que ce soit mon oncle, s'il a la bonté d’y consentir. Si je dois nommer le jour (on ne me permettrait pas sans doute de le renvoyer plus loin ), que ce soit mardi prochain : le temps , quatre heures après midi ; le lieu , ou le grand cabinet de treillage, ou le petit parloir, qu’il m'était permis autrefois de nommer le mien.

» (.epcndani , monsieur, accordez-moi votre protection auprès de ma mère pour l'engager, dans celte occasion , b m’honorer de sa présence. Je suis , monsieur, etc.

On m'apporte b ce moment la réponse. Lisons... J’avais cru qu’il convenait b mon aversion de nommer un jour éloigné; mais je ne m'étais pas attendue qu’il fût accepté. Voilb donc une semaine gagnée I Lisez, ma chère, b voire tour.

« Je vous félicite de votre soumission. Nous sommes portés b juger favorablement des pins légères marques de voire obéissance. Cependant il semble que vous ayez regarde le jour comme un jour sinistre, puisque vous l’avez remis si loin. On ne laisse pas d'y consentir. Il n'y a point de.

CLARISSE IIARL0VE.

temps à perdre, dans l’espérance où nous sommes de vous trouver autant de générosité après cette entrevue, que vous nous avez trouvé d'indulgence. Je vous conseille donc de ne pas vous endurcir volontairement, et surtout de ne prendre aucune résolution d'avance. M. Solmes est plus embarrassé , et j'ose dire plus tremblant , à la seule pensée de paraître devant vous, que vous ne pouvez l’être dans l’attente de sa visite : son motif est l'amour. Que la haine ne soit pas le vôtre. Mon frère Antonin sera présent. Il espère que vous mériterez son affection , en prenant des manières civiles pour un ami de la famille. Votre mère aura la liberté d’y être aussi , si elle le juge è propos ; mais elle m’a dit que pour tout au monde elle ne s’y engagerait point sans avoir reçu, de votre part, les encouragcmens qu'elle désire. Permettez qu’en finissant je vous donne un petit avis d’amitié : c’est de faire un usage discret de volro plume et de votre encre. Il me semble qu’avec un peu de délicatesse , une jeune personne doit écrire moins librement à un homme . lorsqu'elle est destinée pour un autre.

» Je ne doute pas que votre complaisance n’en produise de plus grandes qui rétabliront bientôt la tranquillité de la famille; et c’est le désir ardent d’un oncle qui vous aime.

» Ji i.es Harlove. »

Cet homme, ma chère , est plut tremblant que moi do la crainte do nous voir. Comment cela est-il possible? S’il avait la moitié seulement de mon elfroi, il ne souhaiterait pas notre entrevue. L’amour pour motif! oui, l’amour de lui-même; il n’en connaît pas d’autre. Le véritable amour cherche moins sa propre satisfaction que celle de son objet. Pesé à cette balance , lo nom de l’amour est une profanation dans la bouche de M. Solmes.

Que je ne prenne point met rèiolutiom d'avance! cet avis est venu trop tard.

Je dois faire un utage diteret de ma plume. Dans le sens qu’ils prennent, et d# la manière dont ils ont ménagé les choses, je crains bien que ce point ne me soit aussi impossible que l’autre.

Mais, écrire à un homme lortque je tuit dettinée pour un autre! connaissez-vous rien de si choquant que cotte expression ?

N’ayant point attendu que cette faveur me fût accordée, pour me repentir delà promesse que j’ai faite à M. Lovelaco, vous jugez bien qu’après avoir obtenu du délai, je n’ai pas hésité un moment à la révoquer. Je me suis hâtée de lui écrire que je trouvais du danger à le voir, comme je me l’étais proposé ; que les suites fâcheuses de celte démarche , si quelque accident la faisait découvrir, ne pouvaient être justifiées par aucun motif raisonnable; que le matin et le soir, en prenant l’air au jardin, je m’étais aperçue que j’étais plus observée par un domestique que par tous les autres ; qu’en supposant que ce fût celui dont il se croit sûr, j’avais pour maxime qu’il y a peu de confiance à prendre aux traîtres , et que ma conduite ne m’avait pas accoutumée à me reposer sur la discrétion d’un valet ; que j’étais fâchée qu’il fît entrer dans ses mesures une démarche dont je ne pouvais me rendre un compte favorable à moimême ; qu’approchant du point critique qui devait décider entre mes amis et moi, je ne voyais aucune nécessité pour une entrevue, surtout lorsque les voies qui avaient servi jusque alors à noire correspondance n’étaient soupçonnées de personne, et qu’il pouvait m’écrire librement ses idées ;

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