CLARISSE I U II LOVE
qu’en un mut, je me réservais la liberté de juger de ce qui convenait aux circonstances, particulièrement lorsqu’il pouvait compter que je préférais la mort à M. Solines.
Mardi au soir.
Tai porté au dépôt ma lettre à M. Lovelace. Malgré les nouveaux périls qui semblent me menacer, je suis plus contente do moi que je ne l’étais auparavant. A la vérité , je ne doute pas que ce changement ne lui cause un peu de mauvaise humeur. Mais ja m'étais réservé le droit de changer do pensée. Comme il doit s’imaginer aisément que dans l'intérieur d’une maison il arrive mille choses dont on ne peut juger au dehors, et que je lui en ai fait même entrevoir quelques unes, je trouverais fort étrange qu'il ne reçût pas mes explications d assez bonne grâce pour me persuader que sa dernière lettre est l’ouvrage de son cœur. S’il est aussi touché de ses fautes passées qu'il le prétend , ne doit -il pas avoir nn peu corrigé son impétuosité naturelle? 11 me semble que le premier pas vers la réformation est de subjuguer ces emportemens soudains, d’où naissent souvent les plus grands maux , et d’apprendre a souffrir des contre-temps. Quelle espérance de voir prendre à quelqu'un tout l’ascendant nécessaire sur des passions plus violentes , et fortifiées par l’habitude, s'il ne parvient pas même à se rendre maître de son impatience?
11 faut, ma chère, que vous me fassiez le plaisir d’employer quelque personne de confiance pour vous informer sous quels déguisemens M. Lovelaco s'est établi dans le petit village qu'il appelle Site. Si ce lieu est celai que je m’imagine, je no le prenais que pour un hameau, sans nom et sans hôtellerie.
Comme il doit y avoir fait un long séjour, pour avoir été si constamment près de nous, je serais bien aise d’élre un peu informée de sa conduite et de l'idée qne les habilans ont de lui. Il est impossible que depuis si long-temps il n’ait pas donné quelque sujet de scandale, ou quelque espérance de réfoi mation. Ayez celle complaisance pour moi, ma chère, je vous apprendrai une autre fois les raisons que j'ai de le souhaiter, si vos informations mêmes ne vous le font pas découvrir.
LETTRE LXIU.
MISS CLARISSE HARLOYE, A MISS HOWE
Mercredi , neuf heure# du malin.
Ma promenade du matin m'a déjà fait trouver une réponse de M. Lovelaco à la lettre que je lut écrivis hier au soir. 11 doit avoir avec lui une plume, de l'encre et du papier; elle est datée du taillis , avec celle circonstance, qu'il l'a écrite sur un genou et l’autre à terre. Vous allez voir néanmoins que ce n’est pas par un sentiment de respect pour celle à qui elle est adressée. Qu'on a raison de nous instruire de bonne heure h tenir ce sexe dans l'éloignement ! un cœur simple el ouvert , qui se fait une peine de désobliger, se laisser mener plus loin qu'il ne veut. Il n’a quo trop de facilité à sc gouverner par les mouveinens d’un caractère hardi, qui prend droit des moindres avantages pour augmenter ses prétentions. Rien n’est si difficile, ma chère, pour une jeune personne de bon naturel, que de dire non, lorsqu'elle est sans défiance. L’expcrienee sert peut-être à resserrer le cœur et à l’eudurcir, quand il s’est trouvé
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mal de celle facilité excessive ; el la justice le demande aussi, sans quoi l’inégalité serait criante dans les lois mutuelles du commerce.
Pardonnez mes graves réflexions. Cet étrange homme m'a furieusement piquée. Je vois que sa douceur n’était qu’un artifice. Le fond do son naturel est l'arrogance, ot je no lui trouve que trop de rapport avec ceux dont j’éprouve ici la dureté. Dans la disposition où je suis, je doute que je sois jamais capable de lui pardonner, puisque rien ne peut rendre son impatience excusable, après le soin que j’avais eu d'expliquer mes conditions. Moi, souffrir tout ce que je souffre à son occasion et me voir traitée néanmoins comme si j’étais obligée de supporter ses insultes! Mais prenez la peine de lire sa lettre.
« Grand Dieu! que faut-il que je devienne! Où trouverai-je la force de soutenir un revers si terrible? Sans cause, sans raison nouvelle qui puisse du moins adoucir l’amertumo de mon comr!... J’écris sur un genou, l’autre plié dans la fange; les pieds engourdis d’avoir été toute la nuit au travers des plus épaisses rosées; mes cheveux et mon linge humides; à la première pointe du jour; sans avoir encore le soleil pour témoin... Puisse-t-il ne se lever jamais pour moi, s’il no doit pas apporter quelque soulagement à mon cœur désespéré ! Ce que je souffre est proportionné à la joie de mes fausses espérances.
» Est-il donc vrai que vous touchiez au moment critique? Quoi ! celte raison même ne devait-elle pas me faire attendre une entrevue qui m'avait été promise?
» Je pu it écrire tout ce que j’ai riant l'esprit! Non, non, il est impossible. Je n'écrirais pas la centième partie de mes idées, de mes tournions et de mes craintes.
> Û sexe incertain 1 sexe ami du changement! Mais se peut-il que miss Clarisse...
» Pardonnez, mademoiselle, au trouble d’un infortuné qui ne sait ce ce qu'il écrit.
» Cependant, je dois insister; j’insiste sur votre promesse. Vous devez avoir la bonté ou de justifier mieux votre changement, ou de reconnaître qu'on a prévalu sur votre esprit par des raisons que vous ne me communiquez pas. C’est h celui que la promesse regarde qu'appartient le droit d’en dispenser, à moins qu'il ne suit survenu quelque nécessité apparente qui été le pouvoir de la remplir.
» La première promesse que vous m'ayez jamais faite ! Une promesse à laquelle, peut-être, la mort et la vie sont attachées 1 Car est -il donc certain que mon cœur soit capable de digérer le barbare traitement dont vous êtes menacée par rapport à moi ?
» Vout préféreriez la mort à Solmet ! (Que mon âme esl indignée d’une odieuse concurrence!) O cher objet de mes affections, qu'est-ce que des paroles? et les paroles de qui? de la plus adorable... mais de celle qui manque sur-le-champ à sa première promesse. Après vous l’avoir vue rompre si légèrement, comment pourrais-j° me reposer sur une assurance qui sera combattue par des devoirs supposés, par une persécution plus enflammée que jamais, el par une haine ouvertement déclarée contre moi?
» Si vous voulez prévenir les égaremens de mon désespoir, rendezrooi l'espérance que vous m’avex ravie. Renouvelez votre promesse; c’est mon sort qui touche véritablement à son point critique.
CLARISSE I1ARL0VE.
» Pardon, adorablo Clarisse, pardonnez lout ce qui échappe au désordre de mon âme. Je crains d’avoir trop écouté le mouvement de ma douleur. J’écris au premier rayon de lumière qui m’a servi à lire votre lettre, c'est-à-dire l'arrêt de mon infortune. Je n’ose relire ce que j’ai écrit. Il faut que vous receviez les expressions de rnon transport; elles serviront à vous faire connaître l'excès de mes craintes et le malheureux pressentiment qui me fait regarder l’oubli de votre première promesse comme le prélude d’un changement bien plus redoutable. D'ailleurs, il ne me reste plus de papier pour recommencer ma lettre dans le lieu obscur où je suis. Tout me semble enseveli dans la même obscurité, mon âme et toute la nature autour de moi. Ma confiance est dans votre bonté. Si quelque excès de chaleur dans mes termes vous inspire plus de mécontentement que de pitié, vous faites tort à ma passion, et le comprendrai trop bien que je dois être sacrifié à plus d'un ennemi. Pardon, encore une fois; je ne parle que de Solmese! de votre frère. Mais si, ne consultant que votre générosité, vous excusez mes transports et vous me renouvelez la promesse d’une entrevue, que ce Dieu que vous faites profession de servir, et qui est le Dieu de la vérité et des promesses, vous récompense de l'un et de l’autre, et d’avoir rendu la vie avec l’espérance à celui qui vous adore.
» Lovelace. »
Dam la grotte de lierre du taillis, i la pointe du Jour.
Ma réponse est prête, et j’en joins ici la copie sans aucun regret.
Mercredi matin.
a Je suis étonnée, monsieur, do la liberté de vos reproches. Importunée par vos instances, qui m’ont arraché contre mon inclination un consentement pour une entrevue secrète, dois-je être en butte à vos injures et à vos réflexions sur mon sexe, parce que je me suis crue obligée par la prudence de changer de résolution î Et ne m’élais-je pas réservé cette liberté, lorsque je vous ai laissé des espérances auxquelles il vous plaît de donner le nom de promesse? Je connaissais, par quantité d’exemples, votre caractère impatient; mais il est heureux pour moi d’en avoir un qui m’apprenne que votre considération ne va pas plus loin pour moi que pour les autres. Deux motifs doivent vous avoir ici gouverné : une facilité que je mo reproche, et votre propre présomption ; le second, qui vous a fait abuser de l’autre, m'alarme trop sérieusement pour ne pas me faire souhaiter que votre dernière lettre soit la conclusion de toutes les peines que vous avez essuyées de la port ou à l'occasion de
» Clarisse Harlovb. »
Je me crois sûre de votre approbation, ma chère, lorsque je mets un peu de fermeté dans mes discours ou dans mes lettres. Malheureusement je n'ai que trop de raisons d’en user, puisque tes personnes avec lesquelles je suis aux mains mesurent moins leur conduite avec moi par la décenco et la justice que par l’opinion qu'elles ont de ma facilité. Jusqu’à ces derniers temps, on a loué la douceur de mon caractère; mais l’éloge est toujours venu de ceux qui ne m’ont jamais donné sujet de leur faire le même compliment. Vous m’avez fait observer que le ressentiment ae m'étant point naturel, il me sera difficile d'en conserver long-temps.
CLARISSE 11ARLOVÏ. 269
Cetle réflexion peut devenir vraie à l'égard de ma (amillo; mais je vous assure qu'elle ne le sera pa9 & l’égard de M. Lovelace,
Mercredi k midi.
On ne peut guère répondre de l’avenir. Mais pour vous convaincre que je suis capable do tenir ma résolution du côté de ce Lovelace, quelque vive que soit ma lettre, et quoiqu’il y ait trois heures qu'elle est écrite, je vous proteste que je n'en ai pas le moindre regret, et que je ne pense point à l'adoucir , ce qui dépendait de moi néanmoins, puisque je viens de remarquer qu’elle est encore au dépôt. Cependant je ne me souviens point d'avoir jamais rien fait en colère, dont je ne me sois repentie une demi-heure après, et que je n'aie rappelle à l'examen beaucoup plus tôt pour m’assurer si j'avais tort ou raison.
Pendant le délai qui m'est accordé jusqu'à mardi, j’ai du moins quelque temps devant moi, que j’emploierai, n’en doutez pas, à réfléchir sur ma conduite. L'insolence de M. Lovelace nie fera tourner les yeux fort sévèrement sur moi-mème. Je n’en ai pas plus d’espérance do vaincre mon aversion pour M. Solmes. Il est sôr que c’est une entreprise au dessus de mes forces. Mais si je romps absolument avec M. Lovelace, et si j'en donne des preuves convaincantes à mes amis, qui sait si, me rendant leur amitié, ils n’abandonneront pas insensiblement leurs autres vues? Peut-être obtiendrai-je du moins un peu de repos, jusqu'à l'arrivée de M. Morden. Je pense à lui écrire, surtout depuis que j'ai appris de M. Lovelace que mes amis l’ont déjà prévenu.
Avec tout mon courage, je ne m'occupo pas sans trembler de mardi prochain et des suites de ma fermeté; car je serai ferme, ma chère, et je rappelle toutes mes forces pour ce grand jour. On me répèto sans cesse qu’ils sont résolus d’employer toutes sortes de voies pour triompher de ma résistance. Je me prépare aussi à ne rien épargner pour obtenir la victoire. Terrible combat entre nies parenset leur fille, où, quelles qu’eB puissent être les suites, chacun des deux partis espère de laisser l’autre sans excuse I
Comment dois-je m'y prendre? Aidez-moi de vos conseils, ma chère. 11 est certain que, d'un côté ou de l’autre, la justice est étrangement blessée. Des parens, jusque aujourd'hui pleins d'indulgence, s'obstiner à paraître cruels aux yeux d’un enfant I Une fille, dont la soumission et le respect ont toujours été irréprochables, se résoudre à passer à leurs yeux pour une rebelle ! O mon frère! ô cœur ambitieux et violent! comment vous justifierez-vous de l'un ou l’autre de ces deux malheurs?
Vous aurez la bonté , ma chère, de vous souvenir que votre dernière lettre est déjà de samedi dernier. C'est aujourd'hui mercredi, et je trouve encore au dépôt toutes les miennes. Serait-il arrivé quelque chose dont vous redoutiez de m'instruire? Au nom de Dieu, ne me déguisez rien, et ne me laissez pas manquer de vos avis. Ma situation est extrêmement difficile. Mais je suis sôre que vous m’aimez encore, et co n'est pas une raison de m'en aimer moins. Adieu, ma tendre et généreuse amie.
Clarisse Hakloye.
CLARISSE UARLOVR.