‹ Clarisse HarloveChapitre 55 sur 127 · LETTRE LXIV · texte numérisé non relu

LETTRE LXIV

■ISS flOWE, A MISS CLARISSE IIARLOVK.

Jetidi, 90 mars, A la pointa do jour.

Un accident que je n'ai pu prévoir a causé ma négligence : c'est le nom que je donne <1 l'interruption de mes lettres; parce qu'en attendant que je me sois expliquée, je conçois que vous n'avez pu lui en donner d'autre.

Dimanche au soir, un courrier de madame Larkin, dont je vous ai dit la situation dans une de mes lettres précédentes, est venu presser ma mère de retourner chez elle. Cette pauvre femme, toujours effrayée de la mort, était une de ces imaginations faibles qui se persuadent qu'un testament signé en est lo présage infaillible. Elle avait toujours répondu, lorsqu'on l'aveitissait d'y penser, qu'elle ne survivrait pas long-temps à cette cérémonie; et je me figure qu’elle s’est crue obligée de vérifier son langage, car depuis ce moment elle n'a lait qu’aller de mal en pis. Comme ses craintes agissaient autant sur l'esprit que sur le corps, ou nous a raconté que, dans l’espérance de se rétablir, elle avait pensé plus d’une fois à brûler le testament. Enfin, les médecins lui ayant déclare qu'il lui restait peu de temps à vivre, elle a fait dire à ma mère qu’elle ne pouvait mourir sans l'avoir vue. J’ai représenté que si nous souhaitions qu’elle sc rétablit, c’était une raison pour ne pas la voir; mais ma inère s'est obstinée à vouloir partir, et, ce qu'il y a do pis, elle a voulu quo je fusse du voyage. Si j'avais eu plus de temps pour faire valoir mes raisons, il y a bien de l'apparrnce que j'en aurais été dispensée ; mais le courrier étant arrivé fort tard, je n’ai reçu d’ordre que le lendemaiu au matin, une heure avant le départ, et l'intention était de revenir le même jour. Un a répondu à mes représentations que je ne me plaisais qu’à contredire, que ma sagesse engageait toujours les autres dans quelque folie, et qu'à propos ou non, on exigeait pour celte fois de la complaisance.

Je ne puis donner qu’une explication à ce caprice de ma mère. Elle voulait se faire escorter de M. llickman et lui procurer la satisfaction de passer le jour avec moi (que je souhaiterais d'en être sûre !) pour m’écarter, autant que je me l'imagine, d'uue compagnie qu'elle redoute pour moi. Le croiriez-vous, ma chère? Aussi sûremeut que vous êtes au monde, elle tremble pour son favori, depuis la longue visite que rotre Love lace m’a rendue pendant sa dernière absence. Je me flatte que vous n'en êtes pas jalouse aussi. Mais réellement, il m'arrive quelquefois, lorsque je suis fatiguée d'entendre louer llickman plus qu'il ne mérite, de me venger un peu, en relevant dans Lovelacc des qualités personnelles que l’autre n’aura jamais. Mon dessein, comme je dis, est un peu de la mortifier. Pourquoi ne lui rendrais-je pas le change? Je suis sa fille pour quelque cho^e. Vous savez qu'elle est passionnée et que je suis une créature assez vive; ainsi vous ne serez pas surprise que ces occasions n’arrivent jamais sans querelle. Elle me quille: mon devoir, entendezvous, ne me permettrait pas de me retirer la première, et je me trouve alors toute la liberté dont j’ai besoin pour vous écrire. Je vous avouerai, en passant, qu’elle ne goûte pas trop notre correspondance, pour deux

«.LAttt&SK UMLOVg.

raisons, dit- elle : l’une que je ne lui communique pas tout ce qui se passe eauro nous, l'autre qu’elle s’imagine que je vous endurcis contre ce qu’elle appelle votre devoir ; et si vous voulez suvoir pourquoi elle lui donne ce nom, c’est que, dans ses idées, comme je vous l’ai déjà fait entendre, le tort ne peut jamais être du cdté des pères et des mères , ni la raison de celui des enfans. Vous pouv ez juger, par tout ce que je viens d'écrire, avec combien de répugnance je me suis soumise à cet acte d’autorité maternelle, qui m'a paru sans rime et sans raison. Mats l’obéissance étant exigée, il a fallu se rendre, quoique je n’en aie pas été moins persuadée que le bon sens parlait pour mot.

Vous m’avez toujours fait des reproches sur ces occasions, et plus que jamais dans vos dernières letlres. Une bonne raison, me d.rez-vous, c’est que je ne les avais jamais tant méritées. Il faut donc vous remercier votre correclion et vous promettre même que je m'efforcerai d’en profiter. Mais vous me permettrez de vous dire quo vos dernières aventures. méritées ou non, ne sont pas propres à diminuer ma sensibilité.

Nous ne sommes arrivées que lundi après midi chez une vieille mourante, par la faule de M. Hickman, qui avait eu besoin do deux grosses heures pour ajuster scs bottines. Vous devinerez bien que, pendant la route, mes ressenlimens se sont un peu exercés sur lui. Le pauvre homme regardait ma mère. Elle était si piquée de mon air chagrin et de mes oppositions au voyage, qu’elle a passé la moitié du chemin sans m’adresser la parolo, et lorsqu'elle a commencé à parler: — Je voudrais, m’a-l-el!e dit, ne vous avoir pas amenée, vous ne savez ce que c’est que d’obliger; c’est ma faule et non celle de M. Hickman si vous êtes ici malgré vous. Ensuite, ses attentions ont redoublé pour lui, comme il arrive toujours lorsqu'elle s’aperçoit qu’il est maltraité.

Mon Dieu, ma chère, j'ai moins de tort que vous ne pensez. Le temps où l’on cherche à nous plaire est le meilleur temps de notre vie. Les faveurs sont la ruine du respect. Cn juste éloignement sert à l'augmenter. Sun essence est l'éloignement. Lorsqu'on veut un peu considérer combien ces traîtres d’hommes se rendent familiers sur un touriro et de quelle lerreur ils sont frappés lorsqu’ils nous voient fioncer le sourcil, qui ne prendrait plaisir à les tenir dans cet étal et à jouir d'un pouvoir qui doit durer si peu? Ne me grondez pas de ces senlimens, c’est la nature qui m’a formée telle que je suis. Je m’en trouve bien, ut sur ce point, je vous assure quo je ne changerais pas pour une autre. Ainsi, trêve do gravité là-dessus, je vous en supplie. Je ne tue donne pas pour une créature parfaite. lLckmau prendra patience. De quoi êtes-vous inquiète? Ma mère ne cnnlre balance-t-elle pas toutes ses souffrances? Et puis, s'il sc trouve a plaindre dans sa situation, il ne mérite pas d'être plus heureux.

Nous avons trouvé cette pauvre f ntme au dernier soupir, comme uous nous y étions attendues. Quand nous serions arrivées plus tôt, il nous aurait été impossible de revenir le môme jour. Vous voyez que j’excuse M. Hickman autant que je le puis, et je vous assure quo je n’ai pas même pour lui voire goût conditionnel. Ma mère est demeurée assise (ouïe la "riait, comptant que chaque soupir de sa vieille amie serait le dernier. Je lui ai tenu compagnie jusqu’à doux heures. Jamais je n’avais vu les approches de la mort dans uno personne avancée en âge, et j'en

CLARISSE UARLOVE.

ai été vivement touchée. Ce spectacle est terrible pour ceux qui sont en bonne santé. On a pitié des souffrances dont on est témoin ; on a pitié de sot-mème en considérant qu’on est destiné au même sort, et c’est un doublcsujet d'attendrissement. Madame Lurkin s’i si soutenue jusqu’à mardi matin, après avoir déclaré à ma mère qu'elle l’avait nommée pour l'exécution de son testament , et quelle nous a laissé quelques témoignages d'affection dons les articles. Le reste du jour s'est passé en éclaircissemens de succession, par lesquels ma cousine Desdale se trouve avantageusement pourvue. Ainsi, nous ne sommes parties que mercredi matin, d’assez bonne heure à la vérité, pour être revenues avant midi, parce qu’il n’y avait plus de bottines qui pussent nous retarder; mais quoique j’aie envoyé sur-le-champ Robert à l'allee Verto et qu’il m'ait apporté toutes vos lettres jusqu'à mercredi à midi, j’étais si fatiguée et si frappée d’ailleurs du spectacle que j’avais encore devant les yeux (aussi bien que ma mère, qui en est .indisposée contre ce bas monde, quoiqu’elle n’ait aucune raison de bair la vie), que je n'ai pu vous écrire assez tôt pour renvoyer Robert avant la nuit.

Celte lettre, que vous trouverez dans votre promenade du matin, n’étajit que l'explication de mon silence, je ne serai pas long-temps sans vous en écrire une autre. Fiez-vous aux soins que je prendrai d'éclairer la conduite de Lovelace dans sou hôtellerie. Un esprit aussi remuant que le sien peut être suivi à la trace.

Mais ne dois-je pas vous croire à présent de l'indifférence pour sa personne et pour sa conduite? car votre demande a précédé l’offense mortelle dont vous vous plaignez. Je n'en ferai pas moins mes informations. Il y a beaucoup d'apparence qu’elles serviront à confirmer vos dispositions implacables. Cependant, si le pauvre homme (aurai-je pitié de lui pour vous, ma chère?) était privé du plus grand bonheur qu’un mortel puisse recevoir et qu’avec si peu de mérite il a la présomption de désirer, il aura couru les plus grands périls, gagné des rhumes, hasardé la fièvre, soutenu les plus grandes indignités et bravé les rigueurs des saisons, sans en tirer aucun fruit ! Votre générosité, du moins, ne veus dit-elle rien en sa faveur? Pauvre Lovelace!

Je ne voudrais pas vous causer des battement de coeur ni rien qui leur ressemble, pas même de ces chsleurs subtiles qui pénètrent comme l’éclair, et qui sont aussitôt étouffées par notre discrétion dont notre sexe n’offnrait pas d'autre exemple. Non, ce n’est pas mon dessein ; mais pour vous éprouver à vos propres yeux, plutôt par un impertinent excès de raillerie, que vous ne laisserez pas de pardonnera l’amitié, je veux imiter ceux qui font sonner une guinée suspecte pour t’éprouver, et rous sonder encore une fois en répétant: Pauvre Lovelace!

Eh bien! ma chère, qu'en est-il? Et comme dit ma mère à M. Hick— man, lorsqu’elle lui voit l’air mortifié des rigueurs de sa fille : Continent vous trouvez-vous, à présent?

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