‹ Clarisse HarloveChapitre 56 sur 127 · LETTRE LXV · texte numérisé non relu

LETTRE LXV

■USS HOWE, A MISS CLARISSE HARLOVE.

Jeudi mon.

Commençons par votre dernière lettre. Mais étant fort en arrière avec vous, je dois resserrer un peu mes idées.

CLARISSE HARLOVg.

Premièrement , voici la réponse que je fais à vos reproches : Croyezvous que, dans l’occasion et par intervalles, je puisse souhaiter beaucoup de ne les pas mériter, lorsque j’admire le ton que vous prenez pour me les faire, et que je n'en ai réellement que plus d'affection pour vous? [•'ailleurs, n’y êtes-vous pas justement autorisée par votre propre caractère? Le moyen de découvrir en vous des défauts, & moins que vos chers parons n’aient la bonté de vous en trouver quelques légers, pour être moins humiliés des leurs qui sont en si grand nombre? Ce serait une obligation que je leur aurais comme vous ; car jose dire qu’alors le même juge qui trouverait la raison de voire côté, en lisant vos lettres, ne trouverait pas, en lisant les miennes, quo j’ai tout à fait tort.

La résolution où vous êtes de ne pas quitter la maison de votre père est digne de vous, si vous pouvez y demeurer sans devenir la femme de M. Solmes.

Je trouve votre réponse à ce Solmes telle que je l’aurais faite moi-même. Ne nous dev;ez-voos pas un compliment à toutes deux? celui de conclure qu’elle ne pouvait donc être mieux.

Dans vos lettres à votre oncle et à vos autres tyrans , vous avez fait tout ce que le devoir exigeait de vous. Quelles que puissent être les conséquences, vous ne sauriez être coupable de rien. Offrir de leur abandonner votre terre I c’est de quoi je me serais bien gardée. Vous voyez que cette offre les a tenus en suspens. Ils ont pris du temps (tour y penser. J’avais le cœur serré pendant le temps de leurs délibérations. Je tremblais qu’ils ne vous prissent au mol ; et comptez qu’ils n’ont été retenus que par la honte et par la crainlo de Lovelace. Vous êtes trop noble de la moitié. C’est une offre, je le répète, que je me serais bien gardée de leur faire; et je vous conjure , ma chère, de ne les plus exposer à la même tentation.

Je vous avouerai naturellement que la conduite qu’ils tiennent avec vous , et le procédé si différent de Lovelace, dans la lettre que vous receviez en même temps de lui, m’auraient livrée à lui sans retour. Quel dommage, allais-je dire , qu’il n’ait point assez respecté son propre caractère , pour avoir justifié parfaitement une démarche de celte nature dans Clarisse llarlove I

Je ne suis point surprise de l’entrevue que vous lui aviez fait espérer. Peut-être reviendrai-je bienlêt à cet article.

De grâce, ma chère, ma très chère amie, trouvez quelque moyen de m’envoyer votre Betty Barnes. Croyez-vous quo l’acte de Covrnlry (f) s'étende aux femmes? Le moindre traitement auquel elle pourrait s'attendre serait d’être bien toufflelce et traînée dans le plus profond de nos étangs. Je vous réponds que si je l'ai jamais ici, elle pourra célébrer toute sa vie l'anniversaire de sa délivrance.

La réponse de Lovelace, tout impudente qu’elle est, no me cause aucun étonnement. S'il veus aime autant qu’il le doit, votre changement a dù lui causer beaucoup de chagrin. Il n'y aurait qu’une détestable hypocrisie qui eût pu lui donner la force de le déguiser. La modération chrétienne que vous attendiez de lui, surtout dans une occasion de cette nature, aurait été précoce d'un demi-siècle dans un homme de son tempérament. Cependant je suis fort éloignée de blâmer votre ressentiment.

(1) Une loi contre les mauvais traitemens.

CLAMS6K IUSLOVB.

Je n’atlendrai pas sans impatience comment celte affaire se sera terminée entre vous et lui. Quelle différence d’«n mur de quatre pouces d'épaisseur aux montagnes qui vous séparent aujourd’hui? Êtes- vous sûre de tenir ferme?... Ce n’est pas une chose impossible.

Vous voyez bien, dites-vous, que sa douceur, dans sa lettre précédente, était un rôle affecté. Avez-vous donc jamais cru qu'elle fût naturelle? Dangereux serpens qui s'insinuent avec autant d’insolence que d'adresse, et qui font dix pas pour un qu’on leur permet I Cet liickman même, vous le verrez aussi impertinent que votre Lovelace, s'il en a jamais la hardiosse. Il n’a pas la moitié de son arrogance. La nature lui a mieux appris a cacher ses cornes ; mais voilà tout ; et comptez que si quelque jour il avait le pouvoir de les montrer, il s’en servirait aussi vaillamment que l’autre.

Il peut arriver que je me laisse persuader de le prendre. Mon dessei» alors est d’observer attentivement par quel degré le mari impérieux prendra la place do l’amant soumis ; les différences de l’un et de l'autre ; en un mol, comment il montera, et comment je descendrai dans la roua conjugale, pour ne reprendre jamais mon tour que par accès ou par sauts, tels que les faibles efforts d'un Étal qui s’abîme, pour sauver quelque reste de sa liberté mourante.

Tous les bons naturels sont passionnés, dit M. Lovelace. Jolie excuse auprès d’un objet aimé, dans la plénitude de son pouvoir 1 C’est-à-dire, en d'autres termes : « Quoique je vous considère beaucoup, madame, je ne prendrai pas la peine de réprimer mes passions pour vous plaire. * Je serais fort aise d'entendre cotte apologie de la bouche d’Hickman, pour une bonté de cette espèce.

Nous avons trop de facilité, ma chère, à passer sur certains défauts qu'une ancienne indulgence a comme justifiés, et qui sont tournés, par conséquent, en niai habituel. Si l’on a cet égard pour un caractère violent, tandis qu’il est dans la dépendance, que n’cxigera-t-il point lorsqu’il aura le pouvoir do donner des lois? Vous connaissez un mari, pour lequel je m’imagine qu’on 9 eu trop de ces fausses complaisances, et vous voyez »jue ni lui, ni personne autour (Je llti, n’en est plus heureux.

La convenance de naturel, entre deux personnes qui doivent vivre ensemble, ost un avantage. Cependant, je voudrais encore que*, d’un consentement mutuel, elles fixassent certaines bornes, au delà desquelles il ne leur fût jamais permis de passer , et que chacun aidât l’autre à s’y contenir ; sans quoi, tôt ou tard, il arrivera des deux côtés quelque invasion. Si les bornes des trois Étals qui constituent notre union politique étaient moins connues, et n'étaient pas confirmées dans l’occasion, quel serait leur sort? Les deux branches de la législature empiéteraient l’une sur l’autre, et *« pouvoir exécutif ne manquerait pas de les engloutir toutes deux.

Vous me direz que deux personnes raisonnantes qui se lieraient ensemble... Oui, ma chère, s’il n’y avait que les personnes raisonnables qui prissent le parti du mariage. Mais ne vous élonnerais-je point, si j’avançais que la plupart de celles qui le sont passent leur vie dans le célibat? Elles croient avoir besoin de réfléchir si long-temps, qu’elles ne se déterminent jtmais. Ne nous fait-on pas l’honneur, à vous et à moi, de nous attribuer un peu de raison? Et laquelle des deux penserait ja-

cmussR iiaiu.uvk. 27.)

mais à sc marier, si nos amis cl ces autres importuns vonlaient noos laisser libres î

Mais pour revenir; si c'était à moi que Lovelace sc fût adressé (b moins cependant que je no me Tusse laissé prendre par quelque Chase do plus qu'un goût conditionnel,, dès le premier exemple de oe qu’il a l'audace de nommer son bon naturel, je lui aurais -défendu de me voir jamais. # Honnête ami, aurais- je pu lui dire (si j'avais daigné lui dire quelque chose), ce que lu souffres n’est pas la centième partie de ce que lu dois t'attendre à souffrir avec moi. Ainsi, prends le cougé que je le donne. Je ne veux point de passion qui l'emporte sur celle que lu prétends avoir pour moi. »

Pour une femme de votre caractère doux et flexible, il reviendrait au même d'être mariée à un Lovelaco ou à un llickman. Dans vos principes d’obéissance, vous avertiriez peut-être un homme doux qu'il a droit de commander, qu’un mari ne doit pas employer la prière, et qu'il se dégrade lorsqu'il n'exige pas la soumission qu'on lui a vouée solennellement à l'autel. Je connais depuis long-temps, ma chère, ce que vous pensez de cette partie badine du nœud conjugal, que quelque rusé législateur a glissée dans la formule, pour nous faire un devoir de ce que les hommes n’auraient osé demander comme un droit.

Notre éducation et nos usages, dites-vous, nom a ssujétissent à la protection du brave. J'en conviens. Mais n'est-il pas bien glorieux el bien galant dans un brave de nous garantir de toutes sortes d’insultes, excepté de celles qui nous touchent le plus, c'est-k-diro des siennes?

Avec quel art Lovelace, dans l'extrait que vous me faites d'une de ses lettres, a-t-il mesuré celte réflexion à votre caractère: let urnes généreuses haïssent la contrainte! Il est plus profond, ma chère, que nous ne nous le sommes Qguié. U sait, comme vous le remarquez, que tous ses mauvais tours ne peuvent être ignorés, et, dans cette persuasion, il en avoue autant qu’il est nécessaire pour adoucir à vos yeuxceuxdonl vons pouvez être informée par d’autres voies, en vous accoutumant à les entendre sans surprise. On pensera que c'est du moins une marque d'ingénuité, el qu’avec tous ses vices, il ne saurait être un hypocrite, caractère le plus odieux de tous pour notro sexe, lorsque nous venons k le découvrir; ne fût-ce que parce qu’il nous donne sujet de douter de la justice des louanges qui nous viennent d'une si mauvaise source, lorsque nous nous persuaderions volontiers qu’elles nous sont dues.

Cette ingénuité prétendue fait obtenir à Lovelace les louanges qu’il désire, au lieu du blême qu’il mérite. C'est un pénitent absous, qui se purge d’un côté pour aller recommencer de l’autre. Un œil favorable ne grossira pas ses fautes; et lorsqu’une femme se sera persuadée qu'on peut espérer mieux de l'avenir, elle ne manquera point d’attribuer à la haine ou à la prévention tout ce que la charité pourra teindre de celle couleur. Si les preuves sont trop fortes pour recevoir une interprétation si favorable, elle se paiera des espérances qu’on ne cesse pas de lui donner pour l’avenir; d’autant plus que les croire suspectes, ce serait douter de son propre pouvoir, et peut-être de son mérite. Ainsi, par degrés, elle sera portée k croire les vices les plus éclalans bien fort rachetés par de pures suppositions de venu.

J'ai des raisons, ma chère, el de nouvelles raisons, pour moraliser comme je faisais le texte que vous m’avez fourni ; mais je ne m'èxpli-

CLARISSE ÏIARL0VP.

querai point sans être mieux informée. Si je parviens h l’être mieux, je l'espère de mon adresse, et si je découvre ce que je ne fais qu'entrevoir, votre homme est un diable, un monstre abominable. J'aimerais mieux vous voir... J'ai pensé dire il M. Solmes qu’à lui.

Mais, en attendant mes informations, voulez-vous savoir comment il pourra s’y prendre, après toutes ses offenses, pour ramper adroitement jusqu’à vous? Écoulez - moi. Il fera d’abord plaider pour lui l'excellenco de son caractère; et, ce point une fois accordé, l’insolence de ses emportemens disparaît. Il ne lui restera plus que de vous accoutumer à ses insultes, et de vous faire prendre l’habitude de les pardonner à ses alternatives de soumission. L’effet de cette méthode sera de briser en quelque sorte votre ressentiment, en ne permettant jamais qu'il soit de longue durée. Ensuite un peu plus d’insulte, un peu moins de soumission vous conduira insensiblement à ne plus rien voir que do la première espèce, et jamais rien qui ressemble à la seconde. Alors vous craindrez d’irriter uu esprit si bouillant, et vous parviendrez enfin à prononcer si joliment et si intelligiblement le mot d’obéisiance, que ce sera un plaisir de vous entendre. Si vous douiez de celle progression , ayez la bonté , ma chère amie, de prendre là-dessus le jugement de votre mère.

Passons à d’autres sujets. Votre histoire est devenue si importante, quo je ne dois pas m’arrêter à des lieux communs. Aussi ces légères et badines excursions sont-elles affectées. Mon cœur partage sincèrement toutes vos disgrâces. L’éclat de ma lumière est obscurci par des nuages humides. Mes yeux, si vous les pouviez voir dans les momens où vous les croyez aussi gais quo vous me l’avez reproché, sont plutôt prêts à se mouiller de larmes sur les sujets mêmes que vous regardez comme le triomphe de ma joie.

Mais, à présent, la cruauté inouïe et la malice obstinée de quelques uns de vos amis ( de vos parens, devais-jo dire, c’est une erreur où je tombe toujours), l'étrange détermination des autres, votre démêlé présent avec Lovelace, et l’approche de votre entrevue avec Solmes, dont vous avez raison d'appréhender beaucoup les suites, sont des circonstances si graves, qu’elles demandent toute mon attention.

Vous voulez que je vous donne mes conseils sur la conduite que vous devez tenir arec Solmes. C’est exiger au delà de mes forces. Je sais qu'on attend beaucoup de cette entrevue, sans quoi vous n'auriez pas obtenu un si long délai. Tout ce que je puis dire , c’est que si vous ne vous rendez pas en faveur de Solmes, à présent que vous vous croyez si offensée par Lovelace, rien ne sera jamais capable de produire ce changement. Après l'entrevue, je ne doute pas que je ne sois obligée de reconnaître que tout ce que vous avez fait et tout ce que vous aurez dit sera bien , et ne pouvait être mieux. Cependant, si je pense autrement, je ne vous le dissimulerai pas : voilà ce que je ne balance point à promettre.

Je veux vous animer un pou contre votre oncle même, si vous avez occasion de lui parler. Hcssrntez-vous du traitement insensé auquel il a eu tant de part, et faites-l'en rougir, si vous le pouvez.

En y pensant bien, je ne sais si celte entrevue, dans quelque espérance qu'on l’ait désirée, ne peut pas tourner à votre avantage. Lorsque Solmes reconnaîtra (du moins si vos résolutions se soutiennent) qu'il n'a rien à

CLARISSE IIARLOVE.

se promettre de vous, et lorsque vos porens ne s’en croiront pas moins sûrs, ii faudra bien que l'un se retire et que les autres composent, sur des offres qui vous coûteront quelque chose à remplir ou je suis trompée, quand vous serez délivrée de la plus rude de vos peines. Je me rappelle plusieurs endroits de vos dernières lettres, cl même des premières, qui m’autorisent à vous tenir ce langage ; mais, dans les circonstances où vous Clés, ce que je pourrais dire là-dessus serait hors de saison.

Ma conclusion, c'est que je suis indignée jusqu’au transport de vous voir le jouet de la cruauté d'un frère et d'une soeur. Après tant d’épreuves et de témoignages de votre fermeté, quelle peut être leur espérance?

J'approuve l’idée qui vous est venue de mettre hors de leurs atteintes les lettres et les papiers qui ne doivent pas tomber sous leurs yeux. Il me semble que vous pourriez penser aussi à porter au dépût une partie de vos habits et de votre linge, avant le jour de votre entrevue avec Solmes, de peur qu'ensuite il ne vous devienne plus difficile d’en trouver l’occasion. Robert me l'apportera au premier ordre, soit de jour ou de nuit.

Si l’on vous pousso à l'extrémité, je ne suis pas sans espérance d'engager ma mère à vous recevoir ici secrètement. Je lui promets indulgence pour indulgence ; c'est-à-dire de voir de bon œil et même de bien traiter son favori. Je roule depuis quelque temps ce projet dans ma tête ; mais je n’ose encore vous assurer du succès. Cependant n’en désespérez pas. Votre querelle avec Lovclace pourra beaucoup y contribuer; et vos dernières offres, dans la lettre de dimanche à votre oncle, seront pour elle un second motif.

Je compte sur votre pardon pour tous les petits écarts d'une amie naturellement trop vive, mais dont le cœur est lié au vûtre par une parfaite sympalhio.

Anse Howe.

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