‹ Clarisse HarloveChapitre 68 sur 127 · LETTRE LXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE LXXIX

MISS CLARISSE IIaRLOVE , A MISS IIOtVK.

Jeudi, f avril.

Je ne puis vous marquer assez de reconnaissance, ma très chere amie, pour lo soin que vous avez pris de m'expliquer, avec tant d’affection, ce qui vous empêcha hier de recevoir mes lettres, et pour la généreuse protection que vous m'auriez procurée, si votre mère s'était laissée fléchir par vos instances.

Cette protection, sans doute, était ce que j’avais de plus heureux a souhaiter; mois je reconnais que tues désirs, excités d'abord par votre tendresse. étaient moins soutenus par aucune e-pérance raisonnable que par le désespoir même de trouver d'autres ressources. En effet, paurquoi s'embarrasserait-on des affaires d’autrui lorsqu'on peut l’évilet?

Sla seule consolation, comme je ne cosse de le répéter, c'est qu'on ne peut m'accuser d'être tombée dans l'infortune par ma négligence ou par ma folie. St j'avais mérité ce reproche, je n'aurais pas la hardiesse de lever les yeux , pour implorer du secours ou de la protection. Cependant l’innocence ne donne droit h personne d’exiger pour soi-même ou pour autrui des bienfaits qui ne sont pas dus, ni de se plaindre lorsqu'ils sont refusés. A plus forte raison ne devez-vous pas être offensée qu'une mère aussi prudente que la vôtre ne juge point à propos de s'engager dans mes intérêts avec autant de chaleur que vous lo désirez. Si ma propre tante est capable de m'abandonner, cl contre son jugement, comme je crois pouvoir le dire, si mon père, et ma mère et mes oncles, qui m'aimaient autrefois si tendrement , ne font pas difficulté do s'unir contre moi, puis-je ou dois-je attendre la protection de votre mère, pour résister à leurs volontés?

En vérité, ma tendre et Adèle amie, si vous permettez que je parlo du ton lo plus sérieux, je crains que, pour mes propres fautes, ou pour celles de nia famille, ou pour nos fautes communes, le ciel ne m’ait destinée à devenir une très malheureuse créature, assez molle tueuse pour être un eiemple do sa justice; car ne voyez -vous pas comm -ut les vagues de l'affliction roulent sur ma tête, avec une violence irrésistible?

Jusqu’à ces derniers temps d'agitation, nous avions été trop heureux. Nous ne connaissions pas d’autres traverses ni d'autres chagrins que ceux dont tous les hommes portent la source en eux-mêmes, dans l'inquiétude

CLAMSSE 1IAP.L0VK.

naturelle de leurs désirs. Nos richesses, aussitôt entassées qu’acquises, formaient autour de nous comme un ri mpart, qui semblait nous rendre inaccessibles aux traits de l’adversité. Je faisais l'orgueil do mes amis ; j'en ressentais moi-même de. celui que je paraissais leur inspirer : et m’étanl glorifiée dam met propre» avantages , qui sait ce que la justice du ciel nous préparé, pour nous convaincre que nous ne sommes pas hors des atteintes de l’infortune, et pour nous faire établir notre confiance sur de meilleurs foodemens quo notre présomption?

Votre partiale amitié vous portera toujours h me croire exempte de ce qu’on appelle fautes capitales et volontaires. Mais, hélas 1 mes disgrâces commencent à m'humilier assez pour me faire tourner les yeux vers le fond de mon cœur ; et qu’ai-je la confusion d'y découvrir? croyez-moi, ma chèro amie : plus de vanité, plus d’orgueil secret que je n’en aurais cru cacher dans cet abîme ignoré.

Si je suis choisie pour faire ma propre punition et celle d’une famille dont ou me nommait l’ornement, demandez pour moi, ma chère, que je ne sois pas abandonnée tout à fait a moi-même, et qu'il me reste la force de soutenir mon caractère, en évitant du moins de me rendre coupable par ma faute, et contre mes lumières. Que les dispositions de la Providence aient leur accomplissement dans tout le reste, Je suivrai sans impatienco et sans regret le mouvement que jo recevrai d’elle. Nous ne > vivrons pas toujours; fasse le ciel seulement que ma dernière scène soit heureuse I

Mais je ne veux pas vous communiquer ma tristesse par des réflexions si sombres. Elles doivent se renfermer dans moi-même. Le temps ne manque point à mon esprit pour s’en occuper, ni l’espace pour les contenir. Aussi n’a-t-il pas d’autre objet qui le remplisse. Mes peines sont trop aiguës pour être d'une longue durée. La crise approche. Vous me donnez l’espérance d'un meilleur temps. Je veux espérer.

Cependant que puis-je me promettre du plus heureux avenir? poussée comme je le suis; mon caractère si rabaissé, si avili, que dans les plus favorables suppositions je no pourrais sans honte lever la tête et montrer mon visage au public ! et tout par l'instigation d’un frère intéressé et d’une sœur jalouse 1

Arrêtons. Appelions la réflexion au secours. Ces cuisans retours sur moi-même ou sur autrui ne viennent-ils pas de l'orgueil secret que je viens de oensurer? Déjà si impatiente! j’étais si résignée a ce moment, si disposée à souffrir sans murmure! J'en conviens. Mais il est difficile, extrêmement difficile, de soumettre un cœur plein d’amertume, une drue aigrie par la dureté et l’injustice, surtout dans les plus rudes instans de l'épreuve I O fait cruel !... Mais quoi! mon cœur se soulève encore? Je veux quitter une plume que je suis si peu capable de gouverner. Il faut m’efforcer de vaincre une impatience qui me ferait perdre le fruit de mes peines, si elles me sont envoyées pour ma correction, et qui pourrait m’entraîner dans des erreurs plus dignes encore de quelque autre châtiment.

Je reprends un sujet dont je ne puis m'écarter long-temps; rappelloe surtout comme je le suis par les trois alternatives qui font la conclusion de votre deruicre lettre.

Au premier de vos trois points, c'est-à-dire à la proposition de me

CLARISSE IIAM.OVE.

rendre à Londres, je réponds quo l’offre dont elle csl accompagnée me cause une parfaite épouvante. Assurément, nia chère, dans la situation o fi vous êtes, heureuse, traitée avec tant d'indulgence par une mère qui vous aime, vous no pouvez me faire sérieusement cette ouverture. Je ne serais qu'une misérable si j’y pouvais prêter l'oreille un instant. Moi, devenir l’occasion du malheur d'une telle mire, et prendre le chemin infaillible d'abréger ses jours !... Vous anoblir, mon cher amour 1 Ah! qu'une entreprise de cette nature, publique dans sa témérité, douteuse dans scs motifs, quand ils paraîtraient excusables aux yeux de ceux qui les connaîtraient au-si bien que moi, serait propre, au contraire, à vous ravaler! Mais je ne veux pas m'arrêter un moment à cette idée. Passons, passons pour votre propre honneur.

A l'égard de votre seconde alternative, qui est de me mettre sons la protection de milord M... et des dames de sa famille, je vous avoue, comme je crois l’avoir déjà fait, que, sans pouvoir nie déguiser à moimême qu’au tribunal du public ce serait en effet me mettre sous celle de M. Lovelace, je no laisse pas de penser quo je m’y déterminerais plu tôt que d’être la femme de M. Solmes, s’il ne me restait pas d’aulro moyen de l’éviter.

Vous avez vu que M. Lovelace promet de trouver une voie sût o et honnête pour m’établir dans nia maison. Il ajoute qu'il la remplira bientôt des dames de sa famille, sur une invitation néanmoins à. laquelle je serai obligée, pour m’attirer l’honneur de leur visite. C’est une proposition que je trouve fort inconsidérée, et sur laquelle je ne puis guère m’expliquer avec lui. Ne serait-ce pas m’établir lêto levée dans l’indépendance? Si je me laissais persuader par ses flâneuses expressions, sans jeter la vue plus loin, considérez dans combien d’actions violentes ce seul conseil serait capable de m'engager - quel moyen du nie mettre en possession de ma terre, si ce n'est par les voies ordinaires de la justice, qui ne manqueraient pas de traîner en longueur, quand je serais plus disposée à les employer que je ne ferai jamais; ou par la force ouverte, c’est-à-dire en chassant à coups d’épée le concierge et plusieurs personnes de conliduCc que mon père y entretient pour le soin des jardins, de l’édifice, des meubles, et qui ont reçu depuis peu, je le sais, de bonnes instructions de mon frère? Voire troisième alternative, de joindre Lovelace, et de mo marier sur-le-champ... un homme dont les mœurs sont bien éloignées de me plaire... une démarche après laquelle je ne puis conserver la moindre esperance de réconciliation, avec ma famille... el contre laquelle mille objections s’élèvent dans mon esprit... c’est à quoi il ne faut pas penser.

Ce qui me révolte le moins, après la plus sérieuse délibération, c’est de me rendre à Londres. Mais je renoncerais à toute espérance de bon-, heur dans celte vie plutôt que de vous voir partir avec moi, comme vous le proposez témérairement. Si je pouvais arriver sûrement à Londres et trouver une retraite décente, il mo semble que je demeurerais indépendante de M. Lovelace, et libre de traiter avec mes amis; ou s’ils rejetaient mes propositions, j'attendrais tranquillement l’arrivée de M. Morden. Mais il y a beaucoup d’apparence qu’ils accepteraient alors l'offre que je fais de me réduire au célibat, et lorsqu’ils me la verraient renouveler si librement, ils seraient convaincus du moins que je la faisais de

CLARISSE nARLOVE.

bonne toi. En vérité, ma chère, je l'exécuterais fidèlement ; quoique dans vos accès de plaisanterie vous paraissiez persuadée qu’il m'eu coûterait beaucoup.

Si vous avez pu m'assurer d’une voiture pour deux, peut-être ne vous sera-t-il pas difficile d’en trouver une pour moi seule. Mais croyez-vous le pouvoir sans vous mettre mal avec votre mère, ou elle avec ma famille? lin carrosse, une chaise, un fourgon, un cheval, n'importe; pourvu que vous ne paraissiez pas. Seulement, si c'était l'un des deux derniers, je m'imagine que je dois vous demander quelque habit de servante, parce que je n’ai ici aucune intelligence avec les nôtres. Le plus simple sera le plus convenable. On pourra le faire passer dans le bûcher, où je ferai ma toilette, et je me laisserai glisser eusuilo de la terrasse qui borde l’allée Verte. Mais, hélas ! ma chère, celle alternative même n’est pas sans un grand nombre de difficultés qui paraissent presque insurmontables à un esprit aussi peu entreprenant que le mien. Voici mes réflexions sur le danger :

Premièrement, je crains de n’avoir pas le temps nécessaire pour les préparatifs de mon départ.

Si j’étais malheureusement découverte, poursuivie, arrêtée dans ma fuite, et ramenée sur mes pas, ou se croirait doublement autorisé à me forcer de recevoir M. Solmes, et dans la confusion d'un accident si cruel, peut-être ne serais-je pas capable de la même résistance.

Mais, je me suppose arrivée à Londres, je n'y connais personne que de nom. Si je m’adresse aux marchands qui servent notre famille : il ne faut pas douter que ce ne soit à eux qu’on écrive d’abord, et qu’on ne les engage à me trahir. Que M. Lovelace découvre ma retraite, et qu’il rencontre mon frère, quels désastres n’en peut-il pas arriver, soit que je consente ou non à retourner au château d’Hurlove?

Supposons encore que je puisse demeurer cachée ; à quoi ma jeunesse et mon sexe ne m’exposeronl-ils pas, dans cette grande et méchante ville, dont j’ignore les rues et les quartiers? A peine oserais- je sortir pour aller à l’église. Mes hôtes seront étonnés de la vie qu’ils me verront mener. Qui sait si je ne passerai pas pour une personne de caractère suspect, qui se dérobe pour éviter le châtiment de quelque mauvaise action?

Vous-même, ma chère, qui seriez seule informée de ma retraite, vous n’auriez (iis un moment de repos : on observerait tous vos mouvemens et tous vos messages. Votre mère, qui n'est fias trop satisfaite aujourd’hui de notre correspondance, aurait alors raison de s’en offenser; et nepourrait-il pas s’élever entre vous des différends que je ne pourrais apprendre sans en devenir plus malheureuse?

Si M. Lovelace venait à découvrir nia demeure, le monde jugerait de moi comme si j’avais pris actuellement la fuite avec lui. Se dispenseraitil de me voir chez des étrangers? Quel pouvoir aurais- je pour lui interdire les visites? El son malheureux caractère (l’insensé qu'il est 1) n’est pas propre à mettre en bonne odeur une jeune tille qui cherche à se cacher. Enfin, dans quelque lieu, chez quelques personnes que je pusse trouver une nouvelle retraite, on le croirait au fond du mystère; et tout le monde lui en attribuerait l’invention.

Telles sont les difficultés que mon imagination ne peut séparer de ce plan. Dans la situation où je suis, elles seraient capables d'effrayer un

iXABIKSE I1AHL0VE.

caractère plus hardi que le mien. Si vous croyez, ma chère, qu’elles puissent être surmontées, prenez la peine de me rassurer par vos avis. Je sens bien que je ne puis embrasser aucun parti qui n’ait ses difficultés.

Si vous étiez mariée, ma chère amie, ce serait alors que de votre part et de celle de M. Ilickman les asiles ne manqueraient pas è une malheureuse fille, qui, faute d’un ami, d’un protecteur, est à demi perdue dans ses propres craintes.

Vous regrettez que je n'aie pas écrit à M. Morden, dès le commencement de mes disgrâces; mais pourais-je m'imaginer que mes amis ne revinssent pas par degrés, en reconnaissant mon antipathie pour M. Solmes ? J’ai eu néanmoins plus d’une fois la pensée de lui écrire r je me suis flattée en même temps que l’orage serait dissipé avant que je pusse recevoir sa réponse. J'ai remis mon dessein de jour en jour, de semaine en semaine. Après tout, je puis craindre, avec autant de raison, de voir passer mon cousin dans le parti opposé, quç plusieurs de ceux que vous connaissez.

D’un autre côté, pour appeler an jugement d'un cousin, il fallait écrire avec chaleur contre un père, et puis je n’avais pas, comme vous le savez, uue seule âme dans mes intérêts : ma mère même s’est déclarée contre moi. Il est certain que M. Morden aurait du moins suspendu son jugement jusqu'à son retour. Peut-être ne se serait- il pas bâté de revenir, dans l'espérance que le mal guérirait de lui-même. Mais s’il eût écrit, ses lettres auraient été celles d’un médiateur qui m'aurait conseillé de me soumettre et à mes amis de se relâcher; ou s'il avait fait pencher la balance en ma faveur, on aurait compté pour rien ses raisons. Croyez-vous que, s’il arrivait dans la position de prendre ma défense, il fût lui-même écouté î Vous voyez quelle est la force de leur résolution, et comment ils ont subjugué tous les esprits par la crainte. Personne n'a la hardiesse d'ouvrir la bouche en tna faveur. Vous savez que par la violence avec laquelle mon frère pousse ses mesures, il se propose de me réduire sous le joug avant le retour de mon cousin.

Mais vous médités que, pour gagner du temps, je dois avoir recours à la dissimulation, et feindre d’entrer dans quelque composition avec mes amis. Composer, dissimuler ? Vous ne voudriez pas, ma chère, que mes effort» fussent employés à leur faire croire que j’entre dont leurs vues lorsque je suis résolue de n'y entrer jamais. Vous ne voudriez pas que je cherchasse à gagner du temps, dans l’intention de les tromper. La loi défend de commettre un mal dont il peut résulter du bien. Voudriezvous que j'en commisse un dont le succès est incertain? Non, non, me préserve le ciel do penser jamais à ire défendre, ou même à me sauver, aux dépens de la bonne foi et par un artifice étudié I

Est-il donc vrai qu’il ne me reste pas d'autre moyen d'éviter un grand mal que de me plonger dans un autre? Quelle étrange rigueur de mon sort ! Priez pour moi, ma très chère Nancy. Dans le trouble où je suis, 4 peine puis-je prier pour moi-même.

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