‹ Clarisse HarloveChapitre 69 sur 127 · LETTRE LXXX · texte numérisé non relu

LETTRE LXXX

MISS CLARISSE HARLÜVE, A MISS HORS

Jeudi au soir.

Les alarmes dont je vous parlais hier au soir et le langage obscur de Betty u’avaienl pas d'autre cause quo celle dont je me suis déliée : c’està-dire l'avis que M. Lovelace a trouvé le moyen de faire donner à ma famille de son insolente résolution, je ne puis la nommer autrement; et j’ai jugé dans le temps qu'elle était aussi mal conçue pour ses propres intérêts qu’elle doit paraître insolente; car a-t - il pu penser, comme Betty l’a fort bien observé , et vraisemblablement d’après ses maîtres , que des parens se laissassent ravir le pouvoir de disposer de b ur fille par un homme violent qu'ils détestent , et qui ne peut avoir aucun droit de contester leur autorité , à moins qu’il ne prétendit l'avoir rien de celle qui n’en a point sur elle-même? Combien cette extravagante insolence n’a-t-elle pas dû les irriter, surtout revêtue de tomes les couleurs dont mon frère est capable do l'embellir?

Le téméraire a prévalu effectivement sur un point, qui est de leur inspirer assez d’effroi pour leur faire abandonner le dessein de ni'1 conduire chez mon oncle; mais il n’a pas prévu qu’il leur ferait naître un piojet plus sûr et plus désespéré, qui m'a jetée moi-même dans l'excès du désespoir, et dont les suites 11e répondront que trop peut-être à sa principale vue , quoiqu’il mérite peu que le dénouement tourne si favorablement pour lui. En un mot, j'ai fait la plus téméraire démarche où je me sois engagéo de ma vie. Mais je veux vous expliquer mes motifs, et l’action suivra d’elle-même.

Ce soir, à six heures, ma tante est venue frapper à la porte de ma chambre, où je m'étais enfermée pour écrire. J'ai ouvert : elle est entrée, et , sans me faire l'honneur de m'embrasser, elle m’a dit qu'elle venait me voir encore une fois, mais contre son inclination , parce qu’elle avait à me déclarer des résolutions de la dernière importance pour moi et pour toute la familie.

— Eh ! que pense-t-on à faire de moi? lui ai-je dit, en prêtant une extrême attention.

— Vous «e serez pas menée chez votre oncle, mon enfant ; cette nouvelle doit vous consoler. Un voit la répuguouic ; que vous avez pour ce voyage : vous n’irez pas chez votre oncle.

— Vous me rendez la vie, madame ( je ne pensais guère à ce qui devait suivre cette condescendance supposée) ; votre promesse est uu baume pour les plaies de mon coeur. El j'ai continué de bénir le ciel d’une si bonne nouvelle, me félicitant moi-même de l’idée que mou père ne pouvait se résoudre à me pousser jusqu’à l’exltémite. Ma tante m'a laissé quelque leuips cette douce satisfaction par sou sikuce.

— Ecoutez, ma nièce, a-t-elle repris enliu : il uu faut pas non plus que vous vous abandonniez trop tût à la joie. Ne soyez pas surpr.se , ma chère enfant... Pourquoi me regardez-vous d’un air si tend réel si empressé? 11 n'en est pas moins sûr que vous serez madame Solmes.

Je suis demeurée muette.

Elle m’a racomé alors qu’on avait appris par des informations dignes de

foi, qu'un certain brigand ( elle m'a priée d'excuser ce terme ) avait attroupé d'autres gens de son espèce , pour attendre sur te chemin mon frère et mes oncles, et pour m’enlever.

— Sûrement, m’a-t-elledit, vous ne consentez pas à une violence qui peut être suivie do quelque meurtre d’un côté ou de l'autre, et même des deux côtés.

Je ne cessais pas de garder le silence.

— Votre père, plus irrité qu 'auparavant, a renoncé au dessein de vous envoyer chez votre oncle. Il est résolu de s'y rendre lui-môme mardi prochain avec votre mère ; et pourquoi vous déguiser une résolution dont l’exécution es! si proche? Il n’est point question de disputer plus longtemps! c’est mercredi que vous donnerez la main à M Solmes.

Elle a continué de me dire que les ordres étaient déjà donnés pour les permissions ecclésiastiques; que la cérémonie devait être célébrée dans ma chambre, sous les yeux de tous mes amis, à l'exception de mon père et de ma mère, qui ne se proposaient de revenir qu’après la célébration, et de ne me voir que sur les bons témoignages qu'on leur rendrait de ma conduite.

Reconnaissez-vous, ma chère, les mêmes avis que j’ai reçus de Lovelace?

Mon silence durait encore , ou n'était interrompu que par de violens soupirs.

Elle n'a pas épargné les réflexions qu’elle a crues propres à me consoler : telles que de me représenter le mérite de l’obéissance ; de me dire que, si je le dédirais, madame Norton serait présente à la cérémonie ; que , pour un caractère tel que le mien, le plaisir de réconcilier mes amis et de recevoir leurs félicitations devait l'emporter sur un aveugle sentiment du cœur, et sur le goût sensuel de la figure; que l’amour était un effet passager de l’imagination, une chimère honorée d’un beau nom, lorsqu'il ne portait pas sur la vertu et les bonnes moeurs; qu'un choix auquel il avait présidé était rarement heureux, ou ne l’était pas long-temps ; ce qui n’était pas fort surprenant, parce que le propre de cette folle passion était de grossir le mérite de son objet, et d'en faire disparaître les défauts; d’où il arrivait qu’une intime familiarité le dépouillant de ses perfections imaginaires, les deux parties demeuraient souvent étonnées de leur erreur, et l’indifférence prenait la place de l’amour ; que les femmes donnaient trop davantage aux hommes et leur inspiraient trop de vanité, lorsqu’elles se reconnaissaient vaincues par ie cœur ; que cette préférence déclarée faisait naître ordinairement l’insolence et le mépris; au lieu que dans un homme qui se croyait obligé à sa femme des sentimens qu’elle prenait pour lui, en ne voyait ordinairement que de la reconnaissance et du respect.

— Vous croyez, m'a-t-elle dit, que vous ne sauriez être heureuse avec M. Solmes : votre famille pense autrement. Et, d’un autre côté, elle ne doute pas que vous ne fussiez malheureuse avec M. Lovelace, dont on sait que les mœurs sont fort corrompues. Supposons qu’avec l’un ou l'autre votre sort fût également de ne pas être heureuse , je vous demande si ce ne serait pas pour vous une consolation extrême de pouvoir penser que vous n’avez suivi que le conseil de vos parens ; et quelle mortification ce serait, au contraire, d'avoir à vous reprocher que votre malheur est votre propre ouvrage ?

clims.se iuklove.

Si vous vous en souvenez, ma chère, cet argument est un de eaux par lesquels madame Norton m'a le plus pressée.

(les observations et quantité d'autres, qui m'ont parues dignes du bon sens et de l'expérience du ma Utile , peuvent être appliquées à la plupart des jeunes lilles qui s'opposent à la volonté du leurs parons. Mats les sacrifices que j'ai ofierts distinguent beaucoup ma situation, et doivent avoir un juste poids. Il m'oiait aisé de faire une réponse conforme à ce principe. Cependant, apres tout ce que j'ai dit dans d'autres occasions, à ma mère, à mon frère, à ma sueur et même à ma tante, j'ai senti l'inutilité des répétitions; et dans le mortel abattement où ses déclarations m’avaient jetée, quoiqu'il ne m« fût pas échappé un mot de son discours, je ne me suis sentie ni lu pouvoir ni la volonté do lui répondre. Si ses propres vues ne l’avaient pas pottéo d'elle-ntênic à s'arrêter, je l'aurais laissée parler deux heures sans l'intcrrou prc.

Elle m'observait. J'étais assise, les yeux baignés de larmes, le visage couvert de mon mouchoir et le cœur dans une agitation violente, quelle pouvait remarquer au soulèvement continuel de mon sein.

Co spectacle a paru la loucher.

— Quoi ! nia chère, vous ne nie dites rien ? Pourquoi cette douleur noire et taciturne? Vous savez que je vous ai touj turs aimée. Vous savez que je n’ai point d'intérêt à ce qu’on exige de vous. Pourquoi no pas permettre à M. Suintes de vous raconter plusieurs traits qui irriteraient votre cœur contre M. Lovclace? Vous on apprendrai-je quelques uns? dites, ma chère, vous les apprendrai-je?

Je ne lui ai répondu cucore que par mes larmes el par mes soupirs.

— Eh bien ! ma nièce, on vous fora co récit dans la suite, lorsque vous serez mieux disposée à l'entendre ; lorsque vous serez capable d'apprendre , avec joie , à quel danger vous avez échappé. Co sera une sorle d'excuse pour la conduilc que vous avez tenue à l'égard de M. Solmes avant votre mariage. Vous n’auriez jamais cru , direz-vous alors, qu’il y eût tant debassesso dans Pâme de M. I.ovelacc.

J'étais transportée d’impatience et de colère, d’entendre supposer mon mariage comme une chose accomplie. Cependant j'ai continué h me taire. Je n’aurais pu parler avec modération.

— Étrange silence ! a repris ma (ante. Comptez, chère nièce, que vos craintes sont jnflnùitent jtlus grandes avant lu jour qu’elles ne lo seront après. Mais r:c vous offensez point do ce que je vais proposer : voulezvous être assurer, par vos propres yeux, do la générosité extraordinaire des articles? Vos lumières sont fort au dessus do votre âge. Jetez un coup d'œil sur le contrat ; oui, ma chère, lisez ; il est nu net depuis quelque temps, a en état d’être signé. Votre père m'a ordonné de vous l’apportir et de lo laisser entre vos mains. U veut que vous le lisiez. On no vous demande que de lo lire, ma nièce ; je n’y vois aucune difllctilte, puisqu’il est au net depuis le temps où l’on n’élait point encore sans espérance.

Aussitôt, elle a pensé me faire expirer de frayeur, en tirant de son mouchoir quelques parchemins qu'elle y avait tenus cachés, et se levant, elles les a placés sur ma commode. Un serpent qu’elle aurait fait sorlir de son mouchoir ne m’aurait pas causé plus d'horreur.

— O ntn très chèro tante, dis-je en détournant lo visage el levant les deux bras, cochez, cochez à mes yeux ces horribles écrits ! Mais diles-

CLARISSE HAM-OVK.

moi, au nom de l'honneur, do la tendresse du sang et de votre ancienne affection, dite.— moi s’ils sont absolument résolus, sans égard pour tout ce qui peut arriver, de me donner à l’objet de mon aversion?

— Ma chère, je vous l’ai déjà dit : il est certain que vous aurez M. Sol mes.

— Non, madame, je no l’aurai pas. Celte violence, comme je l’ai répété mille fois, ne vient pas de mon père dans l’origine. Je ne serai jamais à M. Solmes : c’est ma seule réponse.

— Telle est néanmoins la volonté de votre père; et quand je considère jusqu’où vont les bravades de M. Lovclace, qui a pris certainement la résolution de vous enlever à votre famille, je ne puis disconvenir qu’on ait raison d’être révolté contre une si odieuse tyrannie.

— Eh bien ! madame, je n’ai rien à dire de plus ; je suis au désespoir. Je ne connais plus rien qui soit capable de m’effrayer.

— Votre piété, votre prudence, ma chère, et le caractère de M. Lovelace, joint à ses audacieux outrages, qui doivent vous causer autant d’indignation qu’à nous, rassurent parfaitement votre famille. Nous sommes sûrs d’un temps où vous prendrez des idées fort différentes de la démarche que vos amis jugent nécessaire pour faire échouer les vues d’un homme qui mérite si justement leur haine.

Elle est sortie. Je suis demeurée en proie à l’indignation autant qu’à la douleur; mats vivement irritée aussi contre M. Lovclace, qui, par ses extravagantes inventions, met le comble à mes disgrâces, m’ôte l’espoir de gagner du temps pour recevoir vos avis et les moyens de me rendre à Londres, et ne me laisse plus, suivant toute apparence, d’autre choix que de me jeter dans sa famille, ou d’être éternellement misérable avec M. Solmes. Cependant je n’at pas perdu la résolution d’éviter, s’il est possible, l'un et l'autre de ces deux maux.

J'ai commencé par sonder Betty, que ma tante s'est hâtée de faire monter, dans l'idée, comme je i’ai su de cette fille, qu'il n'y avait pas de sûreté à me laisser à moi-même. Betty m’ayant paru informée de leurs desseins, je l’ai mise à toutes sortes d’épreuves pour découvrir, par ses réponses, s’il n’était pas probable que mes larmes et mes ardentes prières pussent faire suspendre la fatale conclusion. Elle m’a confirmé toutes les déclarations de ma tante, en se réjouissant, m’a-t-elle dit, avec toute la famille, de l’excellent prétexte que le brigand donnait luimême pour me sauver à jamais de ses mains. Elle s’est étendue sur les nouveaux équipages qui sont ordonnés, sur la joie do mon frère et de ma sœur, qui s’est communiquée à tous les domestiques, sur les dispenses qu’on attend de l’évêque, sur une visite que je dois recevoir du docteur Lewin, ou d’un autre ecclésiastique qu'on ne lui a pas nommé, mais qui doit couronner l’entreprise; enfin, sur d'autres préparatifs, avec tant de circonstances particulières, qu’elle me font craindre qu’on ne pense à me surprendre, et que le jour ne soit bien moins éloigné que mercredi.

Ces éclaircissemens ont augmenté mon inquiétude à l’excès. Je suis tombée dans une cruelle irrésolution. — Que me reste-t-il, ai-je pensé un instant, que d’aller me jeter tout d'un coup sous la protection de milady Lawrence? Mais aussitôt mon ressentiment contre les belles inventions qui ont déconcerté abominablement mes projets, m’a fait passer à des résolutions contraires. A la fin, j'ai pris le parti de faire demander à ma tante la faveur d’un nouvel entretien.

CLVIUSSE IIAULOVK.

Elle est venue : je l'ai conjurée, dans les ternies les plus pressons, de me dire si je ne pouvais pas espérer un délai de quinze jours.

Elle m’a déclaré que je ne devais pas me le promettre.

— Huit jours du moins I on ne me refusera pas huit jours ?

Elle m’a dit qu'on pourrait me les accorder, si je voulais me lier par deux promesses : la première, de ne pas écrire une ligne hors de la maison, pendaul cette semaine, parce qu'un me soupçonnait toujours d'un commerce de lettres avec quelqu'un ; l'aulre d'épouser M. Solmesà l'expiration du terme.

— Impossible! impossible! me suis-je écriée avec une extrême chaleur. Quoi ! je n'obtioudrai pas huit jours, sans une condition aussi horrible que la seconde !

Elle allait descendre, m’a-i-elle dit, pour me faire connaître qu’elle ne m'imposait pas d'elle-même des lois qui me paraissaient st dures. Elle esl descendue; et je l’ai vue bientôt rentrer avec cette réponse : « Vou- Uis-je donner au plus vil de tous les hommes l’occasion d'exécuter son sanglant système? Il était temps du mettre une Un à ses espérances et à mou obstination : je fatiguais les speclaieuis. On ne m'accordai! pas d'autre temps que jusqu’à mardi ou meicredi au plus lard; à moins que je n'acceptasse les conditions auxquelles ma lanlu avait eu la bonté de nt’en offrir un plus éloigné.»

Mon impatience m'a lait frapper la terre du pied. J'ai pris ma tante à témoin de l'innocmcc de mes actions et de mes sentimens, dans quelques malheurs que je fusse entraînée par cette violence, par celle barbare violence :

— C’est le nom quo jo lui donne, ai-je ajouté, quelles que puissent être les suites.

Elle a pris un Ion plus sévère pour me reprocher mon omporlcmeal, tandis que , dans le même transport, j'ai demandé absolument la liberté de voir mon père.

— Un irailemoiit si barbare, ai-je répété, me met au dessus de la crainte. Je lui dois la vie ; voyons si je serai assez heureuse pour lui avoir obligation de ma mort.

Elle nt'a déclaré naturellement qu’elle ne répondait pas de ma sûreté, si je paraissais devant lui.

— M'importe, ai-je répondu; et volant vers la porte, je suis descendue jusqu’à la moitié de l’escalier, résolue de me jeter à ses pieds, dans quelque lieu quo je puisse le rencontrer.

Ma utnle esl demeurée comme immobile d’effroi. Eu vérité, tous mes niouvemetis, pendant quelques minutes, avaient tenu de la frénésie. Mais entendant la voix do mon frère qui parlait fort prés de moi dans l'appartement de ma steur, je me suis arrêtée, et ces deux mots sont venus distinctement jusqu'à moi : — Convenez, chère sotur, quo cette aventure produit un effet charmant. En prêtant l'oreille, j’ai entendu aussi ma sœur ;

« Oui, oui, a-t-elle répoudu avec la joie du triomphe. — Ne nous relâchons pas, a repris mon frère; lo vilain est pris dans son propre piège : elle esl à nous désormais. — Soutenez seulement mon père, lut a dit ma sœur; je me charge de ma mère. — Ne craignez rien, a-t-il répliqué. » Cn éclat de rire que j'ai pris pour une félicitation mutuelle et pour une raillerie qui se rapportait à moi, nt’a fait passer de ma frénésie à des pro-

CLARISSE 1UBL0VK.

jets de vengeance. Ma (ante ayant eu le temps de nie joindre et de nie prendre la main, je me suis laissé reconduire à ma chambre, où elle s’est efforcée de m’apaiser. Mais le transport où elle m’avait vue s'était changé en sombres réflexions. Je n'ai pas fait la moindre réponse à toutes les maximes de patience et du soumission quelle m'a précitées. Elle s’est alarmée de mon silence, jusqu'à demander ma parole, que je u entreprendrais rien de violent contre moi- même. Je lui ai dit que j'espérais de la l onté du ciel qu’il me préserverait d’une si horrible extrémité.

Elle se disposait à partir, mais je l ai pressée d'emporter ses odieux parcliethins j et me voyant déterminée à ne les pas garder, elle les a repris, en me disant que mon père ne saurait pas que j'eusse pu refuser de de les lire, et qu’elle espérait de moi jilus de complaisance dans quoique autre temps qu'elle choisirait mieux.

J'ai roulé dans ma tête, après son départ, ce que j'avais entendu de la bouche de mon fière et do ma soeur. Jo me suis arrêtée sur leurs airs d'insulte et de triomphe. J'ai senti naître dans mou coeur une animosité que je u’ai pu vaincre. C’est lo premier sentiment de celte nature que j’aie jamais éprouvé. En rassemblant toutes les circonstances, cl si proche du jour redoutable, quel patti me restait-il à prendre? Trouverez-vous que ce que j’ai fait puisse être excusé? Si je suis condamnée par ceux qui ne connaissent pas l'excès de mes peines, ne serai-je pas jusliliéc du moins à vos yeux ? Si je ne le suis pas, je me crois fort malheureuse ; car voici ce que j'ai fait :

Après mètre promptement délivrée de Belly, j’ai écrit à M. Lovelace, pour lui faire savoir « que toutes les violences dont j'éiais menacée chez mon oncle doivent s'exécuter ici; que j'ai pris la résolution de me retirer chez l'une ou l'outre de ses deux lanles, c’esl-à-diro, chez celle qui aura la bonté de me recevoir : en un mol, que si je n'étais pas arrêtée lundi par des obstacles invincibles, je nie trouverais, entre quatre ou cinq h ures après-midi, à la porte du jardin ; que, dans l'intervalle, il devait m'apprendre de laquelle de ces deux dames je pouvais espérer de la protection; mais que si l'une ou l'autre consentait à me recevoir, j'exigerais absolument qu'il fit le voyage de Londres, ou qu'il se retiré! chez sou oncle; qu’il ne me rendit aucune visite avant que j'eusse bien vérifié qu'il n’y avait rien à me pi omettre de ma famille par les voies de la soumission, et que je ne pouvais obtenir la possession do ma terre, avec la liberté d’y vivre. J’ai ajouté, que s'il pouvait engager une des miss Montaigu à m'honorer de sa compagnie dans lo voyage, je hasarderais plus tranquillement une démarche que mes malheurs même ne me faisaient point envisager sans une extrême inquiétude, et qui, malgré l'innocence de mes vues, jetait sur ma réputation une tachequ'il me serait peut-être impossible d’effacer.

Tel est le sens de ma lettre. L’obscurité do la nuit ne m'a point etnpêchéo de descendre par la porte du jardin, quoique dans un autre temps je n'eusse pas eu le courage de braver les ténèbres, et jo suis revenue sans avoir rencontré personne.

Après tnou retour, il s’est offert à mon imagination tant de sujets d'alarme et des pressenlimens si terribles, que pour calmer un peu mon trouble, qui ne faisait qu'augmenter, j’ai eu recours à ma plume, et je vous ai fait ceUe longue lettre. A présent, que je suis arrivée au principal sujet de mes agitations, je sens renaître mon épouvante avec mes

réflexions. D'pendant, que puis-je faire ? Je crois que la première chose que je ferai demain au matin sera d’aller reprendre ma lettre. D'pendant, que puis- je faire T

De peur qu’il ne leur prenne envie d'avancer un malheureux jour, qui ne viendra que trop tôt, je veux commencer à feindre que je me trouve fert mal. Hélas 1 je n’aurai pas besoin d'artifice; je suis, en vérité, tout abattue et d’une faiblesse qui m'attirerait de la pitié dans d’autres temps.

J’espère porter cette lettre pour vous demain malin en allant reprendre l’autre , si je la reprends, comme tous mes pressentimens et toutes mes réflexions m'y engagent.

Quoiqu'il soit près de deux heures, je suis tentée de descendre encore tine fois pour reprendre ma lettre. Les portes du jardin se ferment toujours à onze heures; mais je puis ouvrir facilement les fenêtres de la grande salle, qui donnent de plain-pied sur le parterre.

Cependant, d’où me vient cet excès d’inquiétude T Quand ma lettre partirait, le pis-aller serait de savoir quelles seront les idées de M. Lovelace. la demeure de ses tantes n’est pas si proche qu’il puisse recevoir immédiatement une réponse. Je puis faire difficulté de partir sans avoir reçu leur invitation. Je puis insister sur la néces-ité d’être accompagnée d’une de ses cousines, comme je lui ai marqué que je lo désirais, et peut-être ne lui sera-t-il pas aisé de mo procurer cette faveur. Mille choses peuvent arriver, qui me fourniront du moins un prétexte pour quelque délai. Pourquoi donc ce trouble? N’cst-il pas probable aussi que j’aurai demain le temps de reprendre ma lettre avant qu'il s’attende a la trouver? Il avoue néanmoins que depuis plus de quinze jours il passe les trois quarts de son temps autour de nos murs, sous divers déguisemens; sans compter que lorsqu'il n'est pas lui-même de garde, comme il le dit, un valet de confiance ne cesse pas de la faire à sa place.

Mais que penser de ces étranges pressentimens? Je pourrais, si vous me le conseillez , faire prendre le chemin de Londres au carrosse qu’il m'amènera , et suivre le plan sur lequel je vous ai demandé votre opinion. Ce serait vous épargner la peine de me procurer une voiture, et vous mettre à couvert du soupçon d'avoir contribué h ma fuite.

J’attends votre avis, j'attends votre approbation. Il n’est pas besoin de vous faire considérer que le temps presse. Adieu, chère amie , adieu !

LETTRE LXXXf.

UISS CLARISSE HARLOVE, A MISS HOWE.

Vendredi, 7 avril, A sept heures du nutia.

Ma tante Hervey, qui aime la promenade du matin , était au jardin , accompagnée de Betty, lorsque je me suis levée. La fatigue de tant de nuits que j'ai passées sans dormir a rendu mou sommeil aujourd'hui fort pesant. Ainsi, ne pouvant éviter les yeux de ma tante, que j'avais aperçue par ma fenêtre , je n'ai pas eu la hardiesse de m'avancer plus loin que ma volière , pour meure au dépôt ma lettre de cette nuit. Je rentre chez moi sans avoir pu trouver le moyen d’aller reprendre l’autre, comme l’y suis toujours résolue. Mais j’espère encore qu'après la promenade de ma tante il ne sera pas trop lard.

CLARIS»». HARLOVE.

Il était deux heures passées lorsque je me suis mise au lit. J'ai compté les minutes jusqu'à cinq. Ensuite, étant tombée dans un profond sommeil, qui a duré plus d’une heure, je me suis trouvée l’imagination remplie, il mon réveil, des horreurs du songe le plus noir et le plus funeste. Quoique je n’aie d’un songe que l’idée qu’ojo en doit avoir, je veux vous en faire le récit :

« fl m'a semblé que mon frère, mon oncle Antonin et M. Solmes avaient formé un complot pour se défaire de M. Lovelace, qui, l’ayant découvert, et se persuadant que j’y avais trempé, avait tourné contre moi toute sa rage. Je l’ai cru voir, l’épée à la main, qui les forçait de quitter l’Angleterre. Ensuite, s’étml saisi de moi, il m’a menée dans un cimetière, et là, sans être louché de mes pleurs, de mes prières et de mes protestations d’innocence, il m’a plongé un poignard dans le cœur ; il m’a jetéo dans une profonde fosse, qui se trouvait ouverte, entro deux ou trois carcasses à demi pourries; il s’est servi de ses propres mains pour me couvrir de fange, et de ses pieds, pour raffermir la terre en marchant sur moi. »

Je me suis réveillée dans une terreur inexprimable, baignée d’une sueur froide, tremblante et souffrant toutes les douleurs d’une mortelle agonie. Ces affreuses images ne sont pas encore sorties de ma mémoire.

Mais pourquoi m’arrêter à des maux imaginaires, lorsque j’en ai de si réels à combattre? Ce songe est venu, sans doute, du trouble de mon imagination, dans laquelle il s’est fait un ridicule mélange de mes inquiétudes et de mes craintes.

A huit heures.

Ce Lovelace, ma chère, a déjà la lettre. Quelle étrango diligence! Je souhaite que ses intentions soient louables, puisqu'elles lui coûtent tant de peine, et j’avoue même que je serais fâchée qu’il en prit moins. Cependant je le voudrais à cent lieues d’ici. Quel avantage ne lui ai-je pas donné sur moi !

A présent que ma lettre est hors de mes mains, je sens croître mon inquiétude et mon regret. J’avais douté jusqu'à ce moment si elle devait partir; il me semble maintenant que j’aurais dû la reprendre. Me reste-t-il une autre voie, néanmoins, pour me garantir de Solmes? Mais quelle imprudence n’aura-t-on pas à me reprocher, si je m’engage dans les démarches où cette lettre doit me conduire?

Ma plus chère amie, diles-moi si vous me cruyez coupable ! Mais non, si vous croyez que je le sois, ne me le dites pas. En me supposant condamnée do tout le monde, je trouverai de la consolation à m'imaginer que je ne le suis pas de vous. C’est la première fois que je vous ai priée de me flatter. N’esl-ce pas une marque que je suis coupable, et que la vérité m'épouvante? Ah! diles-moi... mois non, ne me dites pas si vous me jugez coupable.

Vendredi, à onze heures

Ma tante m’a rendu une nouvelle visite. Elle m’a déclaré d’abord que mes amis me croient toujours en correspondance avec M. Lovelace; ce qui est visible, m’a-l-elle dit, par les discours qui échappent, et qui font assez connaître qu’il est informé de plusieurs circonstances qui se passent dans le sein de la famille, souvent même au moment qu’elles sont arrivées.

.'{50 CLARISSE 1HRLOVE.

Quoique je n’approuve rien moins qu« le moyen qu’il emploie pour se procurer ces informations, vous comprenez bien, ma chère amie, qu’il ne serait pos.prudcnt de me justifier par la ruine d’un valet corrompu • surtout lorsque je n’ai aucune part à sa trahison par mon consentement ; ce serait m’exposer à voir découvrir ma propre correspondance, et mo ravir, par conséquent, toute espérance de me dérober à Solmcs. Cependant il y a beaucoup d’apparence que cel agent de M. Lnvelaoe joue le double entre mon frère et lui. Comment se figurer autrement que ma famille puisse être si têt informée des discours et des menaces dont ma tante in’a fait le récit ?

Je l’ai assurée qu’en supposant même que toutes les voies ne m’eussent pas clé formées pour les correspondances, la seule confusion du traitement que je recevais ne mo permettrait pas d'en intormer M. Lovelace; que pour lui communiquer des détails de cette nature, il faudrait que je fusse avec lui dans des termes qui l'exciteraient peut-être à faire quelques visites auxquelles je ne pouvais penser sans une extrême frayeur. Personne n'ignorait, lui ai-je dit, que je n'avais aucune communication avec les domestiques, à l’exception de Betty Barnes ; parce que, malgré la bonne opinion quo j'avais d'eux; et quoique persuadée qu'ils seraient disposés à me servir, s’ils avaient la liberté de suivre leurs inclinations, les lois sévères qu'on leur avait imposées me les faisaient éviter depuis le départ de mon llannah, dans la crainte de nuire à leur fortune en les exposant à se faire honteusement congédier. Cotait, par conséquent, entre eux-mêmes que mes amis devaient chercher l'explication des intelligences de M. Lovelace. Mon frère ni tna sœur, comme je le savais de iletiy, qui en faisait un sujet d’éloge pour leur sincérité, ni peut-être leur favori, M. Solmcs, ne faisaient point assez d'attention devant qui leur haine éclatait, lorsqu’ils parlaient de lui ou de moi, qu'ils affectaient de joindre à lui dans leurs emporlcmens.

Il était fort naturel, m'a répondu ma taule, do faire tomber le soupçon sur moi, du moins pour une partie du mal. Dans l'opinion que je souffrais injustement, si ce n'était pas h lui que j'avais adressé mes plaintes, j'avais pu les écrire à miss Iloive, ce qui revenait peut-être au même. On savait que miss Doive s’expliquait aussi librement que M. Lovelace sur toute la famille. 11 fallait bien qu’elle eût appris d î quoiqu'un tout co qui s’y était passé. C’était cette raison qui avait déterminé mon père à précipiter la conclusion, pour éviter les suites fatales d'un plus long retard.

Je m'aperçois, a-t-elle continué, que vous allez me répondre aveo

chaleur. (Je m’y disposais effectivement.) Pour moi. je suis sûre que si vous écrivez, il ne vous échappe rien qui soit capable d’enflammer cos esprits violens. Mais ce n’est pas l’objet particulier de ma visite. Il ne peut vous rester, ma nièce, aucun doute que votre père no veuille êlre obéi. Plus il vous trouve de résistance à ses ordres, plus il se croit obligé de faire valoir son autorité. Votre mère me charge de vous dire que si vous voulez lui donner la moindre espérance de soumission, elle est disposée à vous recevoir h co moment dans son cabinet, tandis que votre père est allé faire un tour de promenade au jardin.

Étonnante persévérance ! me suis-je écriée. Je suis lasse de ces

éternelles déciarations, qui ne changent rien à mes disgrâces ; et je m'étais flattée qu’après avoir expliqué si nettement mes résolutions, je ne serais plus exposée à d’inutiles instances.

CLABISSE IIABLOVE.

— Vous ne m'entende* pas. a-t-elle repris on mettant j-ltts de pravité dans ses yeux. Jusqu’à présent. les prières et les instances ont été employées sans fruit pour vous inspirer une soumission qui aurait fait le bonheur de tous vos omis : le temps en est passé. Il est décidé, comme la justice le demande, quo votre père sera obéi. On vous accuse sourdement d’avoir quelque part au dessein que M. Lovelaco a formé de vous enlever. Votre mère refuse de le croire; elle veut vous assurer de U bonne opinion qu’ollo a de vous. Elle veut vous dire qu’elle vous aime encore, et vous expliquer ce qu’elle attend de vous dans l'occasion qui s’approche. Mais, pour ne pas s’exposer à des oppositions qui ne feraient que l’irriter, elle voudrait être sûre que vous descendrez dans la résolution de faire de boune grâce ce qu’il faut que vous fassiez, de bonne grâce ou non. Elle se propose aussi de vous donner quelques avis sur la conduite quo vous aurez à tenir pour vous réconcilier avec votre père et avec toute la famille. Voulez-vous descendre, miss, ou ne le voulez-vous pas?

Je lui ai dit qu’après un si long bannissement, je m’estimerais heureuse de paraître aux yeux de ma mère, mais que je no pouvais le désirer à cette condition.

— Est-ce là votre réponse, miss?

— Je n'en ai pas d'autre à faire, madame. Jamais je ne serai a M. Solmes. Il est cruel pour moi d'étre si souvent pressée sur le même sujet : mais je ne serai jamais à cet homme-là.

Elle m’a quittée d’un air chagrin. Je n’y sais aucun remède. Tant d'efforts, continuellement redoublés, ont lassé ma patience. J’adnnro que celle de mes persécuteurs ne paraisse pas s’épuiser. Si peu de variation dans leurs sentimens! Une constance dont il n'y a d'exemplo que pour mon malheur 1

Je vais porter cette lettre au dépôt, et je ne veux pas différe r un moment, parce que Betty s’est aperçue que j’avais écrit. L’impertinente a pris une serviette, dont elle a trempé le coin dans l'eau , et me la présentant d'un air railleur : — Miss, puis-je vous offrir ?... — L*Ufl> donc? lui ai-je dit. — Seulement, miss, un doigt de votre main droite, s’il vous plaît d'y faire attention. En effet, j’avais un doigt taché d’encre. Je me suis contentée de jeter sur elle un regard dédaigneux, sans lui répondre. Mais dans la crainto de quelque nouvelle recherche, je prends le parti de fermer ma lettre.

Uladisse Hari.ove.

LETTRE LXXXn.

MISS CLARISSE HARLOVK, A «ISS 110 WE.

Vendredi, A une heure.

Je reçois une lettre de M. Lovelace, pleine de transports, de vœux et de promesses; vous l’aurez avec celle-ci. Il m'engage sa parole pour la protection de sa tante Lawrancc, et pour la compagnie de miss Charlotte Monlaigu. Je ne dois penser, dit-il, qu’à m'affermir dans mes résolutions, et à recevoir personnellement les félicitations de sa famille. Mais vous verrez avec quelle présomption il en conclut déjà que je suis à lui.

Le carrosse à six chevaux se trouvera ponctuellement au lieu qu’il- a proposé. A l’égard des craintes qui m'alarment si vivement pour ma répu-

talion, vous admirerez la hardiesse de ses raisonnemens. Ce n'est pas de générosité que je l'accuse de manquer, si jo dorais être à lui, ou si je lui avais donné lieu de croire que j'y pense, mais je m'en suis bien gardée.

Qu’un pas en amène facilement un autre, avec ce sexe audacieux et suborneur! Qu'une jeune personne, qui donne à un homme la moindre espèce d'encouragement, est bientôt emportée nu delà de ses intentions et trop loin pour revenir jamais sur ses pas ! Vous vous imagineriez, sur ce qu’il m’écrit, que je l’ai mis en droit de croire que mon aversion pour M. Solmes vient du penchant que j'ai pour lui.

Ce qu’il y a de terrible, c’est qu'en comparant les avis de son espion (quoiqu'il paraisse ignorer le jour) avec les assurances que jo reçois de ma tante, j'y trouve une crue: le confirmation que si jo demeure ici plus long- temps, il ne reste aucune espérance que je puisse éviter d'être à M. Solmes. Je commence à douter si je n'aurais pas fait mieux d'aller chez mon oncle; j’aurais du moins gagné du temps!

Voilà le fruit de ses admirables inventions 1 II ajoute « que je serai satisfaite de toutes ses mesures; que nous ne ferons rien sans délibération ; qu'il sera soumis à toutes mes volontés, et que je dirigerai toutes les siennes; » langage, comme j’ai dit, d'un homme qui so croit sûr de moi. Cependant ma réponse est à peu pris dans ces termes : « Que malgré lo dessein où je suis de recourir à la protection de so tante, comme il reste trois jours jusqu’à mardi, et qu’il peut arriver quelque changement de la part de mes amis ol de àl. Solmes, je ne me crois pas absolument liée par ma dernière lettre, ni dans l'obligation de lui expliquer les motifs de ma conduite, si j'abandonne celte résolution ; qu’il me parait nécessaire de l'avertir aussi, qu’en me mettant sous la protection de sa tante, s'il so figure que mon intention soit de 'me livrer directement à lui, c’est une erreur à laquelle je le prie de renoncer, parce qu'il reste quantité de points sur lesquels je veux être satisfaite, et divers articles qui demandent à être éclaircis, avant que je puisse écouter d'autres propositions ; qu’il doit s’attendre, en premier lieu, que je n’épargnerai rien pour me r iconcilier avec mon père, et pour lui faire approuver mes démarches futures; aussi déterminée à me gouverner entièrement par ses ordres, que si je n’avais pas quitté sa maison ; que s'il peut s'imaginer que je ne me réserve pas celte liberté, et qu’il ait à se promettre de ma fuite quelque avaulage dont il n’aurait pu se flatter autrement, je suis résolue de demeurer où je suis, et de risquer l’événement, dans l'espérance que mes amis accepteront enfin l’offre tant de fois répétée, de ne me marier jamais sans leur consentement.

Je vais me hâter de porter cette lettre. Si près des instans critiques, je suis persuadée qu’il no me fera pas attendre long-temps sa réponse.

Vendredi , à quatre heures.

Je suis bien éloignée d'être en bonne santé ; mais je crois devoir affecter de paraître un peu plus malade que je ne le suis. C’est un acheminement au délai que je me flatte d'obtenir ; et si je l’obtiens, ne doutez pas que toutes nu-s autres mesures ne soient aussitôt suspendues.

Betty a déjà publié que je suis fort indisposée. Celte nouvelle n’excite la pitié de personne. Il semble que je sois devenue l'objet do l'aversion commune, et u'ils seraient tous charmés de me voir morte. En vérité, je

le crois ! On entend dire 5 l'un : Qu'a donc cette perverse créature? à l'autre : Est-elle malade d’amour?

J'étais dans un cabinet du jardin où le froid m’a saisie, et j’en suis revenue arec un tremblement qui ressemblait beaucoup 5 la fièvre. Betty, qui l'a remarqué, en a fait le récit 5 ceux qui ont voulu l’entendre : « Oh 1 le mal n’est pas grand. Laissez-la trembler ; le froid ne saurait lui nuire. L’opiniAirelé sera sa défense. C’est une cuirasse pour les filles amoureuses, quelque délicate que soit leur constitution. » Voilà les discours d’un frère cruel! Ils sont entendus tranquillement par les plus chers amis d’une infortunée pour qui l’on craignait, ily a peu de mois, le souffle du moindre Yent !

Il faut avouer que la mémoire de Betty est admirable dans ces occasions. Ceux dont elle rapporte les termes peuvent être sûrs qu’il ne s'en perd pas une syllabe. Elle répète jusqu’à leur air, et l'on u’esl pas embarrassé pour deviner de qui vient telle ou telle dureté.

Vendredi, à iis heure*.

Ma tante, qui passe encore la nuit ici, ne fait que me quitter. Elle est venue m’apprendre le résultat des nouvelles délibérations de mes amis.

Mercredi au matin, ils doivent s'assembler tous; c’est-à-dire, mon père, ma mère, mes oncles, elle-même et mon oncle Hervey, mon frère et ma soeur, comme de raison. La bonne madame Norton doit en être aussi. Le docteur Lewin se trouvera au château, pour m'exhorter apparemment, si l'occasion le demande ; mais ma tante n’a pu me dire s’il sera de l’assemblée, ou s’il attendra qu’on le fasse appeler.

Lorsque ce terrible tribunal aura pris séance, la pauvre prisonnière doit être amenée par madame Norton , qui m’aura donné d’avance les instructions qu’on lui aura dictées , pour me rappeler les devoirs d’une jeune fille , qu’on suppose que j’ai tout à fait oubliés. Ma tante ne m’a point caché qu’on se croit sûr du succès. On eu persuadé, dit-elle, que je ne puis avoir le cœur assez endurci pour résister aux décisions d'une cour si respectable, quoique j’aio soutenu en particulier les efforts du plus grand nombre ; d'autant plus que mon père se propose de me traiter avec beaucoup de condescendance. Mais quelles bontés de mon père même peuvent jamais m’engager au sacrifice qu'on atteud de moi?

Cependant je prévois que mes esprits soutiendront mal, quand je verrai mon père à la tête de l’assemblée. Je m’attendais bien, à la vérité, que mes épreuves ne finiraient pas sans que j'eusse paru devant lui ; mais c’est un de ces dangers dont toute la force ne se fait sentir qu'à leur approche.

On espère de moi, dit ma tante , que, mardi au soir, ou peut-être plus tôt , je consentirai de bonne grâce à signer les articles, et que, par cette première démarche, rassemblée solennelle de tous mes amis deviendra un jour de fête. On doit m'envoyer les permissions ecclésiastiques , et m'offrir encore une fois la lecture des articles, afin qui! ne me reste aucun doute de l'exécution. Elle m'a fait entendre que ce serait mon père lui-même qui m'apporterait les articles à signer.

O ma chère ! quelle épreuve que celle-ci ! Comment refuserais-je à mon père? mon père! que je n’ai pas vu depuis si long -temps! qui joindra peut-être la prière aux ordres et aux menaces! comment lui refuserais-je d’écrire mon nom ?

Ou est sûr, dit-elle, qu’il s> machine quelque chose du cité de M. Lo-

354 fX\M38B miU.OTE.

velace, et peut-être du mien, et mon père me porterait plutôt au tombeau que de me voir jamais la femme de cet homme-là.

Je lui ai représenté que ma sauté n'est pas bonne ; que la seule appréhension de ces terribles extrémités me causait déjà des peines insupportables; qu’elles ne feraient qu’augmenter à mesure que le temps approcherait, et que je craignais de me trouver fort mal.

On était préparé, m’a-t-elle dit , à ces petits artifices ; et je pouvais compter qu’ils ne seraient utiles à rien.

— Des artifices ! ai-je répété ; et c’est de la bouche de ma tante Hervey que j’entends cette cruelle expression !

— Après tout, ma chère, a-t-elle répondu , prenex-vous tous vos amis pour des dupes? Ne voient-ils pas comment vous affectez de pousser des soupirs, et de prendre un air abattu dans la maison; comment! vous penchez la tâte; quelle lenteur vous mettez dans votre marche, en vous appuyant tantôt contre le mur, tantôt contre le dos d’une chaise, lorsqué vous croyez Être aperçue? (c’est une accusation, ma chère miss Howe, qui ne peut venir que de mon frère ou de ma soeur, pour jeter sur moi l’odieuse tache de l’hypocrisie; je ne suis pas capable d'un artifice si bas;) mais vous n’êtes pas plus tôt dans une allée du jardin, ou vers le mur de votre basse-cour, que, vous croyant hors de la vue de tout le monde, on vous voit doubler le pas avec une légèreté surprenante.

— Je me haïrais moi-même, lui ai-je dit, si j'avais pu m’abaisser à cette honteuse ruse, et je ne serais pas moins insensée que méprisable ; car je n’ai pas assez éprouvé que le cœur de mes amis est incapable de se laisser attendrir par des motifs beaucoup plus touchans ? Mais vous verrez ce que je deviendrai mardi.

— On ne vous soupçonne pas, ma nièce, d’un dessein violent contre vous-même. Le ciel vous a fait la grâce d’ôtre élevée dans d'autres principes.

— J’ose m'en flatter, madame ; mais les violences que j'ai essuyées, et celles dont je suis menacée, suffisent pour affecter mes forces ; et vous vous apercevrez que je n’aurai besoin ni de cette malheureuse ressource, ni d’aucun artifice.

— Il ne me reste qu’une chose à vous dire , ma chère nièce , c'est que, en bonne santé ou non, vous serez mariée, probablement, mercredi an soir. Mois j’ajouterai, quoique sans commission, quo M. Soimes s’est engagé, si vous l’en priez comme d'une faveur, à vous laisser chez votre père , après la cérémonie , et à retourner chez lui chaque jour au soir, jusqu’à ce que vous ayez ouvert les yeux sur votre devoir, et que vous ayez consenti à prendre un autre nom. On s’est déterminé à vous accorder celte grâce , parce qu'on sera tranquille alors de la part de Lovelace, dont les désirs s’éteindront sans doute avec l’espérance.

Çue répondre à celte affreuse déclaration ? Je suis demeurée muette.

Voilà, chère miss Howe, voilà ceux qui m’ont traitée de fille romanesque 1 Voilà l’ouvrage de deux têtes prudentes, celles de mon frère et de ma sœur, qui ont réuni toutes leurs lumières I Cependant ma tante m’a dit que c’est la dernière partie de ce plan qui a déterminé ma mère. Jusque alors elle avait exigé que sa fille ne fût pas mariée malgré elle, si la force de sa douleur ou de son aversion paraissait capable d’altérer sa santé.

CLARISSE flARLOYE.

Ma tante s'est efforcée plusieurs fois d'excuser une violence si déclarée, par certaines informations qu’on prétend avoir reçues de divers complot* de M. Lovelace (1 ) , qui sont prêts d’éclater. C’est une contre-ruse, disentils, par laquelle ils prétendent renverser tous ses desseins.

Vendredi, s neuf heure* du soir.

Qnel conseil me donnerez-vous, ma chère ? Vous voyez combien Os sont déterminés. Mais comment puis-je espérer de recevoir assez tôt vos avis, pour en tirer du secours dans mes irrésolutions T

Je reviens du jardin, où j'ai déjà trouvé une nouvelle lettre de M. Lovelace. il semble qu’il n’ait point d'autre habitation que le pied de nos mur*. Je ne puis me dispenser de lu: faire savoir si je persiste dans le dessein de m’échapper mardi. Lui marquer que j’ai changé de sentiment, lorsque toutes les apparences sont si fortes contre lui, et plus fortes en faveur de Solmes que dans le temps où j’ai cru la fuite nécessaire, n’est-ce pas mo rendre coupable de ma propre infortune, si je suis forcée d’épouser cet homme odieux? El s'il arrive quelque accident tragique de la rage et du désespoir de M. Lovelace, n’est-ce pas sur moi qu'on fera tomber le reproche? Ajoutez qu'il y a tant de générosité dans ses offres ! D’un autre côté, néanmoins, m’exposer à la censure du public, comme une imprudente créature! Mais il me fait assez entendre que j’y suis déjà livrée. A quoi me résoudre ? Plût au ciel que mon cousin Mord en... Mais, hélas 1 que servent les soulnits 1

Je «eux réduire en substance la lettre de M. Lovelace. Mon dessein est de vous envoyer la lettre même, lorsque j'y aurai fait réponse; mais je ne me presserai pas de la fsire, dans l’espérance de trouver quelque prétexte pour me rétracter. Cependant vous seriez moins en état de me donner un bon conseil dans cette crise de mon sort, si vous n’aviez pas sous les yeux tout a* qui appartient aux circonstances.

Il mo demande pardon de l’air de confiance que je lui ai reproché. « C'est l’effet, dit-il, d'un transport qui n’a point de bornes; mais il se soumet sans réserve à mes volontés. Los alternatives et les propositions ne lui manquent pas. U offre de me conduire directement chez milady Lawrence, ou, si je l'aime mieux, à ma propre terre, où milord M... me promet sa protection. Il ignore, ma chère, les raisons qui me font rejeter cet avis inconsidéré. Dans l’un ou l’autre cas, aussitôt qu’il me verra sans danger, il partira pour Londres, ou pour tout autre lieu. 11 n’approchera point de moi sans ma permission, et sans avoir satisfait à tous les points sur lesquels il me reste des doutes.

» Me conduire chez vous, ma chère, est une autre de ses alternatives. U ne doute pas, dit- il, que votre mère consente à me recevoir; ou s’il se trouve quelque difficulté de la part de votre mère, de la vôtre ou de la mienne, il me mettra sous la protection de M. Hirkman, qui s'empressera sans doutede plaire à miss Hovre ; et l'on publiera que je suis partie pour Bath, pour Bristol, pour me rendre en Italie auprès de M. Morden : on publiera tout ce que je voudrai qu’on publie.

» Si j’ai plus d’inclination pour Londres, il se propose de m’y conduire

(!) Oa * va «Un» une de *e« tente*, et I* «aile fert voir encore roleni, qu’il employait touio too «drewe pour leur causer de fausse* alarmes, dans la vue de rendre leurs jmrsdculions plus pressantes encore contre miss Clarisse , et de le* taire servir ainsi a* tuccd* de ses propres met.

CLAMS» riÀM-OVE.

secrètement, et de m’y procurer un logement commode, où je serai reçue par ses deux cousines Moutaigu, qui ne me quitteront pas d'un moment, jusqu'il ce que les affaires soient arrangées à mon gré, et que la réconciliation soit heureusement terminée. Toutes les insultes qu'il a reçues de ma famille ne l’empêcheront pas d'y contribuer de toutes ses forces.

» Il propose cette variété de mesures à mon choix, parce qu’étant si pressé par le temps, il n’y a pas d’apparence qu'il puisse recevoir assez têt une lettre d’invitation, de la propre main de miiady Lawrence, à moins que lui-même il ne prenne la poste, pour se rendre chez elle avec la dernière diligence : mais dans uno conjoncture si délicate, où il ne peut se reposer sur personne de l'exoculion de mes ordres, il est impossible qu’il s'éloigne.

» Il me conjure du Ion le plus solennel, si je ne veux le jeter dans l'excès du désespoir, d’être ferme dans ma résolution.

» Cependant, loin de menacer ma famille ou Solmes, si je change de dessein, il est persuadé, m’assure-t-il respectueusement, que ce changement ne peut arriver que par des raisons dont 1a justice l’obligera d’être satisfait; telles, espère-t-il, qu'une parfaite certitude de me voir libre dans mes inclinations. Alors U prendre le parti d’une soumission absolue, et tous ses efforts se tourneront h mériter mon estime et celle de ma famille, par la régularité de sa conduite.

« En un mot, il proteste solennellement que son unique vue, dans les circonstances présentes, est de me délivrer de ma prison, et de me rendre la liberté de suivre mon penchant, dans un point qui intéresse essentiellement le bonheur de ma vie. Il ajoute que l'espérance même dont il se flatte, de m’appartenir quelque jour par des nœuds sacrés, son propre honneur et celui de sa famille, ne lui permettent pas de me faire la moindre proposition qui no s’accordeavec mes plus scrupuleuses maximes ; que, pour la tranquillité de mon esprit, il serait à désirer pour lui, de pouvoir obtenir ma main dans des conjonctures plus heureuses, où jo n’eusse rien à redouter de la violence de mes amis ; mais qu’avec un peu de connaissance du monde, il est impossible de s’imaginer que leur conduite n'ait pas attiré sur eux les censures qu'elle mérite, et que la démarche dout je me fais un si grand scrupule ne soit généralement attendue, comme la suite juste et naturelle du traitement qu’ils me font essuyer. »

Je crains qu’il n’y ait que trop de vérité dans cotte remarque, et que si M. Lovelaco n’ajoute pas tout ce qu’il pourrait dire là-dessus, je n'en aie l'obligation à sa politesse. Je ne doute nullement que je ne sois devenue le sujet do tous les entretiens, dans la moitié de la province, et que mon nom n’y passe peut-être en proverbe. Si j'ai ce malheur, je tremble d'en être au point de ne pouvoir rien faire qui me déshonore plus que je ne le suis déjà par uno indiscrète persécution. Que je tombe au pouvoir de Solmes ou do Lovelace, ou de tout autre mari, je ne me laverai jamais de ma captivité et du rigoureux traitement dont une famille entière m’a comme imprimé le sceau , du moins, ma chère, dans ma propre imagination.

Si j’appartiens quelque jour à l’éminente famille qui parait n’êlre pas encore sons quelque estime pour moi, je souhaite qu’il ne s’y trouve personne qui prenne occasion de nia disgrâce pour me regarder d'un

autre œil. Alors, peut-être, je serai obligée b M. Lo relai e, s'il n'entre pas dans les mêmes senlimens- Voyez-vous, ma chère amie, b quel point ce cruel traitement m'humilie 1 Mais peut-être étais-je trop exaltée auparavant.

11 conclut par des instances redoublées, pour obtenir de moi une entrevue, qu’il demande dès cette nuit, s’il est possible. « C’est un honneur, dit-il, qu’il sollicite avec d’autant plus de confiance, que je lui ai déjb permis d’espérer deux fois. Mais, soit qu’il l’obtienne, ou que de nouvelles raisons me portent b le refuser, il me supplie (le choisir une des alternatives qu'il me propose , et de demeurer ferme dans la résolution de m’échapper mardi prochain, si je n’ai pas les plus solides assurances d’une paix et d’une liberté bien établies.

« Enfin, il renouvello tous scs vœux, toutes ses promesses , avec des expressions si fortes, que son propre intérêt, l’honneur de ses proches, et leur favorable disposition pour moi, se réunissant pour éloigner toutes les défiances, il ne peut me rester aucun doute de sa sincérité.»

LETTRE LXXXUI.

MISS CLARISSE HARLOVE, A «ISS HOWE.

Sâm«jl, 8 avril, à tepl heures du matin.

Si vous me trouverez blâmable, ou non, c’est ce que je no puis dire : mais j’ai confirmé, par une lettre , ma première résolution de partir mardi prochain, à la même heure, s’il est possible, que j’avais marquée dans ma lettre précédente. N’ayant point gardé de copie , voici mes termes, qui me sont fort présens.

Je lui avoue sans détour » qu’il ne me reste plus d’autre voie , pour éviter l’exécution du projet déterminé de mes amis, quo de quitter cette maison avec son assistance. »

Je n’ai pas prétendu me faire un mérite auprès de lui d’uoe déclaration si formelle ; car j'ajoute avec la même franchise ■ que si je pouvais me donner la mort sans un crime irrémissible , je la préférerais b une démarche qui sera condamnée du monde entier, si je n’en trouve pas la condamnation dans mon propre cœur. »

Je lui dis «que dans la crainte d’être soupçonnée, je ne tenterai point d’emporter d’autres habits que ceux que j’aurai sur moi ; que je dois m’attendre b me voir refuser 1a possession de ma terre ; mais que, dans quelques extrémités que je puisse tomber, je ne me déterminerai jamais b réclamer la justice contre mon père ; de sorte que la protection dont je lui serai redevable ne doit être accordée qu'à l’infortune ; que j'ai trop d'orgueil , néanmoins , pour penser jamais au mariage , sans une fortune qui puisse me mettre sur uu pied d’égalité avec le mari que le ciel me destine , et me dispenser des obligations de cette nature: que par conséquent mon départ ne lui donnera pas d'autres espérances que celles qu’il avait déjb; et qu'en toutes sortes de sens je me réserve le droit d'accepter ou de refuser ses soins, suivant l'opinion que je prendrai de ses senlimens et de sa conduite. »

Je lui dis «que le parti qui mo convient le mieux est de choisir une maison particulière dans le voisinage de milady Lawrence, mais différente de la sienne; afin qu’il ne paraisse pas dans le monde que j’ai

CLAUeOE HAâLOVE.

cherché un «silo dans sa famille, et que cette raison ne devienne point un obstacle à ma réconciliation ; que je ferai venir, pour me servir, Hannab, mon ancienne femme de chambre, et que miss tlowe sera seule dans le secret de ma retraite ; que pour lui , il me quittera sur-le champ, pour se rendre il Londres, ou dans quelque terre do son oncle ; et que se bornant, comme il l’a promis, à un simple commerce de lettres, il n'approchera point de moi sans ma permission.

» Que si je me trouve dans le danger d'étre découverte, ou enlevée par la force, je me jetterai alors sous la protection de celle de ses deux tantes qui voudra me recevoir ; mais dans le cas seulement d'une nécessité absolue, parce qu’il sera toujours plus avantageux pour nia réputation d’employer du fond de ma retraite une seconde ou une troisième main pour me réconcilier avec mes amis, quo de traiter avec eux d’une manière éclatante.

» Que je ne veux pas néanmoins lui déguiser que si dans re traité mes amis insistent sur l’exclusion absolue do ses e-périnces, je m’engagerai à les satisfaire; pourvu que de leur part ils me laissent la liberté de lui promettre, qu’aussi long temps qn’il sera au monde sans prendre d’un autre célé les chaînée du mariage, je n’acoepterai point la main d’un autre homme; que c’est un retour auquel je suis portée d’inclination pour tomes les peines qu'il s’est (tonnées et pour les mauvais iraitemens qu’il a soufferts à mon occasion ; quoiqu’il doive se rcudre grâces a lui-même et au peu d’égards qu’il a toujours eu pour sa réputation, des témoignages de mépris qu’il a reçus de ma famille.

» Je lui dis que dans celle retraite mon dessein est d’écrire à M. Morden, et de lui inspirer, s’il est possible, du zèle pour mes inléréls. »

J’entre dans quelques explications sur scs alternatives.

Vons jugez bien, ma chère , que cette malheureuse rigueur qu’on a pour moi, cl ce projet de fuite, me mettent dans la nécessité de lui rendre compte, bien plutôt que mon cœur ne me le permettrait . de toutes les circonstances de ma conduite.

< Il ne faut pas s'attendre, lui dis-je, que madame llowo veuille s'attirer des embarras, ni qu’elle souffre que sa flllo ou M. Hickman s’en attire à mon occasion. Quant au voyage do Londres, qu'il me propose, je ne connais personne dans cetto grande ville ; et j’en ai d’ailleurs une si mauvaise opinion, qu’a moins que dans quelque temps les dames de sa famille ne m'engagent 1 les y accompagner, il n'y a point d'apparence que je goûte jamais cette idée. Je n'approuve pas non plus l'entrevue qu’il me demande, surtout lorsqu'il est si vraisemblable que je le verrai bientôt. Mais s’il arrive quelque nouvel événement , qui me fasse abandonner 1e dessein de partir, je pourrai me procurer l’occasion do l'entretenir, pour lui expliquer les raisons de ce changement. »

Vous concevrez, ma chère, pourquoi je n’ai pas fait scrupule de lui donner celle espérance : c’est dans la vue de lui inspirer un peu de modération si je change en effet de pensée. D’ailleurs, vous vous souvenez qu’il n’y eut rien à lui reprocher, lorsqu’il me surprit il y a quelque temps dans un lieu fort écarté.

Enfin je me recommande à son honneur et à la protection de sa tanta, comme une personne infortunée qui n’a pas d’autre litre. Je répète (assurément du fond de mon cœur) combien il m’est douloureux de me voir

CLAaiSSK H4BL0VE.

forcée à des démarches si éloignées de mes principes et si nuisibles à ma réputation. Je lui marque que je me reudrai mardi au jardin; que si Betty est avec moi, je la chargerai d’une commission pour l'écarter ; que, vers quatre heures, U pourra me faire connaître, par quelque signal, qu’il est à la porte, dont j'irai aussitôt tirer le verrou ; que j'abandonne le reste à ses soins.

J’ajoute en finissant ; « que les soupçons paraissant augmenter de la part de ma famille, je lui conseille d'envoyer ou de venir le plus souvent qu’il lui sera possible, jusqu'il mardi au matin , vers dix oo onze heures; parce que je no désespère point encore de quelque révolution qui peut rendre toutes ces mesures inutiles. ■

O chère miss Howe! Quelle horrible nécessité qne celle qui peut me forcer à des préparatifs do cette nature! Mais il est à présent trop tard I Comment? trop tard. Que signifie celte étrange réflexion? Hélas I si j'étais menacée de finir quelque jour par le repentir, qu’il serait terrible de pouvoir dire qu'il eu trop lard !

Samedi , à dix heurt*,,

M. Solutés est ici. Il doit dîner avec sa nouvelle famille. Betty m’apprend qu'il emploie déjà ce terme. A mou retour du jardin , il a tenté encore une fois de se jeter sur mon passage, mais je suis remontée brusquement à ma prison pour l'éviter.

J'ai eu la curiosité, pendant ma promenade , d'aller voir si ma lettre était partie. Je ne dirai pas que si je l’eusse trouvée mon intention fût de la reprendre; car il me parait toujours certain que je n’ai pu faire autrement. Cependant quel nom dooner à ce caprice? En voyant qu’elle avait disparu , j'ai commencé à regretter, comme hier au matin , qu’elle fût partie ; sans autre raison , je crois, que parce qu'elle n’est plus en mon pouvoir.

Que ce Lovelace est diligent ! 11 dit lui -même que cet endroit lui tient lieu de maison . et je lu crois aussi. II parle, comme vous le verrai dans sa dernière lettre , de quatre déguisemeos dont il change d un jour h l'autre. Je suis moins surprise qu’il n’ait point été encore remarqué par quelqu'un de nos fermiers, car il serait impossible autrement que l’éclat de sa figure ne l’eût pas trahi. On peut dire aussi que toutes les terres voisines du parc en étant une dépendance, et, n’ayant point de sentier, du moins vers le jardin et le taillis, il y a peu d’endroits moins fréquentés.

D'un autre côté, je crois m’être aperçue qu’on veille peu sur mes promenades au jardin, et sur les visites que je rends à ma volière. Leur Joseph Léman, qui parait être chargé do ce soin, n’a garde de se rendre incommode par ses observations. D'ailleurs, on se repose apparemment, comme tna tante ilervey me l'a fait entendre, sur la mauvaise opiuion qu’on s'esl efforce de me faire prendre du caractère de M. Loselace, qu’on croit capable de justes défiances. Ajoutez que les égards qu’on me connaît pour ma réputation paraissent une autre sûreté. Sans des raisons si fortes, on ne m'aurait jamais traitée avec tant de rigueur, tandis qu’on m’a laissé les occasions que j’ai presque toujours eues de me dérober par la fuite, si j’avais été disposée à m'en servir, et leur confiance aux deux derniers motifs aurait été bien fondée, s'ils avaient gardé le moindre ménagement dans leur conduite. Mais peut-être ne se souvien-

nent-ils poinl de la porte de derrière, qui s'ouvro rarement, parce qu’elle conduit dans un lieu désert, et qu'elle est masquée par une assez épaisse charmille. Au fond, je no connais pas d'autre endroit par lequel on pût sortir sans quelque danger d'être aperçu, excepté néanmoins par l’allée Verte qui est derrière le hûclier ; mais il faudrait descendre de la haute terrasse qui borde la basse-cour du même côté. Toutes les autres parties du jardin sont ouvertes par des claires-voies, et les environs, qui sont plantés nouvellement en quinconces d'ormes et de tilleuls, ne donnent pas encore beaucoup de couvert.

Le grand cabinet de verdure, que vous connaissez, rt.e parait le plus commode de tous les lieux que je pourrais choisir pour mes importantes vues. 11 n'est pas loin do la porie de derrière, quoiqu'il soit dans une autre allée. On ne sera pas surpris que je m’y arrête, parce que je l’ai toujours aimé. Hors le temps des grandes chaleurs, sa fraîcheur en éloigne tout le monde. Lorsqu'on avait quelque tendresse pour moi, on s’alarmait de m’y voir quelquefois trop long-temps. Mais on a peu d’inquiétude à présent pour ma santé. L’opiniâtreté, disait hier mon frère, est une excellente cuirasse.

Avec vos plus ferventes prières, je vous demande, ma chère amie, votre approbation ou votre censure. Il n’est pas encore trop tard pour révoquer mes engageinens.

Sous l’adresse , avec un crayon i

Comment pouvez-vous envoyer votre messager les mains rides?

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