‹ Clarisse HarloveChapitre 70 sur 127 · LETTRE LXXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXIV

■ ISS HOWE, A MISS CLARISSE HARLOVE.

Samedi , «pris dîner.

La dernière date de votre lettre, qui est dix heures du matin, m’assure qu’elle ne pouvait être depuis long-temps au dépôt lorsque Robert y est arrivé. Il a fait une diligence extrême pour me l’apporter, et je l’ai reçue en sortant de table.

Dans la situation où vous êtes, vous me blâmez avec raison d’envoyer mon messager les mains vides ; et c’est néanmoins cette situation même, celte critique situation, qui cause en partie mon retard. En vérité , mon esprit ne me fournit rien qui puisse ruus aider.

J’ai employé secrètement tous mes soins pour vous procurer quelque moyen de quitter le château d'Harlove, sans paraître mêlée dans les circonstances de votre évasion ; parce que je n'ignere pas qu’obliger dans le fait, et désobliger dans la manière, c’est n’obliger qu’à demi. D'ailleurs, les soupçons et l'inquiétude de ma mère semblent augmenter. Elle y est conlirméu par les visites continuelles de votre oncle Anlonin, qui ne cesse de lui répéter que la conclusion approche, et qu’on espère que sa fille n’arrêtera point le penchant que vous marquez ü 1a soumission. Je suis informée de ces détails par des voies que je ne puis leur faire connaître, sans me jeter dans la nécessité de faire plus de bruit qu'il n'est è souhaiter pour l'un et pour l'autre. Nous n’avons pas besoin de cela, ma mère et moi, pour nous quereller presque à toute heure.

Pressée comme je suis par le temps, et privée, par vos prières si

CLARISSE BARL0VE.

instantes, de 1a satisfaction de. tous accompagner, j’ai trouvé plus de difficultés que je ne in'y attendais à vous procurer une voiture. Si vous ne m'obligiez pas de garder des mesures avec nia mère, c’est un servioe que je vous rendrais fort aisément. Je pourrais, sur le moindre prétexte, prendre notre carrosse coupé, y faire mettre deux chevaux de plus, si je le jugeais à propos, et le renvoyer de Londres sans que personne en fût mieux informé du logement qu'il uous plairait de choisir. Plût au ciel que vous y eussiez consenti ! En vérité, vous poussez la délicatesse trop loin. Dans votre situation, vous attendez-vous â ne rien perdre de votre tranquillité ordinaire? et pouvez-vous donc vous promettre de n’être pas un peu agitée par un ouragan, qui menace à chaque instant de renverser votre maison? Si vous aviez à vous reprocher d'être la cause de vos disgrâces, j’en jugerais peut-être autrement; mais lorsque personne n’ignore d’où vient le mal, votre situation doit être regardée d'un œil fort différent.

Oimmeut pouvez-vous me croire heureuse, lorsque je vois ma mère aussi déclarée pour les persécuteurs de ma plus chère amie, que votre tante, ou tout autre partisan de votre frère et de votre sœur; par l'instigation de celte tête folle et bizarre, votre oncle Antonin, qui s'étudie (le plat personnage qu'il est) à l’entretenir dans des idées indignes d’elle, pour m'effrayer par l'exemple? En faut-il davantage pour exciter mon ressentiment, et pour justilier le désir que j'ai de partir avec vous, lorsquo notre amitié n'est ignorée de personne?

Oui, ma chère, plus je considère l’importance de l'occasion, plus je demeure persuadée que votre délicatesse est excessive. Ne supposent-ils pas déjà que votre résistance est l’effet de mes conseils? N’est-ce pas sous ce prétexte qu’il vous ont interdit notre correspondance? et si œ ' n’était par rapport à vous, ai-je la moindre raison de m’embarrasser de ce qu'ils pensent?

D’ailleurs , quelle disgrâce ai-je donc à redouter de cette démarche? Quelle honte? quelle sorte de tache? Croyez-vous qu'Hickman en prit occasion de me refuser? et s'il en était capable , en aurais-je beaucoup de chagrin? Je soutiens que tous ceux qui ont une âme seraient touchés de cet exemple d'une véritable amitié dans notre sexe.

Mais je jetterais ma mère dans une vive affliction 1 Cette objection a quelque force. Cependant, lui causerais-je plus do chagrin que je n’en reçois d'elle, lorsque je la vois gouveruée par un homme de l'espèce de votre oncle, qui ne parait ici tous les jours que pour susciter de nouveaux sujets de peine à ma chère amie? Malheur à tous deux s’il y vient dans une double vue 1 Grondez-moi, si vous voulez, peu m'importe.

J’ai dit, et je répète hardiment, qu’une telle démarche anoblirait votre amie. II n'est pas trop tard encore. Si vous le permettez, j'enlèverai à Lovelace l’honneur de vous servir; et demain au soir, ou lundi, avant le temps que vous lui avez marqué , je serai à la porte de votre jardin avec un carrosse ou une chaise. Alors, ma chère, si notre fuite est aussi heureuse que je le désire, nous leur ferons des conditions, et des conditions telles qu’il nous plaira. Ma mère sera fort aise de revoir sa fille, je vous le garantis. Hicltman pleurera de joie à mon retour, ou je saurai le faire pleurer de chagrin.

Mais vous vous fâchez si sérieusement de ma proposition, et vous êtes toujours si féconde en raisonnemens pour appuyer vos opinions, que je

CLARISSE IURLOVE.

crains de vous presser davantage. Cependant ayez la bonté d’y faire un peu plus de réflexion , et d’examiner s’il ne vaut pas mieux partir avec moi qu’avec Lovelace. Voyez, en considérant les choses sous ce jour-là , si vous pouvez vaincre vos scrupuleux égards pour ma réputation. Qu® reprocher à une femme qui fuit avec une autre femme; et dans la seule vue d’éviter cette race d’hommes? Je vous demande uniquement de peser cette idée ; et si vous pouvez vous mettre au dessus du scrupule qui me regarde, de grâce, metlez-vous-y :c’est tout ce que j'avais à dire présentement sur cet article. Je passe à quelques antres endroits de vos lettres.

Le temps viendra, sans doute, où je serai cajiablc de lire vos touchante» narrations, sans celte impatience et cette amertume de rœnr dont je ne puis me défendre aujourd’hui, et qui se communiqueraient à ma plume, si mes réflexions s'attachaient à toutes les circonstances qiievous m’écrivez. Je crains de vous donner le moindre conseil, ou de vous dire ce que je ferais h votre place, si vous continuez de refuser mes offres. Quelle serait mon affliction, s'il vous en arrivait quelque mal ! Je ne me le pardonnerais jamais. Cotte considération a beaucoup augmenté l’embarras où j’étais pour vous écrire, à présent que vous touchez à la décision de votre sort, et lorsque vons rejetez le seul remède qui convient à cette crise. Mais j’ai dit que je ne vous en parlerais plus. Cependant, encore un mot, dont vous me gronderez autant qu'il vous plaira : s’il vous arrivait effectivement quelque malheur, j’en ferais toute ma vie un crime à ma mère. Ne doutez pas que je ne l’en accuse, et peut-être vous-même, ai vous n’acceptez pas mon offre.

Voici le seul conseil que j’aie à vous donner dans votre situation :st vous pariez avec M. I.ovelace, prenez la première occasion pour vous assurer de lui par la cérémonie du mariage. Songez que dans quelque lieu que tous puissiez vous retirer, tout le monde saura bientôt que c’est par son secours, et avec lui, que vous avez quitté la maison paternelle. Vons pouvez, à la vérité, le tenir éloigné pendant quelque temps, jusqu’à ce que les articles soient dressés, et que vous soyez satisfaite snr d’autres arrangemens que vous désirez. Mais ces considérations mêmes doivent avoir moins de poids pour vous qu’elles n’en auraient pour nno autre dans les mêmes circonstances, parce qu’avec tous les défauts qu’on voudra lui attribuer, personne ne loi reproche de manqner de générosité; parce qu’à l’arrivée de M. Morden . que l’honneur oblige à vous rendre justice en qualité d’exécuteur, vous ne sauriez manquer d’entrer en possession de votre terre ; parce que de son cflté il jouit d’une fortune considérable : parce que toute sa famille vous estime, et souhaite ardemment votre allianee ; parc» qu’il ne fait pas difficulté lui-même de vous prendre sans aucune condition. Vous voyez comment il a toujours bravé vos riches parens; c’est une faute que je trouve pardonnable, et qui n’est peut-être pas sans noblesse. Je me persuade hardiment qu’il aimerait mieux vous voir à lui sans un sou, que d’avoir obligation à ceux qui! n’a pas plus de raison d’aimer, qu'ils n'en ont eux-mêmes de lui vouloir du bien. Ne vous a-t-on pes dit que son propre oncle ne peat soumettre cet esprit flèr à lui devoir la moindre faveur?1

Toutes ces raisons me persuadent que vous devez insister peu sur les articles. Ainsi, c’est mon opinion absolue, que si vous partez avec lui, b cérémonie ne doit pas être différée, et remarquez qn’alors c’est lui qui doit juger du temps auquel il pourra vous quitter avec sûreté.

CLARISSt IUHLOVK.

Faites Ui-dessus vos plus sérieuses réflexions. Les délicatesses doivent s'évanouir, au moment où vous aurez quitté la maison de vutre père. Je n'ignure pas ce qu'il faut penser de ces créatures inexcusables, qui, n'écoutant que leur passioa, sans aucun égard pour la décence» passent de la fenêtre de leur père entre les bras d'un mari; mais un ne vous soupçonnera jamais de ces ardeurs emportées. Je répète, qu'avec un homme du caractère de Lovelace, votre réputation demande qu'après avoir consenti à vous mettre en sua pouvoir, il n'y au pas de délai pour la célébration. Je suis sûre qu'écrivant à vous, il n'est pas besoin de donner plus de force à cette' remarque.

Vous vous efforcez d'excuser ma mère ! La chaleur de mon amitié no me dispose guère à goûter vos raisonnemens. Il n’y a point ue blâme, dites-vous, à se dispenser de tout ce qui n'est point un devoir. Cette maxime admet bien tics distinctions, lorsqu’elle est appliquée à l’amitié. Si la chose qu’on demande était d'une plus grande ou même d'une égale conséquence pour la personne de qui elle dépend, peut-être mériteraitelle des réflexions. Il me somble mémo qu’il y aurait un air d'intérêt propre à demander de son anti une faveur qui l’exposerait aux mêmes inconréniens qu’oit veut évi'cr. Ce serait l'aulorûer par notre propre exemple, et avec beaucoup plus de raison, à nous payer d’un refus, et à mépriser une si fausse amitié. Mais si, sans avoir beaucoup à craindre pour nous-mêmes, nous pouvions délivrer notre amie d’un très grand danger, le refus que nous en ferions nous rendrait indignes de la qualité d'ami. Je n'en admettrais pas un de cette nature ; pas même à la superficie de mon coeur.

Je suis trompée si ce n'est pas votre opinion comme la mienne ; car c'est à vous-même que je dois celle distinction , dans certaines circonstances, où vous devez vous souvenir qu’elle m'a sauvée d'un fort grand embarras. Mais votre caractère a toujours été d’excuser les autre», tandis que vous ne vous passiez rten à vous-même.

Je dois avouer que si ces excuses pour l'inaction ou pour les refus d’un ami venaient d'une autre femme que vous, dans un cas si important pour elle-même, et qui l’est si peu, en comparaison, pour ceux dont elle délirerait la protection, moi qui m'efforce, comme vous l’avez souvent observé, de remonter toujours des effets à la cause , je pencherais à la soupçonner d'une inclination secrète et désavouée, qui, balançant tous les meonvéniens dans son cœur, la rendrait plus indifférente qu'elle ne veut la paraître pour le succès de ce qu'elle demande.

M’entendez-vous, ma chère? Tant mieux pour moi, » vous ne m’entendez pas; car je crains que cette réflexion, jetée au hasard, ne m’attire de vous une réprimande que vous m’avez déjà faite dans le même cas : « C’est ne pouvoir s’empêcher, m’avez-voasdit, de vouloir faire montre de pénétration, quoique aux dépens de cette tendresse qui est un devoir de l’amitié et de la charité. »

Que sert, m’allez-vons dire, de reconnaître ses fautes, si l’on n’apporte aucun soin à s’en corriger? d’accord, ma chère. Mais ne savez-vous pas que j’ai toujours été une impertinente créature, et que j’ai toujours eu benoin de beaucoup d’indulgence? Je sais aussi que ma chère Clarisse en a toujours eu pour moi, et c'est là-dessus que je me repose aujourd’hui. F.Ue n’ignore pas jusqu’où va mon affection pour elle. Je vous aime, ma chère, en vérité plus que moi-même. Croyez en cette expression, et par

conséquent, jugez combien je suis touchée d’une situation aussi critique que la vôtre. C’est la force de ce sentiment qui me fait tourner ma censura jusque sur vous; c'est-à-dire, sur ce caractère philosophique, sur cette admirable sévérité que vous avez pour vous-même, et qui vous abandonne dans la cause d’autrui.

Mes vœux, mes prières continuelles seront employés à demander au del que vous puissiez sortir de ces épreuves, sans aucune tache pour cette belle réputation, qui a été jusqu'à présent aussi pure que votre cœur : vœux ardens, prières uniques, qui ne sont pas un moment interrompus, et que je répète vingt fois, en mo disant éternellement à vous.

P.- S. le me suis pressée d'écrire, et je ne me hâte pas moins de faire partir Robert, afin que, dans une situation si critique, vous ayez le temps de considérer ce que je vous marque, sur deux points qui me paraissent les plus importans. Je veux vous les remettre sous les yeux en deux mois :

« Si vous ne devez pas vous déterminer plutôt à partir avec une personne de voire sexe, avec votre Aune Howe , qu’avec une personne de l’autre, avec M. Lovelace? »

Supposant que vous partiez avec lui ;

Si vous ne devez pas vous marier le plus tôt qu'il vous sera possible? »

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