CI.A1I8S8 HARIiOVK, ‘ JJf
Ksl-U possible qu’il se croie si sûr de moi ? II se ligure peui-ôlre que je n’ai pas U liardicssc do changer do résolution. Je voudrais no l’avoir jamais connu. C'est à présent que jo vois cette téméraire démarche dans le mémo jour où tout lo monde l'aurait vue. si je ne m’en étais rendue coupable. Mais quel parti prendre , s’il vient aujourd’hui à l’heure marquée? S'il vient sans avoir reçu lo lettre, je suis obligée de le voir ; sans quoi , il ne manquera |>as de jugor qu'il m’est arrivé quelque chose , et je suis sûre qu’il entrera aussitôt au château. Il n’csr pas moins certain qu’il y sera insulté; et quelles seront les suites! D'ailleurs, je me suis presque engagée, si je changeais d'avis, do prendre la première occasion pour le voir et lui exprimer inos raisons. Je ne doute pas qu'elles ne lui déplaisent beaucoup... Mais il vaut mieux qu'il parle de mauvaise humeur, apres m’avoir vue, que de partir nioi-iuûinc, mécontente de moi et de mon imprudente démarche.
Cependant,, quoique extrêmement pressé par lo temps, il peut envoyer encore et recevoir la lettre. Qui sait s'il n’a pas été retardé par quoique accident qui le rendra peut-être excusable ? Comme j 'ai trompe plus d’une fois ses espérances pour une simple entrevue, il est impossible qu'il n’eût pas eu au moins la curiosité de savoir s’il n’ost rien arrivé , et si je suis forme dans une occasion bien plus importante. I)’un autre côté , comme je lui ai confirmé témérairement ma résolution par une seconde lettre, je commence à craindre qu'il n'en ai pas douté.
Ai neuf heures.
Ma cousine Flervey s’est approchée de moi en me voyant revenir du jardin. Elle m'a glissé fort adroitement dans la main une lettre que je vous envoie. Vous y reconnaîtrez la simplicité de son caractère:
« Très chère cousine,
* J’apprends d’une persunne' qui se- croit bien informée, que vous devei être mariée à V. Sulmos, mercredi matin. Peut-être ne m'a-t-on fait cé«e confidence que pour me causer du chagrin ; car c’est de Betty Bhrnes que je l'apprends, et je la connais pour une insolente créature. Cependant elle dit que les dispenses sont obtenues; et m'ayant bien recommandé de n’en parler à personne,, elle m’a même assuré que c'est M. Brandi, ce jeune miuistre d'Oxford, qui devait (aire la cérémonie. Le docteur Lewin refuse, à ce que j’entends, de vous donner la bénédiction, si vous n'y consente!. Il a déclaré qu’il n'approuve point la manière dont ou en use avoc vous, et que vous ne méritez pas d’être traitée si cruellement. Pour M. Brandi, Betty ajoute qu’un lui a promis de faire sa fortune.
» Vous saurez mieux que moi l'usage que vous devez faire de ces lumières; car je soupçonne Betty de me dire bien des choses sur lesquelles elle me recommando lo silence, et dont elle s’attend neanmoins que je trouverai le moyen de vous informer. Elle sait, comme tout le monde, que je vous aime avec une passion extrême, et je suis bien aise que personne ue l’ignore. C’est un bonheur pour moi d'aimer une chère cousine qui fait l’honneur de toute la famille. Mais je vois que mias Ilarlove et cette fille se parlent saosoessc à. l’oreille, et lorsqu'elles ont fini, Belty a toujours quelque chose à me dire.
» Ce que je vais vous apprendre est très certain , cl c’est particulièrement ce qui me porte à vous écrire : mais je vous supplie de brûler ma
CLARISSE BARL0VE.
lettre. On doit faire une nouvelle recherche de vos papiers , de vos plumes et de votre encre, parce qu’on sait que vous écrivez. On prétend avoir fait quelque découverte, par la trahison d’un des gens de M. Lovelace. Je ne sais pas de quoi il est question, mais on se propose d’en faire usage. H n’y aurait qu’un méchant caractère qui pût s’être vanté de la bonté qu'une femme a pour lui, qui eût été capable de trahir ses secrets. M. Lovetace, j’ose le dire, est trop galant homme pour être soupçonné de cette bassesse. S’il ne l'est pas, quelle sûreté y aurait-il jamais pour de jeunes et innocentes personnes telles que nous?
» ils ont une idée qui leur vient, je crois, de cette fausse Betty : c’est que vous avez dessein de prendre quelque chose pour vous rendre malade ou dans d’autres vues. Ils doivent chercher, dans tous vos tiroirs, des fioles, des poudres et les choses de cette nature. Voilà une recherche bien étrange 1 Quel malhe ur pour une jeune fille d’avoir des parens si soupçonneux 1 Grâce au ciel, ma mère n’est pas à présent de ce caractère.
» Si l’on ne trouve rien, vous serez traitée plus doucement par votre papa, le jour du grand jugement, comme je crois pouvoir le nommer.
» Cependant, malade ou non, hélas ! ma chère cousine, il n’y a que trop d’apparence que vous serez mariée. Betty l'assure, et je n’en doute plus. Mais voire mari doit retourner chez lui tous les jours au soir, jusqu’à ce que vous soyez réconciliée avec lui; ainsi la maladie ne sera pas un prétexte qui puisse vous sauver.
» Ils sout persuadés qu'après votre mariage vous serez une des plus excellentes femmes du monde. C’est ce que je ne ferais pas, je vous assure, si je n’avais du goût pour mon mari. M. Solmes leur répète sans cesse qu’il obtiendra votre amour à force de bijoux et de riches présens. Le vil flatteur ! Je souhaiterais de le voir marié avec Betty Barnes, et qu’il prit la peine de la battre chaque jour, jusqu'à ce qu’il l’eût rendue bonne. Enfin, mettez en lieu de sûreté tout ce que vous ne voulez pas laisser sous leurs yeux, et brûlez cette lettre, je vous en conjure. Gardez-vous bien, ma très chère cousine, de rien prendre qui puisse nuire à votre santé. Celte voie serait inutile et le danger en serait terrible pour ceux qui vous aiment aussi tendrement que votre, etc.
» Dollt Hehyïy. »
Après avoir lu cette lettre, il s’en est fallu peu que je n’aio repris mon premier projet, surtout lorsque j’ai considéré que ma lettre de révocation n’est point encore partie, et que mon refus va m’exposer à des disputes fort vives avec M. Lovelace; car je ne pourrai me dispenser de le voir un moment, dans la crainte qu’il no s’emporte à quelque violence. Mais le souvenir de vos termes, cet dêliealenet auxquelles je doit renoncer, dè t que j’aurai quitté la maiton de mon père, joint aux motifs encore plus puissans du devoir et de la réputation, m’ont déterminée encore une fois contre la téméraire démarche. Quand mes agitations et mes larmes ne feraient aucune impression sur mes amis, il est incroyable que je ne puisse obtenir un mois, quinze jours, une semaine, et mes espérances augmentent pour quelque délai, depuis que je sais de ma cousine que ce bon docteur Lewin refuse de se prêter à leur entreprise sans mon consentement, et qu'il juge qu’on me traite avec une véritable cruauté. Il me vient à l'esprit une nouvelle ressource : sans faire connaître de quoi je suis informée, je ferai valoir mes scrupules de con-
CLARISSE BARLOYE.
science, et je demanderai le temps de consulter cet habile théologien. Arec la force que je donnerai à ma demande, il est certain qu’elle sera secondée par ma mère. Ma tanle llerrey et madame Norton ne manqueront pas de venir à l’appui. Le délai suivra infailliblement, et je m'échappe au travers de l’avenir.
Mais s’ils sont déterminés à la violence! s’ils ne m’accordent aucun délai! si personne ne se laisse attendrir! s’il est résolu que la fatale formule sera lue sur ma main trembtante et forcée! Alors... hélas! que ferai-je alors? Je ne puis que... mais que puis- je? O ma chère! ce Solmes ne recevra jamais mes sermens. J’y suis trop résolue. Je prononcerai non, non ! aussi long-temps que j’aurai la force de parler. Qui osera donner le nom de mariage à cette horrible violence? Il est impossible qu’un pète et une mère puissent autoriser de leur présence une si affreuse tyrannie. Mais si les miens se retirent, et s’ils abandonnent l’exécution ë mon frère et à ma sœur, je n’ai point de miséricorde à espérer.
Voici quelques petits artifices auxquels j’ai recours, le ciel sait avec quelle répugnance.
Je leur ai donné une sorte d’indice , par un bout de plume que j’ai laissé paraître dans un lieu où Ils trouveront une partie de mes provisions secrètes, que je veux bien leur abandonner.
J’ai laissé, comme par négligence, deux ou trois essais de ma propre écriture dans un endroit où ils peuvent être aperçus.
J’ai abandonné aussi dix ou douze lignes d’une lettre que j’ai commencée pour vous, dans laquelle je me flatte que, malgré les apparences qui sont contre moi, mes amis se relâcheront. Ils savent de votre mère, par mon oncle Antonin, que je reçois de temps en temps uno lettre de vous. Je déclare, dans le même fragment, ma ferme résolution de renoncer è l’homme pour lequel ils ont lant de haine, lorqu’ils m’auront délivrée des persécutions de l’autre.
Près de ces essais, j’ai laissé la copie d’une ancienne lettre, qui contient divers argument convenables h ma situation. Peut-être que, les lisant ainsi par hasard. Us y trouveront quelque motif de faveur et d'indulgence.
Je me sois réservé, comme vous pouvez le croire, assez d’encre et de plumes pour mon usage ; et j’en ai ntême une partie dans le grand cabinet de verdure, où je les ferai servir à mon amusement, pour me distraire, si je le puis, des idées noires qui m’obsèdent, et de tant de craintes qui ne peuvent qu’augmenter jusqu'au grand jour.
Clarisse Harloye.
LETTRE LXXXVin.
MISS CLARISSE HARLOYE , A MISS DOWE
Dans le cabinet de verdore, à onze heures.
Il n’a point encore ma lettre. Tandis que j’étais ici à méditer les moyens d'écarter mon officieuse geôlière, pour me procurer le temps nécessaire è celte entrevue, ma tanle est entrée subitement, et m’a fort étonnée par sa visite. Elle m’a dit quelle m'avait cherchée dans les allées du jardin , que bienlfr elle n'aurait plus cet embarras pour me joindre, et qu’elle espérait, comme tous mes amis, que ce jour serait le dernier de notre séparation.
JT* eutfttan «anneve.
Tous pouvez juger, 'ma chère, que l’idée de voir M. Love! ace, « la crainte «Mire découverte, joint aux avis que j'avais reçus de ma cousine, m’ont jetée dans une grande et Visible émotion. Elle s’en est aperçue :
— Pourquoi ces soupirs”* ’Pomqooi vois-je soulever ce sein T m'a-t-eBe dit en mettant la main sur mon cou. Ah ! ma chère nièce, qui se serait défié que tant de douceur naturelle fût si bien armée contre la persuasion I
Je n’avais rien h répondre. Efle a continué : — La commission qui m’amène sera fort mal reçue, je le prévois. Quelques discours qni nous ont été rapportés, et qui viennent de la bouche du plus désespéré et du plus insolent de tous les hommes, convainquent votre père et toute la famille que vous trouvez encore le moyen d'écrire au dehors. AL Lovelace est informé sur-le-champ de tout ce qui se passe ici. On appréhende de lui quelque grand malheur, que vous avez autant d’intérêt à prévenir que tous les autres. Votre mère a des craintes qui vous regardent personnellement, et qu’elle veut croire encore mal fondées ; cependant elle ne saurait être tranquille, si vous ne lui laissez la liberté, tandis que vous êtes dans ce cabinet, de visiter encore une fois votre chambre et vos tiroirs. On vous saura bon gré de me livrer volontairement toutes vos clés. J’espère, ma nièce, que vous ne disputerez pas. On a résolu de L'ire apporter ici votre dîner, pour vous épargner ce spectacle, et pour se donner In temps nécessaire.
Je me sais crue fort heureuse d'avoir été si bien préparée par la leur» de ma cousine. Cependant j'ai eu la petite ruse de marquer .quelques scrupules, et d'y joindre des plaintes assez amères; après quoi, non seulement j’ai donné mes clés, mais j'ai vidé officieusement mes poches devant ma tante, et je l'ai inrilée à mettre les doigts sous mou corset pour s'assurer qu’il n'y avait aucun papier.
Elle a paru fart satisfaite do ma soumission , qu'elle me promettait , m’a-t-elle dit , de présenter dans les termes les plus favorables, sans s’arrêter à ce que mon frère et ma soiur eu pourraient dire. Elle était sûre que ma mère serait charmée de l'occasion que je lui donnais de répondre à quelques soupçons qu'au avait fait naître contre moi.
Elle m'a déclaré alors qu’ou avait des méthodes sûres pour découvrir les secrets de U. Lovelace, et quelques uns mémo des niions, par la négligence qu'il avait à les cacher, et par la vanité avec laquelle il Luisait gloire de scs desseins jusque devaul ses domestiques. Tout profond qu’un se le figurait, a-t-elle ajoute, mon hère L’était autant que lui, et réellement trop fort pour lui à ses propres armes, curume l’avenir le ferait connaître.
J’ignorais, lui ai-je répondu, ceqtùt y avait de caché sous des termes si obscurs. J’avais cru jusque alors que les méthodes qu’elle paraissait attribuer à f un et à l’autre , méritaient plus de mépris que d’applaudissemeus. Ce que j’apprenais d’elle me faisait voir évidemment que les soupçons qui me regardaient se pouvaient venir que de l'esprit supérieur de mon frère, et sans doute aussi du témoignage qu'il se rendait à lui-même, que le traitement que j'ai essuyé m’autorise à leur donner une juste occasion; qu’il était fort malheureux pour moi de servir de jouet au bel esprit de mon frère; que je souhaitais néanmoins qu’il se connût luwuèaie aussi parfaitement que je croyais le connaître; qu’afors peut-être il tme-
GUMME BUUJOVX. 335
«ait moins de vanité de ses talens , parce que j'étais persuadée qu’on en aurait une moins bonne] opinion, s'il n'étaient pas accompagnés du pouvoir de noire.
J’étais -irritée; je n'ai pu rotonir cette réflexion. Il la méritait, si vous considère* qu’il est probablement la dupe de l'autre par son espion. Mais des deux célés j'approuve si peu oes basses ressources , que si la persécution était un peu plus ménagée , je ne laisserais pas la perfidie de ce vil Joseph Léman sans punition.
— 11 était fâcheux, m'a dit ma tante, que j’eusse une si mauvaise idée de mon frère. C'était néanmoins an jeune homme qui avait du savoir et de fort bonnes qualités.
— Assez de savoir, ai-je répondu , pour en faire parade devant nous autres femmes; mais a-t-il ce qui faut pour devenir meilleur, et pour so rendre estimable à d'autres yeux que les siens?
— Bile lui aurait souhaité dans le fond un peu plus de douceur et de bon naturel ; mais elle craignait que je n’eusse trop bonne opinion d'un autre, pour juger aussi avantageusement de mon frère qu’une sœur y est obligée, parce qu'il y avait entre eux une rivalité de mérite qui était la cause mutuelle de leur haine.
— De la rivalité, madame, lui ai-je dit, j’ignore ce qu’on en doit croire ; mais je suuhaiterais qu'ils entendissent mieux tous doux ce qui convient aux principes d'une éducation libérale ; l'un et l’autre ne feraient pas gloire de ce qui devrait les couvrir de honte.
Ensuite, changeant de sujet, il n'était pas impossible, ai-je repris, qu'on ne trouvât quclquos uns de mes papiers, une ou deux plumes, un peu d'encre (art que je déleste, ou plulOt fatale nécessité qui m’y contraint 1 ) , n'ayant pas la liberté de remonter pour les mettre à couvert ; mais puisqu’on exigeait de moi ce sacrifice, il fallait m'en consoler; et, quelque temps qu'on pût employer à cette recherche , mon dessein était si peu de l'empêcher, que j’étais résolue d’attendre au jardin l’ordre do retourner h ma prison. J’ai ajouté, avec la même ruse, que cette nouvelle violence ne se ferait apparemment qu’après le dtner des domestiques , parce que je ne doutais pas qu’on y employât Betty., qui connaissait tous les recoins de mon appartement.
— 11 était à souhaiter, m’a dit ma tante, qu'on ne trouvât rien qui Hit capable de confirmer les soupçons , parce qu'elle pouvait .m'assurer que Je motif do cette recherche , surtout de la part du ma mère , était fle se procurer des lumières capables de me justifier, -et d’engager mon-père à me voir, demain au soir ou mercredi malin, sans aucun emportemertt ; je devrais dire avec tendresse, a-t-elle ajouté , car C’est à quoi fl est résdlu, s’il jio reçoit pas de nouveau sujet d'offense.
— Ali ! madame... ai-je répondu en secouant la Itte.
—Pourquoi oet Ah! madame , accompagné d’une marque de doute?
— Je souhaite, madame , de n’avoir pas plulût à. craindre la continuation du.iuecunlcnieaienl de mon père qu'à espérer Je retour de sa tendresse.
• — C'est, ma chère , ce que vous ne savez puis. Les affaires pouvant ■prendre un tour... Peut-être ne vont -elles pas aussi mal que vous ,1e croyez.
— Très chère madame, ayez-vous quelque chose de ronsolant h m'apprendre?
— Il peut arriver, nia chère, que vous deveniez plus complaisante.
— Voilà donc, madame, les espérances que vous me donnez? Au nom de Dieu , ne me faites pas penser que ma lante Hcrvey soit cruelle pour une nièce qui l’aime et qui l’honoré du fond do cœur.
— Je pourrai, m’a-t-elle dit, vous en apprendre davantage, mais sous le sceau du plus grand secret, si la recherche tourne favorablement pour vous. Croyez-vous qu’on trouve quelque chose à votre désavantage?
— Je m'attends qu’on trouvera quelques papiers; mais je suis déjà résignée à toutes les suites. Mon frère et ma sœur n’épargneront pas leurs chorilables interprétations. Dans le désespoir où je suis, rien n’est capable de m’alarmer !
— Elle espérait, et très ardemment, m’a-l-elle dit, qu’on ne trouverait rien qui pût faire mal juger de ma discrétion. Alors... mais elle craignait do s’expliquer trop.
Elle m’a quittée d’un air aussi mystérieux que ses termes, et qui ne m’a causé qu'un surcroît d’incertitude.
Ce qui m’occupe à présent, ma chère amie, c’est l’approche de cette entrevue. Je no puis en écarter un moment l’idée. Plût au ciel que cette scène fût passée! Se voir pour se quereller... Mais s’il n’est pas tout à fait calme et résigné, je ne demeurerai pas un instant avec lui, quelque résolution qu'il puisse prendre.
Ne remarquez-vous pas que plusieurs de mc3 lignes sont tortues , et qu’une partie de mes caractères vient d'uue main tremblante? C’est ce qui arrive malgré moi , lorsque j'ai l’imagination plus remplie de celte entrevue quo de mon sujet.
Mais après tout, pourquoi le voir? Comment me suis-je persuadée que je m'y suis obligée? Je voudrais que le temps me permit de recevoir làdessus votre conseil. Vous êtes si lente à vous expliquer... Je conçois, néanmoins, comme vous le dites, que cette lenteur vient de la difficulté do ma situation.
J’aurais dû vous dire que, dans le cours do cette conversation, j’ai supplié ma tante de faire l'office d'une amie , de hasarder un mot en ma faveur le jour de l’épreuve, et d'obtenir quelque temps pour mes réflexions, si c'est l’unique grâce qu’on soit disposé à m'accorder.
Elle m’a répondu qu'après la cérémonie j’aurais tout le temps que je pouvais désirer pour m’accoutumer à mon sort, avant que d'être livrée à M. Solmcs : odieuse confirmation de l’avis que j’ai reçu de miss Hervey. Celte réponse m’a fait perdre patience.
A son tour, elle m'a demandé en grâce de rappeler toutes mes forces pour me présenter devant l'assemblée avec une soumission tranquille et les sentimens d'une parfaite résignation. Le bonheur de toute la famille était entre mes mains; et quelle joie n’aurait-elle pas de voir mon père, ma mère, mes oncles, mon frère, ma sœur, m'embrasser avec transport, me serrer tour à tour entre leurs bras, et se féliciter mutuellement du retour de la paix et du bonheur commun? Le ravissement de son cœur ne pouvait manquer d'abord de lui ôter le mouvement et la parole ; et sa pauvre Dolly, à qui sou extrême attachement pour moi avait attiré des
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reproches assez amers, rentrerait aussi dans les bonnes grâces de toit le monde.
Douteriez-vous, ma chère amie, que cette épreuve ne soit la plus redoutable qne j’aie encore essuyée?
Ma tante m’a (ait cette peinture avec des couleurs si vires que, malgré toute l'impatience où j'étais auparavant, je n’ai pu me défendre d’en être extrêmement touchée. Cependant je n’ai pu lui témoigner que par mes soupirs et par mes larmes combien je désirais cet heureux événement, s’il pouvait arriver à des conditions que j’eusse le pouvoir d'accepter.
Je vois venir deux de nos gens, qui m'apportent mon dîner.
On me laisse libre. Je touche au moment de l'entrevue. Le ciel, par bonté pour moi, ne fera-t-il pas naître quelque obstacle qui arrête Lovebcc? Ah! puisse-t-il ne pas venir 1 Mais dois-je, ou ne dois-je pas le voir? Que ferai-je, ma chère? Je vous interroge comme si je pouvais espérer votre réponse.
Betty, suivant l'idée que j'ai fait naître à ma tante, m'a dit qu'elle devait être employée cet après-midi ; qu’elle aurait beaucoup do regret qu'on découvrit quelque chose, mais qu'on n’avait en vue que mes véritables intérêts, et qu'avant mercredi il dépendrait de moi d’obtenir un pardon général. L’effrontée, pour s'empêcher do rire, s’est mis alors un coin de son tablier dans la bouche, et s’est bêlé» de se retirer. A son retour pour desservir, je lui ai fait un reproche de son insolence. Elle m’a fait des excuses : Mais... mais... (recommençant h rire) elle ne pouvait se retenir, m’a-t-elle dit, lorsqu’elle pensait que je m’étais livrée moi-même par mes longues promenades, qui avaient fait naître l’idée de visiter ma chambre. Elle avait fort bien jugé qu’il y avait quelque dessein formé, lorsqu’elle avait reçu ordre de me faire apporter mon dîner an jardin. Il fallait convenir que mon frère était admirable pour l’invention. M. Lovelace même, qui passait pour avoir tant d’esprit, ne l’avait pas si vif et si fertile.
Ma tante accuse M. Lovelaco de se vanter de ses desseins devant sas domestiques. Peut-être a-t-il ce défaut ; quant è mon frère , il s'est toujours fait une gloire de paraître homme de mérite et de savoir, aux yeux des nôtres. J’ai souvent pensé qu'on peut dire de l’orgueil et de la bassesse, comme de l’esprit et de b folio, qu’ils s'allient ordinairement, ou qu’ils se touchent de fort près.
Mais pourquoi m’arrêter aui folles idées d’autrui, dans les momens où fai l’esprit si plein d’uno véritable inquiétude? Cependant je voudrais, s’il était possible, oublier cette entrevue, qui est le plus proche de mes maux. Je crains que, m’en étant trop occupée d’avance, je ne sois moins propre à la soutenir, et que mon embarras ne donne sur moi d’autant plus d'avantage, qu'on aura quelque apparence de raison pour me reprocher l'inconstance de mes résolutions.
Vous savez, ma chère, que le droit de faire un triste reproche donne une sorte de supériorité à celui qui peut l'exercer, tandis que le témoignage d'une conscience embarrassée jette le coupable dans l’abattement.
Ne doutez pas que cet esprit fler et hardi ne so rende, s'il le peut, et son juge et le mien. Il ne réussira pas facilement h m’en imposer ; mais je prévois que notre conversation ne sera pas tranquille. Après tout, je m’en embarrasse peu. fl serait bien étrange qu’après avoir eu la fermeté do résister à ma famille... Qu’entends-je? R est à b porto du jardin...
376 ciAMaee tuanoua.
Je me suis trompéu. (jue la crainte a «le puiivuir pour réaliser Joules ses chimères I Pourquoi donc suis-je si peu maîtresse de moi?
Je vais porter celle leUre au dépôt. Delà, j'irai voie, pour la dernière fois, si celle qu'il devrait avoir levée est encero.au lieu ordinaire, S’il Jla prise, je ne le verrai point. Si je la trouve encore, je 1a reprendrai ipour le convaincre, en la lui montrant, qu'il n'a rien à me reprocher. £lle m'épargnera quantité de détours et d’inutiles raieonnemens, .et je n'aurai qu'a tenir ferme sur ce qu'elle contient. .L'entrevue doit Aire courir, .car si j’avais le malheur d'étre aperçue, ce serait un nouveau prélexto pour les rigueurs dont je suis menacée après-demain.
Je doute si j'aurai la liberté de vous écrire pendant le reste du jour. Suis-je sûra même de l'avoir, avant que d’Ctro livrai* peut-être à ce misérable Solmes? Mais non, non : c’est ce. qui n'arrivera jamais, .tant quai me restera quelque usage de mes sens.
Si votre messager ne trouve rien au dépôt mercredi malin, vous pouvez conclure alors qu’il me sera impossible, et de vous écrire et de recevoir de vous les mômes faveurs.
Dans celle malheureuse supposition, ayez pitié de moi, très chère amie, priez pour moi, et conservez-moi, dans votre affection, ce rang qui fait la gloire de ma vie et mon unique consolation.
PxAnissE Hablove.