LETTRE XCI
MISS CLARISSE IIARLOYB, A U ISS HOWE.
Mardi ta loir.
Quels rcmerciemcns ne voqs dois-je pas, ma chère miss Howe, pour la bonté qui vous intéresse encore au sort d'une malheureuse fille dont la conduite est devenue l'occasion d’un si grand scandale? Je crois, en vérité, que cette considération m’afflige autant que le mal môme.
Dites-moi... mais je crains de le savoir 1 dites-moi néanmoins, ma chère , quelles ont été les premières marques de l'étonnement de votre mère.
Je n’ai pas moins d'impatience, et j'ai la môme crainte d'apprendre ce que nos jeunes compagnes, quipeut-ôtre ne serontplus jamais les miennes, disent à présent do moi.
Elles n’en peuvent rien dire de pis que ce que je vous dirai moi-même. Je m’accuserai, n'en doutez pas; je me condamnerai à chaque ligne, sur tous les points où j’aurai quelque chose à me reprocher. Si lo récit que j’ai à vous faire est capable de diminuer ma faute (car c'est l'unique prétention d’une infortunée qui ne peut s’excuser à ses propres yeux), je sais ce que j’ai à me promettre de volro amitié ; mais je n’ai pas les mêmes espérances de la charité des autres, dans un temps où je ne doute point que tout le monde n’ait la bouche ouverte contre moi, et que tous ceux qui connaissent Clarisse Harlove ne condamnent sa conduite.
Après avoir porté au dépôt la lettre qui était pour vous, et repris celle qui faisait une partie de mes inquiétudes, je retournai au cabinet de
CtAMSSB HAKL0VB.
verdure ; ot là je m’efforçai, aussi paisiblement que ma situation le permettait, de me rappeler diverses circonstances de l’entretien que j’avais eu avec ma tante. En les comparant avec quelques articles de la lettre de miss Hervey, je commençai à me flatter que le mercredi n'était pas aussi redoutable pour moi que je l’avais cru ; et voici comment je raisonnai avec moi-même.
« Mercredi ne saurait être absolument le jour fixé pour mon malheur; quoique, dans la vue de m’intimider, on puisse souhaiter que j’en prenne idée. Le contrat n’est pas signé. Ün ne m’a pas encore forcée de le lire ou do l’entendre. Je puis refuser de le signer, malgré toute la difficulté que j'y prévois, si c’est de la main de mon père qu’il m’est présenté. D'ailleurs, mon père et ma mère ne se proposent-ils pas, lorsqu’on prendra le parti de la violence, de se rendre chez mon oncle Antonin, pour s’épargner le chagrin d’entendre mes cris et mes appels î cependant ils doivent être présens à l’assemblée de mercredi; et, quelque sujet d’effroi que je puisse trouver dans la pensée de paraître solennellement aux yeux de tous mes amis, c’est peut-être ce que j’ai de plus heureux à souhaiter, puisque mon frère et ma sœur me croient tant de crédit dans le coeur de toute la famille, qu’ils ont regardé mon éloignement comme une mesure nécessaire au succès de leur vues.
» Je ne dois pas douter non plus que mes prières et mes larmes, comme je me le suis déjà promis, ne touchent quelques uns de mes proches en ma faveur; et lorsque je paraîtrai devant eux avec mon frère, j’exposerai avec tant de force la malignité de scs intentions, que j’affaiblirai nécessairement son pouvoir.
» Et puis, dans les plus fâcheuses suppositions, lorsque j'adresserai mes reproches au miuistre, comme j'y suis résolue, il n’aura pas la hardiesse de continuer son office. M. Solmes n'aura pas non plus celle d’accepter une main forcée, qui ne cessera pas de repousser la sienne. Enfin, je puis alléguer à l’extrémité des scrupules de conscience, et faire même valoir des obligations précédentes; car j’ai donné lieu à M. Lovelace, comme vous le verrez, ma chère, dans une des lettres que vous avez entre les mains, d’espérer que s’il ne me donne aucun sujet de plainte ou d’offense , je ne serai jamais à un autre que lui, tant qu’il n’aura point d’engagement avec une autre femme. C’est une démarche qui m’a paru nécessaire pour contenir des ressentimens qu’il croit justes contre mon frère et mon oncle. J’en appellerai donc, ou j’abandonnerai le jugement de mes scrupules au sage docteur Lewin; et tout a changé de nature dans le monde, si ma mère et ma tante ne sont pas touchées d’une si forte raison.*
En me rappelant à la hâte tous ces motifs de confiance et de courage, je me félicitai moi-même d’avoir reuoncé à la résolution de partir avec M. Lovelace.
Je vous ai dit, ma chère, que je ne m'épargnerais pas dans mon récit, et je ne m'arrête à ce détail que pour le faire servira ma condamnation. C'est un argument qui conclut contre moi avec d’autant plus de force, que, dans tout ce que miss Hervey m’avait écrit sur le témoignage do Betty et de ma sœur, j’avais cru reconnaître qu’on avait eu dessein, par cette voie, de me précipiter dans quelques résolution désespérée, comme le plus sûr moyen pour me perdre auprès de mon père et do mes oncles. Je demande pardon au ciel si je porte un jugement trop désavantageux
curant* aMbovc.
d'un frère et d’une sœur; mais si celte conjecture est juste, il demeure vrai qu’ils m’ont tendu lo plus noir de tous lus pièges, et que j’aiieutfo' malheur d'y tomber. C’est pour eus, s'ils en sont capables, undoubleaujet de triomphe pour la ruine d'une sœur qui ne leur a jamais fait ni souhaité du nisL
Mes raisonnemens no purent diminuer la crainte du mercredi, sans augmenter beaucoup colle de l'entrevue. C’était alors, non- seulement le plus- proche, mois le plus grand de tues maux; le plus grand, b la vérité, parce qu’il était le plus proche ; car, dam le trouble où j'étais, je pensais peu à l'événement dont j'étais menacée. M. Lorelace n’ayant pas reçu ms lettre, je m’attendais sans douteà quelque dtsaussioa avec lui; mais, après avoir tenu forma contre une autorité respectable, lorsqu'elle m'avait paru blesser les droits de la justice et de la raison, je devais me fier à mes forets- daus une épreuve inférieure, surtout ayant à me- plaindre de là négligence qu'on avait marquée pour ma lettre.
Un instant [ait quelquefois la décision de notre sort 1 Si j’avais eu dent heures de plus pour continuer mes réflexions et pour les étendre par ces nouvelles lumières... peot-êlre me serais-je bornée alors à Un donner unrendez-vous. Ou '«vais-je besoin de Int- faire espérer que s'il m’arrivait de changer de pensée, je lui expliquerais personnellement mes raison»? Hélas! ma chère, un caractère obligeant est un dangereux présent du ciel: en s’occupant de la salisfhction d’autrui, il fait souvent oublier ce qu’on se doit b soi-même.
La clnebe s’étant fait entendre pour le dîner des domestiques, Betty vint prendre mes ordres, en me répétant qu elle serait employée l’aprèsnridi, et qu’un s'attendait que je ne quitterais pas le jardin sans avoir reçu la permission de remonter à mon appartement. 4e lui fis diverses questions sur la< cascade qui avait été réparée depuis peu, et je témoignai quelque désir de U voir jouer, dans lo dessein ( quelle adresse pour me tromper moi-môme, comme l’événement l’a vérifié! ) qu’à son retour elle fût portée a tue chercher dans cette partie du- jardin, qui est fort éloignée do celle où elle me laissait.
A peine avait-elle eu le temps de rentrée au cbAteau, que j’entendis le promu» signal. Mon agitation fut extrême : mais il n'y avait pas de temps a perdre. 4e m'avançai vers la porte, et ne voyant personne aux environs, je lirai le verrou ; il avait déjà ouvert avec sa clé. La porte ayant code au moindre mouvement, je me trouvai vis-à-vis d’un homme qui m’attendait avec l'air d’impatience le plus tendre et le plus animé.
Un effroi , plus mortel que je ne puis l’exprimer, se saisit de tous mes sens. 4e nie crus prêle à m’évanouir. Les mouvemens de mon cœur me semblaient convulsifs ; j'étais si tremblante, que s’il ne m’eût présenté le bras pour mu servir d'appui, je u'aurais pu- me soutenir sur mes jambes.
— Ne craignez rien, très chère Clarisse ! me dit-il d'un ton passionné. ,Vtx nom de vous-même, commencez par vous assurer contre la crainte. La- carrosse est a deux pas : celto charmante condescendance me lie à vous au delà- de mes expressions et de toute reconnaissance.
Mbs- esprits reprenant un peu leur cours , tandis qu’il me tenait lamain- et qu'il me tirait après lui.
— Ah 1 monsieur Lovelaoo , lui- dis-je , je ne puis absolument vous suivre: comptez que jene le puis;.je vous l’ai marque parune lettre; lais-
UOM84II BACLOVH. 38*
soz-moi, je vais vous Ut montrer; elle était là depuis hier au matin ; je vous* avais recommandé d’y veiller jusqu'à la dernière heure, dans la crainte de me voir obligée à quelque changement: vous l’auriez trouvée.
si vous aviez observé col avis.
11 me répondu, comme bers d'haleine :
—J'ai moi-même été surveillé, ma très chère âme; je n'ai pas fait un pas qui n’ait été suivi. Mon fidèle valet n’a pas eu moins d'espions sur ses traces, et s'est bien gardé d’approcher de vos murs. A ce moment même, nous pouvons être découverts. Hâtons-nous, ma charmante ; cet instant doit être celui de voire délivrance: si vous négligez l'occasion, peut-être ne la retrouverez-vous jamais.
— Quel est votre dessein, monsieur? Quittez ma main; car je vous déclare (en me débattant avec force ) que je mourrai plulêl que de vous suivre.
— Bon Dieu! qii’enlends-js ? s’écria-l-il avec un regard où lo dépit éclatait au milieu de la tendresse et de la surprise, mais sans cesser de me tirer après lui. Songez-vous que les raisonnemeus ne sont pas de saison ? Par. tout ce qu'il y a de plus saint , il faut partir. Vous ne doutez pas assurément de mon bonheur,, et vous no voudriez pas me donner sujet do douter du vôtre.
— SL vous avez, la moindre estime pour moi ,. monsieur I.ovelace , cessez de iuo presser avec cette violence. Je suis venue ici déterminée ; lisez ma lettre : j'y ajouterai des explications par lesquelles vous serez convaincu que je ne dois pas partir.
— Rien, rien. madame, ne tue convaincra... Par tout ce qjv'il y a de sacré, je suis résolu de ne pas vous quitter. Vous quitter,, c'est vous perdre pour toujours.
— Dois-jo être ainsi traitée? reprit-je, avec une force égale à mon indignation. Quiliez me main, monsieur. Je ne partirai point avec vous; et je vous convaincrai, que jn le dois pas..
— Tous mes amis vous attendant,, mademoiselle! tous. les vôtres sont
déterminés contre vous! Mercredi est le Jour; le jour important , peutêtre te jour tarai ! Voulez -vous êtes la lenime de Solmes?. est-ce enlln votre résolutien?- .
— Non, jamais, je ne serai à cette homme-là. Mais je ne veux point partir avec vous, cassez de me tirer malgré- moi ; comment’ ôtes-vous as>ez hardi,, nlQoai«UD.. . Je ne suie ici que pour vous déclarer que jo ne veux point par tir. Je ne vous aurais pas vuysi je n'àvshs appréhendé de vous quelque action téméraire. Pu un mol, joue partirai point. Que prétendez-vous?... Mes efforts continuaient toujours pour arracher rua main d’eutru lus siennes..
—Quelle manie peut s'être empalée de mon ange? Il quitta ma main . et prenant un ton plus doux ; Quoi ! tant d'odieux traitemensde la part de vos proches, des vœux si solunnels de la mionne, une affection si ardente ne font pas sur vous plus d'impression; vous êtes résolue de me poignarder en rétractant vos promesses...
— Vains reproches, monsieur Lovelace! je vous expliquerai mes raisons dans d’autres circonstances. Il est certain qu’à présent je ne puis partir avec vous. Kncore une- fois, ne me pressez plus ; je ne dois pas être exposée à la violence de tout le monde.
— Je vois le fond du mystère , me dit-il d'un air abattu mais passionné. Quelle est la barbarie de mon sort 1 Enfin votre esprit est sous le joug, votre frère et votre sœur ont prévalu ; et je dois abandon ner mes espérances au plus méprisable de tous les hommes.
— Je vous répète encore , interrompis-je , que je ne serai jamais à lui. Tout peut prendre mercredi une nouvelle face , à laquelle tous ne vous attendez point...
— Ou ne la pas prendre! Alors, juste ciel!...
— Ce sera leur dernier effort; j’ai de puissantes raisons de le croire.
— Je n’en ai pas moins de le croire aussi, puisqu’un demeurant plus long-temps, vous serez infailliblement la femme de Solmes.
— Non, non, répondis -je, je me suis fait quelque mérite auprès d’eux sur un point , ils seront de meilleure humeur avec moi ; j'obtiendrai du moins un délai, j’en suis sûre; j’ai plus d’un moyen pour l’obtenir.
— Eh! que serviront les délais, mademoiselle? Il est clair que vous n’avez pas d’espérance au delà ; la nécessité même des prières sur lesquelles vous fondez les délais prouve trop que vous n’avez pas d’autre espérance... O ma chère, ma très chère vio! ne vou9 exposez pas à des risques de cotte importance. Je suis en état de vous convaincre que si vous retournez sur vos pas, vous êtes plus qu’en danger de vous voir mercredi la femme de Solmes. Prévenez donc, tandis que vous en avez le pouvoir, prévenez les événemens funestes qui seront la suite de cette horrible certitude.
— Aussi long-temps qu’il me restera quelque jour à l’espérance, votre honneur, monsieur Lovdace, demande, comme le mien (du moins si vous avez quelque estime pour moi, et si vous désirez que je me le persuade), que ma conduite, dans une affaire de cette nature, justifie parfaitement ma prudence.
— Votre prudence! mademoiselle. Eh! quand a-t-elle souffert le moindre soupçon? Cependant voyez-vous que votre prudence et votre respect aient été comptés pour quelque chose par des esprits invinciblement déterminés?...
Là-dessus il me fit une énumération pathétique des mauvais trailemens que j’ai soufferts, avec le soin continuel de les attribuer tous au caprice et à la malignité d’un frère qui, d'un autre côté, suscite tout le monde contre lui, insistant particulièrement sur la nécessité oit j'étais, pour me réconcilier avec mon père et mes oncles, de me dérober au pouvoir de cet irréconciliable persécuteur.
— Toute la confiance de votre frère, continua-t-il, se fonde sur la facilité qu'il vous trouve à souffrir ses insultes. Comptez que votre famille entière s'empressera de vous rechercher, lorsque vous serez délivrée d’une si cruelle oppression. Elle ne vous verra pas plus tôt avec ceux qui ont le pouvoir ot le dessein de vous obliger, qu'elle vous restituera votre terre. Pourquoi donc, passant le bras autour de moi, et recommençant à me tirer avec douceur, pourquoi hésiter un moment? Voici le temps... Fuyez avec moi, je vous en conjure, ma très chère Clarisse! Prenez confiance à l'homme qui vous adore! N’avons-nous pas souffert pour la même cause? Si vous appréhendez quelque reproche, faites-moi l’honneur de consentir que jo sois à vous; et croyez-vous qu'olors je ne sois pas capable de défendre et votre personne et votre réputation?
CLARISSE IIAHLOVE.
— Ne me pressez pas davantage, monsieur Lovelace, je vous en conjure à mon tour. Vous m'avez donné vous-mênie une ouverture sur laquelle je veux m’expliquer, avec plus de liberté que la prudence ne me le permettrait peut-être dans une autre occasion. Je suis convaincue que mercredi prochain (si j’avais plus de temps, je vous en rapporterais les raisons) n’est pas le jour que nous avons tous deux à redouter ; et si je trouve ensuite dans mes amis la même détermination en faveur de M. Solmes, je me procurerai quelque moyen de vous rencontrer avec miss Howe, qui n’est pas votre ennemie. Après la célébration, je ferai mon devoir d’uno démarche qui me paraîtrait criminelle aujourd'hui, parce quo l’autorité de mon père n'est pas liée par des droits encore plus sacrés.
— Très chère Clarisse...
— En vérité, monsieur ion lace, si vous me disputez quelque chose à présent, si cette déclaration, plus favorable que je ne me l'étais proposé, ne vous tranquillise pas tout à fait, je ne saurai ce que je dois penser de votre reconnaissance et de votre générosité.
— Le cas, mademoiselle, n’admet point cette alternative. Je suis pénétré de reconnaissance ; jo ne puis vous exprimer combien je m’estimerais heureux de la charmante espérance que vous me donnez, s’il n'était certain qu’en demeurant ici plus long-temps, vous serez mercredi la femme d’un autre homme. Songez, très chère Clarisse, quel surcroît de douleur cette espérance même est capable de me causer, lorsqu'elle est envisagée sous ce jour !
— Soyez sûr que je souffrirais plutôt la mort que de me voir à AI. Solmes : si vous voulez que je prenne confiance à votre honneur, pourquui douteriez- vous du mien?
— Ce n’est pas de votre honneur, mademoiselle, c’est de votre pouvoir que je doute ; jamais, jamais, vous n’aurez la môme occasion... Très chère Clarisse, permettez... et sans attendre ma réponse, il s’efforcait encore de me tirer après lui.
— Où m’entralnez-vous, monsieur? Quittez-moi sur-le-champ. Cherchez-vous à me retenir, pour rendre mon retour dangereux, ou pour me le faire croire impossible ? Je suis très irritée. Laissez-moi donc sur l’heure, si vous voulez que je juge favorablement de vos intentions.
— Mon bonheur, mademoiselle, pour ce monde et pour l’autre, et la sûreté de votre implacable famille, dépendent de cet instant 1
— Allez, monsieur, je me repose de la sûreté de mes amis sur la Providence et sur les lois. Vous ne m'engagerez point, par des menaces, dans une témérité que mon cœur condamne. Quoi! pour assurer ce que vous nommez votre bonheur, je consentirais à la ruine de tout mon repos?
— Ah! chère Clarisse, vous me faites perdre des momens précieux, dans le temps que la perspective du bonheur tomm.’nce à s’ouvtir pour nous. Lo chemin est libre; il l’est encore ; mais un instant peut le fermer. Quels sont vos doutes? Je me dévoue à d’éternels supplices, si vos moindres volontés ne sont ma loi suprême. Toute ma famille vous attend : votre parole y est engagée! Mercredi prochain... Pensez à ce jour fatal 1 Eh! que prétends- je par mes instances, que du vous faire prendre la voie la plus propre à vous réconcilier avec tout ce qu’il y a d’estimable parmi vos proches?
— Cesl à moi, monsieur, qu'appartient le jugement de mes propres intérêts. Vous qui blâmez la violence de mes amis, n’en exercez-vous pas une contre moi ? Je ne le souffrirai pas. Vos instances augmentent ma répugnance et mes craintes : je veux me retirer, je le veux avant qu’il soit plus tard. Laissc-z-moi ; comment osez-vous employer la force? Est-ce lit le fonds que je dois faire sur cette soumission sans réserve à laquelle vous vous êtes engagé par tant de sereiens ? Quittez ma main Bur l’heure, ou je vais me procurer du secours par mes cris.
— Je vous obéis, ma très obère Clarisse. Et laissant ma main libre , il relira la sienne, avec un regard plein d'une si tendre résignation, que , connaissant la violence de son caractère, je ne pus me défendre d’en être un peu touchée; cependant je me relirais, lorsque d’un air sombre, ayant jeté un coup d’œil sur son épée, mais se hâtant en qnelquo sorte d’en écarter sa main, il plia les deux bras sur sa poitrine, comme si quelque réflexion subite l’eût fait revenir d'une idée téméraire. — Arrêtez un moment, cher objet de toute ma tendresse! Je ne vous demande qu’un moment. Votre retraite est libre; elle est sûre, si vous êtes résolue de rentrer. Ne voyez-vons pas que la clé est demeurée au pied de la porte? Mais songez que mercredi vous êtes madame Snlmes... Ne me fuyez pas avec cet empressement ! Ecoutez quelques mots qui me restent à vous dire.
Je ne fis pas difllcullé de m’arrêter, lorsque je fus h la porte du jardin ; d'autant plus tranquille qne je voyais effectivement la clé, dont je pouvais me servir librement. Mais commençant à craindre d’être observée, je lui dis que je ne pouvais demeurer plus long-temps; que je m’étais déjà trop arrêlée ; que je lui expliquera» toutes mes raisons par écrit.
— Comptez sur ma parole, ajoutai-je au moment que j’allais prendre la clé pour ouvrir; je mourrai plutôt que d’étre à M. Solmes. Vous savez ce que je vous ai promis, si je me trouve en danger.
— Un mot, mademoiselle, un seul mot, dit-il, en s'approchant de moi , les bras toujours pliés , pour me persuader apparemment qu'il n'avait aucun dessein dont je dusse être alarmée. Itappelez-vous seulement que je suis venu ici avec votre participation, pour vous délivrer, au péril do ma vie, de vos geôliers et de vus persécuteurs; dans la résolution, le ciel m'en est témoin, ou puisse-t-il m'abtmer à vos yeux, de vous tenir lieu de père, d'oncle , de frère ; et dans l’humble espérance de joindre tous ces titres à celui du mari, en abandonnant à vous-même le choix du temps et des conditions. Mais puisque je vous trouve si disposée à crier contre moi, c'est-à-dire, à m’exposer aux fureurs de votre famille entière-, je su» contant d'en courir tous les risques. Je ne vous demande plus do pat tir avec moi ; je veux vous accompagner dans le jardin et jusqu'au château , si je ne trouve pas d'obstacle sur la route. Que cette résolution ne vous étonue pas, mademoiselle; j'irai avec vous au devant du secours que vous auriez voulu vous procurer. Je leur ferai faco à tous; mais sans aucun dessein de vengeance, s’ils ne poussent pas l'insulte trop loin. Vous verrez ce que je suis capable de souffrir pour vous : et nous essaierons tous deux si les plaintes , les instances et les procédés de l’honneur, peuvent m'attirer le traitement auquel j'ai droit de la part des honnêtes gens.
S'il m'avait menacée de to. rn r son épée contre lui-même, je n’aurais
CLARIS»! nARLOVe.
eu que du mépris pour un si misérable artifice. Mais cette résolution de m’accompagner devant mes amis , prononcée d’on air si sérieux et si pressant, me pénétra d'une véritable terreur.
— Quel dessein, monsieur Lovelacc! Au nom de Dieu, laissez-moi, monsieur ; laissez-moi, je vous en conjure.
— Pardon, mademoiselle; mais dispensez -moi. s’il vousplati, de vous obéir. J’erre depuis assez Umg-temps, comme tm voleur, autour de ces murs. J’ai souffert assez long-temps les outrages de votre frère et de vos oncles. L’absence ne fait qu’augmenter leoT malignité. Je suis au désespoir. Il ne me reste à tenter que cette voie. N’est-oe pas après-demain morcredi? Le fruit de ma dnaceur est d’aigrir leur haine. Je no changerai pas néanmoins de disposition ; vous allez voir, mademoiselle, cique je souffrirai pour vous. Mon épée ne sortira pas du fourreau. Je veux la remettre entre vos mains (il me pressa effectivement de la prendre). Mon ca'ur servira de fourreau à celles de vos amis. La vie n'est rien pour mot, si je vous perds. Ce que je vous demande, mademoiselle, c’est de me montrer la route au travers du jardin. Je vous suivrai au risque d’y périr; trop heureux, quelque sort qui m’attende, de trouver devant vous la fin de ma vie et de mes humiliations. Servez-moi de guide, cruelle Clarisse ! Venez voir ce que je puis souffrir pour vous. Et portant la main sur la clé, il allait ouvrir; niais la force de mes instances lui fit tourner le visage vers moi.
— Quelles peuvent être vos vues, monsieur Lovelace? loi dis-je d'une voix tremblante. Voulez-vous exposer votre rie? A quoi voulez-vous m’exposer mot-même? Est-ce là ce que vous nommez de la générosité ? Ainsi donc tout le monde abuse cruellement de ma faiblesse !
Mes larmes commencèrent à couler, sans qu’il me fût possible de les retenir.
11 se jeta aussitôt à genoux devant moi, avec une ardeur qui ne pouvait être contrefaite, et les yeux, si je ne me trompe, aussi humides que les miens!
— Quel barbare, me dit-il, soutiendrait un spectacle aussi louchant? O divinité de mon cœur (en prenant respectueusement ma main, qu'il pressa de ses lèvres) ! ordunnez-moi de partir, avec vous, sans vous, pour servir, pour me perdre, je jure à vos pieds une aveugle obéissance. Mais j’en appelle à tout ce que vous savez de la cruauté qu’on exerce contre vous, et de la malignité qui s’attaque à moi, et d’une favour déterminée pour l’homme que vous haïssez : j’en appelle à tout ce que vous avez souffert, et jo vous demande si vous n’avez pas raison de redouter ce mercredi, qui fait ma terreur 1 Je vous demande si vous pouvez espérer de voir jamais renaître une si belle occasion ! lie carrosse a deux pas ; mes amis qui attendent impatiemment l’effet de vos propres résolutions; un homme tout à vous, qui vous conjure à genoux de demeurer maîtresse de vous-même , voilà tout, mademoiselle; qui ne vous demandera votre estime qu’amant qu’il pourra vous convaincre qu’il en est digne ; une fortune, des alliances, à l’épreuve de toute objection : û chère Clarisse (appuyant ses lèvres encore nue fois sur ma main) ! ne laissez point échapper l'occasion. Jamais, jamais, il ne s’en présentera d’ans- 1 belle.
Je le priai de se lever. Il se releva, et je lui dis que s'il ne. m'eût pas causé tant de trouble par son impatience, j'aurais pu le convaincre que
CLARISSE IIARLOVE*
lui et moi nous avions regardé ce mercredi avec plus do frayeur qu'il ne convenait. J'allais continuer de lui expliquer mes raisons; mais se hélant de m'interrompre :
— Si j'avais, dit-il, la moindre probabilité, une ombre d'cspcrance pour 1'ovéoement de mercredi, vous ne me trouveriez que de l'obéissance et delà résignation. Mais la dispense est obtenue. Le ministre est averti : c’est ce pédant de Brandi qui s'est offert. O chère et prudente Clarisse 1 ces préparatifs ne vous annoncent-ils donc qu'une épreuve?
— Quand on se proposerait les extrémités les plus terribles, vous savez, monsieur, que, toute faible que je suis, jo ne suis pas incapable de fermeté. Vous savez quel est mou courage et comment jo sais résister, lorsque je me crois persécutée avec bassesse ou maltraitée sans raison. Oubliez-vous ce que j’ai déjà souffert, ce que j'ai eu la force de soutenir, parce que j'attribue tous mes malheurs à des instigations peu fraternelles ?
— Je dois tout attendre, mademoiselle, de la noblesse d'une âme qui méprise la contrainte. Mais les forces peuvent vous manquer. Que ne doit-on pas craindre d’un père inflexible, qui entreprend de subjuguer une fille si respectueuse? Un évanouissement ne vous sauvera pas; et peut-être ne seront-ils pas fâchés de cet effet de leur barbarie. A quoi vous serviront les plaintes après la célébration? L’horrible coup ne serat-il pas porto, et toutes les suites, dont la seule idée met mon cœur à la torture, ne deviendront-elles pas nécessaires? a quel tribunal appellerezvous? Qui prètora l’creille à vos réclamations contre un engagement qui n'aura pas eu d’autres témoins quo ceux qui vous y auront forcée, et qui seront reconnus pour vos plus proches parens?
— J’étais sûre, lui dis-je, de me procurer du moins un délai. J'avais plus d'un moyen du l'obtenir. Mais rien ne pouvait nous devenir plus fatal à tous deux que d’être surpris dans un entretien si libre. Celte crainte m’agitait mortellement. Il m'était impossible de bien expliquer ses intentions, s’il cherchait à me retenir plus long-temps, et la liberté de me retirer lui donnerait des droits certains sur ma reconnaissance.
Alors, s'étant approché lui- même de la porte pour l'ouvrir et me laisser rentrer dans le jardin, il fil un mouvement extraordinaire, comme s’il eût entendu quelqu'un de l'autre côté du mur; et, portant la main son épée, il s’efforça quelque temps de regarder au travers de la serrure. Je devins si tremblante, que je me crus prête à tomber à ses pieds. Mais il me rassura aussitôt.
— Il avait cru , me dit-il , entendre quelque bruit derrière le mur : c'était sans doute l'effet de son inquiétude pour mon repos et ma sêreté; un véritable bruit aurait été bien plus fort.
Ensuite il me présenta vivement la clé.
— Si vous êtes déterminée , mademoiselle... Cependant je ne puis et je ne dois pas vous laisser rentrer seule. Il faut que votre retour soit sans danger. Pardon , mais je ne puis me dispenser d'entrer avec vous.
— Eh quoi I monsieur, serez-vous assez peu généreux pour vouloir tirer avantage de mes craintes , et du désir que j'ai de prévenir de nouveaux malheurs? Folio que je suis, de m'occuper de la satisfaction de tout le monde, tandis que personne ne pense à la mienne I
— Très chère Clarisse! interrompit-il en retenant ma main, lorsque je portais la clé à la serrure, c’est moi-même qui vais ouvrir la porte si
CLARISSE RAEL0VE.
vous le souhaitez ; mais encore une fois , considérez qu’en obtenant même ce délai, qui fait votre unique espérance, vous pouvez être renfermée plus étroitement. Je suis informé que vos parens ont déjà délibéré là-dessus. Toute correspondance alors ne vous sera-t-elle pas fermée avec miss Howe comme avec moi T De qui recevrez-vous du secours, si la fuite vous devient nécessaire? Réduite à voir le jardin de vos fenêtres, sans avoir la liberté d'y descendre , comment trouverez-vous l’occasion que je vous présente aujourd’hui , si votre haine se soutient contre Solmes? Mais, hélas! il est impossible qu'elle se soutienne. Si vous rentrez, ce n’est peut-être que par le mouvement d’un co ur que la résistance fatigue, et qui commence déjà à chercher des prétextes pour se rendre.
— Je ne puis souffrir, monsieur, de me voir sans cesse arrêtée. Ne serai-je donc jamais libre de me conduire par mon propre jugement ? Les conséquences seront telles qu’il plaira nu ciel; je veux rentrer. Et, l'écartant de la main, je présentai encore la clé à la serrure. Son mouvement fut plus prompt que le mien, pour se jeter à genoux entre la porte et moi. — Ah ! mademoiselle, je vous le demande encore une fois à genoux, pouvez-vous regarder d'un œil indifférent tous les maux qui peuvent venir à la suite ? Après les outrages que j’ai essuyés, après le triomphe qu’on va remporter sur moi , si votre frère parvient à scs vues , mon propre cœur frémit de tous les malheurs qui peuvent arriver. Je vous supplie , très chère Clarisse , de tourner vos yeux de en côté-là, et de ne pas perdre 1a seule occasion... Mes intelligences ne m’apprennent que trop...
— Votre confiance , monsieur Lovelace, va trop loin pour un traître. Vous l’avez placée dans un vil domestique, qui peut vous donner de faux avis, pour vous faire, payer la corruption plus cher. Vous ne savez pas quelles sont mes ressources.
J’avais mis enfln la clé dans la serrure , lorsque se levant d'un air effrayé, et laissant comme échapper une exclamation assez forte :
— Ils sont à la porte, me dit-il brusquement, ne les entendez-vous pas, ma chère âme? Et portant la main sur la clé , il la tourna quelques momens comme s’il eût voulu la fermer à double tour.
Ausitôt une voix se fit entendre avec plusieurs coups violens contre la porte, qui me parurent capables de l'enfoncer.
— Vito, vile! entendis-je prononcer plusieurs fois. A moi! à moi! ils sont ici... ils sont ensemble! Vite! des pistolets, des fusils!
Les coups continuaient en même temps contre la porte. De son côté, il avait tiré fièrement son épée , qu'il mit nue sous son bras; et, prenant mes deux mains tremblantes dans la sienne , il me tira de toute sa force après lui.
— Fuyez , fuyez! bâtez- vous, chère Clarisse; vous n’avez qu’un instant pour fuir ; votre frère, vos oncles, ce Solmes peut-être... Ils auront forcé la porte en un moment. Fuyez! ma très chère vie, si vous ne voulez pas être traitée plus cruellement que jamais.. .si vous ne voulez pas voir commettre à vos pieds deux ou trois meurtres. Fuyez! fuyez, je vous en conjure!
— O Dieu ! s’écria la pauvre insensée : Au secours ! au secours ! dans un effroi, dans une confusion qui ne lui permettaient de s’opposer à rien I
Mes yeux se portaient en même temps autour de moi, devant, derrière, attendant d'un côté un frère et des oncles furieux , des domestiques armés de l’autre ; peut-être un père transporté de fureur, plus terrible que l'épée même que je voyais nue , et que toutes celles que j'appréhendais. Je courais aussi vite que mon guide ou mon ravisseur, sans m'apercevoir de ma course. Le transport de ma crainte donnait des ailes à mes pieds, en m'étant le pouvoir de la réflexion. Je n'aurais distingué ni les lieux, ni les chemins , si je n'eusse été tirée continuellement avec la même force, surtout lorsque ne cessant point de tourner la tête , j'aperçus un homme qui devait êlre sorti par la porte du jardin, et qui nous suivait des yeux en s'agitant beaucoup > et paraissant en appeler d’autres que l'angle d'un mur m'empêchait de vnir , mais que mon imagination me faisait prendre pour mon père, mon frère, mes oncles cl tous les domestiques do la maison.
Dans cet excès de frayeur, je perdis bientôt de vue la porte du jardin. Alors, quoique tous deux hors d'haleine , Lovelace prit mon bras sous le sien, sonépee nue dans l’autre main, et me fit courir encore plus vile. Ma voix, néanmoins, contredisait mon action. Je ne cessai pas de crier : Non , non , non 1 et de m'agiter, et de tourner la tête aussi long- temps que je pus voir les murs du jardin et du parc, Isnlin j'arrivai aucarros.se de son oncle, qui était escorté par quatre hommes à cheval.
Permettez, ma chère miss llowe, que je suspende ici ma relation à ce triste endroit de mon récit; j'ai devant 1 s yeux toute mon indiscrétion, quise présente à moi comme en face. Les pointes de la confusion et de la douleur me paraissent aussi vives que celles d'un poignard , dont j'aurais le cœur percé. Faut-il que j'aie consenti si follemeul à une entrevue, qui, avec un peu de réflexion sur son caractère et sur le mien, ou simplement sur les circonstances, devait mo faire juger que c'était mu livrer à ses résolutions, et me mettre hors d’état de soutenir les miennes.
Car ne devais-je pas prévoir que, se croyant, avec raison, dans le danger de perdre une personne qui lui avait coûté tant d'inquiétudes et de peines, il n’épargnerait rien pour empêcher qu'elle ne sortit de ses mains? que n'ignorant pas l'engagement où je m'étais mise de renoncer à lui pour jamais, à la seule condition dont je faisais dépendre ma réconciliation avec ma famille, il s'efforcerait de m'ôter à moi-même le pouvoir de l'exécuter; en un mot, que celui qui avait eu l'artiilce de ne pas prendre ma lellro (car il n’y a pas d'apparence, ma chère, que tous ses pas aient été si soigneusement observés), dans la crainte d'y trouver un contre-ordre feomrae j'en avais fort bien jugé , quoique par d’autres craintes j'aie mal profilé de cette réflexion), manquât d'adresse pour me retenir, jusqu’à ce que la crainte d’être découverte me mit dans la nécessité de le suivre, pour éviter un redoublement de persécution, et les malheurs qui pouvaient arriver à nia vue ?
Mais si je venais à découvrir que l'homme qui s'est fait voir à la porte du jardin ffll le même traître qu'il a corrompu , et qu'il l’eût employé à me jeter dans l’épouvante, croyez- vous, ma chère, que ce ne fût pas pour moi une raison de le détester et de me hair encore plus moimême? Je veux me persuader que son cœur n’est pas capable d’une ruse si noire et si basse. Cependant, m'aiderez-vous à expliquer pourquoi je n'ai vu paraître qu'un seul homme hors du jardin ; comment cet homme
est demeuré à nous regarder, sans nous poursuivre; comment il ne s’est pas hâté de jeter l’alarme dans la maison? Ma frayeur et l’éloignement ne m’ont pas permis de le bien distinguer; niais réellement, plus je me rappelle son air, plus je suis portée à croire que c’était ce perfide Joseph Léman,
Ah! pourquoi, pourquoi, mes chers amis... Mais ai-je raison de les blâmer, lorsque j'étais parvenue à croire moi -même, avec assez de vraisemblance, que cette redoutable épreuve du mercredi pouvait tourner plus heureusement pour moi que le parti de la fuite, et que dans l’intention de mes proches c'était peut-être la dernière que je dovaisessuyer? Plût au ciel que je l'eusse attendue ! Du moins si j’avais remis jusque alors la démarche ou je nie suis laissé engager, et dans laquelle, peut-être, je ne me suis précipitée que par une indigne crainte, je n'aurais pas tant A souffrir du reproche de mon coeur, et ce serait un mortel fardeau dont je serais soulagée ?
Vous savez, ma chère, que votre Clarisse a toujours dédaigné de justifier ses erreurs par celles d’autrui. J'implore le pardon du ciel pour ceux qui m’ont traitée cruellement , mais leurs fautes ne peuvent me servir d’éicuse, et les miennes n’ont pas commencéd’aujourd'hui,earje n'aurais jamais dû entretenir de correspondance avec M. Lnvelace.
O le vil séducteur! Que mon indignation s'élève quelquefois contre lui! Conduire ainsi de mal en mal une jeune créature... qui a fait, à la vérité, trop de fonds sur ses propres forces ! Ce dernier pas est la suite, quoique éloignée, de ma première faute : d'une correspondance qu’un père du moins m’avait défendue. Combien n 'aurais-je pas mieux fait, lorsque ses premières défenses tombèrent sur les visites, d'alléguer A Lovelace une autorité & laquelle je devais être soumise, et d'en prendre occasion pour refuser de lui écrire? Je crus alors qu’il dépendrait toujours de moi d'interrompre ou de continuer ce commerce. Je me supposai plus obligée que tout autre de me rendre comme l’arbitre de cette querelle. Aujourd’hui je trouve ma présomption punie, convoie le sont la plupart des autres désordres, c'est -a-dire, par ello-même!
A l’égard de cette dernière témérité, je vois, depuis qu’il est trop tard, comment la prudence m'obligeait de me conduire. Comme je n’avais qu'une voie pour lui communiquer tues intentions, et qu’il savait parfaitement où j’en étais avec mes amis, je devais peu m’embarrasser s'il avait reçu ina lettre, surtout après m'être réservé la liberté de aie rétracter. Lorsque, arrivant à l’heure marquée, il ne m'aurait pas vue répondre au signal, il n’aurait pas manqué de se rendre au lieu qui servait A notre correspondance ; et ma lettre, qu'il y aurait trouvé -, l'aurait convaincu, par sa date, que c'était sa faute s’il u« l’avait pas reçue plus lût. Mais, gouvernée par les mêmes motifs qui m'avaient (ail consentir d’abord A lui écrire, une folle prévoyance me fit craindra que, uve voyant manquer à l’entrevue, il ne s'exposât A de nouvelles insultes, qui auraient pu le rendre coupable de quelque violence, 11 prétend, A la vérité, que ma crainte était juste, comme j'aurai occasion de vous l’apprendre ; mais ce n était alors qu'une simple crainte; et, pour éviter un mal supposé, devais-rjc me précipiter dans une faute réelle î Ce qui m'humilie le plus, c'est de reconnaître aujourd'hui, par toute sa conduite, qu'il faisait autant de fonds sur ma faiblesse, que j'en faisais sur mes propres forces. U ne s'eat pas trompé dans le jugement qu’il a porté de moi ; tandis que
CLARISSE Il AREOYE.
l'opinion que j'ai eue do moi-même rtf\i ridiculement abusée ; et je le rois triompher sur uu point qui intéresse essentiellement mon honneur! Je ne sais comment je puis soutenir ses regards.
Dites-inoi, chère miss llowe, mais dites-moi sincèrement si vous ne me méprisez pas. Vous le devez, car votre âme et la mienne n’en ont jamais fait qu'une, et je me méprise moi-méme. La plus légère et la plus imprudents de toutes les filles aurait-elle fait pis, que je n’ai donné Heu de penser à ma honte! Le public apprendra mon crime, sans être informé de l'occasion, sans savoir par quelles ruses j’ai été trahio (comptez, ma chère, que j'ai à faire au plus artificieux de tous les hommes) ; et quelle humiliante aggravation, d'entendre dire qu’on attendait de moi beaucoup plus que d’un grand nombre d'au'res I
Vous me recommandez de ne pas différer mon mariage. Ah ! ma chère, autre effet charmant de ma folio ; l'exécution de ce conseil est en mon pouvoir à présent comme j'y suis moi-même. Puis-je mettre le sceau tout d'un coup à ses artifices T Puis-je me défendre d’un juste ressentiment contre un homme qui m’a jouée, et qui m'a fait sortir en quelque sorte hors de moi-même? Je lui en ai déjà fait mes plaintes. Mais vous ne sauriez croire combien je suis mortifiée! combien je me trouve rabaissée à mes propres yeux! moi qu’on proposait pour exemple! Ahl que ne suis-je encore dans la maison de mon père, me cachant pour vous écrire: et niellant tout mon bonheur à recevoir quelques lignes de vous?
Me voici arrivée à ce mercredi matin, qui m’a causé tant de terreur, et que j’ai regardé comme le Jour du jugement pour moi. Mais c'était le lundi qu’il fallait redouter. Si j'étais demeurée, et que le ciel eût permis ce que je concevais de plus terrible dans mes craintes, n'étaient-ce pas mes amis qui auraient été responsables des suites? Aujourd'hui, la seule considération qui me reste ( triste considération ! direz-vous), c’est de les avoir déchargés du blâme, et de l'avoir attiré tout entier sur moi-méme.
Vous ne serez pas surprise de voir ma lettre si mal tracée. Je me sers de la première plume qui s’est offerte. J’écris par lambeaux, et comme à la dérobée, sans compter que j'ai la main tremblante de douleur et de fatigue.
Les détails de sa conduite et de nos conversations jusqu'à Saint- Albans, et depuis notre arrivée, trouveront place dans la continuation de mon histoire. Il suffira de vous dire aujourd'hui que jusqu’à présent il est extrêmement respectueux, humble même dans sa politesse; quoique étant si peu satisfaite de lui et do moi, je ne lui aie pas donné beaucoup de sujets de se louer de ma complaisance. En vérité, il y a des momens où je ne puis le souffrir devant moi.
Le logement où je me trouve est si peu commodo que je ne m’y arrêterai pas longtemps. Il serait inutile, par conséquent, de vous y donner mon adresse : et j'ignore quel sera le lieu que je pourrai choisir.
M. Lovelace sait que je vous écris. Il m’a offert un de ses gens pour vous porter ma lettre; mais j’ai cru que, dans la situation où je suis, une lettre de cette importance ne pouvait être envoyée avec trop de précaution. Qui sait de quoi un homme de ce caractère est capable ? Cependant je veux croire encore qu’il u'esl pas aussi méchant que jo l’appréhende. Au reste, qu'il soit tel qu’il voudra, je suis persuadée que les plus belles apparences ne peuvent me conduire à rien de fort heureux.
Je me trouve enrôlée néanmoins dans la classe des pénitens tardifs, et je ne m’attends it la pitié de personne.
Ma seule confiance est dans la continuation de votre amitié. Que je serais malheureuse en effet, si je perdais une consolation si douce!
Clarisse IIarlove.