‹ Clarisse HarloveChapitre 82 sur 127 · LETTRE XCVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XCVIII

■ISS CLARISSE HARLOVE, A MISS HOWE.

Jeudi, 13 avril, après midi.

Je ne vous cacherai pas, ma très chère et très obligeante amie, que je me reproche avec une douleur extrême cette mauvaise intelligence entre voire mère et vous, à laquelle j’ai le malheur de donner occasion. Hélas! combien d’infortunés j'ai faits à la fois !

Si je n'avais pour ma consolation le témoignage de mon cœur et la

422 CLARISSE ÎIARLOVE.

pensée que ma faute ne vient pas d’une coupable précipitation , je me regarderais comme la plus misérable de toutes les femmes. Avec celte satisfaction même, que je suis rigousement punie par la perte da ma réputation, qui, m’est plus précieuse que la vie! et par les cruelles incertitudes, qui ne cessant point de combattre mes espérances, déchirent mon âino et la remplissent de trouble et d'affliction !

fl me semble, ma chère amie, que vous devez obéir it votre mère, et rompre tout commerce avec une si malheureuse créature. Prenez-y garde ; vous allez tomber dans le même désordre qui est la source de mon infortune. Elle a commencé par une corre-pondance défendue, que je me suis crue libre d’interrompre à mon gré. J'ai toujours pris plaisir à faire usage de ma plume ; et ce goût m’a peut-être aveuglée sur le danger. Ala vérité, j’avais aussi des motifs qui me parai-saient louables; et pendant quelque temps, j’étais autorisée par la permission et l?s instances mémo de tous mes proches.

Je me s 'ns donc quelquefois prête è discontinuer tin commerce si cher, dans la vue de rendre votre mère plus tranquille, ('."pendant quel mal peut-elle craindre d’une lettre, que nous nous écrirons par intervalles? lorsque les miennes ne seront remplies que de l'aveu cl du regret de mes fautes ; lorsqu’elle connaît si bien votre prudence et votre discrétion; enfin, lorsque vous êtes si éloignée de suivre mon malheureux oxompie!

Je vous rends gréce de vos tendres offres. Soyez sûre qu’il n’v a personne au inonde à qui je voulusse avoir obligation plutôt qu'il vous. M. Lovelace serait le dernier. Ne vous figurez dune pas que je pense à lui donner culte sorte de droit sur ma reconnaissance. Mais j'espère, malgré tout ce que vous m’écrivez, qu’on ne refusera pas de m’envoyer mes habits et la petite somme que j’ai laissé'. Mes amis, ou du moins quelques uns d'entre eux, oc seront point assez inconsidérés pour m’exposer à des embarras si vils. Peut-être ne se hâteront-ils pas de m’obliger ; mais quand ils me feraient attendre long temps celle grAce, je no suis point encore menacée de manquer. Je n’ai pas cru, comme vous le pigez bi n, devoir dispuler avec M. Loveiace pour la dépense du voyage et des lngemens, jusqu’à ce que nia retraite soit fixée. Mais je compte du meure bientôt lin à celle espèce même d’obligulion.

Il est vrai qu’après la visite que mon oncle a rendue à votre mère, pour l’exciter contre une nièce qu’il a si tendrement aimée, je nu dois pas me flatter beaucoup d’une prompte réconciliation. Mais le devoir no m’obliget-il pas de la lonter? Dois-je augmenter ma faute par des apparences de ressentiment et d’obstination? Leur colère doit leur paraître juste, puisqu’ils supposent ma fuite préméditée, et qu'on leur a persuadé que je suis capable du m’en faire un triomphe avec l’objet de lour haine. Lorsque j'aurai fait tout ce qui dépend de moi, pour tne rétablir dans leur affection, j’aurai moins de reproches à nie Litre à raoi-memc. Ces considérations me font balancera suivre votre avis pur rapport au mariage; surtout p ndant que je vois M. Lovelace si fidèle à toutes mes conditions, qu'il appelle mes lois. D'ailleurs, les sentimens de mes amis, que vous me représentez si déclarée suture la médiation de sa fomilie, ne nie disposent pas à chercher la protection de milady Lawrance. Je suis portée à me reposer uniquement sur M. Mordett. Eu m’établissant dans un état supportable d’indépendance, jusqu’à son retour d’Italie, je nie promets une heureuse On par cette voie.

CLARISSE UAULÛYE.

Cependant, si je ne puis engager M. Lovelaca à s'éloigner, quels termes de réconciliation proposer à mes amis ? S'il me quitte, et qu'ils emploient la force pour se saisir de moi, comme vous Aies persuadée qu’ils le foraient s'ils le craignaient moins, leurs plus sévères trailemons, leurs plus rigoureuses contraintes ne seront -elles pas jusliliées par ma fuite? Et tandis qu'il est avec mai, tandis que je le vois, comme vous l’observez, sans être mariée, à quelle censure ne suis-je pas exposée! Quoi! pour sauver les malheureux, restes de nia réputation aux jeux du public, il faudra donc que j'observe les favorables dispositions de cet homme-là?

Je vous rendrai compte, aussi exactement que vous le souhaitez, de tout ce qui se passe entre nous. Jusqu'à présent, je n'ai rien remarqué dans sa conduite qui mérite beaucoup de reproche. Cependant je ne saurais dire que le respect qu'il me marque soit un respect aisé, libre, naturel ; quoiqu'il ne me soit pas plus facile d’expliquer ce qui lui manque. 11 y a sans doute un fund d'arrogance et de présomption dans son caractère. Il n’est pas même aussi poli qu'on pourrait l’attendre de sa naissance, de son éducation et doses autres avantages. En un mot, ses manières sont celles d'un homme qui a toujours été trop accoutumé à suivre sa propre volonté, pour se faire une éludo de s'accommoder à celle d'autrui.

Vous me conseillez de lui donner quelques marques de conliance. Jo serai toujours disposée à suivre vos avis, et à lui accorder ce qu’il méritera. Mais trompée, comme je soupçonne de l'avoir été par ses ruses, non seulement malgré mes résolutions, mais même contre mon penchant, doit-il s’attendre, ou pout-on espérer pour lui que je le traite si têt avec autant de complaisance, que si je ne me reconnaissais obligée à son zèle pour m'avoir enlevée. Ce serait lui donner lieu de penser quo j’ai usé de dissimulation avant mon départ, ou que j'en use depuis.

Ah ! ma chère, je m’arracherais volontiers les cheveux, lorsque, relisant l'article de votre lettre ou vous parlez de ce fatal mercredi, que j'ai redouté peut-être plus que je ne le devais, je considère que j’ai été le jouet d’un vil artifice ; et vraisemblablement par le ministère do ce misérable Léman ! Quelle noirceurdans leur méchanceté ! et que cet odieux attentat doit avoir élé médité à loisir! Ne serait-ce pas nie trahir moimême que de manquer de vigilance avec un homme de ce caractère? Cependant quelle vie pour un esprit aussi ouvert, aussi naturellement éloigné du soupçon que le mien?

Je dois les plus vifs remcrricmens à M. Ilickman, pour l’assistance obligeante qu’il veut bien prêter à notre commerce. Il y a si peu d’apparence qu’ii ail besoin de cette occasion pour augmenter ses progrès dans le cœur de la fille, que je serais extrêmement fâchée qu’elle pût lui devenir nuisible dans l’esprit dosa mère.

Je suis dans un état du dépendance et d’obligation. Ainsi je dois demeurer contente de tout ce que je ne saurais empêcher. Que n’ai-je le pouvoir d’obliger? ce pouvoir autrefois si précieux pour moi! Ce que je veux dire, ma chère, c’est que mon indiscrétion doit avoir diminué l’influence que j’avais sur vous. Cependant jo ne veux pas m’abandonner moi-même, ni renoncer au droit quo vous m’aviez accordé do vous dire ce que je pense de votre conduite, sur les points que je ne saurais approuver.

Permettez donc quo, malgré la rigueur de votre mère pour une infor-

CLARISSE IIARLOVE.

lunée qui n'esl pas coupable dans l'intention, je vous reproche, dans la conduite que vous tenez avec elle, une vivacité que je trouve inexcusable; sans parler, pour cette fois, de la liberté excessive avec laquelle vous traitez indifféremment tous mes proches. J’cn suis véritablement affligée. Si vous ne voulez pas, pour l'antour de vous-mém, supprimer les plaintes et les termes d'impatience qui vous échappent à chaque ligne, failes-le, je vous en supplie, pour l'amour de moi. Votre mère peut craindre que mon exemple, comme un dangereux levain, ne soit capable de fermenter dans l'esprit de sa fille bien-aimec; et celte crainte ne peut-elle pas lui inspirer une haine irréconciliable pour moi?

Je joins à tua lettre une copie de celle que j’ai écrite il ma soeur, et que vous souhaitez de lire. Observez que, sans demander formellement ma terre, et sans m'adresser à mes curateurs, je propose do m'y retirer. Avec quelle joie ne tiendrais-je pas nia promesse, si l'offre que je renouvelle était acceptée! Je m’imagino que, par quantité de raisons, vous jugerez, comme moi, qu'il ue convenait pas d'avouer que j'ai été entraînée contre mon inclination.

Clarisse IIarlove.

Page 1