‹ Clarisse HarloveChapitre 90 sur 127 · LETTRE CVI · texte numérisé non relu

LETTRE CVI

St. LOVELACK , A SI. RKLFORD.

Ne vois-je pas. cher ami, quo je n’aurai besoin que do patience pour arriver au pouvoir suprême? Qu’aurons-nous à dire, si toutes ces plaintes d’une réputation blessée, ces regrets qui ne font qu'augmenter, ces rassentimensqui ne s'éteindront jamais, ces ordres chagrins de m’éloigner, ne signifient que le mariage , et si la véritable cause de tant de pétulance et d’inquiétudo n'est que le délai qu'on me voit apporter à toucher cet article ?

Il m'était arrivé une fois de l'effleurer; mais je m'étais cru obligé de m’envelopper dans des nuages, et d’abandonner mon sujet aussitôt qu’on s’était aperçu de mon intention, dans la crainte qu'on ne mo reprochât d’abuser des circonstances, surtout après la défense qu’on m’avait faite de remuer cette corde sans avoir donné des preuves de ma réformation, et sans avoir tenté une réconciliation avec les Harlove. Aujourd’hui quo je me vois maltraité, injurié, et si fortement pressé de la quitter, qu’il ne me reste aucun prétexte pour la retenir, s'il lui prenait envie de m'échapper; sans compter qu’au moindre doute do ma bonno foi elle pourrait se jeter sous quelque autre protection, ou retourner peut-être au château d’Harlove et se livrer à Solmes, j’ai parlé ouvertement, et j’ai apporté, quoique avec des précautions infinies, et mémo avec un air d’embarras (de peur qu’ello n’en fût offensée, Belford,), des raisons qui devaient la faire consentir h me rendre le plus heureux de tous les hommes. Que

CLARISSE 1URL0VE.

ses regards baissés, son silence accompagné d’un tremblement de lèvres, et l’éclat redoublé de son teint, m’ont appris éloquemment que l’offense n’était pas mortelle!

Charmante créature, ai-je dit en moi-méme (garde-loi, Belford, de découvrir mon triomphe à d’autres personnes de ce sexe), ensuis-je donc si tflt à ce point? Suis— je déjà maître de la destinée de Clarisso Harlove? Suis-je déjà cet homme reformé, que je devais être avant quo de recevoir le moindre encouragement? Est-ce ainsi que plus vous me connaissez, moins vous trouvez de raisons de prendre du goût pour moi? Et comment l’art entre-t-il dans un esprit si céleste? Me bannir, insister si rigourcuscm ntsur mon absence, dans la vue de m'approcher plus près de vous, et de rendre apparemment le plaisir plus cher? Vos petites ruses justifient merveilleusement les miennes, et m’excitent à déployer sur vous la fécondité de mon génie.

Mais permettez- moi de vous dire, adorable fille, qu’en supposant même que vos désirs soient quelque jour remplis, vous me devez compte auparavant delà répugnance quo vous avez eue à partir avec moi, dans une crise où votre départ était nécessaire pour éviter un engagement forcé avec un misérable que vous devez haïr, si vous rendez plus de justice à votre mérite qu’au mien.

Je suis accoutumé, n’en doutez pas, aux préférences d’une infinité de femmes qui ne sont pas au dessous de vous pour le rang, quoique je n’en connaisse point dont le mérite soit égal au vfltre. Deviendrais-je le mari d’une femme qui m'a donné heu do douter du degré que j'occupe dans sjij estime? Non, mon très cher amour. J’ai tant de respect pour vos saintes lois, que je ne puis souffrir qu’elles soient Tiolées par vous-même. D'ailleurs, ne croyez pas que votre silence et votre rougeur suffisent pour m'expliquer vos intentions. Je ne veux pas non plus qu'il me reste de l'inquiétude sur vos motifs; c’est-à-dire le doute si c’est amour ou nécessité qui vous inspire celte condescendance.

Sur ces principes, Belford, quel autre parti uvais-jo à prendre que d'expliquer son silence comme une marque de mécontentement? Je lui ai demande pardon d’une hardiesse dont tout me portait à la croire offensée. Je lui ai promis qu’à l’avenir mou respect serait inviolable pour ses volontés, et que je lui prouverais par toute ma e,onduile qu’un véritable amour craint toujours de déplaire et d’offenser.

Et qu’a-'.-elle pu répondre ? Je m'imagine, Belford, que c’est ta demande.

Répondre? Ma foi, elle a paru chagrine, déconcertée, piquée, incertaine, autant que j'en ai pu juger, si sa colère devait tomber sur ellemème ou sur moi. Cependant elle s’est tournée, comme pour cacher une larme qui lui échappait malgré elle ; elle a poussé un soupir divisé en trois ou qualrs parties, chacune avec la force qu’il fallait pour se faire entendre, mais en s’efforçant néanmoins de l’étouffer; et sortant enfin, elle m'a laissé maître du champ de bataille.

Ne me parle point de politesse. Ne me parle point de générosité. Ne me parle point de compassion. Les forces ne sont-elles pas égales? L’avantago n est-il pas même de son cflté? No m’a-t-elle pas fuit douter de son amour? N’a-t-etlo pas pris l'officieuse peine de me déclarer que sa haine pour Solmes ne venait d'aucune considération pour moi? Et que dois— je penser du chagrin qu’elle ressent de se voir hors de ses atteintes, ou, ce qui revient au même, de s’être rendue à la porte du jardin?

Songes-tu quel sérail le triomphe des orgueilleux Harloye, si je prenais le parti do l'épouser à présent? Une famille inférieure à la mienne 1 Nul d'entre eux digne de mon alliance, à l'exception d’elle ! Un bien considérable, dans lequel je sais me renfermer pour éviter toutes sortes d'obligations et do dépendances 1 Des espérances si relevées ! Ma personne, mes talens, qui ne sont pas méprisables, assurément, et qui n'ont obtenu que le mépris des Harlore! Obligé du rendre des soins furtifs à leur tille, tandis que deux maisons des plus considérables du royaume me faisaient des propositions auxquelles je fermais l’oreille, soit pour l'amour d’elle, soit parce que, détestant d'ailleurs le mariage, je suis résolu de n’avoir jamais d'autre femme, me voir forcé de la dérober, non seulement à eux, mais à elle-même. Et ne faut-il pas que je nie réduise encore à implorer le pardon de sa famille? à demander d’étre reconnu pour le fils d’un sombre tyran, qui n'a que ses richesses à vanter ; pour le frère d'un misérable, qui a conçu contre moi une haine mortelle, et d'une soeur indigne de mon attention (sans quoi j'aurais triomphé d'ello à mon gré, et sûrement avec mille fois moins de peine que de sa soeur, quelle a barba renient outragée); enfin, pour le neveu de deux oncles qui, n’ayant point d’autre mérite que leur fortune acquise, en prendraient droit de m'insulter, ou voudraient me voir rampant dans l’attente de leur faveur? Non, non, mes ancêtres! on n'aura point à vous reprocher que le dernier de vos dcscendans, qui n’en est pas assurément lo plus méprisable, s'abaisse, rampe, baise la poussière, pour devenir l'eeclave d’une femme !

Je reprendrai tantôt la plume.

LETTRE CVH.

». LOYELACE, A ». BELFORD.

Mais cette femme n’est-ce pas la divine Clarisso? (Supprimons le nom d’Harlove, que je méprise dans tout autre qu'elle.) N'cst-co pas sur cet adorable objet que retombent implicitement mes menaces? Si la vertu est la véritable noblesse, que Clarisse est anoblie par la sienne 1 et qu'une alliance avec elle serait capable aussi d’anoblir, s’il n'y avait point à lui reprocher la famille dont elle est sortie, et qu'elle préfère h moi!

Cependant, marchons la sondo en main. N'y a-t-il rien eu de répréhensible jusqu'à présent dans elle-même! et quand on pourrait tout expliquer en ma faveur, mes réflexions sur le pnssé ne me rendront-elles pas malheureux aussitôt que la nouveauté sera dépouillée de ses charmes, et que je serai en possession du bonheur où j'aspire? Un libertin, capable de délicatesse, la pousse plus loin que les autres hommes. Comme il est rare qu’il trouve les résistances do la vertu dans les femmes avec lesquelles il se lie, il s'accoutume à juger de toutes les autres par celles qu’il a connues. Il n’y a point de femme au monde qui résiste à la perévéranre d'un amant, lorsqu’il sait proportionner l’attaque aux incliuations : c’est là, comme lu le sais, le premier article du tymbole des libertins.

Eh quoi 1 Lovelace, t’entends-je demander avec surprise, peux-tu douter de la plus admirable de toutes les femmes? Coutes-lu de la vertu de Clarisse?

Je n’cn doute point, cher ami. Je n’oso en douter. La religieuse vénération que j'ai pour elle me ferait trouver de l'impiété dans ce doute. Mais je te demande à mon tour : ne se peut-il pas que le principe de sa vertu soit l'orgueil? Do qui est-elle fille? De quel sexe est-elle? Si Clarisse est impeccable, d'où lui vient son privilège? L’idée orguoilleuse de donner un grand exemple à son sexe peut l’avoir soutenue jusqu'à présent. Mais cet orgueil n’esl-il pas abattu? Connais-tu des hommes ou des femmes qui soient capables de résister à l’infortune et à l'humiliation? Humilie particulièrement une femme, et tu verras avec très peu d’exceptions que l'abaissement passe jusqu'à l'âme. Miss Clarisse Harlove est-elle donc lo modèle do la vertu? Est-ce la vertu même? Tout le monde en a cette idée, me répondra-t-on: tous ceux qui la connaissent, tous ceux qui ont entendu parler d'elle.

C'est-à-dire que le bruit commun est en sa faveur I Mais le bruit commun établit-il la vertu? La sienne est-elle éprouvée? Où est l'audacieux qui ait osé mettre la vertu de Clarisse à l'épreuve?

Je t’ai dit, Belford, que je voulais raisonner avec moi-même; et je me trouve engage dans cette discussion sans m'en être aperçu. Poussons-la jusqu'à la rigueur.

Je sais que tout ce qui m'est échappé jusqu’ici, et tout ce qui va sortir volontairement de ma plume, ne le paraîtra pas fort généreux dans un amant ; mais, en mettant la vertu au creuset, mon dessein n’est-il pas de l’exalter si je l'en vois sortir pure et triomphante? Écartons, pour un moment, toutes les considérations qui peuvent naître d'une faiblesse à laquelle quelques uns donneraient assez mal à propos lo nom de gratitude, et qui n’est souvent propre qu’à corrompre un cœur noble.

Au fait , cher ami. Je vais mettre ma charmante à la plus sévère épreuve , dans la vue d'apprendre à toutes les personnes do son sexe , que tu voudras instruire par la communication de quelques passages de mes lettres , ce qu'elles doivent être pour mériter l'estime d'un galant homme; ce qu'on attend d’elles , et, si elles ont à faire à quelque tête sensée et délicate (orgueilleuse, si tu veux ), combien ollcs doivent apporter de soin, par une conduite régulière et constante , à no pas lui donner occasion déjuger désavantageusement de leur caractère par des faveurs hasardées, qui seront toujours traitées de faiblesses. Une femme n’a-t-elle pas en garde l’honneur d'un homme? et scs fautes ne jettentelles pas plus de honte sur un mari que sur elle-même? Ce n'est pas sans raisons. Belford, que j'ai toujours eu du dégoût pour l’état d’entraves.

Au fait, encore une fois, puisque je suis tombé sur celte importante question : savoir si je dois prendro une femme , et si ce doit être une femme de la première ou de la seconde main ? l’examen sera de bonne foi. Je rendrai à cette chère personne, non seulement une sévère, mais une généreuse justice, car mon dessein est de la juger par ses propres règles aussi bien que par nos principes.

Elle se reproche d'être entrée en correspondance avec moi, c’est-à-dire avec un homme d’un caractère fort libre, qui s'est d'abord proposé de l’engager dans ce commerce et qui a réussi par des moyens qu'elle ignore elle-même.

Voyons quels ont été ses motifs pour cette correspondance? S’ils n’ont pas été d'une nature que sa délicatesse puisse trouver condamnables, pourquoi se les reprocher?

CLARISSE I1ARL0VE.

A-t-elle été capable d'erreur? l’a-t-elle été d'y persister? N’importe qui était le tentateur ou quelle était la tentation. C’est le fait, c’est l’erreur qui est maintenant devant nous. A-t-elle persisté contre la défense do son père? C’est un reproche qu’elle se fait. Jamais une fille, néanmoins, eut-elle de plus hautes idées du devoir filial et de l'autorité paternelle? Non, jamais. Quels doivent donc avoir été les motifs qui ont eu plus de force que lo devoir sur une fille si respectueuse ? Qu’en ai-je dû penser dans le temps? Quelles espérances en ai-je dû concevoir?

On dira que la principale vue était de prévenir des accidons redoutables entre ses proches et l’homme qu’ils insultaient de concert.

Fort bien ; mais pourquoi prenail-ello plus d’intérét à la sûreté des autres qu’ils n’y en prenaient eux- mêmes? D'ailleurs , la fameuse rencontre n’était-elle pas arrivée? Une personne de vertu devait-elle connaître des raisons assez fortes pour la faire passer sur un devoir évident, surtout lorsqu’il n'était question que de prévenir un mal incertain ?

Je crois t’entendre encore : « Quoi! Lovelace, c’est le tentateur qui devient aujourd'hui l'accusateur 1 »

Non , mon ami , je n’accuse personne. Je ne fais que raisonner avec moi-même ; et dans le fond de mon cœur je justifie et je révère cette fille divine. Mais laisso-moi chercher néanmoins si c’est à la vertu qu’elle doit sa justification, ou à ina faiblesse qui est le véritable nom de l'amour.

Lui supposerons-nous un autre motif? Ce sera, si tu veux, l’amour; motif quo tout l'univers jugera excusable, non parce qu’il le pense, pour te le dire en passant , mais parce que tout l'univers sent qu’il peut étro égaré par cette fatale passion.

Que co soit donc l'amour. Mais l’amour de qui ?

D'un Lovelace, me réponds-tu.

N’y a-t-U qu’un Lovelace au monde? Combien do Lovelaces peuvent avoir senti l’impression d’une si charmante ligure et de tant d’admirables qualilés? C’est sa réputation qui a commencé ma défaite; c’est sa beauté et l'excellence dç son esprit qui ont rivé mes chatnes. Aujourd’hui ce sont toutes ces forces ensemble qui forment un lien comme invincible, et qui me la font juger digne de mes attaques , digne de toute mon ambition.

Mais a-t-elle eu b bonne foi, la candeur do reconnaître cet amour?

Elle ne l'a pas eue.

S'il est donc vrai qu'il se trouve de l’amour au fond , n'y a-t-il pas avec luiquelquo vice caché dans son ombre? de l'affectation, par exemple, ou, si tu veux, de l’orgueil?

Que résulte -t -il? La divine Clarisse serait donc capable d'aimer un homme qu’elle ne doit pas aimer? Elle serait donc capable d’aff dation? Sa vertu n'aurait donc quo l'orgueil pour fondement ; et s'il y a de la vérité dans ces trois suppositions, h divine Clarisse no serait donc qu’une femme?

Comment peut-elle amuser un amant loi que le sien; le faire trembler, lui qui s’est fait une habitude de triompher des autres femmes ; le faire douter si elle a de l’amour pour lui ou pour quelque homme au monde; et n'avoir pas eu sur elle-mémo un juste empire dans des occasions qu’elle croit de la plus haute importance pour son honneur? (Tu vois, Belford , que je la juge par scs propres idées. Mais s’être laissé piquer par l'injustice d'autrui, jusqu ’S promettre d'abandonner la maison de son

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père et de partir arec un homme dont elle connaissait le caractère; en stipulant mémo de faire dépendre son mariage de plusieurs suppositions éloignées et sans vraisemblance ! Quand le sujet de ses plaintes aurait été capable de justifier toute autre femme, une Clarisse devait-elle ouvrir l’entrée de son cœur à des reseentimens dont elle se condamne aujourd’hui d'avoir été si touchée ?

Mais voyons cette chère créature qui prend la résolution de révoquer sa promesse; qui ne s'en détermine pas moins à se truuver au rendezvous avec son amant, homme dont elle connaît la hardiesse et l'intrépidité, à qui elle a manqué de parole pins d'une fois et qui vient, comme elle doit s'y attendre, dans la disposition de recueillir le fruit de ses services , c’est-à-dire résolu de l'enlever. Voyons cet homme qui l'enlève actuellement et qui en devient le maître absolu. Ne peut-il pas se trouver, je le répète , d'autres Lotelaeei , d'autres mortels audacieux et construis qui lui ressemblent, quoiqu'ils puissent ne pas conduire tout à fait leur dessein par les mêmes voies ?

Est-il donc vrai qu'une Clarisse ait été fragile suivant ses propres règles, fragile sur des points de cette importance ! et ne se peut-il pas qu’elle le devienne encore plus, qu'elle soit sur le plus grand point vers lequel toutes ses autres fragilités semblent l'acheminer naturellement?

Ne me dis pas que pour nous comme pour ce sexe la vertu est une faveur du ciel; je ne parle ici que de l'empire moral que chacun peut avoir sur scs sens : et ne me demande pas pourquoi l'homme s’accorde des libertés qu'il refuse aux femmes, et dont il ne veut pas même qu’elles puissent être soupçonnées? Vains argumens, puisque les fautes d'une femme sont plus injurieuses pour son mari que celles d’un mari ne le sont pour sa femme. Ne comprends-tu pas quel odieux désordre les premières jetteraient dans la succession des familles? Le crime ne saurait être égal. D'ailleurs, j’ai lu quelque part que la femme est faite pour rhotnme : cctic dépendance entraîne une obligation plus indispensable à la vertu.

Toi, Lovelacc! me dirais-tu peut-être si je te connaissais moins, toi, demander tant de perfection dans une femme!

Oui, moi! puis-je te répondre. Connais-tu le grand César? sais-tu qu’il répudia sa femme sur un simple soupçon? César était aussi libertin que Lovelace, et n'était pas plus fier.

Cependant , je conviens qo'il n’y eut peut-être jamais de femme qui ait tant approché que ma Clarisse de la nature angélique. Mais , encore une fois, n’a-t-elle pas déjà fait des démarches qu’elle condamne ellemême? des démarches dont le public et sa propre famille ne l’auraient pas crue cnpablo, et que ses plus chers parens ne veulent pas lui pardonner? Ne félonne pas même que je n’admetle point en faveur do sa vertu l’excuse qu'on peut tirer de ses justes ressenlimens. Les persécutions et les tentations ne sont-elles pas l'épreuve des âmes vertueuses? 11 u’y a point d'obstacles ni de ressenlimens qui autorisent la vertu à s’anéantir elle-même.

Reprenons. Crois-tu que celui qui a pm la mener si loin ne soit pas encouragé, par le succès, à marcher en avant? Il n'est question que d’un essai, Belford. Qui s’alarmera d’on essai, pour une femme toute divine? Tu sais que je me suis quelquefois plu à faire des essais sur des jeunes personnes de mérite et d'un assez beau nom. C’est une chose

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étrange, que je n'en lie pas encore IrOuvo une qui ait tenu ferme plus d’un mois, ou assez long-temps pour épuiser mon invention. J’en ai tiré des conclusions fâcheuses; et si je n’en découvre aucune dont la vertu soit incorruptible, tu vois que je serai en état de prêter serment contre tout le scie. Toutes les femmes sont donc intéressées b l'épreuve que je médite. Quelle est celle qui, en connaissant Clarisse, ne mil pas volontiers sur sa tête l’honneur de toute l’espèce? Que celle qui le refuserait s’avance et soutienne l’engagement il sa place.

Je t'assure, cher ami, que j'ai des idées prodigieusement hautes de la vertu, comme de toutes les grâces et les perfections auxquelles je n'ai pas été capable de parvenir. Tous les libertins n’en diraient pas autant. Ils craindraient de se condamner eux-mêmes, en approuvant ce qu'ils négligent. Mais l’ingénuité a toujours fait une éclatante partie de mon caractère.

Satan, qui a bonne part, comme tu peux croire, au de-sein que j’ai formé, mit notre premier père à de rudes épreuves ; et c’est à la conduite que ce bonhomme tint dans ces occasions, qu’il a dû la réparation de son honneur et les récompenses qui sont venues à la suite. Une personne innocente, qui a le malheur d’être soupçonnée, ne doit-elle pas souhaiter quo tous les doutes soient éclaircis?

Renauld, dans Périoste, éloigna de lui la coupe du chevalier mantuan, sans vouloir tenter l’expérience (f). L’auteur lui prête do fort bonnes raisons. « Pourquoi chercherais-je ce quo je serais au désespoir de trouver? Ma femme est d'un sexe fragile. Je ne puis avoir meilleure opinion d’elle. Si je trouve des raisons do l'estimer moins, la disgrâce sera pour moi-même. » Mais Renaud n’eût pas refusé demeure la dameàl’éfreuve avant qu'elle eût été sa femme, et lorsqu'il aurait pu tirer avantage de ses lumières.

Pour moi, je n’aurais pas rejeté la coupe, quoique marié, n’cût-ce été que pour inc confirme r dans la bonne opinion que j'aurais eue de l'honnêteté de ma chère moitié. J’aurais voulu savoir si j'avais une colombe ou un serpent dans mon sein.

En un mol, que penser d'une vertu qui redouterait les épreuves, et par conséquent d'une femme qui voudrait les éviter? Je conclus que pour établir parfaitement l'honneur d'une si excellente créature, il est nécessaire quelle soit éprouvée : et par qui, si ce n’est par celui qu'elle accuse do l'avoir d -jà fait mollir sur des points de moindre importance? Son propre intérêt le demande : non seulement parce qu’il a déjà fait quelque impression sur elle, mais oncore parce que le regret qu’elle en a doit faire présumer qu’elle sera plus en garde contre de nouvelles attaques.

Il faut convenir que sa situation présente est un peu à son désavantage ; mais la victoire lui en sera plus glorieuse.

Ajoutons qu’une seule épreuve no suffirait pas : pourquoi ? Parce que le cœur d’une femme peut être d'airain dans un moment, et de cire dans l'autre. Je l'ai vérifié mille fois, et toi sans doute aussi. Les femmes, dirastu, ne passeraient pas mal leur temps, si tous les hommes s'avisaient de les mettre b l’épreuve. Mais, Belford, ce n'est pas mon avis non plus. Quoique libertin, je ne suis pas ami du libertinage dans autrui, excepté

(I) Roland le furieux , ttv. Si.

CLARISSE IMRLOVE.

dans loi et tes camarades. Enlin, recueille celte morale de mon cnnuyeuso discussion : « Les pcliles friponnes qui n’ont pas de goût pour l’épreuve, doivent faire un choix qui réponde à leurs dispositions. Elles doivent honorer de leur préférence de bons ei garçons, qui ne sont point accoutumés à la ruse; qui les prendront sur le pied qu'elles se donnent; et qui no trouvant rien d'absolument mauvais dans cui-mêines, ne se portent pas aisément à soupçonner les autres. »

Tu vas me demander à présent ce que deviendra la belte, si la victoire ne se rangu pas sous ses étendards? Que veux-tu? Une fois subjuguée, cnmmo tu sais, elle l’est pour toujours. C'est une autre da nos maximes libertines. Quelles sources de plaisir, pour un ennemi du mariage, de vivre avec une fille du mérite de Clarisse, sans celte incommode formalité qui oblige les femmes à changer réellement de nom, et qui entraîne tant d'autres sujets de dégoût 1

Mais si Clarisse est toujours divine, si Clarisse sort glorieuse de l’épreuve !

Eh bien ! je l'épouserai alors, n’en doute'pas. Je bénirai mon étoile, à qui j’aurai l'obligation d'une femme que jo regarderai comme un ange.

Mais ne ine haïra-t-elle pas? ne me refusera-t-elle pas peut-être?... Non, non, Belford. Dans les circonstances où nous sommes, c’est co que jo redoute lo moins. Mc haïr! Et pourquoi haïrait-elle un homme qui ne l’en aimera que mieux après l’épreuve! Ajoute que j’ai lo droit de représailles à fa>re valoir. Ma résolution n’cst-clle pas justifiée par celle qu’elle a de m’éprouver moi-même? N’a-t-cllo pas déclaré qu’elle veut attendre, pour notre mariage, de bonnes preuves de ma réforniation ?

Finissons cette grave et éloquente lettre. Toi-mêine, que je suppose dans les intérêts de la belle, parce que je n’ignore pas que mon très digne oncle l'a prié d’employer l'influence qu’il te croit sur mon esprit, pour me persuader de courber la tête sous le joug nuptial, ne me permetstu pas de tenter si je pourrai la réduire au rang des mortelles ; d'essayer si, dans cette fleur de jeunesse, avec tant do charmes, avec une santé si parfaite, elle est véritablement inflexible, et supérieure aux faiblesses de la nature?

Je veux commencer h la première occasion. Je veillerai sur tous ses pas; j’observerai chaque moment, pour saisir celui que je cherche, d’autant plus qu’elle ne m'épargne pas, qu’elle prend avantage de tout ce qui se présente pour me tourmenter, et qu’au fond elle ne me croit point, elle ne s'attend point h me trouver honnête. Si Clarisse est une femme, si Clarisse m'aime, je la surprendrai uno fois en défaut. L'amour est un traître pour ceux qui le logent. L'amour est au dedans, Lovelace au dehors; elle sera plus qu’une femme, ou moi bien moins qu’un homme, si je ne sors pas victorieux.

A présent, Belford, lu es informé de mes desseins. Clarisse est à moi, elle m'appartiendra plus encore. Quoique le mariage soit en mon pouvoir, qui me blâmera d’essayer si jo ne puis être son vainqueur autrement? Si je manque do succès, sa gloire n’en peut tirer qu’un nouveau lustre, et ma confiance sera parfaite à l’avenir. C’est alors qu'elle méritera le sacrifice que je lui ferai de ma liborté, et que tout son sexe lui devra des honneurs presque divins.

Vois-tu maintenant toute la portés de mon entreprise ? Tu dois la

voir comme dans un miroir. Cependant, cabale (i) est le mot. Que mon secret ne t’écfaappe pas, même en songe. Personne ne doute qu’elle ne doive être ma femme. Elle passera pour telle, lorsque je te donnerai le mot. En attendant, je ferai parade de réformation, et si je puis conduire la belle li Londres, quelqu’une de nos favorites me dédommagera de celle contrainte. J'ai tout dit.

LETTRE CVm.

■ISS HO* R, A MISS CLARISSE HARLOVE.

Modérez votre inquiétude, ma très chère amie, sur les petits différends qui s’élèvent entre ma mère et moi. Jo vous assure que nous ne nous en aimerons pas moins. Si ma mère ne m'avait pas pour exercer son humeur, il faudrait qu’elle la tournât sur un autre; et moi, ne suis-je pas une fillo très bizarre? Otez -nous celte occasion, il nous en renaîtrait mille pour une. Vous m’avez souvent entendu dire que c’est une ancienne habitude entre nous, et vous ne le savez que de moi-même; car lorsque vous étiez avec uous, vous aviez l'art de nous entretenir dans une parfaite harmonie. En vérité, je vous ai toujours redoutée plus qu’elle; mais l’amour accompagne cetto crainte. Vos reproches portent un air d’instruction et de douceur qui fait nécessairement impression sur un caractère généreux. La méthode de ma mère est différente : a Je le veux. Je vous l’ordonne, entendez-vous? Ne sais-je pas mieux que vous ce qui vous convient? Je ne souffrirai point qu’on me désoblige.» Quel moyen, pour une fille un peu formée, de soutenir continuellement ce langage et de n'avoir pas beaucoup de lenteur pour l’obéissance !

Ne me conseillez pas, ma chère, d’obéir li ma mère lorsqu'elle m’interdit toute correspondance avec vous. Cette défense n’est pas raisonnable, et je suis sûre que ce n’est pas son propre jugement qu’elle consulte. Votre vieux lutin d’oncle, dont les visites sont plus fréquentes que jamais, poussé par votre frère et votre sieur, en est l’unique occasion. Dans l’éloignement où ils sont de vous, la bouche de ma mère est une espèco de porte-voix, par lequel ils se font entendre. Encoro une fois, cette défense ne peut venir de son coeur. Mais quand elle en viendrait, quel peut donc être le danger pour une fille do mon âge, d’écrire i une personne de son sexe ? Que le chagrin et l'inquiétude ne vous causent pas trop d’abattement, ma très chère amie, et ne vous fassent pas créer des difficultés imaginaires. Si votre inclination vous porto à vous servir d’une plume, j’ai le même goût, que j’exercerai dans toutes les occasions, et pour vous écrire, et malgré toutes leurs plaintes. Que vos lettres ne soient pas remplies non plus de reproches et d'accusations contre vousmême. C’est une injustice. Je souhaiterais que votre Anne Ilowe, qui n’a pas quitté la maison de sa mère, fût aussi bonne de la moitié que miss Clarisse Harlove, qu’on a chassée de celle de son père.

Je ne dirai rien de votre lettre h Bella, jusqu'à ce que j’en aie vu les effets. Vous espérez, dites-vous, malgré mes craintes, qu’on vous enverra votre argent et vos habits. Je suis fâchée d'avoir à vous apprendre que le conseil s'est assemblé à l’occasion de votre lettre, et que voire tnère, la seule qui ail opiné en votre faveur, a trouvé des oppositions qu’elle n’a

(1) Cé mot, dam leur société, était le KM* inviolable du secrel.

pu vaincre. Ainsi j'exige absolument que vous acceptiez mes offres, et que vous m'expliquiez tout ce qui peut vous manquer d'ailleurs, afin que je me hâte de vous l'envoyer.

Ne vous attachez pas tant à l’espoir d’une réconciliation, qu’il vous fasse négliger l’occasion do vous assurer d’un protecteur, tel que serait votre Lovclace, avec la qualité do mari. Je m’imagine du moins que si vous aviez quelque insulte b craindre alors, ce ne serait que de lui. Quelles peuvent être ses vues, lorsqu’il laisse échapper des circonstances dont on ne saurait le soupçonner do n'avoir pas connu le prix î Ce n’est pas vous que je trouve blâmable. Vous ne pouviez vous expliquer autrement que par votre silence et votre rougeur, lorsque cet insensé s’est retranché dans sa soumission pour des lois que vous lui avez imposées dans une autre situation. Mais, comme je le disais quelques lignes plus liaut, vous inspirez réellement de la crainte... Et puis, je vous réponds que vous ne l’avez pas épargné.

Je vous l’ai dit dans ma dernière lettre, le rôle que vous avez à soutenir est extrêmement délicat. J’ajoute que vous avez l'âme trop délicate peur ce rôle. Mais quand l'amant est exalté, l’héroïne doit être humiliée. Il est naturellement fier et insolent. Je ne sais si vous ne devriez pas engager son orgueil, qu’il nomme son honneur, et s’il n’est pas à propos d’écarter un peu plus le toile. Je voudrais du moins que lus regrets de vous être trouvée au rendez-vous, et d'autres plaintes fussent supprimés. Que servent les regrets, ma chère î 11 ne les supportera point ; vous ne devez pas espérer qu’il les supporte.

Cependant mon propre orgueil est mortellement blessé, qu’un misérable de ce sexe puisse obtenir celle espèce de triomphe sur une personne du mien.

Je dois avouer, après tout, que votre courage me charme. Tant de douceur, lorsque la douceur est convenable ; tant de fermeté, lorsque la fermeté est nécessaire, quelle grandeur d’âme !

Mais je suis portée à juger que , dans les circonstances où vous êtes, un peu de réserve et de politique ne serait pas d’un mauvais usage. L’humilité dont il parait se revêtir lorsqu'il vous voit échauffée contre lui, ne lui est pas naturelle. Je me le représente hésitant, décontenancé, comme vous le peignez, sous la supériorité de vos corrections. Mais Lovelace n’est rien moins qn’un sot. Ne vous exposez point au mélange du ressentiment et de l’amour.

Vous êtes très sérieuse, m,i chère, dans la première de vos doux lettres sur ce qui louche M. Ilickman et ma mère. A l’égard de ma mère, épargnez-vous cette gravité. Si nous ne sommes pas toujours bien ensemble, dans d’autres temps nous ne sommes pas trop mal. Aussi long-temps que je suis capable de la faire sourire, au milieu de ses plus grands accès d’humeur (quoiqu’elle s'efforce quelquefois de s’en empêcher), c'est un fort bon signe, un signe que sa cotèro n'est pas profonde, ou qu'elle ne peut durer Long-temps. D’ailleurs, un mot d'honnêteté, un regard obligeant, que j’adresse à son favori, met toujours l'un on extase et rend l'autre d'une humeur supportable. Mais votre situation me pénètre le cœur, et malgré ma légèreté, il faut qu’ils partagent quelquefuis tous deux mon chagrin, qui ne cessera qu'avec l’incertitude de votre sort, surtout après le malheur que j'ai eu de no pouvoir vous procurer une protection qui

vous aurait garantie de la fatale démarche dont je déplore avec vous la nécessité.

Anne Uowe.

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