LETTRE CIX
MISS CLARISSE IIARLOVE, A MISS HOWE
Vous me répétez, ma chère, que mes habits et la petite somme que j'ai laissée derrière moi ne me seront point envoyés. Cependant l'espérance ne m’abandonne point encore. La plaie est récente. Lorsque leurs passions viendront à se refroidir, ils considéreront les choses d’un autre œil. Que ne me promets- je pas avec une avocate tellcquema chère et mon excellente mère ? Charmante indulgence ! Hclas I que mon cœur a saigné, et qu’il saigne encore pour elle 1
Vous ne voulez pas que je compte sur une réconciliation! Non, non, je ho me flatte pas de cette idée. Je connais trop les obstacles. Mais puisje empêcher quo ce ne soit le plus cher de mes désirs ? A l'égard de cet homme, que puis- je de plus? Quand je serais disposée à préférer le mariage aux tentatives que je mo vois obligée do faire pour ma réconciliation, vous voyez que le mariage ne dépend pas absolument de moi.
Vous dites qu’il est fier et insolent. Il l'est sans doute. Mais votre opinion peut-elle être qu’il se propose jamais de me réduire au niveau de son orgueil? El qu’entendez-vous, ma chère amie, lorsquo vous me conseillez d'écarter un peu plus le voile? Il me semble, en vérité, que je n’en ai jamais eu. Je vous assure hardiment que si j’aperçois dans M. Lovelace quelque apparence qui ressemble au dessein de m’humilier, son insolence ne me fera jamais découvrir une faiblesse indigne de votre amitié ; c’est-à-dire, également indigne et de moi et de mon ancien caractère.
Mais, comme je suis sans autre protection que la sienne, je ne le crois pas capable d’abuser de ma situation. S’il a souffert pour moi des peines extraordinaires, il n'en a l’obligation qu’à lui-même. Qu’il en accuse, s’il lui plaît, son propre caractère, qui a fourni un prétexte à l'antipathie de mon frère. Je ne lui ai pas .caché là-dessus mes sentimens. D’ailleurs, me suis-je jamais engagée avec lui par quelque promesse? Mon affection s’esl-elle jamais déclarée pour lui? Ai-je jamais désiré la continuation de sc? soins ? Si la violence de mon frère n’avait pas précipité les choses dans l’origine, n'est-il pas fort vraisemblable que mon indifférence aurait rebuté cet esprit fier et l’aurait fait retourner à Londres, qui est sa demeure ordinaire? Alors toutes ses espérances et ses prétentions se seraient évanouies, parce qu’il n'aurait pas reçu do moi le moindre encouragement. Le jour de son départ aurait fini notre correspondance; et, croyez-moi, jamais elle n'aurait commencé, sans la fatale rencontre qui m’y engagea, pour l’intérêt d'autrui, insensée quo j’étais 1 et nullement pour lo mien. Pensez-vous, et peut-il penser lui-même, quo celte correspondance, qui, dans mes intentions, ne devait être que passagère, et sur laquelle vous savez que ma mère lermait les yeux, eût abouti à cette malheureuse (lu, si je n’avais été poussée d'un côté et trompée de l’autro? Quand vous me supposeriez dans sa dépendance absolue, quel prétexte aurait-il pour se vengei sur moi des fautes d'autrui, dont il est certain d'ailleurs qu’il a souffert moins que moi? Non, chère miss Howe,
il n'est pas possible qu'il me donne sujet de craindre de lui tant de noirceur et si peu de générosité.
Vous nu voulez pas quu je m'alfligo des petits différends qui s'élèvent entre votre mère cl vous, l’uis-jo n’en ètru pas fort touchée, lorsqu’ils s'élèvent à mon occasion? Et nVst-cc pas un surcroît de douleur, qu'ils soient suscités par mon oncle et par mes autres pareils? Mais souffrez que j’observe, avec trop d'affectation peut-être, pour les circonstances où je suis, que les plaintes modestes que vous faites de votre mère tournent clairement entre vous, (le langage qui vous chagrine, je le veux, je l'ordonne■, je prétend t être obéie , no marque-t-il pas que vous vous révoltez contre ses volontés?
J’observerai encore, par rapport à no'.re correspondance qui vous parait sans dangers avec une personne de votre sexe, que je n'ai pas cru qu’il y eu eût davantage dans celle que je me suis permise avec M. Lovelace. Mais si l’obéissance est un devoir, la faute consiste à lu violer, quelles que puissent être les circonstances. Ce ne sera jamais uno action louable de s'élever contre la volonté de ceux à qui l'on doit le jour. S’il est vrai, au contraire, qu’elle mérite d'être punie, ous voyez que je le suis sévèrement : et c’est sur quoi j'ai voulu vous faire ouvrir les yeux par mon exemple. Cependant, j’en demande pardon au ciel, mais il m’en coûte beaucoup pour vous donner un avis si contraire à moi intérêts; et, de bonne foi, je n'ai pas la force de le suivre moi-même; mais s’il n'arrive point de changement dans mon sort, je ferai là-dessus de nouvelles réflexions.
Vous me donnez de fort bons conseils sur la conduite que je dois tenir avec mon hôte; et j'essaierai peut-être de m'y conformer, à l’exception de la politique, qui ne fera jamais, nia très chère miss llowe, le caractère ni le rôle de votre sincère et fidèle amie.
Clarisse Uarlove.