‹ Clarisse HarloveChapitre 92 sur 127 · LETTRE CX · texte numérisé non relu

LETTRE CX

Vous ne sauriez douter , ma chère miss Howe , que les circonstances de ma fuite et les cris affectés que j'entendis à la porte du jardin ne m’aient laissé do cruelles inquiétudes. Combien n’ai-jo pas frémi de la seule pensée d'être entre les mains d’un homme qui aurait été capable do me tromper lâchement par un artifice prémédité! Chaque fois qu'il s’est présenté à mes yeux, mon indignation s’est réveillée avec cette idée ; d’autant plus que j'ai cru remarquer sur son visage une sorte de triomphe qni me reprochait ma crédulité et ma faiblesse. Peut-être n’est-ce au fond que la même vivacité et le même air d'enjouement qu’il porte naturellement dans sa physionomie.

J’étais résolue de m’expliquer avec lui sur cet important article, la première fois que je me sentirais assez de patience pour lui en parler avec modération; car, outre la nature do l'artifice, qui me piquait excessivement d’cllc-même , je m’attendais, s’il était coupable, à des excuses et des évasions qui devaient m’irriter encore plus ; et s’il désavouait mes soupçons, je prévoyais que son désaveu me laisserait des doutes qui nourriraient mon inquiétude, et qui augmenteraient mes dégoûts et mes ressentimens à la moindre offense.

4M Ct.ARISÜg HAR'.OVE.

L’occasion que je désirais s'est présentée, et je ne veut pas différer un moment à vous informer de ce qu’elle a produit.

Il était à me faire sa cour, dans les termes les plus polis ; déplorant le malheur qu’il avait , disait-il, d’être moins avancé que jamais dans mon estime, sans savoir à quoi il devait attribuer cette disgrâce; et m’accusant de je ne sais quel préjugé , ou d’un fond d’indifférence, que son chagrin était de voir croître de jour en jour. Enfin, il tnc suppliait de lui ouvrir mon cœur , pour lui donner l’occasion de reconnaître se» fautes et de les corriger; ou celle de justifier sa conduite, et de mériter nn peu plus de part b ma confiance.

Je lui ai répondu assez vivement :

—Eh bien ! monsieur Lovelace, je vais m’ouvrir avec une franchise qui convient peut-être h mon caractère plus qu’au vêtre (il se flattait qticnon, m’a-t-il dit), et vous déclarer un soupçon qui me donne fort mauvaise opinion de vous, parce qu'il m’oblige de vous regarder comme un homme artificieux, dont les desseins doivent m’inspirer de la défiance.

— J’écoule, mademoiselle, avec la plus vive attention.

— fl m'est impossible de penser favorablement de vous , aussi longtemps que la voix qui s’est fait entendre du jardin, et qui m'a remplie d’une terreur dont vous avez tiré tant d'avantage, demeure sans explication. Apprenez-moi nettement , apprenez-moi sincèrement le fond de cette circonstance, et celui de vos intrigues avec ce vil Joseph Léman. La bonne foi que vous aurez sur ce point sera ma règle à l’avenir, pour juger de vos protestations.

— Comptez , très chère Clurisse , m’a-l-il répondu que je vais vous expliquer tout , sans le moindre déguisement. J'espère que la sincérité de mon récit expiera ce que vous pourrez trouver d’offensant dans l'action.

« Je ne connaissais pas ce Léman , et j'aurais dédaigné l’infâme méthode de corrompre les domestiques d'autrui pour découvrir les secrets d’une famille, si je n’avais pas été informé qu’il s’efforcait d’engager un de mes gens b lui rendre compte de tons mes mouvemens et de toutes mes intrigues supposées; en un mot , de toutes les actions de ma vie privée. Ses motifs ne demandaient pas d'éclaircissement. J’ordonnai à mon valet de chambre , car c'était b lui-même que les offres étaient adressées, de me faire entendre la première conversation qu’il aurait avec lui; et prenant le moment où j'entendis proposer une somme assez considérable pour une information qu'on demandait particulièrement, avec promesse d’une récompense encore plus forte après le service; je me présentai brusquement, j’affectai de faire beaucoup de bruit; et demandant un couteau pour couper les oreilles du tralire, dont je tenais déjà l’une, dans la vue, lui dis-je, d’en faire un présent b ceux qui l’employaient, je le forçai de m’apprendre leurs noms.

» Votre frère, mademoiselle, et votre oncle Antonin , furent les deux personnes qu'il nomma.

» 11 ne mu fut pas difficile, après lui avoir fait grâce, en lui représentant l’énormité de son entreprise et mes honorables intentions, de l’engager dans mes intérêts par l’espoir d’une grosse récompense; surtout lorsque je lui eus fait concevoir qu’il pouvait conserver un même temps la faveur de votre frère et de votre oncle, et que jo ne désirais ses services que par rapport b vous et b moi, pour nous garantir des effets d’une

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mauvaise volonté , dans laquelle il me confessa que lui et vos autres domestiques trouvaient beaucoup d'injustice.

» C’est par cette voie, je vous l'avoue, mademoiselle, que j'ai souvent fait tourner ses maîtres sur le pivot que je tenais & la main, sans qu’ils aient pu s'en défier. Mon agent, qui ne cesse pas de se donner pour honnête homme, et qui me rappelle toujours 11 sa conscience, s'est trouvé d'autant plus à l’aise que je l'ai assuré continuellement de la droiture de mes vues, et qu’il a reconnu par lui-inêtneqne ses soins avaient prévenu plus d’un fâcheux accident.

» Ce qui il servi encore à me les rendre plus agréables, permettez que je le reconnaisse devant vous, mademoiselle, c’est que sans votre participation , ils vous ont procuré constamment la liberté d'aller au jardin et au bûcher, qu'on ne vous aurait peut-être pas laissée si long-temps. Il s'était chargé, auprès de la famille, d’observer toutes vos démarches; et son attention était d'autant plus empressée , qu’elle servait à écarter tous les autres domestiques.»

Ainsi, ma chère, il se trouve que, sans le savoir, j'avais obligation moi-même à ce profond politique.

Je suis demeurée muette d'étunnement. Il a continue ;

— A l'égard de l'autre circonstance qui vous a fait prendre, mademoiselle, une si mauvaise opinion de moi, je confesse ingénument que votre résolution de partir m'ctanl un peu suspecte, el la mienne élan! (le ne rien épargner pour vous soutenir dans votre première idée, la craint* de ne pas avoir assez de temps pour vous faire goûter mes raisins m’avait fait ordonner à Léman d’éloigner tous ceux qui se présenteraient, et do se tenir lui-même à peu de distance de la porte.

— Mais, monsieur, ai-je interrompu, oumment vous est-il arrivé de craindre que je ne changeasse de résolution ? Je vous avais écrit, à- la vérité, pour vous en informer, mais vous n’avez pas eu ma lettre, et comme je m’étais réservé le droit d'abandonner mon premier dessein, avez-vous pù savoir si ma famille ne s’élail pas laissé fléchir, et si je n’avais pas de bonnes raisons pour demeurer?

— Je serai sincère, mademoiselle. Vous m'aviez fait espérer qoe si vous changiez de résolution vous m’accorderiez une entrevue pour m’en apprendre les motifs. Je trouvai votre lettre; mais n'igtioranl pis que vos amis étaient inébranlables dans leurs idées, et ne douiant pas néanmoins que vous no m'écrivissiez pour suspendre votre résolution, et probablement pour éviter aussi l'entrevue, je pris le parti de laisser votre lettre, dans l'espérance de vous engager du moins à me voir; el n'étant pas venu sans quelque préparation, j’étais résolu, quelles que fussent vos nouvelles vues, de no vous pas laisser retourner au château. Si j’eusse pris votre lettre, il aurait fallu s’en tenir à ces nouveaux ordres, du moins jusqu’à d’autres événemens ; mais ne l'ayant pas reçue, et vous croyant bien persuadée que, dans une situation si désespérée, j'étais capable de rendre une visite à vos amis, je comptai absolument sur l’entrevue que vous m’aviez fait espérer.

— Méchant esprit que vous êtes! lui ai-je dit, c’est mon chagrin de vous avoir donné l'occasion de prendre des mesures si justes pour abuser de ma faiblesse. Mais est-il vrai que vous auriez poussé la hardiesse jusqu’à rendre visite a ma famille?

— Oui, mademoiselle, j'avais quelques amis prêts à m’accompagner,,

et si los vôtres avaient refusé de me voir et de m'entendre, je serais allé directement chez Solmes avec le même cortège.

— Qu'auriez-vous donc fait à M. Solmes?

— Pas le moindro mal. s’il nous eût reçus de bonne grâce.

— Mais enfin, s’il ne vous eût pas reçu do bonne grâce, comme vous l’entendez, que lui auriez-vous fait? Celte question a paru l’embarrasser.

— Pas le moindre mal dans la personne, m’a-l-il répété. Je l’ai pressé de s’expliquer mieux.

— Si je lui permettais de le dire, il s'était proposé seulement d'enlever ce pauvro misérable, et de le tenir enfermé l'espace d’uu ou deux mois. C’élait une entreprise dont l’exécution était jurée, quelles qu’en pussent être les suites.

A-t-on jamais rien entendu de si horrible ! J'ai poussé un profoudsoupir, et je lui ai dit do reprendre à l'endroit où je l'avais interompu.

— J'avais ordonné à Léman de se tenir à peu de distance de la porte, et s’il entendait quelque dispute entre nous, ou s'il veyait paraître quelqu'un dont l'arrivée dût nous troubler, do pousser les tris que vous avez entendus , et cela, dans la double vue de le mettre à couvert des soupçons de votre famille, et d’êiro averti qu’il était temps pour moi de vous engager, s'il était possible, à partir suivant votre promesse. J'espère, mademoiselle, que si vous considérez toutes les circonstances et les dangers où j’étais de vous perdre sans retour, l’aveu que je vous fais de cette invention et de celle qui regarde Solmes, ne m’attirera point votre haine. Supposez que vos parens fussent arrivés, comme nous pouvions nous y attendre tous deux ; n’aurai-je pas été le plus méprisable de tous les hommes si je vous avais abandonnée aux insultes d'un frère et de toute une famille, qui vous ont traitée si cruellement, sans avoir le prétexte que notre entrevue leur aurait fourni ?

— Que d’horreurs 1 me suis-je écriée. Mais, monsieur, en prenant tout ce que vous me dites pour autant de vérités, s’il est venu quelqu'un, pourquoi n’ai-je vu que Léman à la porte? Pourquoi nous a-t-il suivis seul, et à tant de distance?

— Il est fort heureux pour moi, m’e-t-il répondu, en mettant la main dans une de ses poches et puis dans une autre... J'espère que je ne l’ai pas jetée... Elle est peut-être dans l’habit que je portais hier. Je pensais peu qu’il serait nécessaire de la produire... Mais je suis bien aise d’en venir à la démonstration, quand l’occasion s’en présente... Je puis être un étourdi... Je puis être un négligent... et je suis, en vérité, l’un et l’autre. Mais, par rapport à vous, mademoiselle, jamais un cœur ne fut plus sincère.

Il s’est levé là-dessus, et, s’avançant vers la porte, il s’est fait apporter le dernier habit qu’il avait quitté. Il en a tiré une lettre chiffonnée, comme un papier dont il avait tenu peu de compte :

— La voici, m’a-l il dit, en revenant à moi d’un air joyeux.

Elle était datée lundi au soir, cl de la main de Joseph Léman « qui lui demandait pardon d’avoir crié trop tôt. La crainte d'être soupçonné lui avait fait prendre le bruit d’un petit chien, qui le suit toujours et qui avait traversé la charmille, pour le mouvement de quelqu’un de ses maîtres. Lorsqu'il s’était aperçu de son erreur, il avait ouvert la porte avec sa propre clé j et sortant avec précipitation, il avait voulu lui apprendre

CLARISSE ItARLOVE.

que sa seule frayeur Tarait fait crier. Mais bientôt, ajoutait-il, plusieurs personnes de la maison avaient pris l’alarme, et les recherches étaient commencées à son retour (I). »

J’ai branlé la tète après celte lecture.

— Ruses, ruses, ai-je dit; c’est ce que je puis penser de plus favorable. Ah ! monsieur Lovelace, que le ciel vous pardonne et qu'il aide 11 votre réformalion ! Mais je ne vois quo trop, par votre propre récit, que vous êtes un homme rempli d'arlifleo.

— L’amour, nia très chère vie, est une ingénieuse pas- ion. Nuit et jour j’ai mis ma stupide cervelle à la torture (quelle stupidité ! ai— dit en moiméme ) pour trouver le moyen de prévenir un odieux sacrifice et tous les malheurs qui seraient venus à la suite. Si peu d’assurance de votre affection 1 Une antipathie si injuste de la part de vos auiis! Un danger si pressant de vous perdre par cette double raison ! Je n’avais pas fermé l’œil depuis quinze jours, et je vous avoue, mademoiselle, que si j’avais négligé quelque chose pour empêcher votre retour au château, je ne nie le serais pardonné de ma vie.

Je suis revenue h me blâmer moi-même d’avoir consenti à !o voir : et mes remords sont justes ; car sans cette malheureuse entrevue, toutes ses méditations de quinze jours ne lui auraient servi de rien, et peut-être n'en aurais-je pas moins échappée h M. Solmes.

Cependant, s'il eût exécuté la résolution de se présenter à ma famille, et s’il en eût reçu quelquo insulte, comme il n’aurait pas manqué d’en recevoir, à quels désastres ne fallait-il pas s’attendre!

Mai- que penser de ce dessein formé d’enlever le pauvre Solmes, et do le tenir prisonnier pendant deux mois? O ma chère! à quel homme ai-je permis de m'enlever au lieu de Solmes !

Je lui ai demandé s'il croyait que des énormités de cette nature et cette audace à braver les lois de la société pussent demeurer impunies?

Il n'a pas fait difficulté do me dire, avec un de ces airs enjoués quo vous lui connaissez, qu'il n’avait eu que ce moyen pour arrêter la malice de ses ennemis et pour me garantir d'un mariage forcé; que ces entreprises désespérées lui causaient peu de plaisir, et qu'il n'aurait fait aucun mal à la personne de Solmes ; qu’il se serait exposé sans doute h la nécessité de quitter son pays, du moins pour quelques années ; mais que s'il avait été réduit h l'exil, parti d'ailleurs qu'il aurait embrassé volontairement après avoir perdu l'espérance d’obtenir mon cœur, il so serait procuré un compagnon de voyage de son sexe et de ma famille, auquel je ne pensais guère.

A-t-on jamais rien vu d’approchant I Je ne puis douter qu’il ne parlât de mon frère.

— Voilà donc, monsieur, lui ai-je dit avec les marques d’un vif ressentiment, l’usage que vous faites de votre agent corrompu?...

— Mon agent, mademoiselle! il est celui de votre frère comme le mien. Vous savez, par mes aveux sincères, qui a commencé la corruption. Je vous assure, mademoiselle, que j’ai échappé à bien des choses, en qualité de représailles, dont je n’aurais pas été capable de donner l’exemple.

(1) On i vu, dans une lettre de Lovelare, qu'il avait promis A Léman de lui en faire une de cette nature, qu'il n'aurait que ta peine de copier.

— Ce qui me reste à dire là-dessus, monsieur Lovelace, c’esl que ce misérable agent à double face, ayant causé probablement de grands maux de part et d'autre, et paraissant continuer 3es viles pratiques, mon devoir m'oblige do faire connaître à mos amis quel serpent ils nourrissent dans leur sein.

— Oh ! par rapport à lui, mademoiselle, vous ferez tout ce qu'il vous plaira, le temps de ses services touche à sa lin. Le coquin en a tiré bon parti. Son dessein n’est pas de vieillir dans sa condition. Il est actuellement en traité pour une hôtellerie, qu’il regarde comme le sommet de la fortune. Je vous apprendrai môme qu’il fait l'amour à la Betty de votre soeur, et cela par mon conseil. Ils doivent se marier lor-que Léman sera établi. Je médite déjà quelque moyen de punir cette effrontée soubrette de toutes les insolences que vous avez es-uyées d'clb’, et de l’en faire repentir jusqu’au dernier moment de sa vie.

— Que de misérables projets, monsieur! Comment ne craignez-vous pas de trouver aussi quelque vengeur, pour des maux bien plus grands dont vous ôtes coupable? Je pardonne de tout mon cœur à B Uiy. Elle n'était poiut à moi, et, suivant les apparences, elle n'a fait qu’obéir aux ordres de celle à qui elle devait de. l'obéissance, avec plus de soumission que je n'en ai eu pour ceux à qui j'en devais bien davantage.

— N’importe, m'a-t-il répondu , peut-être, ma chère, dans la vue de m'effrayer. Le décret était prononcé. U fallait que Betty portât la peine de son insolence ; et si croyais que Léman ne méritât pas moins d’étre puni, il me promettait que, dans son plan, qui était double, l'un et l'autre auraient part à sa vengeance. Le mari et la femme ne devaient pas souffrir séparément.

La patience m’a manqué. Je lui en ai fait nettement l'aveu.

— Je vois, monsieur, lui ai-je dit, avec quel homme jo suis condam née à vivre. Et me retirant, je l’ai laissé dans un état que j'aurais pris, dans un autre, pour de l'embarras et de la confusion.

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