‹ Clarisse HarloveChapitre 93 sur 127 · LETTRE CXI · texte numérisé non relu

LETTRE CXI

«rsa Clarisse harlove, a an» howk.

La franchise avec laquelle j’ai continué de m’expliquer, lorsque j’ai revu M. Lovelace et !o dégoût que j’ai marqué ouvertement pour ses idées, pour ses manières et pour ses discours, paraissent l'avoir un peu rappelé à lui-même. Il veut tourner en plaisanterie les menaces auxquelles il s’est échappé contre mon frère et M. Solmes. « Il a, dit -il, trop de mena gemens à garder dans sa patrie, pour s'abandonner à des projets de vengeance qui le mettraient dans la nécessité de la quitter. U prétend, d'ailleurs, qu'il a permis à Léman de rapporter de lui mille choses, qui n'ont et qui ne peuvent avoir aucune vérité, dans U seule intention de se rendre formidable aux yeux de quelques personnes, et de prévenir de grands désordres par est e voie. C’est un malheur pour lui d'avoir quelque réputation d'esprit et de vivacité; on lui attribue souvent ce qu'il n'a pas dit ou ce qu'il n’a pas fait, et plus encore : on juge de lui sur quelques discours échappés, qu’il oublie, comme dans cette occasion, aussitôt qu’ils ont passé scs lèvres. »

B se peut, ma chère, qu’il soit de bonne foi dans une partie de «s

excuses. J'ai peine à croire qu’à son Age il puisse être aussi méchant qu’on l’a prétendu. Mais un homme de ce caractère, à la tête d’une troupe de gens tels qu’on peint ses compagnons, tous riches , intrépides et capables des entreprises dont j’ai le malheur d’être un exemple, me parait extrêmement dangereux.

Son indifférence pour l'opinion publique est une autre de ses excuses. Je la trouve très mauvaise. Que peut espérer une femme d’un homma qui a si peu d’égards pour sa propre réputation T Ces agréables libertins peuvent amuser, une heure ou deux, dans une conversation mêlée; mais c’est l'homme de probité, l’homme de vertu, dont il faut désirer la société pour tous les mumens de la vie. Quelle est la femme qui consente, lorsqu'elle pourra s’en dispenser, à s'abandonner au pouvoir d'un homme qui ne connaît aucune loi morale , dans le doute s'il daignera remplir de son cfllé les obligations conjugales, cl la traiter du moins avec les égards do la politesse?

Avec ces principes, ma chère, avec ces réflexions, me jeter moi-même h la tête d'un homme... Plût au ciel... Mais que servent à présent les regrets? A quelle protection recourir, quand je serais libre de renoncer il la sienne?

LETTREfCXll.

U. lovelace, a m. bklford.

Vendredi, U avril.

Je ne connais rien de si insensé que tous ces Harlove. Que veux-tu que je te dise, Bclferd? Il faut que la belle tombe, eût-elle tous les génies immortels pour sa garde ; à moins que, se rassemblant visiblement autour d'elle, ils ne l'arrachent de mes bras, pour l'enlever avec eux dans la région éthérée.

Ma crainte, ma seule crainte, c'est qu’une fille qui m’a suivi avec tant de répugnance n'offre à son père des conditions qui pourraient être acceptées, telles que de m’abandonner pour être délivrée de Solmes. Je cherchais le moyen de me garantir d'une si cruelle espèce de danger. Mais les Harlove paraissent résolus d’achever pour moi l’ouvrage qu’ils ont commencé.

Qu’il se trouve de stupides créatures dans le monde I N'est-ce pas un génie bien fin que ce frère, de n’avoir pas conçu que celui qui est capable de se laisser corrompre pour entreprendre une mauvaise action peut être aussi sûrement corrompu contre celui qui l’emploie, surtout lorsqu'on lui offre l'occasion de tirer un double avantage de sa perfidie? Toi-même, Belford, tu ne pénétras jamais la moitié de mes inventions!

Il lui raconte ici la conversation qu’il a eue avec Ciawsse , sur les cris 4e «on agent qu’elle avait entendu h la porte du jardin. Les circonstances sont le* mêmes qu’on a lues dans la lettre précédente. Ensuite il continue :

N’admires-lu pas l’habileté de ton ami pour les glorieuses impostures? Vois combien j’étais proche de la vérité. Je ne m’en suis écarté qu’en assurant que le bruit s’était fait sans ordre, et par l'unique mouvement d'une terreur panique. Si je lui avais fait un aveu plus exact, son orgueil mortifié de se voir pris pour dupe ne me l'aurait jamais pardonné.

Si le ha?ard avait f.iil de moi un héros guerrier, la poudre il canon me sérail inutile. Je renverserais tous mes ennemis par la seule force de mes stratagèmes, en faisant retomber tous leurs desseins sur leur tôle.

Mais rpie dis-tu de ces pères et de ees mères?... Que le ciel les prenno en pitio ! Si la pr< v.dence n’avait pas plus de part h leur conduite que la discrétion, sauveraient-ils une de leurs filles? James cl Arabcllo peuvent avoir 1< urs motifs ; mais que dire d'un père à qui le bon sens a manqué dans une affaire de celle importance? Que dira d'une mère, d’une (ante, do deux oncles? Qui peut penser sans impatience à celte troupe d’imbéciles ?

Ma charmante apprendra bicnldt jusqu’où leur ressentiment va contre elle. Jo me flatte qu’alors elle prendra un pou plus de confiance à moi. C.'est alors que je serai jaloux de n’être pas aimé avec la préférence quo mon cœur désire, et quo je la réduirai à reconnaître le pouvoir de l’amour et de la reconnaissance. Alors, alors, jo serai libre de prendre un baiser sur ses lèvres, et je ne ressemblerai point ri un pauvre affamé qui voit devant lui un morceau délicieux auquel il n'otc toucher sur sa rie.

Mais je me souviens qu’anciennement j'étais timide avec les femmes. Jo le suis encore avec celle-ci. Timide! cependant qui connaît mieux ce sexe que moi? C’est, sans doute, par celte raison que je lo connais si bien. Lor-quo j'ai réfléchi su: moi-même, par comparaison avec l’autre sexe ; j’ai trouvé, Belford, qu'un homme de mon caractère a dans l’âme quelque chose qui tient beaucoup de cille des femmes. Ainsi, comm; Tiresias, il est capable de connaître* leurs pensées et leurs inclinations presque aussi bien qu’elles-mèmes. Les femmes modestes et moi, nous sommes h peu près au même point, avec celte seule différence que ce qu'elles pensent, je l'exécute. Mais les femmes immodestes vont beaucoup plus loin que moi et dans leurs pensées et dans leurs actions.

Vcux-tu que je te donne une preuve de cette idée? C'est que nous autres tiliertins, nous ne laissons pas d’aimer la mode-lie dans une femme, tandis quo les femmes modestes , j'entends celles qui affectent de le paraître, préfèrent toujours on homme impudent. D’où cela viendrait-il, si ce n'ëlait d'uno véritable ressemblance dans le fond de la nature? C’est apparemment ce qui a fait dire au poète que toute femme est un libertin dans le cœur. C’est à elles de prouver, si elles lo peuvent, la fausseté de celle imputation.

Je nio souviens aussi d’avoir lu dans quelque philosophe, qu'il ny a point de méchanceté comparable à celle d’une méchante femme, i’cox-tu me dire, Belford, do qui esl ce bon mot? M’ost-ce pas de Socrate? Sa femme était un diable. Serait-co de Salomon? Le roi Salouion! Tu as sans doute cnlcndu parler d'un roi de ce nom. Ma mère, qui était une femme simple, m'avait appris, dans mon enfance, à répandre Salomon, lorsqu'elle me demandait qui était le plus sage du tous les hommes. Mais elle ne m’a jamais appris d'où lui venait Ta partie de sa sagesse qui n’était pas in-pirée.

Ma foi, Belford, nous ne sommes pas si pervers , toi et moi , qu’on ne puisse l'étro encore plus. Il n'est question que do savoir nous arrêter au point uù nous sommes.

CLARISSE ItARLOYE. 457

LETTRE CXin.

MISS CLARISSE lURLOVK, A MISS HOWE.

Vendredi, U avril.

Voici les circonstances d’uno conversation que je viens d’avoir avec M. Lovelace, et que je dois nommer agréable.

Il a commencé par m'apprendre qu’il venait d'être informé que mos amis ont abandonné tout d’un coup la résolution de me poursuivre ou de me faire rentrer sous le joug , et qu'il ne lui restait par conséquent que de savoir mes intentions, c'est-à-dire ce que je voulais faire et ce que je voulais qu'il fit.

Je souhaitais, lui ai-je dit, qu’il partit immédiatement. Lorsqu'on saurait dans le monde que je serais absolument indépendante do lui, on se persuaderait sans peine que les mauvais Iraitemvns de mon frore m’ont forcée de quitter la maison paternelle : et c’était une apologie de ma conduite que je pouvais faire avec justice, autant pour la justification de mun père que pour la mienne.

Il m’a répliqué avec beaucoup de douceur que si mes amis demeuraient fermes dans celle nouvelle résolution, il n’avait aucune objection à former contre mes volontés : mais qu’étant assuré en même temps qu’ils n’avaient pris ce parti que dons la crainte des malheurs où mon frère pouvait être entraîné par une aveugle vengeance, il était porté 4 croira qu'ils reprendraient leur dessein aussitôt qu’ils croiraient le pouvoir sans danger.

— C’est un risque, mademoiselle, a-t-il continué, auquel je ne saurais m’exposer. Vous le trouveriez vous-mêmo étrange. Cependant je n’ai pas plus tôt appris leur nouvelle résolution, que je ma suis cru obligé de vous en instruire et de prendre là-dessus vos ordres.

— Je serais bien aise, lui ai-je dit (pour m’assurer s’il n'avait pas quelque vue particulière) do savoir quel est votre propre avis.

— Il me serait aisé de vous l’expliquer si je l’osais, si j'étais sûr de ne pas vous déplaire, si ce n'était pas rompre des conditions qui seront inviolables pour moi.

— Dites, monsieur, ce que vous pensiz. Je suis libre d'y donner mon approbation ou de la refuser.

— l’our temporiser, mademoiselle, on attendant que j'aio le courage de parler plus haut ( le courage , ma chère . ne plaignez-vous pas M. Lovelaco do manquer de courage ? ) je vous proposerai seulement ce que je crois le plus capable do vous plaire. Supposons, si votre penchant ne vous porte pas chez milady Lawrence , que vous fissiez un tour du côté de Windsor.

— Pourquoi Windsor?

— Parce que c’est un lieu agréable ; parce qu’il est à portée de Berhiure, d’Oiford, de Londres, do Berkshire, où milord M... est à présent ; d'Oxford, dans le voisinage duquel milady Lawrence fait sa demeure ; de Londres, où vous serez toujours libre de vous retirer et où je pourrai moimême, si vous l’exigez, choisir ma retraite pendant votre séjour à Windsor, sans être fort éloigné de vous.

Cette ouverture ne m’a pas déplu ; je n’ai pas eu d’autre objection à lui faire que le désagrément de me voir trop loin de miss Howe , à qui

jo souhaitais de pouvoir toujours donner de mes nouvelles dans l’espace de deux où (rois heures.

Si j'avais des vues sur quelque autre lieu que Windsor, il n'attendait que mes ordres pour m’y faire préparer un logement commode : mais de quelque dite que je tournasse mon choix , plus près ou plus loin de miss llowe, il avait des domestiques dont la plus importante affaire était ■de m’obéir.

U ma fait une proposition dont je lui ai su bon gré, celle de reprendre mon ancienne Haunah aussitôt que je serais fixée; à moins que je n'aimasso mieux avoir prés de moi une des deux filles de madame Surlings, dont il m'avait entendu louer le caractère.

Le nom d'Hannah m'a fait beaucoup de plaisir, comme il a pu s'eu apercevoir. Je lui ai dit que j'avais déjà pensé à rappeler cette bonne fille; qu'à l'égard des deux autres elles étaient trop utiles à leur famille, où chacune avait son office, qu'elles remplissaient toutes deux avec une ardeur admirable : que, dans la satisfaction que je prenais à les voir, je passerais volontiers mes jours avec elles, surtout lorsque après son départ le logement me deviendrait plus commode.

— 11 n'était pas besoin, in'a-l-il dit, de répéter les objections qui combattaient ce desseiu. A l’égard de Windsor ou de tout autre lieu que je pourrais choisir, je déciderais aussi s’il devait rn'y accompagner; parce que dans tous les points où non seulement ma réputation, mais ma délicatesse même serait intéressée, il ne consulterait point d’autres idées que les miennes: et puisqu'il m’avait trouvée la plume à la main, il était tenté de me laisser dans cette occupation , et de monter à cheval sur-leohauip pour aller prendre langue dans le lieu qu'il me plairait de nommer.

— Couoaissoz-veus quelqu’un à Windsor? lui ai-je demandé, pour être toujours sur mes gardes. Croyez-vous qu'il s'y trouve des logemens commodes?

— A l'exception de la forêt, ra’a-t-il dit, où j'ai pris le plaisir de la chasse, Windsor est de tous les lieux agréables celui que j'ai le moins fréquenté. Je n’y ai pas la moiudre connaissance.

Après d’autres réflexions, je suis convenue que Windsor avait une partie des qualités que je désirais à ma retraite ; et je lui ai dit que s’il pouvait trouver une chambre seulement pour moi, et un cabinet pour Haunah, je m’y rendrais volontiers. J'ai ajouté que le fond de mes richesses n'était pas considérable, et que je voulais éviter d'avoir obligation à personne. Enfin, je lui ai fait entendre que le plus tôt serait le mieux, parce que rien ne l’empêcherait de partir sur-le-champ pour Londres ou pour Berkshire, et que je publierais alors mon indépendance.

Il m'a renouvelé, dans des termes fort civils, l'offre d'être mou banquier; je ne m’en suis pas excusée moins civilement.

Cette conversation, à tout prendre, avait eu beaucoup d'agrément pour moi. Il m'a demandé si je souhaitais que mon logement fût dans Windsor, ou hors de la ville. — Aussi près du château, lui ai-je dit, qu’il sera possible ; parce que j’aurai la facilité d’assister au service divin, dont je n’ai été privée que trop long-temps.

Il serait charmé, m’a-t-il dit, s’il pouvait me procurer un logement «liez quelque chanoine du château, où il s'imaginait que par diverses raisons je me plairais plus que dans tout autre lieu ; et pouvant se repo-

CUUUSSK BAU.OVK.

sur sur la paroi» que je lui ai donnée, de ne pas lui préférer d'autre homme, aux conditions qu'il a si joyeusement acceptées, il demeurera d’autant plus tranquille, que son rôle à présent est de mériter mon estime par la seule voie qu’il connaît propre à la lui faire obtenir.

— Je ne suis qu’un jeune homme, mademoiselle, a-t-il ajouté d’un air fort sérieux, mais j’ai fait une longue course. Que cet areu ne m’attire pas le mépris d’une dm» aussi pure que la vôtre. Il est temps d’abandonner un train de rie dont je suis fatigué ; car je puis dire comme Salomon, qu’il n'y a rien de noureau pour moi sous le soleil ; mais je suis persuadé qu’une coudniie rertueuso offre des plaisirs qui no s’altèrent point, et qui ont toujours le charme de la noureauté.

Ce discours m’a causé la plus agréable surprise. Je l’ai regardé attentivement, comme si je m’étais défiée du témoignage de mes yeux et do mes oreilles. Sa contenance s’accordait ar. c son langage.

Je lui en ai marqué ma joie, dans des ternies dont il a paru si touché, qu’il Irourait plus de satisfaction, m’a-t-il dit, dans cette aurore do ses beaux jours et dans mou approbation , qu’il n’en avait jamais ressenti du succès de scs passions les plus emportées.

Assurément, ma chère, il parle do bonne foi. 11 ne serait pas capable de ce langage ni de ces idées, si son cœur n'y avait autant de part que son esprit. Ce qui suit m’a disposée encore plus à le croire sincère.

— Au milieu do mes erreurs, a-t-il repris , j’ai conservé du respect pour 1a religion et pour ceux qui lui sont sincèrement attachés. J’ai toujours changé de discours lorsque mes compagnons de libertinage, en vertu du Tetl de milord Shastbury , qui fait partie du symbole des libertins et que je puis nommer la pierre de touche de l’infidélité, se sont efforcés de tourner les choses saintes en ridicule. C’est ce qui m’a fait donner le notn de libertin décent , par quelques honnêtes prêtres, qui ne m'en croient pas plus réglé dans la pratique; et mes désordres m’ont laissé une sorte d’orgueil, qui no m’a pas permis de désavouer ce nom.

« Je suis d’autant plus porté à cet aveu , mademoiselle, qu’il peut vous faire espérer que l’entreprise de ma réformation, dont je me flatte que vous aurez la bonté de vous charger, ne sera pas aussi difficile que vous avez pu le craindre. 11 m’est arrivé plus d’une fois, dans mes heures de retraite, lorsque après quelque mauvaise action la pointe du remords se faisait sentir, de prendre plaisir à penser que je mènerais quelque jour une vie plus réglée. Sans ce fond de goût pour io bien , je m'imagine qu’il ne faudrait rien espérer de durable dans la plus parfaite réformation ; mais votre exemple, mademoiselle, doit tout faire et tout confirmer.»

— C’est de la grâce du ciel, monsieur Lovelace, que vous devez tout vous promettre. Vous ne savez pas combien vous me faites de plaisir, lorsque vous me donnez occasion de vous parler dans ces termes.

Là-dessus, ma ebère, je me suis rappelé sa générosité pour la jolie paysanne et sa bonté pour ses fermiers.

— Cependant,, mademoiselle, a-t-il repris encore, souvenez-vousr s’il vous plaît, que la réfurmolion ne saurait être l’ouvrage d’un instant. Je suis d’une vivacité infinie: souvent elle m’emporte. Jugez, mademoiselle, par ce que vous allez entendre , quel prodigieux chemin j’ai à faire, avant qu’une bonne âme puisse penser un peu de bien de moi; quoique j’aie quelquefois jeté les yeux sur les ouvrages de uos mystiques,

CLARISSE II.IRLOVK.

et que j’en aie assez lu pour faire trembler de plus honnêtes gens que moi, je n’ai jamais pu comprendre ce que c'est que la grâce dont vous parlez, ni la manière dont ils expliquent ses opérations. Permettez donc que votre exemple soit d’abord mon appui sensible ; et qu’au lieu d’employer des termes que je n’entends pas encore, je renferme tout le reste dans cette espérance.

Je lui ai dit qu’il y avait quelque chose de choquant dans son expression ; et que j’étais surprise qu’avec son esprit et ses talens il n’eût pas fait plus de progrès, du moins dans la théorie de la religion. Cependant son ingénuité m’a plu: jo l’ai exhorté il no pas craindre de relire les mêmes livres, pour y puiser plus de lumières, qu’il ne manquerait pas d’y trouver lorsqu’il y apporterait de meilleures intentions, et j’ai ajouté que sa remarque, sur la durée incertaine d’une réformation à laquelle on 11e prendrait pas de goût , me paraissait juste ; mais que les goûts de cette nature ne commençaient véritablement qu’avec la pratique de la vertu.

Il m’a juré, ma chère miss Howc; l’indocile personnage m’a juré que ses résolutions étaient sincères. J’espère que je n’aurai point occasion, dans mes lettres suivantes, do contredire de si belles apparences. Quand je n’aurais rien à combattre de son cûté, je serais bien éloignée d’oublier ma faute, et le tort quo je me suis fait par mon imprudente démarche ; mais il m’est si doux de voir luire quelque rayon d’espérance , où je n’apercevais que d’épaisses ténèbres , que j’ai pris la première occasion pour communiquer ma joie h ma tendre a.uie , qui prend tant do part à tout ce qui m’intéresse.

Cependant, soyez sûre, ma chère, quo ces agréables idées ne me feront rien relâcher do mes précautions; non que j’appréhende plus que vous qu’il n’entretienne quelque vue injurieuse à mon honneur, mais il est homme à plusieurs faces; et j’ai reconnu dans son caractère une instabilité qui me cause de l’inquiétude. Ainsi je suis résolue de le tenir aussi éloigné qu’il me sera possible, et de ma personne , et de mes pensées. Que tous les hommos soient des séducteurs ou n’en soient pas , je suis sûre que AI. Lovelace en est un. De là vient quo je m'efforcerai toujours de pénétrer quel peut être son but , dans chaque proposition et dans chaque récit qu’il mo fait. En un mo! , dans toutes les occasions qui pourront me laisser du doute, mes plus heureuses seront toujours accompagnées des plus grandes craintes. Jo crois que, dans une situation telle que la mienne , il vaut mieux craindre sans sujet, que de s’exposer au danger sans précaution.

M. Lovelace est parti pour Windsor, d’où il se propose de revenir demain. Il a laissé deux de ses gens, pour me servir pendant son absence.

J’ai écrit à ma tante Hervey, dans l’espérance de l’engager à se joindre à ma mère pour me faire obtenir mes habits, mes livres et mon argept. Je l'assure que, si je puis rentrer en grâce avec ma famille, en me réduisant à la simple négalivo pour tous les hommes qui pourront m’être proposés, et me voir traitée comme une fille, une nièce et une sœur, je persiste encore dans l'offre de me borner au célibat , et do rejeter tout ce qui ne sera point approuvé do mon père. Je lui insinue néanmoins, qu'après le traitement que j'ai reçu de mon frère ot de ma sœur, il serait peut-être plus à propos , pour leur intérêt comme pour le mien, qu'on me permit de vivre loin d’eux : j’entends à nia ménagerie; et je suppose

qu’on ne l'inlerprélera point autrement. J’offre d’y recevoir les ordres de mon père, soit pour furmor mon domestique , soit pour les moindres circonstances qui pourront lui prouver ma soumission.

Si l’on permet que ma tante m’accorde la faveur de quelques lignes, elle apprendra de ma sœur oît sa réponse doit m’être adressée.

Je ne marque pas moins d’empressement dans cette lettre que dans celle que j'ai écrite à ma sœur pour me procurer une prompte réconciliation qui puisse m'empéchcr d'être précipitée plus loin, a Un peu de douceur, lui dis-je, peut encore faire passer ce malheureux événement pour une simple mésintelligence ; mais le délai la rendrait également honteuse pour eux et pour moi. J’appelle à elle de la nécessité où la violence d’autrui m’a réduite. »

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