‹ Clarisse HarlowChapitre 10 sur 62 · LETTRE CLXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXIII

M. LOVBUCB, A M. BBLFOID.

Hardi, Oniii.

Je suis bien malheureuxl Tout le monde assure que ma charmante est une des plus douces personnes du monde; et je Tai cru moi-même. Cependant, c'est une des plus perverses pour moi. On n'a jamais dit non plus que je fusse un homme de mauvais naturel. Gomment cela se fait-il? ie m'étais imaginé assez long -temps que nous étions nés pour le bonheur l'un de l'autre , c'est tout le contraire : il semble que nous soyons destinés à nous tourmenter mutuellement.

L'envie me prend de composer une comédie. J'ai déjà le titre , et c'est la moitié de l'ouvrage : Lei Amans querelleun. il me platt hoaucoup. J^y trouve quelque chose de neuf et de piquant. Cependant le fond du sujet n'est pas nouveau. Tous les amans se plaisent à quereller, plus ou moins. Le vieux Térence a fort bien observé que les différends entre deux personnes qui s'aiment deviennent une raison de s'aimer davantage. Enn, c'est le naturel. Mais ma belle et moi, je croisque le diable s'en mêle, nous querellons souvent , et nous n'en sommes jamais mieux. Souvent une seconde querelle arrive avant que la première soit terminée ; et c'est si bien notre usage, qu'il n'est pas aisé de juger quel sera le succès de nos amours. Mais Shakspeare dit fort bien : « Quelque chose qii'il puisse arriver, le tempe et la patience triomphent de tout.» Voilà ma consolation. Il n'y a pas d'homme au monde qui ait plus de patience que moi. Tu en peux penser ce que tu voudras; ce n'est pas une petite vertu, ni un mérite commun, puisque la plupart des peines, qui sont le partage des pauvres mortels, viennent ou de l'excès de leurs désirs , ou de bornes trop étroites de leurs perfections. Mais je me rabaisserai bientêt au niveau des autres hommes; ce qu'on n'aurait jamais cru de moi. 11 Imt t'expliquer l'occasion de oe grave préambule.

SB GLMM8B MÂMUMB.

rétflfs 80rfi* à mon i^tovr, «yaiit renoMitré Don» sur l'èsoriinv jo lui ai demandé sî sa mattresse était dans sa cbambro. — Ella est dansila saDe à manger, momioar; et sî jamais )K>tts espérez l'occasion de s<«r une de ses lettres, ce doit ftre aujooré*hin. J'eM ai ¥0 une par lem h sas pieds, qu'elle Tient de lire apparemment, car elle esta demi ouwdi. Elle est oceupétt actneHement d'un paqnel d'autres. Je les croîs toutts tirées de sa poche. Ainsi, monsteur, isous sauflez uoe autre loiso^ las tnwTer.

J^ai pensé santer de joie, et j'ai pris sop-le^iianip' la résolutioii d'aoïployer un expédient que je tenais en réserve* Je ans ent«é dans la safe à manger, dTirn air de taransperi; et lui Toyaat. cacher ses leturesdana son mouchoir, sans apercevoir qu'il en était tombé' une,, j'ai jeté baidim«At mes denx hras auiotir d'elle* :

~ Ah I ma très chère vie, Phenreux expédient que je viens de tBMiiir aveelff. Bfennell, pour exciter madame Fketchill h quitter plus tôt s» maison. Je suis conremi, si vous Tapprouvex , de prendre son cuisinier, aa femme de chaf^e, et deux de ses laquais, dont le sort hii causait de ritquiétude. Ce ne sera que jusqu'à ce que voue ayee choisi de votre propee goût, et dans la vue même de rassembler toutes soutes de commoditéa, j'ai consenti à m'accommoder de tout le linge de la maison. Je dois payer actuellement cinq cents guinées, et le reste, aussitôt que la maison sera livrée et qu'on sera convenu du total. Ainsi vous aurez une maison charmante; eniièrement firéte à recevoir, et vous et ceux de mes parens dont la compagnie vous plaira. Ils seront bientôt à Londres. Ils vous presseront de ne pas suspendre long-temps l'heureux jour; et pour satisfaire votre délicatesse, je prendrai le parti de demeurer chez madame 6incfeiir, tandis que vous commencerez à résider dans votre nouvelle naiaon. Le reste, fe l'abandonne à votre générosité. O ma chère Clarime, n'êtes-vous pas charmée de cet arrangement? Je suis sûr que vous l'étea* Pftiles^moi donc la grftce d'en convenir. El h. serrant comre noi, je lui ai dérobé un baiser, le plus ardent que je me sois jamais permis; mis sans perdre de vue mon dessein, car j'ai eu l'adresse de mettre le ineésur fil lettre, et de te< pousser assez loin dMle, derrière sechaiset

Elle a paru fort irritée de la liberté que j'avais prise de l'embrasser. Je lui ai fait une profonde oévérence pour lui demander pardon; et me tenant quelques momens baissé, je suis parvenu à ramasser la MM, ^e j'ai cachée soigneusement dans mon sein.

Mais je ne suis* qu'un sot, un hébété, un homme à pendre, a» vrai BeUbrd i J'avais meiMeure' opimett' de moi. J'en iMûese les yeux de honte. Népeuvais-je pas me hm suivre pav Boreas , qui aurait pris 1» leMm, pendant que j'aurais amusé sa maliapesseT

Cette importante pièce étant à'demieuveite, je n'ai pu la mettie dans mon sein sans un certain bruit et sans nn mouvement extraordinaire, qui ont aiunné ses yeux et ses oreilleB. Elle s*est levée brusquement.

— Traître l Judas ! des yemc lançaient des éclairs et son. visage ^M eouvert de nongeur. Chanaant spectacle t Qu'ave^-vous ramasaéf ■%t-e&e dit avee une madté extcAne^ Et ce que je n'aurais pas osé lui lue Ipour ma viev elle a repris sa lettre jusque deasinson^ sein.

De HiuniKtê, dis ezcnaas, c'était» Tunique resseuffce d'un voleur pirfs sue le fail. yat retenu fta^maitt qui me raviaiaiti rbaufeex. papier.

— Ahl charmante Clatiaiet founooft-eoueciiiiiie quej^puisirmeiéi-

cuxmênjMJim. 81

Coudre d^on^pea dsoviosUé? Je tous vois sans cesse une plume à la main ; j'aime particulièrement le style épistolaire et je suis plein d'ad* ndmiion pour vos talons; est-il possible que, si près de mon bonheur, eomme j*^! la présomption de m'en flatter, je ne brûle pas d'être admit ÛÊOB une si douce correspondance?

-—Onitter ma main, monsieur, dit-elle en frappant du pied Contre terre i Comment oscsp-vous T... A ce compte, je tois... je robtrop ciaireK

La' Toit loi a manqué pour achever sa pensée, le Fai crue prête à ^é» tauouir de colère et de frayeur. Au diable si je voyais sur son diarttant visage ou si j'entendais dans sa voix mélodieuse le moindre reste de sa douceur ordinaire.

Après avoir été si loin , je regrettais extrêmement de lâclier prise. H me sois saisi encore utie fois de sa lettre chiffonnée.

— Impudent t c'est le tendre nom qu'elle m'a donné. Pousseres-vcui IVodace... en frappant encore du pied.

J*ai pris le parti de renoncer à mon dessein, parce que je la voyais hors d'elle-même. Mais auparavant J'ai eu le bonheur d'avoir ma main dUA les deux siennes et de lui voir faire quanti^ d'efforts pour onvrir mes doigts. Que mon ccenr, k ce moment, était proche de ma mainlB sTavançait, si tu ne ris pas de toutes ces expressions, jusqu^au bout de mes doigts dans le plaisir de me voir traiter si familièrement, quoique Ktet colère, par la souveraine de mes affections.

Lorsqu'elle s'est voe en possessioir de sa lettre, elle à volé vers li porte. Mais, plus prompt encore à me jeter devant elle, je l'ai fermée et j*ai pris le ton le plus humble pour lui demander pardon. Ici, croi^tn 4M le ccrar un peu Mwhve de ma charmante se soit laissé fléchir mal«-> gré PagréaUe nouvelle avec laquelle j'étais «rriyét Non, sur ma for. BOt m*a repoussé asset nidenient, cotnme rhemme du monde dont fUtè ne serait le moins souciée (je ne sois pas fdché néanmoins d'avoir fait io^ noeeniment l'essai de ses forces), et la passion lui donnant une ardeur q&» la crainte m'avait Mi perdre, elle n'a para fiaire qu'an pas jusqul mt dianibre. Grâee à nreii étoile, elle ne pouvait fnir pins loin. Après y êtra entrée dans la même chalenr, elle a fermé sa porte à double tour, «(vee un grand soin de pousser le verrou. Hà consdation, quand je pense ft cette scène, c'est que, pour une plus grande offense, sa oolère ne peut iOerpkBioitt.

Je.me suis retiré aussi dans mon appartement, le cœur, je t'assure, a^ sas rempli ; et n'ayant personne autour de moi, je me suis donné de mes dent poings un grand coup s«ir le front.

Ma charmante est à présent dans sa chambre, refusant de ne voir, re« ittant SB nourriture, et, ee qull y a de pis, réiohie, dit^Oe, de ne mê foir de sa vie, si eHe peut m'éviter. Je me flatte qu'elle veut dire*, éâim Im éitpotiêUm c4 êUe €it. Ces chères personnes devraient se sonventr, kfftqu'dles sont irritées contre leurs très humbles eerviteufs, de ié^ 9/tm toiijours cette danse povrse mettre à couvert dn parjure*

êêêSb te flgures^tu que je ne tournerai pas tontes mes inventons I découvrir la cause de tant de bruit dans une aussi légère occasion que «dle<i ranrait été,8i los lettres des deux amies no sentaient pas un peu la haute trahison?

M CU1I88B DAIU>Y>.

■ereredi, m natis.

Refusé à l'heure du déjeûner comme hier à celle du souper. Ce n'est pas un ange, après tout. Le cas devient embarrassant. J'ai fait demander à la Yoir de la part du capitaine Mennell. On message^ mademoiselle» de la part du capitaine. Ruse inutile. Comment deviner au fond si elle s'est mis quelque chose d'extraordinaire dans la tête? Elle a fait recommander plusieurs fois à Wilson, par un message particulier, de lui envoyer les lettres qui seront pour elle au moment même qu'elles arriveront.

Je suis réduit à faire une soigneuse garde au dehors. Sa crainte s'est dissipée pour le complot de son frère. Pour moi, je ne serais pas du tout surpris que Singleton rendît une visite à miss Howe, comme à la seule personne qui sache apparemment ce que miss Clarisse est devenue, sous prétexte d'avoir à lui communiquer des affaires très importantes qui lui font souhaiter de la voir; des propositions, s'il le faut, de la part de son frère. Alors miss How^ lui recommandera de se tenir à couvert. Alors ma protection redeviendra nécessaire. Oui^ c'est le meilleur parti. Tout œ qui viendra de miss Howe sera bien reçu. Joseph Léman est un mi»' sérable aux yeux de n^a belle, un agent digne de moi. Joseph, l'honnête Joseph, comme je l'appelle, peut s'aller pendre à présent. J'ai tiré de lui tous les services que j'avais à lui demander. Il est inutile de continuer un complot usé, lorsque je puis en former de nouveaux à toute heure. Et ne blâme pas, je te prie, l'usage que je fais de mes talens. Dans le degré où je les possède, pourquoi voudrais-tu qu'ils demeurassent inutiles?

Tenons-nous à mon idée. Il s'agit de trouver un Singleton, c'est le seul ^embarras: oui, d'en trouver un sur-le-champ. Attends... j'y suis. Je vais faire venir ton ami Paul Dragton, qui ne fait qu'arriver de la mer, et que tu m'as recommandé pour en faire un capitaine de barque, si j'en entretiens une après mon mariage.

L'ordre est déjà donné. Dragton sera ici dans l'instant. Il se rendra aussitôt chez miss Howe. Je crois qu'au lieu de passer pour Singleton même, il vaudra mieux qu'il se donne pour son pilote, qui est envoyé de sa part.

Sally est un petit diable, qui me reproche sans cesse la lenteur de mes pirogrès. Mais, dans une pièce de théâtre, le principal amusement ne Gonsiste-t-il pas dans les quatre premiers actes, et ne tire-t-il pas vers sa fin lorsqu'on arrive au cinquième? Quel vautour serait un homme qui ne penserait qu'à dévorer sa proie au moment qu'il la tient?

Mais, pour te l'avouer de bonne foi, je me suis trompé dans mon calcul. J'ai cru mettre la dernière main à mon entreprise en te produisant sur la scène avec tes compagnons, et je n'ai fait qu'effrayer la belle, jusqu'à me faire douter si je regagnerai de long-temps le terrain que j'ai perdu. D'un autre côté, ces maudits Harlove l'ont indisposée coaire moi, contre elle-même, et contre tout le monde, à l'exception de miss Howe, qui se fait sans doute un amusement d'augmenter mes embarras* Ajoute que je n'ai pas de penchant à me servir des moyens que les démons au milieu desquels je vis ne cessant pas de m'inspirer, d'autant moins de penchant que cette comédie finira infailiblement par le mariage. Je ne veux qu'une éppreuve complète, et je crois qu'à la fin je lui rendrai noblement justice.

Fort bien. Dragton est déjà parti. Il a reçu toutes ses instructions.

CLAUSSB IIAIt.OVK. 61

GTest Tniment une bonne tête que ce DragUm. H teit Thomme de con- Ibnce de lord W.... avant ses yoyages sur mer. Je suis trompé si ce n'est un coquin bien plus rusé que Joseph, et qui n'a pas non plus les mdmes prétentions à l'honnêteté. Tu ne t'imaginerais pas ce que ce Joseph m'a coûté. Il a fallu acheter et l'homme et la conscience. Je me crois oûigé de l'en punir ; mais attendons qu'il soit marié. Quoique ce soit déjà une assez bonne punition, je ne serai pas content si je ue punis tout à ja fois l'homme et la femme. Souviens-toi que je dois une yengeence éclatante à ma déesse.

Mais j'entends tourner la porte du temple sur ses vieux gonds, dont le bruit semble m'inviter à quelque nouvelle tentative. Mon cœur répond à leur mouvement par une sorte de tremblement convulsif. L'idée est assez bizarre. Quel peut être le rapport d'une paire de gonds rouilles au cœur d'un amant t Mais ce sont les gonds qui ouvrent et qui ferment la chambre de lit de ma charmante. Demande-moi s'il y a quelque rapport.

Je n'entends pas que la porte se referme. Je commence à me flatter que je recevrai bientôt ses ordres. Que sert cette affectation de me tenir éloigné? Il faut qu'elle soit h nJoi, quelque chose que je fasse ou que j'enti^renne. Si je prends courage, toutes les diffîcultés s*évaaouisseot. Quand elle penserait à s'échapper d'ici, où pourrait-elle fuir pour m'é- Titer? Ses parons ne la recevront point. Ses oncles ne fourniront point à sa sub^stance. Sa bion-aimée Norton est sous leur empire, et ne peut rien faire pour elle. Miss Howe n'oserait lui donner une retraite. Elle n'a pas un autre ami que moi dans la ville, et Londres d'ailleurs lui est absolument étranger. Pourquoi donc me laisserais-je tyranniser par une chère personne à laquelle il suffît de faire bien connaître combien il lui e^t impossible de sortir de mes mains, pour la rendre aussi humble ici qu'elle l'est pour ses persécuteurs?

Quand je me déterminerais même à la grande entreprise, et quand elle me réussirait mal, la haine, si c'est de la haine qu'on s'attire par ces tendres hardiesses, ne pourrait jamab être qu'un sentiment passager. Elle s'est déjà livrée à la censure du public: il ne lui reste pas d'autre parti que de se donner à moi pour rétablir sa réputation aux yeux de cet impudent public; car, de tous ceux qui me connaissent, et qui sauront qu'elle a passé vingt-quatre heures en mon pouvoir, il n'y en aura pas un qui la croie sans tache, quelque vertueux penchans qu'on lui suppose. D'ailleurs, les trahisons de la nature humaine sont si bien connues, que chacun juge, par ce qu'il éprouve en lui-même, qu'il n'y a pas plus de confiance à prendre, dans l'occasion, aux penchans qu'à moi ; surtout lorsqu'une fille, dans la fleur de sa jeunesse, aime assez un homme pour s'enfuir avec lui : car c'est l'unique explication que le public puisse donner à notre aventure.

Qtt'entends-je? C'est die qui appelle sa servante Dorcas. Elle ne peut douter que je n'entende sa voix harmonieuse, et peut-être veut-elle me donner l'occasion de répandre mon amour à ses pieds, de lui renouveler tous mes vœux, et de recevoir le pardon de mon offense passée. Alors arec quel plai^ recommencerai-je à devenir coupable , pour être par^ donné encore, et pour recommencer autant de fois, jusqu'à la dernière offsnse, après laquelle il n'y en a plus d'autre, et dont le pardon sera une aomîstie générale pour l'avenir.

La porte s^eat refermée. Dorcas me dit qu^die me refuse l'honneur de

dtaer anec ^ie, eoame j'jtvais^pris la liberté di te finœiéeMBdeB. €0 lofua néarnooii» «'est fait saos inetTiliié, «i Yoù 0*7 eiH renu qus paît diBftôs. Jo zt'dHiendrai rien que p0r la déraièrd cSensa, ajoute Ôorcae^ dans le langage 4e eeUe hoiioète maisoo» Il Imit donc y peiner soîgneiH aeaaeat* Oopeodaai i*ai un tr^iire de cœur qui est capable de «me jouer quelque nuuyaie tour. Mais je finis cette lelire« quoique rnoo (jFrau ■• me laiese pas «Tautue oecvpaiion que de lire, d*écrire et d^enragac.

JUee suacriplioDS sont inutiles entre naus ; d'atleurs, je suis si eiMa^ ment à elle que je ne puis dire combien je suis à toi eu à d'autras*

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