LETTRE CLXXI
nSS CLABIBSB HARLOVE, ▲ HISS HOWl.
Dimanche an foiri T mal.
Quand tous considérez ma déplorable situation, et tant de drconstanoes choquantes dont elle est accompagnée, quelques unes même si mortifiantes pour ma fierté 1 avec l'aggravation qu'elles reçoivent de la lettre de M. Morden, tous ne devez pas être surprise que les vapeurs sombres qui m'assiègent le cœur s'élèvent jusqu'à ma plume. Cependant, comme TOUS entrez si généreusement dans mes peines, je conçois qu'il serait ^us obligeant de ma part, plus digne d'une amie, de vous en cacher la partie la plus affligeante, surtout lorsque je ne puis espérer aucun soulagement de mes confidences et de mes plaintes.
GLAAI8SK HABLOVB. 53
Mais à qui mon cœur peut-il s'ouvrir si ce n*6st àvous, lorsque celui qui derrait être mon protecteur, après avoir attiré sur moi toutes mes disgrâces» ne fait qu'augmenter mes alarmes? lorsque je n*ai pas une ser- Tante sur la fidélité de laquelle je puisse me reposer? lorsque, par ses manières ouvertes et par la gatté de son humeur, il attache ici tout le inonde à ses intérêts, et que je ne suis, en quelque sorte, qu'un xéro pour le faire valoir et pour grossir la somme de mes douleurs? J'ai beau faire, cette source de tristesse se répand quelquefois en pleurs, qui 86 mêlent avec mon encre et qui tachent mon papier. Je sais que voua ne me refuserez point une consolation si passagère.
Elle raconte ici, à son amie, qu'à présent qu'elle a reçu ses habits, M. Lovelace la tourmente sans cesse pour l'engager à sortir en carrosse avec lui, accompagnée de (elle personne de son sexe qu'elle voudra choisir, soit pour prendre l'air, soit pour aller aux spectacles. Elle fait le détail d'une conversation qu'elle a eue là- dessus avec lui, et de plusieurs autres de ses propositions. Mais elle observe qu'il ne lui dit pas un mot de la célébration de leur mariage, sur laquelle il l'avait tant pressée avant que d'être à Londres, et qui serait nécessaire néanmoins pour donner de la bienséance à tout ce qu'il propose. Ensuite elle continue :
Je suis, ma chère, à ne pouvoir plus supporter la vie que je mène. I/objet de tous mes désirs serait de me voir hors de ses atteintes. Àéprouverait bientôt quelque différence. Si je dois être humiliée, il yaiidrait mieux que je le fusse par ceux à qui je dois de la soumission. Ma tante m'a marqué dans sa lettre qu'elle n'ose rien proposer en ma faveur. Tous me dites que par vos informations vous trouvez qu'on avait actuellement résolu de changer de mesures; que ma mère, en particulier, était déterminée à tout entreprendre pour rétablir la paix dans la famille ; et que, dans la vue d'assurer le sucxès de ses efforts» elle voulait tenter de foire entrer mon oncle Barlove dans son parti.
n me semble qu'il y a quelque chose à bâtir sur ce fondement. Je pois du moins essayer, c'est mon devoir d'employer toutes sortes de méthodes pour rétablir en faveur cette pauvre disgraciée. Qui sait si cet oncle » autrefois si indulgent, qui a beaucoup de poids dans la famille, ne se laissera pas engager à prendre mes intérêts? J'abandonnerai de tout mon oœur, à qui Ton voudra, tous mes droits sur la succession de mon grandpère, pour faire trouver mes propositions plus agréables à mon fjrère, et s'il faut une garantie plus forte, je m'engagerai à ne me jamais marier.
Que pensez-vous, ma chère, de cet expédient? Sûrement, ils ne peu- Tont avoir résolu de renoncer à moi pour toujours. S'ils considèrent, sans pjBirtialité, tout ce qui s'eàt passé depuis deux mois, ils trouveront quelque diose à blâmer dans leur conduite comme dans la mienne.
Je présume que cet expédient Vous paraîtra digne d'être tenté. Mais Toici l'embarras: si j'écris, mon impitoyable frère a ligué si fortement tout le monde contre moi, que ma lettre passera de mains en mains, jusqu'à ce qu'il ait endurci chacun à rejeter ma demande. Au contraire, s'il y avait quelque moyen d'engager mon oncle à s'intéresser pour moi comme de lui-même , j^aurais d'autant plus d'espérance qu'il lui sendc aisé de faire entrer dans mon parti ma mère et ma tante.
Voici donc ce qui m'est venu à l'esprit. Supposons que H. Hickman, dont l'excellent caractère s'est attiré la considération de tout le monde, cberchât l'occasion de rencontrer mon onde, et que, sur la connaissance'
SA CLABISSB BAHLOTB.
que TOUS loi auriez doBoée de Télat des choses entre M. Loyelaoe et moi, il rassurât, non seulement de tout ce que vous sayez en effet, mais encore que je n'ai pris aucun engagement qui puisse m'empécher de me conduire par ses avis. Qu*en diies-vous, ma chèret Je soumets toal k votre discrétion, c'est-à-dire, Penlreprise même et la manière dont eDe iloit être menée. Si vous l'approuvez et que mon oncle refuse de prêter Toreille aux sollicilalions do 11. Uickman, qui doivent vemr comme de TOUS, par des raisons qui se présentent d'elles-mêmes, il faudra renoncer à toute espérance, et, dans la disposition où je suis, ma première dé* marche sera de me jeter sous la protection des tantes de M. Lovelace.
Ce serait une iafipiélé d'adopter les vers suivans, parce que je paraîtrais itejcfter sur les décrète de la Providence une faute qui n'est que trop récA* lement de moi ; mais une certaine conformité, qu'ils ont en général avec itia triste situation, me ks fait souvent rappeler :
«C'est à vous, grands dieux I que j'appelle en dernier ressort» Ou justificB ma vertu, ou (ailes connaître mes crimes. Si je mène une vie lAiior- Umée, marchant par des chemins que je m'efforcerais en vain d'éviter, imputez mes erreurs à vos propres décrets. Mes pieds sont coupablios, mais j'ai le cœur innocent. »
Viss dariasa apprend à miss Howe, sous une autre date, que H. Lots^ . laoe, s'apercevant de son inquiétude, lui a présenté M. Mennell» paraai de M. Fretchvill,ei chargé du soin de toutes ses affaires ^ un jeimt ofÛcier, dit-elle fort sensé et fort poli, qui lui a fait une peinture de la ' maison et des meubles, telle que M. Lovelace la lui avait déjà faite^ et qui lui a aussi parlé de la triste vie de M. FretchvilL Elfe raconte h miss . Howe combien M. Lovelace a para pressant pour engager If. MenneH à procurer la vue de la maison à sa femme : €*est le noiii
Îo'il lui donne touji)urs, dit*ei)e, lorsqu'il parle à elle devant quelqu'aOé. ;ile ajoute que M. Menneil a offert de liai montrer tous les appariemens, Taprès-mnii même, à la réserve de celui où M. Fretcnvill se trouverait à leur arrivée : mais qu'elle a jugé à propos de ne pas faire de nouvelle démarche , jusqu'à ce qu'elle sache ce que miss Howe
Eùse du dessein de sonder son oncle^ et même jusqu'à la réponse ip» Hickman pourra recevoir de lui.
LETTRBOXXn.
U. lOVBUCB, A «• BBLFOSO.
L'éditeur se borne aussi, dans cet endroit, à donner b substance de <|aelques lettres de M. Lovelace. La première, dit-il, contient une peinturei £adine de la mauvaise humeur et de l'abattement de miss Clarisse, e> tecevant une lettre qui accompagnait ses habits, et le regret qu'il a (fa- Ydr perdu sa confiance : œ qu'il attribue à la hardiesse qu'H a eue de la faite paraître devant ses quatre GompagQOiis«
Bb parlant de Mm Menneil, qa'U a présenté k sa dame : « Ne trouvesHMi (Mh dit-fl. M* Menneil, le capitaine Menneil, fort obligeant d*être tewi volontiers avec moi, aussi volontiers qu'il a tait, pour rendre compte à ma charmants de la maison et de l'alfliction de sa parente? Mais qui est le capitaine MenneilT me demaoderas*ttt. Je comprends bien que tu n'as jâmaisentenda parler du capitaine MsnnelL Mais ne connais^tu pas le
CLARISSE RAALOVE. 55
ieade Newcomb, neveu de Ilionnête DoleinaD I Eh bien f c'est lui. Je lui fti fait changer de nom, en vertu de ma seule aulorité. Tu sais que je suis un créateur. Je lais des emplois civils et militaires, des terres, des titres que je donne et que j'ôie à mon gré. Je crée même la qualité; et, par uoe prérogative encore plus distinguée, je dégrade eu vertu de ma seule volonté» sans aucune autre raison que l'utilité de mes vu8s. Qu'estce qu'un monarque en comparaison de moi? Mais à présent que le capitaine Mennell a vu cette ûlle angélique, je m'aperçois que le cœur lui manque; c'est le diable. J'aurai peut-être assez de peine à le soutenir. Mais je n'en suis pas étonné, puisqu'un quart d'heure de conversation avec elle a fait la même impres^on sur quatre subalternes beaucoup plus endurcis. Moi-même, en vérité, je n'aurais pas la force de persévérer, si je n'étais déterminé h récompenser la vertu, dans la supposition qu'elle triomphe de mes attaques. Je chancelle quelquefois. Mais garde- toi bien d'en ouvrir la bouche à nos associés, et d'en rire toi-même.
Dans une autre lettre, il dit à son ami que malgré la défense de madame Bowe, il juge, par la distance où Clarisse le tient, qu'elle a formé quelque entrepnse avec miss Howe, et que, se fi^rant qu'il y aura pour lui quelque mérite h châtier les fautes d'aulrui, il pense à faire un acte de justice en punissant ces deux filles de violer les ordres de leurs parens. Il a pris des informations, dit-il, sur le caractère du porteur de leurs lettres; et trouvant que c'est un véritable braconnier qui, sous' le nom do porte-balle, fait un commerce illicite de gibier, de poissoDi et de tout ce qu'il dérobp, 11 se croit obligé, puisqu'on devait s'en tenirfidèlement è la voie de Wilson, défaire arrêter et dépouiller cecoquin-lè.,
« Se rendre service à soi-même et punir du même coup un fripon, c'est fNDOCwer tout à la fois le bien public et particulier. D'ailleurs, les lois . communes ne regardent point un homme tel que moi; et, par des vues sapérieiires, je dais approfondir une correspondance où i'auiorité maternelle est violée.
» Cependant il me vient à l'esprit que \i je pouvais découvrir où la belle met ses lettres, il ne me serait peut-être pas ioipoasible de m'en saisir. Si je m'apercevais, par exemple, qu'elle les portât sur ello, je la mènerais à quelque speclae^^e où elle pourrait avoir le malheur de perdre ses poches. Mais comment faire cette découverte? Sa Doicas n'assiste pas plus à sa toilette que sou Loveiaca. Elle est habillée pour le jour, avant qu'elle paraisse aux yeux de personne. Uoateuse défiance I Ma foi, Belfoid, «a caractère soupçonneux mérite ^elque punition exemplaire. Soupçonner un honnête homme de^oe rien valoir, c'est quelquefèis assez pour le xandie tel qu'on le suppose. »
Dm» la craint» de oeqjuise trame entre les deux amies, et de quelque dessein qui pourrait tendre à faire échapper Clarisse de ses mais, il laeonte diverses inventîoin qnll est résolu d'employer, et les instructions q|i^ a èDEoées aux doroastifes. Il a pourvu, dit*ii, à tous les aecîdens pDwiilleB; Gémeau moyen àek faire ramener, s'il arrivait qu'elle échappât, ou si, quelque raison l'ayant fait sortir, elle refusait de retoatner< h son logeneat; ei soît qœ^sen entreprise ait le succès qu'il espère^ ou nonyil se flatte qu'en fetlu de ses mesures il aura des prétextes pour Inmenir.
. Ifcft donné osdie à Doieas da steioner^ par tooten soutes de. inc^mis,
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dans Taffection de sa maîtresse, de se plaindre souvent da malheur qu'elle a de ne savoir ni lire ni écrire ; de montrer h Clarisse des lettres supposées, et de lui demander conseil sur la manière d'y répondre ; d'avoir sans cesse une plume à la main, sous prétexte d'apprendre à s'en servir; dans la crainte qu'après avoir écrit réellement, elle ne se trahisse par quelque trace d'encre qui pourrait demeurer au bout de ses doigts. Il l'a pourvue de deux tablettes et d'une plume d'argent, pour s'en servir à dresser un mémoire dans l'occasion.
Sa belle, dit*i1, s'est déjà laissé persuader par madame Sinclair, de tirer ses habits de la malle, pour les mettre dans une grande armoire d*ébcne, où ils peuvent être de toute leur longueur, et qui a aussi des tiroirs pour son linge. ((C'est le magasin qui contient ordinairement les nippes les plus riches , qu'on prête aux nymphes de la maison, lorsqu'elles doivent paraître avec un peu d'éclat, pour mettre dans leurs filets quelque sot opulent. Notre veuve, comme tu sais, fait quelquefois des comtesses; mais c'est pour ceux qui sont en état de proportionner le prix au titre et à la parure. On a confié à Dorcas un passe-partout, avec ordre, lorsqu'elle cherchera les lettres, d'observer soigneusement la situation de chaque chose, et de remettre jusqu'au moindre fil à la même place. La Martin et la Horton se sont chargées de transcrire. Elles iront par degrés. Avec une personne si pénétrante, il faut de la lenteur et de la certitude dans tous les mouvemens.
» Il n'est pas vraisemblable que, si jeune, avec si peu d'expérience, toutes les précautions puissent venir d'elle -mêmes. La conduite des femmes de la maison est sans reproche. Il ne se fait aucune partie d'éclat. On n'introduit personne dans le bâtiment de derrière. Tout est tranquille. Les nymphes ont de l'éducation et de la lecture. La vieille a cessé de paraître si dégoûtante. Ce ne peut être que miss Howe, qui rend mes progrès si difficiles. Elle se souvient de l'avoir échappé belle, avec un hommede notre espèce. L'expérience ouvre l'esprit et les yeux d'une femme.
» Tu vois, Belford, que rien n'est oublié dans mes précautions. On ne s'imaginerait pas, suivant le "^te, de comlnen de légers renarts dépend la gloire d'un homme. Jusqu'à présent, les apparences promettent beaucoup. Je ne laisserai pas de repos à ma charmante, jusqu*à ce que j'aie découvert où elle met ses lettres, et qu'ensuite, je l'aie engagée à sortir pour prendre l'air avec moi, ou pour assister à quelque concert.
» Je t'ai communiqué queques unes de mes inventions. Dorcas, qui est attentive à tous les mouvemens de sa maîtresse, m'a donné quelques nouveaux exemples d'une précaution qui ne le cède guère à la mienne. Elle met un pain à cacheter sous sa cire. Elle le pique avant que d'y appliquer son cachet. Il ne faut pas douter qu'on ne fasse la même diose aux lettres qu'elle reçoit. Jamais elle ne manque de les bien examiner avant que de les ouvrir.
» Je suis absolument résolu de parvenir au fond du mystère. Lesobstacles augmentent ma curiosité. Ecrivant autant qu'elle le fait, et presque à toutes les heures, il est étrange que nous n'ayons encore pu trouver un moment où elle cesse de s'observer.
» Tu conviendras qu'il ne manque rien à notre eombat, pour l'égalité. Ne me reproche donc pas que je m'efforce de prendre avantage de ses tendres années. La crédulité n'est pas son vice. Ne suis-je pas moi-même une jeune tête? Pour la fortune, c'est de quoi il n'est pas question. Ja-
mais la. fortune n^ eu d'aulre pouvoir sur moi que pour me servir d'aiguilloo; et cela comme je te Fai dit ailleurs» par des moiifs qui ne sont pas sans noblesse. A l'égard de la beauté, je te prie, Belford, pour épargner ma modestie, de comparer toi-même ma Clarisse, en qualité de femme, et ton ami Lovelace, en qualité d*homme. Ainsi, le seul point qui souffre quelque difficulté, c*est de savoir qui a le plus d'esprit et de ressource : et c'est ce qu'il est question d'essayer.
» Après tout, c'est une assez triste vie que nous menons, elle et moi ; du moins, si la défiance n'estpasdans elle un défaut naturel. S'il était vrai qu'elle fût naturellement défiante, son inquiétude viendrait de sa constitution, et ne serait pas capable,par conséquent, de nuire à sa santé : car lu sais qu'«m caractère soupçonneux se forme des occasions de doute torsqu'il ne s'en pr^nte point : et ma belle, par conséquent, m'est obligée de lui épargner la peine de s'en former.
» J'avoue que, dans toutes les affaires de la vie humaine , la simplicité est ce qui vaut le mieux; mais il ne m'est pas donné de pouvoir choisir. Il ne faut pas me reprocher non plus d'être le seul qui aime les chemins détournés, puisqu'on connaît des millions d'hommes qui se plaisent à pêcher en eau trouble. »