LETTRE CCCXVII
H. BBLFORD, ▲ M* LOVBLACB.
Jeudi, 3 août aprêi midi.
Quelle surprise 1 je viens de recevoir la lettre que je t'envoie. J'ai renvoyé sur-le-champ celle dont tu verras qu'elle était accompagnée, sans en prendre de copie, parce que je m'imagine qu'elle to sera bientôt communiquée par une autre voie. Elle contient un renoncement absolu à toutes tes offres I Pauvre Lovelace I
Saoèt
c Vous m'avez, monsieur, offert plus d'une fois de m'obliger ; et j'ai si bonne opinion de vous, que je ne regarde point ceilo offre comme un simple compUment. Ainsi, je ne fais pas difficulté de vous demander deux services t l'un, que je vais expliquer; l'autre, dont je ne vous parlerai qu'après avoir obtenu le premier.
» 11 est itnportanl, pour mon honneur, de laisser après moi quelques éclaircissemens, qui soient capables de justifier ma conduite aux yeux de plusieurs personnes dont Tinquiétude n'est pas fort vive aujourd'hui pour ma situation. Miss Uowo et sa mère me pressent ardemment de prendre ce soin. Je crains de n*cn avoir pas le temps: et vous ne serez pas surpris que mon inclination m'y porte peu, lorsque je n'ai pas même la force de nie rappeller patiemment ce que j'ai souffert, et que le trouble nécessaire d'une si pénible entreprise m'ôterait infailliblement la tranquillité d'esprit dont j*ai besoin pour des occupations beaucoup plus importantes.
» Il est évident pour moi que votre misérable ami vous a quelquefois rendu compte de la conduite qu'il a tenue avec moi, et des inventions qu'il a fait servir à ma ruine. Vous m'avez môme assuré que de bouche et par écrit, il avait rendu à mon caractère toute la justice que je pouvais souhaiter.
» Ce que je vous demande, monsieur, c'est de me donner, par un
462 OulRlSSE JUmAXE»
exemple tiré de ses récits, dans quelqu'une des plus intéressantes occa* 5ioD8, le moyen de juger s*il est nécessaire, en effet, pour mon honneuft que j'exécute ce qui m*est proposé. Vous serez assuré, par ma réponse à miss Montaigu, que je joins à celte lettre, et que vous aurez la bonté de me renvoyer après l'avoir lue, qu'il m'est impossible de penser jamais à devenir la femme de votre ami; et que, par conséquent, la communication que je vous demande ne peut lui faire aucun tort. D'ailleurs, je m'engage devant le ciel à n'en faire jamais aucun usage dont 41 puisse 9e plaindre ; et pour aller au devant de toutes les défiances, je vous assure 'que, suivant une partie de mes vues, les détails que vous me comrouoiqœrer deivent tomber dans vos mains après ma mort, et ne passeront dans celles d'aucun autre.
9 Si vous jugez à propos, monsieur, de m*accorder cette demande, les -endroits que vous me ferez plaisir de transcrire sont ceux qui regardent le 7 et€ de juin, c'est à dire^ ce qu'il peut vous avoir écrit à l'occasion de l'incendie dont je fus alarmée, et ce qu*il vous écrivit ensuite, le 11 et le 19 dn même mois. Tous obligerez sensibement votre très humble servante.
» Clarisse Harlovb. »
 présent Lovclaee, puisqu'il faiH perdre tout espoir de te rétablir dans son cœur, puisque ta, as quelque avantage à tirer de ton ingénuité, n'ayant jamais cherché, comme d*autres libertins, à déguiser tes excès par des récriminations contre elle ou contre son sexe, puisqu'elle peut en recevoir quelque soulagement, puisque tu seras mieux traité par .ta propre plume que par la sienne, car tes actions ont fait assez connaitre que tes écrits ne peuvent être la plus criminelle partie de Taventuie , je ne vois aucune raison qui m'empêche de l'obliger ; surtout avec les restrictions qu'elle s'impose, avec les œiaens qu'elle apporte, et lorsqu'elle s'engage à ne pas violer le secret qu'on doit toujours aux communications de Tamitié : surtout, devrais-je dire plutôt lorsque tu fais égalementglokedeta plume etde ta méchanceté, etlorsqu'envénléje ne connais rien qui soit capable de te faire rougir.
Mais de quelque manière qne tu le prennes, elle sera satisfaite avant que tes représentations ou tes clameurs puissent arriver. Ainsi, jeté prie de prendre patience et de ne pas faire Textravagant ; à moins que ^u ne cherches un prétexte pour l'emporter contre moi, à l'occasion d'exercer Ion talent pour les exécrations. A ces deux titres, extravague^ mon ami» extravegue tant qne tu voudras.
J*ai nue extrême impatience d'apprendre sa seconde demande. Ce qne je sais déjà, c'est qu'à moins qu'il ne soit question de te couper la gorge, ott de m'expossr à l'échafaud, je lasatisferai sans ménagement, et je serai fier d'avoir eu le ponvoir de l'obliger.
le te quitte pour travailler aux extraits.
LETTRE CCCXVffl.
s. SBIJPQBD, A IDBB CURISSB BâBLOVI.
3 août.
Madame, vousm^avez engagé, sur votre parole d'honneur, à vous Gonfler quelques extraits des lettres do M. Lovelace, et vous m'assurez que
CLARISSE BARLOVE. 46$
f0fcr9 UQigoQ vue «st d'examiner si Tintérêl de votre r^utalion tous ôbfige absolument de traiter un sujet douloureux, sur lequel on tous demande des éclaircissemens. Yos ordres , madame, sont d'une nature si délicate qu'ils paraissent blesser directement les droits de l'amifié.Cepen-» dani, comme vous êtes incapable d'aucune vue, dont vous ne puissiez pas avouer les moliCs, et que celte communication pett faire du moins quel-
rie honneur à l'ingénuité de mon malheureux ami, quoique sa conduite l*égard de la plus excellente de toutes les femmes lui ait fait perdre tout droit à des qualités plus honorables, je vous obéis avec autant de joie que d'empressement. (M. Belford joint ici les extraits.)
A présent, madame, que j'ai eu le bonheur d'exécuter vos ordres, je me flatte de n'avoir fait aucun tort à mon ami, puisque vous voyez à (jbague ligne quelle justice il rend à votre vertu. C'estMe langage qv'il treirl dans toutes ses lettres, quoiqu'à sa propre condamnation. Je prendrai la liberté d'ajouter, que si vous pouviez obtenir de vous-même, après avoir bien vériGé son repentir, de recevoir ses vœux à l'autel, je ne doute pas le moins du monde que vous n'en fissiez le plus tendre et le meilleur des iQ^is. Quelle joie ne répsndriez-vous point dans une noble famille, qiù vous regarde avec admiration , et j'ose dire, dans la vôtre, aussitôt qu'une aversion mal conçue, et poussée trop loin contre lui, aurait fait place à la réconciliation. *
 quelque résolution que vous jugiez à propos de vous attacher, permettez, madame, que je vous laisse à décider, à présent que vous tenes de moi les confidences les plus délicates de mon ami, si l'honneur ne vous dblige pas de n'en révéler aucune, et de n'en prendre aucun avantage. Je ne voudrais pas, si j'avais jamais quelque démôlé avec lui, qu'il pdi me reprocher que le malheur qu'il aurait eu de vous perdre, et peut-être de perdre avec vous tous ses amis, fût venu de ce qu'il ne manquenât pas de nommer une trahison contre l'amitié ; du moins s'il en jugeait par les événemens que je suppose, plutôt que par mon intention.
m rhonneur, madame, etc.
Bblfobb.
LETHœ GCCXR.
■M OUIHSV fl4«U)VB9 4 «. SBIMRO.
▼endredi, 4mûI.
ievotts dois, monsieur, une reconnaissance extrôme pour vos commu* BiicatiQiis« Je n'en ferai jamais d'usage dont yous puissiez me faire un repiBoche» ni^ue vous ayez sujet de vous reprocher à vous-même. Je n'aymU pas besoia de nouvelles lumières, pour me convaincre du dessein fiéipédité de voire ami, et ma lettre h miss Mootaigu en fait foi. J'avouetÊ^ eià sa faveur, qu'il a observé quelque décence dans le récit qu'il vous a fait de ses indignités les plus choquantes.
Je trouve,. iDDQfiieur, que j'ai beaucoup à me louer de vos intentions dans tout le cours de mes souffrances. Il est impossible de n'en pas tirer la conséquence qui se présente d'elle-même, contre sa bassesse préméditée. Mais je m'arrête, pour ne pas vous donner lieu de croire que je me prévaux de vos communications.
CSomme rien n'est plus inutile que les nouveaux argumens que vous pourriez employer en sa faveur, je dois vous dire, monsieur, pour vous
164 GLàBISSB HAHLOTI.
en épargner la peine, que f ai tout pesé avec une juste attention; fai tout pesé, et, sans attendre la lecture de vos extraits, j*ai préféré Fespérance d*une mort que je crois peu éloignée, à tout ce qui pourrait m^arriver d'agréable dans Talliance de M. Lovelace. A Tégard du reste, s*il Teut se borner aux maux qu*il m'a causés, et ne pas pousser plus loin ses persécutions, je demanderai pour lui les faveurs du ciel jusqu'au dernier moment de ma vie. J'oublierai qu'il a jeté dans l'abtme une malheureuse orpheline, et creusé le tombeau d'une amie.
Après la faveur que vous m'avez accordée, je passe Yolontiers, monsieur, à la seconde partie de ma demande. Si l'excès de mon infortune me rend indiscrète, vous en serez quitte pour un refus ; et je suis sûre même que vous me pardonnerez.
Vous me voyez, monsieur, absolument livrée à des étrangers ; gens pitoyables, à la vérité, et d'un zèle dont je dois me louer beaucoup; mais de qui je ne puis attendre que de la compassion et des vœux obligeans. Pour ma mémoire, comme pour ma personne, quel secours puis-je espérer d'eux> si j'en avais besoin pour l'une ou pour l'autre?
Mais si je me reposais de la justice que jo crois due k mon caractère, sur la seule personne qui possède les matériaux qu'on y peut employer, et qui a le courage, Tindëpendance etl'habileié nécessaires pour me reudre cet important service, si je lui proposais de se faire le protecteur de ma mémoire, d'être mon exécuteur testamentaire, et de reiller à l'observalion de quelques uns de mes derniers désirs, sans autre restriction que de consulter ma chère miss Howe, sur quelques points qui peuvent la toucher , il me semble que cette partie de ma demande pourrait être aocordée ; et si j'étais assez heureuse pour Toblenir, les consolations que j'espère crotlraient encore par la bonté de l'homme généraux à qui j'en aurais Tobligation.
Il serait honorable pour ma mémoire, que n'ayant point eu le temps d'écrire ma propre histoire, je me serais crue assez sûre de mon iunocence pour me fier de ma justification au récit même du desiructeor de ma réputation et de ma fortuue. Je ne craindrais point de susciter des querelles entre ma famille et votre ami , surtout méditant quelques dispositions dont mes parens ne seront peut-être pas aussi satisfaits que je le désire, car mon dessein n'est pas de blesser la justice ni la raison ; mais vous savez, monsieur, que, dans les plus honnêtes gens, l'amoarpropre est toujours partial pour ses intérêts* Qui sait si le généreax bienfaiteur qui est déjà touché de mes infortunes par un mouvement d'humanité, s'occupant de mon histoire, dont il ne sera peut-être pas long-temps sans avoir la catastrophe devant les yeux, et s'y trouvant môme intéressé, ne sera pas remué plus fortement encore par des principes supérieurs, qui lui feront trouver la récompense de sa générosité dans un attachement inviolable à la vertu f C'est le souhait de sa servante très humble et très obligée,
CuussB Haulotb.
IJBTTRE CCCXX.
Teiidradiioir,4aoAl.
Les extraits que mîss Harlove m'a demandés sont actuellement entre ses mains. Tu peux fassurer que j*ai eu tous les égards possibles, je ne dirai pas h la conscience, mats à l'amiiié.
Cette incomparable flile est yiTement alarmée du dessein que vous ayez formé de la voir. Au nom du ciel, sourenez-vous que tous ôtes engagé d*bonneur avec moi ; et par pitié pour elle, renoncez è ce misérable projet. Elle reçut hier après midi une lettre cruelle, que madame Lowick )Ug3 de sa sœur, par Teffet qu'elle a produit sur elle. C*est apparemment une réponse à celle qu'elle lui avait écrite samedi dernier, pour demander le pardon et la bénédiction de son père.
Elle reconnaît que si toutes les tiennes sont aussi décentes, et lui rendent autant de justice que je n'ai pas fait difficulté de l'en assurer, elle pourra se croire dispensée de la nécessité qu'on lui impose d'écrire son histoire. C'est un avantago de plus qui te reviendra des extraits que je lui ai communiqués.
Mais que t'iniagines-tu qu'elle m'ait proposé pour seconde demande? Elle me prie, Lovelace, d'accepter l'office de son exécuteur testamentaire. Tu seras informé de ses motifs , lorsqu'il conviendra que tu le sois , et je te garantis d*avance que tu les approuveras.
Vous ne sauriez vous figurer combien je suis fier de sa confiance. Ma crainte est que le temps d'y répondre n'arrive trop tôt. Elle écrit sans cesse. Quel triste plaisir ne prendrai-je pas à lire toutes ses idées et dispositions! due femme d'un naturel si doux , si patient, si rés'gné, qui exerce sa plume sur ses propres disgrâces , et dans le sentiment actuel de sa douleur I
Je viens do quitter miss Harlove, que j*étais al^é remercier de l'honneur qu'elle m'a fait, et que j*ai assurée d'autant do fidélité qne d'exactitude , si je suis appelé par le ciel au devoir sacré qu'elle m'impose. Je l'ai trouvée fort mal. Sur l'inquiétude que je lui en ai témoignée, elle m'a dit qu'elle avait reçu de sa sœur une seconde lettre aussi dure que la première ; qu'avec un courage qu'elle n'avait point eu jusqu'à présent , elle avait pris le parti d'en écrire uno h sa mère; qu'elle s'était mise à genoux pour l'écrire , et qu'elle lui avait demandé pardon pour unique grâce.— Il notait pas surprenant, a-t-elle ajouté, que je la trouvasse un peu émue. A présent que j'avais accepté le dernier office qu'elle pût espérer do moi, je devais m'attendre à me voir quelque jour toutes ces lettres entre les mains; et si celle qu'elle venait d'écrire à sa mère lui attirait une réponse un peu favorable, pour contrebalancer celle de sa sœur, peut-être consentirait -elle d'avance a me les faire lire toutes deux.
Comme j'étais sûr de lui déplaire en blâmant la cruauté de sa famille, je me suis contenté de répondre qu'elle avait assurément des ennemis qui croyaient trouver leur avanuige à nourrir contre elle le ressentiment de ses amis.
—C'est ce qui n'est pas impossible , m'a-t-elle dit. Les malheureux, monsieur Beiford , ne manquent jamais d'ennemis. Il se trouve toujours des accusateurs lorsqu'il se trouve des oreilles ouvertes aux accusations. T.D. ao
Les outrages de M. Lovelace» rinilcxibilité de mon père et les duretés de ma sœur, sont les con^uenced (iMuroUes de roa propre témérité. Ainsi , je dois me soumettre à mon sort. Mais ces conséquences se succèdent de si près qu'il' me serait bièn^ifficile de nTJr êire pas sensible à mesure (|il)dle$ arrhnont.
ie lui ai demandé si Ton ne pouvait, pas e^rer qu'une lattre de son médecin ou de moi, écrite avec beaucoup de ^umission , poiur informer . quelqu'un de ses parcns du mauvais étal de sa sanié, fût reçue favorarablenMDi : -—Ou si V4)us jugiez, lui ai-je dit ^ qu'une explication de boucbe produisit uu meilleur etfet, j'eniieprendrais le voyage avec joie» et je me conformerais scrupuleusement à vos ordres.
Elle m'a prié très instamment de oe former aucune entreprise de cetto nature , surtout saus sa pariicipation et sans son consentement. — Miss UowCy m'a-l-oUe dit, avait augmenté ses peines par un zèle excessif, et s'il y avait quelque choie à se promettre de la médiation, elle avait une tendre amie, madame Norton, doui la prudcuce était égale à la piété, et qiù Délaisserait échopper aucune occasion' de la servir.
Je lui ai fait conuaitre que mes affaires m'obligeaient d*être absent de Londres jusqu'à lundi pjx)cLain. Elle m'a dit qu'elle me versait yolontiers à mon retour.