LETTRE CCCXXXIX
■• LOVBtACB , ▲ H» BBLVOBD.
J*assistai jeudi à Touverture du testament , oii je suis nommé seul exécuteur , avec un legs considérable, que mon dessein est d'abandonner à la sœur du mort, parce que je ne trouve pas qu'il l'ait assez bien traitée. Il te laisse, comme à Tourville et à Mowbray , un présent fort honnête, pour vous engager tous trois à rappeler quelquefois sa mémoire*
Après avoir donné quelques ordres qui regardaient les fuuérailli^, je partis vers le soir : mais, étant arrivé fort tard à la ville, et les fatigues que j'avais essuyées pendant plusieurs jours et plusieurs nuits me rendant le repos absolument nécessaire, je me contentai de demander des nouvelles do miss Harlove, et de la faire assurer de mou respect. M. Smiih, à qui mon ioquais parla, me flt dire qu'il se réjouissait beancoup de mon retour, parce qu'elle était plus mal que jamais.
Il m'est impossible d'expliquer ce qu'elle vous écrit, ou de le concilier avec les faits que j'ai à vous communiquer.
J'étais hier chez Smith, dès sept heures du matin. Miss Harlove venait de sortir, dans une chaise à porteurs, pour se rendre à l'église Tûisine. Madame Lovick, qui Tavait soutenue jusqu'à la chaise, était allée à pied devant elle , dans la crainte qu'elle n'eût besoin de secours à l'église. Madame Smith me dit qu'el!e avait été si bas , mercredi au soir, qu'elle avait demandé le secours de la religion. Le ministre de la paroisse, qui passa une demi-heure avec elle, dit , en sa retirant, aux personnes de la maison : — C'est un ange que vous avez chez vous : je la verrai aossi souvent qu'elle le désirera, ou que je croirai lui faire plaisir.
Elle attribue l'augmeniation de sa faiblesse aux fatigues que vous lui avez causées, et à une lettre qu'dle a reçue de sa sœur, à laquelle die a fait réponse le même four.
CLA1U88B SAatOVB. 49}
Madame Smith ne dit qu'il était venu la veille deux personnes, Tuno le matin, Taiitre le soir, pour s'informer de sa santé, et qu elles n*avaient pas demandé à la voir, et que leur principale curiosité avait regardé les personnes dont elle reçoit des visites, moi principalement (quelle pouvait ôtre leur vue?), sa manière de vivre, sa dépense, et que l'une des deux avait marqué de Tempressemcnt pour savoir comment elb y pouvait fournir. Madame Smilh répondis, suivant la vérité, qu'elle avait été obligêe de vendre quelques uns de sis habits, et qu'elle élait à la veille d'en vendre d'autres : sur quoi l'étranger, qui était homme de fort bonne mine, dit à madame Smith , en levant les mains au ciel : « Grand Dieu 1 quelle trisle nouvelle pour quelqu'un I je ferai mieux de n'en pas parler. Madame Smith le pria au contraire do ne rien dissimuler, do quelque part qu*il fût venu. H branla la tôle. » Cette expression me plaîl assez.
Madame Smith m'a raconté que lundi matin, lorsqu'elle sortit pour la première fois, elle était dans une extrême faiblesse, et qu'en descendant l'escalier pour se rendre au carrosse avec sa garde , elle poussait do violons soupirs. Elle donna ordre au cocher, qui était loué pour tout le jour, de la conduire où il souhaiterait, pourvu qu'elle y pût respirer l'air. Il la mena vers Higbgale, où elle fit un léger déjeuner. Ensuite, étant rentrée dans sa voilure, elle se promena lentement, jusqu'à midi, qu'elle sTarréta dans une hôtellerie, pour s'y fairo préparer à dîner. Elle y demanda une plume et de l'encre , et pendant deux heures ello ne cessa point d'écrire. On lui servit quelques mets, dont elle s'efforça de goûter^ mais n'ayant pu rien prendre, elle reprit sa plume pendant trois heures entières , après lesquelles, se trouvant un peu pesante , elle s'assit dans un fauteuil. A son réveil, elle ordonna au cocher do la reconduire doucement à la ville , chez une amie do niadame Lovick, où cette vertueuse veuve lui avait promis de se trouver. Mais se sentant fort mal, elle prit la réiolutioH de retourner assez tard à son logement, quoiqu'elle eût appris de la veuve que vous y aviez paru, et qu'elle eût sujet d'être choquée de votre conduite. Il lui paraissait, dit-elle, impossible de vous éviter. Elle craignait de n'avoir plus que peu d'heures h vivre ; et l'imprô^ion que votre vue ferait sur elle était capable do la fairo mourir à vos yeux.
Elle retourna donc chez Smilh, qui lui fit lever plusieurs fois les yeux et les mains d'étonnement par le récit incroyable do vos extravagances. Ne pouvant se déterminer h souffrir la vue d'un homme si endurci, elle prit le lendemain sa chaiso ordinaire pour se fairo porter de grand matin au bord de la Tamise. Là, elle se mit dans un bateau avec sa garde; car la fatigue du jour précédent ne lui permettait pas de supporter le mouvement d'un carrosse. Elle se lit conduire d'un village à l'autre, s'arrfrtant dans l'occasion, tantOt pour écrire, tantôt pour se faire préparer du thé ou d'autres rafralchissemens qu'elle ne portait pas même à ses lèvres. Vers le soir, elle revint descendre aux degrés du temple, où ses bateliers lui firent venir des porteurs, qui la menèrent, comme la veille, chez Tamie de madame Lovick. Cette femme, qui l'attendait encore, lui dit que vous étiez venu la demander deux fois le môme jour, et lui remit une lettre de sa sœur dont la lecture parut la toucher beaucoup. Elle fut deux fois prôte à s'évanouir. Elle pleura fort amèrement en laissant échapper quelques expressions plus vives qu'on n'en avait jamais entendu de sa bouche. Elle traita ses pareus de cruels, elle se plaignit des mauvais offices qu'on ne cessait pas de lui rendre;
4M CLAftISSB hablovb;
Madame Smîth survint pour Finformer que.vous étiez Tenu ane troi- « Bième fois, que tous ue Yons étiez retiré qu'à neuf heures et demie» et '^ ipte TOUS aviez promis d'éire civil et respectueui; mais elle ajouta que rous étiez absolument déterminé k la Toîr*
a II était bien étrange, répondit-elle, qu'on ne lui permit pas demo«« rîr en paix. Son sort était extrêmement rigoureux. Elle cooamençaii à craindre de manquer de patience , et de trouver sa punition plus grande que sa faute. » Mais, après s'ôtre un peu recueillie, elle s'est consolée par la certitude d'avoir peu de temps à Tine, et par l'espérance d'ane meilleure vie.
Toutes les circonstances de ce récit doivent vous faire conclure avae moi que la lettre qu'elle reçut de madame Lovick , et sur laquelle jo me souviens que vous aviez reconnu la main de sa sœur, ue pouvait pas être celle qui donna lien à ce qu'elle vous écrivit te même soir, après son retour chez Smith. Cependant on ignore qu'elle en ait reçu d'autre. Mais comme on m'assure qu'elle vous écrivit réellement , je suis soulagé du soupçon que celle dont vous m'avez envoyé la copie pouvait être quel«que nouvelle ruse, dont le mystère échappait à ma pénétration. Mercredi matin, lorsqu'elle reçut votre réponse, on lui entendit répéter pIusieuiB fois que la nécessité était la mère de l'invention , mais que l'infortune rendait témoignage à l'intégrité. — Je me flatto , dit-elle encore, de n'avoir pas fait une démarche inexcusable. Ensuite , après un moment de silence: — Peut-être, ajouta-t-clle , me 8era4-il permis à présent dp mourir en paix.
Je l'attendis jusqu'à son arrivée. Elle parut satisfaite de me v<Hr ; maïs étant très faible, elle me dit qu'elle avait besoin de s'asseoir un rooncnl, avant que de monter h sa chambre. Madame Lovick la soutint jusqu'à la première chaise. — Je vous vois avec plaisir, me dit-elle; je ne fais pas difficulté de l'avouer , quelque interprétation que la malignité donne k mes sentimens. Cette expression me surprit ; m^is je ne voulus pas Vin^ terrompre.
— Ah! monsieur, reprit-elle, j'ai plus souffert que vous ne pouvez vous l'imaginer. Votre ami, qui ne m'a pas voulu laisser vivre avec honneur, ne veut pas non plus que je meure en paix. Vous me voyez. Ne me trouvez-vous pas extrêmement changée depuis votre départ? Si j'avais quelque attachement k la vie, je dois dire que votre ami, votre barbare ami, sert beaucoup à me l'abréger.
Sa faiblesse était si visible dans le mourêment de sa respiration et dans le son de sa voix, son action si touchante, que j'en fus pénétré jusqu'au fbnd du cœur. Les deux femmes et la garde tournèrent la tête en pleurant. — Depuis quatre jours, madame, m'efforçai-je de répondre, j'ai eu devant les yeux une scène extrêmement affligeante. Le pauvre Belton n'est plus. Il passa hier dans un autre monde, après une si terriMe agonie, que l'impression qui m'en reste me trouble encore la vue et l'image nation. (Je ne voulais pas qu'elle attribuât les marques de ma douleur à rabattement où je la voyais, dans la crainte d'affaiblir son courage}.
— Un spectacle de cette nature, interrompit-elle, est bien plus propre à fortifier l'âme. Mais puisque vous y avez été si sensible, je soufaaiterafs : que vous en eussiez fait une vive peinture & votre joyeux ami. Qui sait quel effet eïïe aurait pu produire sur hii , de la part et dans le cas d'un associe ?— Je l'ai fait, répliquai- je, et jemeflguro que ce n'est m»- tout à
CUBMSg BÀRLOY^. 44|
£^it sans fruit. — Sadeniière conduite dans cette maison, reprit-ellei et sa cruelle obstination à me poursuivre , donnent peu d'espériace qua lu» o))jets graves et sôâeux fassent jamais d'impression sur luL
Koùre entretien continua sur les derniers momens de notro ami, éi j^admirai son esprit dans le tour de ses réflexions. Pendant qu'un sujel a toudiant lui faisait oublier ses propres maux, un homme à cheval lui up^ |)0rta une lettre de miss Howe. Eik se relira dans son appartement pour la Kre. Le médecin, qu'on avait fait avertir de son retour, arriva dans rintervalle et conûrma mes craintes sur la danger de sa situation. Il avait apprk de nouveaux exemples de la rigueur de sa famille et de tos persé^ cutibns. — Pour tous les trésors du monde, me dit-il, je ne voudrais pua être son père, ni l'homme qui l'a jetée dans cet affreux état. Le poiaon de la douleur a pris Tascendani. Elle en mourfa. Je ne vois aucurte nos-* source. Mais je suis effrayé pour ceux qui ont h so reprocher sa mort.
LorsqM'elie eut appris qu'il demandait à la voir, elle nous ût prier tous deux de roonter« Eite nous reçut avec toutes les grflc^i^ qu'aucun cha»-* gement ne lui fera jamais perdre, et se hâtant de satisfaire à diverses questiens sur l'état de sa santé, eÙe passa aux remerciemensIespUis vifs el les plus tendres pour des soins et des téiiioigi*ages d'affection que sa fortune présente ne la mettait point en état de reconnaître. Elle nous tint un discours si touchant, que , ne trouvant pas d'expression pour y répondre, nous fûmes réduits, le médecin et moi, à nous regarder mutuel*^ (gaient dans un tran^Kvit de surprise et d^admiraiiooi. Ensuite, sans neus kttsser la temps de revenir à nou^-mômes : -^ Comme il me reste, dit-elto 01* roédeciii, quelq^ds préparations à faire et que je ne voudrais pas en-* treprcndre ce que le temps ne me permettrait pas d'achever, je vous éi^ mfUByde en grftce de rons expliquer nettement sur ma situation. Vous osnnaissex mon régime, et vous pouvez compter que je ne ferai rien pour abréger ma vie: dans quel temps me donnez-vous l'espérance d'être d^ Uvrés de tentes mes peines?
Le médecin parut hésiter. Il me regardait d'un œil incertain. ^- Né ccaigaez pas de me répondre^ lui dit-elle, avec autant de fermeté que de douceur. Dites-moi combien vous jugez qu'il me reste de temps à vivre, etoroyez-moi, moaaieur, pius il sera court, plus votro réponse me pa« filtra consolante.
•^Etonnante question! lui répondit-il. Quel mélange de plaisir et d^hcrfeur faites-vous éprouver h ceux qui ont le bonheur de converser aifec tous et de voir tant de charmes dont la nature vous a partagée î Ce que vous avea souffert, depuis quelques jours, a fait un tort extrême è^vdtte santé; et si vous étiez exposée à de nouvelles peines de cette na« ture, je ne répondrais pas que vous fussiez capable de les soutenir*. .é Il n'acheva point. Combien de temps, monsieur» combien? Je me crois nfeMcée encore de quelques petits chagrins. Je l'appréhende du moins; mais il n'y en a qu'un, pour ie(}uel je me défie de mes foroeSéCombien donc? HMMvsieur? Il demeura sans cépondre.-^ Quinze jours, foônsieur? n confinua de se taire. -** Dix jours? nne semaine? DiteSf monsieur, combien? (feftec un charmant seurrre, quoique d'un air fort pressant.)
— Puisqu'il faut m'expliquer, madame, si quelque heureuM ètéUMûeûi ne vous rend pointa la vie, je crains... je crains...
— • Vous craignez, monsieur? Ne craignez point. Combien?
BOO CLARISSE CABLOVB»
—Je crains que, dans quinze jours ou trois semaines, lemonde ne périt son plus parfait ornement.
— Quinze jours ou trois semaines, monsieur !••• Mais que la volonté du ciel soit remplie I J*aurai donc plus de temps que je n'en ai besoîa pour exécuter ce que je me suis proposé, du moins si je conserve quelque force de corps et d'esprit.
Son cœur se satisQt encore par des effusions de reconnaissance; apits quoi, priant le médecin de lui procurer certaines gouUes qui servaient^ lui dit-elle, à ranimer ses esprits lorsqu'elle se trouvait trop abattue, elle nous demanda la liberté de passer dans son cabinet pour écrire quelques lettres.
Le médecin se retira. Je rejoignis les femmes delà maison, et j'appris d'elles que madame Lovick devait lui apporter aujourd'hui 25 guinées sur quelques nouvelles piècos do sa garderobe. Elle^^ me dirent qu'ayant pris la liberté de lui faire un reproche de cette facilité à se défaire de ses habits avec tant de désavantage et sans qu'elle parût pressée d'argent, elle leur avait fait une réponse fort étrange. Après sa mort, aucun de ses amis ne ferait usage de ses robes. Elle avait d'ailleurs quantité de choses plus précieuses à laisser, a A l'égard du besoin qu'elle avait d'argent, elle voulait bien leur confier qu'elle était résolue d'acheter une maison. »
— Une maison, madame? répliqua madame Lovick. Je ne comprends pas quel est votre dessein.
— Je vais donc m'expUquer, reprit-elle. Ce n^est point une femme, c'est un homme que j'ai choisi pour l'exécution de mon testament ; et croyez-vous quo je veuille lui laisser aucun soin qui regarde ma per-^ sonne ? Vous me comprenez à présent.
Madame Lovick se mit à pleurer. — Des larmes I lui dit cette admlrable fille en les essuyant de son propre mouchoir et l'honorant d'un baiser; pourquoi cette obligeante faiblesse en faveur d'une étrangère avec laquelle vous êtes liée si nouvellement ? Chère et bonne madame Lovick, ne vous alarmez point d'un objet dont je m'entretiens avec complaisance.
Ainsi, Lovelace, il est trop clair que la maison qu'elle veut acheter est son cercueil. Quelle présence et quelle fermeté d'esprit! quelle tranquillité de cœur, dans les occupations les plus funestes I Voilà ce qui mérite le nom de grandeur d'âme. Toi, moi, avec notre vaine bravoore, et ce faux courage, qui n'est réel que pour offenser, serions^ous capables d'une constance si noble ? Pauvre Belton ! quelle différence entre elle et vous I Madame Lovick m'a dit qu'elle lui avait parlé d'une lettre qa'ells a reçue, pendant mon absence, du docteur Lev?in, son ministre favori, et d'une réponse qu'elle s'est hâtée de lui faire. Mais elle ignore le sujet de l'unoet de l'autre.
La longueur de celle-ci m'oblige de remettre à demain mon départ pour Epsom. Elle te forcera de reconnaître quelle sera bientôt la cour clusion de les outrages contre la plus divine de toutes les femmes.
J'aurais dû vous dire que miss Harlove a pris soin de m'expliquer quel est cet unique sujet de chagrin pour lequel elle se défie do sss forces : c'est le résultat qu'elle appréhende d'une visite que le ootonel Hocdeo est dans le dessoin de vous rendre.
CUB1S88 HABI.OVB. BM
tETTRE CCCXL.
■1S8 i^AHRirit HABLOYB, A VOS CLOUSSB.
?os dernières lettres h mes oncles font connatlre assez clairement que nous avons tous encouru votro disgrâce , en vous écrivant à cœur oufert. Nous n'y savons point de lemède , ma sœur Clary. Il me semble aussi que vous regarderiez comme une bassesse indigne de vous, de renouveler vos instances pour obtenir la bénédiction paternelle , qui palaissait d'abord si nécessaire à votre repos. Vous jugez sans doute que TOUS avez rempli votre devoir en la demandant; et je suppose que, demeurant confenle de cetie démarche, vous laissez à vos parens offensés le repentir de ne s'être pas acquittés du leur, en vous raccordant au premier mot, et en prenant la peine de vous chercher, comme vous paraissez croire qu'ils le doivent. Bel encouragement, en effet, pour courir après une fugitive qui a vécu avec son amant aussi long-temps qu'il a Toulu vivre avec elle 1 Vous regrettez même do m'avuir écrit ; c'est ce que je crois entrevoir dans quelques unes de vos modestes expressions* Il n'y a donc aucune apparence que vous recommenciez h nous solliciter sur le même point. Eh bien, ma sœur Clary, puisque telle est votre disposition , permettez que ce soit moi qui m'adresse humblement à vous, pour vous faire deux ou trois propositions auxquelles vous aurez la bouté de répondre.
Il nous est revenu, de divers endroits, que vous avez été traitée avec tant de bassesse, par l'infâme avec qui vous avez jugé h propos de prendre la fuite, que si son crime était prouvé, sa vie sérail une faible expiation* Nous avons cru pouvoir tirer la même conclusion de quelques endroits de vos lettres. Si les beaux senlimens qu'elles contienuent no sont pas de pures affectations , et s'il y a quelque vérité dans les récits de madame Howe et de madame Norton, il dépend encore de vous, Clary, de justifier votre caractère à nos yeux , comme h ceux du public ; du moins , dans tout ce qui ne regarde pas votre scandaleuse fuite. Les lois peuvent être armées contre llnfâme ; et si nous le conduisons à l'échafaud, quelle glorieuse vengeance pour notre famille outragée, et pour tant de simples créatures qu'il a trompées comme vous I Quel préservatif pour en sauver quantité d'autres dclcur ruine I
Prenez donc la peine de m'apprendre si vous êtes disposée è agir» pour vous faire celte justice à vous-même et à nous, et au sexe entier. Si « TOUS ne l'êtes pas, ma sœur, nous saurons ce que nous devons penser de vous; si vous entrez dans le plan quo je vous propose, deux célèbre conseillers: MM. Ackland et Verham , se rendront auprès de vous pour recevoir les éclaircissemens nécessaires, sur lesquels on commencera de justes poursuites.
SU faut s'en rapporter à quelques avis de madame Howe, il y a pea d'apparence que vous approuviez cette ouverture. Elle nous fait entendre qu'elle Ta déjà fait proposer par sa fille, mais inutilement.
Un mot encore sur ma proposition : le docteur Lewin, votre admirateur, décide nettement que vous devez poursuivre votre infâme. Mais si TOUS n'êtes pas de cet avis» j'ai un autre parti à vous proposer^ et cela M
Ml etAlllSSB HAUftOVS;
nom de toute la famille: c'est de partir pour la Pennsylvanie et d*y réâ-^ der pendant quelques années, jusqu'à ce que fotre aventure soit oubliée. Alors, si la justice du ciel vous épargne et si vous n^eoez une vie pénitentOy on pourra du moins, lorsque vous serez à votre vingt-unième année, voua Aûwrdw J^ possession de votre terre ou vous en faire toucher le revenu, à votre choix. C*est le temps que mon père fixe, parce que tel ésl IHisage et parce qu'il juge que votre grand*père Vaurait fixé de môme, et parce que votre belle conduite a pleinement prouvé que dix-huit aïo if^Cftii pas été pour vous Page de discrétion. Le pauvre vieillard, qui çôm^ mençaiè à radoter, quoique fort bon homme, s'y est malheureusemexrt trompé»
11. Hartley, qui a sa soeur en Pennsylvanie, nous promet de l'engager H V9119 prendrô chez elle en pension. Si vous aviez une fois passé la mer^ Tes parens sennent délivrés d'une multitude de soin^ et de craintes, sans parler de la honte du scandale. Vous serez libre do prendre avec vous votre fidèle Hannah, ou qui vous voudrez de vos nouvelles connaissances* On suppose que ce sera une personne de votre sexe.
Si vous m'accordez une réponse, que le porteur de ma lettre im pren* 9re 9ieroredi au ipatin, vous me ferez vraiment une grâce extrême.
Arabellb HAav>v«.
LETTKE CCCXU.
WSS 0[.AmSffl HABLOVE, AU DOCTEUR iBWtN.
Je m'étais figuré, monâeur, jusqu'au moment ott j'ai reçu votre cbire ettre, qu'il ne me restait ni père , ni oncles , ni frère, ni même un seul auxidetant de personnes de votre sexe qui m'honoraient autrefois de liecar estime. Cependant je vous connais si bien, que, n'ayant rien à me rm>rQoher du côté de l'intention, je me trouve blâmable. Les apparences miivaient fait tort dans votre esprit, do n'avoir pas tenté de m'y rétablir*
liais attribuez, monsieur, cette négligence à différentes causes, entre lesquelles je dois compter la honte de comparer le rang où j'étais autrefbi3 dans votre estime avec le degré que j'y dois occuper k présent, puisque mes plus proches parens m'abandonnent ; et ma profonde tristesse, ^î, répandant la détance dans un cœur humble, m'a fait craindre de recourir à vous, pour 7 retrouver en quelque sorto tous les chers amis que j'ai perdus. Ensuite n'ai-je pas dû penser qu'on m'accuserait peut-être de Vj^nOir former un parti contre ceux que le devoir et llnclination m'obli- • ^eat également de respecter? Si long-temps balottée, d'ailleurç, entre la crainte et Tespérance ; si peu maltresse de moi-même dans un temps; s| remplie, dans un antre, de la crainte de causer quelque désastre; ne r»- OQvant de vous auonn encouragement qui pût me faire espérer un peutde trreur ; appréhendant avec raison que ma famille ne vous eût engagé du
moins au silence I
Toutes ces considérations... Mais que-senFont mes réOexions sur lejmsr séT l'étais destinée k l'infortune... pour obtenir bientôt un mefileur sort; c'est mon heureuse espérance. Ainsi, me renfermant dans cette idée, j'^ carte tQQt^ fes autres, et je réponds en peu de mots à votre obligeante lettre»
' ytXB raisons me paraferaient absolument convaincantes, dans tout autrt
CLARISSE HARLOTV. 50S
cas que celui d6 la malheureuse Clarisse Hatlove. n est certain aussi qu'une fllle qui n'a pas le courage de se donner en spectacle aux yeux du public doit se précautionner doublement contre les fautes particulières qui peuvent la jeter dans la nécessité de s'exposer à cette confn* sion. Mais , par rapport à moi , quand on supposerait que l'état de ma santé ne fût pas on obstacle invincible , et quand mon inclination mtae me porterait à faire éclater mes plaintes, ne serait-il pas à craindre que mes amis ne trouvassent plus de difficultés qu'ils ne se l'imaginent à h vengeance qu'ils se proposent , lorsqu'on viendrait h savoir que fai consenti à donner un rendez-vous clandestin, en conséquence duquel j'ai été lâchement trompée ; que, pendant plusieurs semaines, je n'ai pu me défendre d'habiter sous le même toit avec un ravisseur, que j'ai souffert sa compagnie sans me plaindre, et sans qu'il nr'ait donné lui-même aucun sujet de plainte ? Il y aurait peu de faveur à se promettre dans une cour de justice, pour mille accusations qui seraient peut-être du plus grand poids devant des juges particuliers; telles, surtout, que les infâmes méthodes qu'on a «ans cesse em^kfyoeB pour ma ruine. Outre la confusion mortelle 4b devenir comme le jouet du public, chaque bouche ne seraitdile .pas prêle à répondre que je ne devais pas me livrer au pouvoir d'un homme si dangereux, et que je ne me plains de rien que je n'aie bien mérité t
J'ose dire, monsieur, que telle est l'audace de l'homme k qui mon mAheiiroux sort m'a livrée, telle est sa haine contre tous mes proches, qui j^araitrait alors justifiée par leur ancienne avenion pour lui, et par les efforts qu'ils ont faits pour lui ôier la vie, qu'il ne serait pas fâché d'être confronté, dans cette occasion, h mon père, à mes oncles, à mon fiècei à moi : et s'il était absous ou pardonné, les ressentimens mutuel ji'en deviendraient-ils pas plus vife? Alors mon frère et M. Morden seliiieat-ils plus à couvert 7
Convaincu de la pureté de mon cœur et de la fermeté de mes principes, M. Lovelace m'a offert le mariage. Il fait éclater un repentir que j'ai 4e fortes raisons de croire sincère, quoique la religion n'y ait peutfitre aucune part. Dans la même conviction, ses illustres parens, plus tendres pour moi que les miens, se sont réunis pour me presser de lui pardonner et de recevoir sa main. Quoique je ne puisse me raidre à la seconde de ses deux demandeSf ne m*avez-vous point appris, monsieur^ par les meilleures règles et par les divins exemples, à pardonner les injures ?
Celle que j'ai reçue est assurément des plus cruelles, et les circonstances qui l'ont accompagnée sont d'une noirceur et d'une inhumanité saos exemple. Cependant, grâces au ciel, elle n'a point infeeté mon âme; elle n'a point altéré mes mœurs. U ne m'en est point resté d'habitude vicieuse. Ma volonté s'est conservée sans tache. J*ai de plus, monsieur, un argument qui me paraît suffire seul pour répondre à tons las vôtres. Je sais, mon respectable ami, mon guide et mon directeur dans 4fia temps plus heureux, je sais que vous approuverez les efforts jpar lea^ quels je travaille à m'établir dans cette charitable disposition, lorsque je vous aurai déclaré que je me crois fort proche de ce grand et redoutable moment oà le reasantimeoi de toutes les injures qui ne concernent point J'ftme immortel^ doit être absorbé dans de plus hautes et plus impôttentes considiériUious. Voilà es que j'avais à dire pour moi-même. A l'égard de mes amis, dont Je dois souhaiter au.ssi la satisfaction, miss 0OW6
SM CLARISSE HABLOYB*
prend soin de recneinir toutes les leUres et tous les matériaux qai pea- Tent servir à mellre mon histoire dans son véritable jour. Je compte le ' vertueux docteur Lewin entre ces amis, dont la salisfaclion m'est chère. L'utilité qui peut revenir de ce recueil à toutes les jeunes personnes qui auront entendu parler do moi, ré(K)ndra bien mieux à lailu qu'on se propose, que mes sollicitations dans une cour de justice, pour obtenir une Tengeauce incertaine avec tous les désavantages que je viens de représenter.
Si je suis assez heureuse, monsieur, pour vous faire approuver mes idées et pour en recevoir l'assurance par quelques mots de votre main, il ne manquera rien à ma propre satisfaction ; car je souhaite aussi ardemment que jamais d'Ctro ju.siiûée à vos yeux, et de mériter la glorieuse estime dont vous honoriez autrefois votre très humble.
Clarisse Uaelovb.
LETTRE CCCXUL
nSS OABISSEy A MISS ARABBLLB HAELOVB.
Mardi, S août.
Avec quelque dureté, ma sœur« qu'il vous plaise de m'écrire, comptez que la moindre de vos attentions excitera toujours ma reconnaissance^ Mais, quelque jugement que vous portiez de moi, je ne puis voir AIM. Adiiand et Verham dans les vues que vous me proposez. Que le ciel, comme TOUS dites, ait pitié de moil car je n'en attends plus de personne. Il faut ^u'on me regarde comme une malheureuse qui a bu toute honte, sans quoi l'on ne penserait point à m'envoyer deux hommes pour une conoh mission de celte nature. Si ma mère avait demandé de moi, ou si la modestie vous avait permis à vous-même de me demander les circonstances de ma triste histoire, ou si madame Norton avait été chargée de les recevoir de ma bouche, la bienséance aurait été plus ménagée. Il me sembfe aussi qu*il aurait été plus digne du caractère de tout le monde, d'exiger ces informations avant que do me condamner avec tant de rigueur.
Je sais que votre opinion ost celle du docteur Lewin. Il a pris la peine de m'en instruire, par une lettre fort obligeante. Je lui ai fait réponse, et je me ilatto qu'il est satisfait de mes raisons. Peut-être méritent-elles que jous preniez la peine de demander à les voir.
A l'égard de votre seconde proposition, qui regarde mon passage en Pennsylvanie, si, dans l'espace d'un mois, il n'arrive rien qui puisse délivrer mes proches et mes amis de celte multitude de soins, de craintes etde scandales que vous me reprochez, et si je suis alors eu état de me faire transporter au vaisseau, j'obéirai volontiers aux ordres de mon père et de ma mère, quand je serais sûre de mourir en chemin. Au lieu de ma pauvre Hannah, qui est réellement innocente, vous serez libre de mettre auprès do moi votre Betty Darnes, qui vous répondra de ma conduitei et 4e lui promets de récompenser généreusenicnt ses services.
Je suis également surprise et affligée des nouveaux soupçons que vous me laissez entrevoir cur ma conduite. Sur quoi seraient-ils fondés?
Je ne vous dirai point combien je suis pénétrée de votre rigueur, ni ce que vous me faites souflrir par cotte cruelle légèreté de style, que TOUS n'affectez apparemment que dans la vue de me mortiûer. Cependant je prie le ciel avec aussi pou de ressentiment qu'il m'est possibiei et peur
GL4B188B HABLOTB. 90^
ramonr de ▼ous-même , de tous donner un cœur pins tendre que tous ne paraissez TaToir à présent ; parce qu*un cœur tendre, j'en suis con* Taincue, est un plus grand bien pour celui qui le possède que pour ceux même qui en ressentent les effets. Dans ces sentimens, ma chère Bellai je suis Totre tx^ affectionnée sœur,
Clabisse Habuotb.
LETTRE CCCXLin.