MADAME NORTON, A MISS CLARISSE HAHLOYX
Mercredi, 6 septembre.
Enfin, enfin, ma très chère miss Clary, tout répond heureusement à Be(» Tttnx. L'unanimité des voix est eoTOti» favear. Votre frère etTOte sOMif même sont deTeinis les plas ardens pour la réconciliation. Je Tat*» yais^pvéFU. Quel triomphe la patience et la douceuv vous faut remporteci Cet heureux changement esc dû aux derniers avis de yotoe cousis Itotden. Mats il vous aura vue, sans doute, avant que vous puissiez lacevoip ma lettre*
Tbus nos désirs, toutes nos prières sont, à présent, pour le rétablisse» nient de votre santé et de vos forces. Je sais combien votre cœur lespec-» tueux sera consolé par cette joyeuse nourvoUe, et par mille détails (f» j'ai' à vous faire , lorsque j'aurai la satisfaction de vous embrasser. Ce seta samedi prochain au plus tard, peut-être dès vendredi, vers le temps aaqncl vous recevrez cette lettre. On m'a fait appeler aujourd'hui, de la part de votre famille entière. J'ai été reçue de tout le monde avec beau** couf^ dd caresses et de bonté. On m'a sup[dtée ( car c'est le mot dont on s'est servi , et jugez si j'avais besoin d'être pressée dans ces termes ) de me* Rendre auprès de vous, sans perdre un moment , pour vous assurer de Taffection de tous vos proches. Votre père m'a donné ordre de vous dÛM en son nom tout ce que mon cœur poiyrrait m'inspirec de plos tendre, d&ns la vue de vous consoler et de fortifier votue courage. Ils se^ sont engagés tous à ratifier les expressions de ma tendresse et de ma joie* Mon chagrin est de ne pouvoir partir à Tinstant, comme je le ferais a« Ue« devous écrire , si Ton m'avait offert un carrosse du château; mais il y aurait eu de l'indiscrétion à le demander. J'aurai demain une.ohaîs» de louage. Qu'il me tatde de presser ma chère, ma précieuse fille dans mes bras, et, i*ose dire, contre mon sein maternel I
Votre sœur a promis de- vous écrire, et d'envoyer, par un exprès, ma lettre avec la sienne. Votre onclo Harlove vous écrira aussi , et dans les termes les plus obligeans. Ils sont tous extrêmement alarmés de votre situation. Ils sont charmés de votre conduite et de vos sentimens. Que a'onéiiis reçu plus tôt les mêmes informations I mais ils mettent leur consolation et leur confiance dans l'idée que M. Morden ne leur aurait pa* écrit en arrivant à Londres, s'il avait jugé qu'il fût trop tard.
Ils sont résolus, ma chère miss, de ne vous prescrire aucune loi. Tout sera laissé à votre discrétion. Seulement , votre frère et votro sœur dé» claxenl qu'ils ne consentiront jamais h donner le nom de frère à M. Lovelaee ; et [e csois que votre père ne so laissera pas engager facilement à le rçoevoir pour fils.
J'ai ordre de vous amener avec moi, aussitôt que votre inclination Ynm le fera désirer, et que votre santé votis le permettra. Il n'est pas besoin que j'ajoute ave& quelle tendresse et quel attachement je suis^ votre.
JUOITB NOBTON.
592 GLARISSB HARLOVE.
LETTRE CCCLVn.
■188 ABABELLB HAELOTB, A 1088 CLAUSSB.
■ereredJ, 6 f epCenibre.
Nous apprenons, chère sœur, que tous êtes dangereusement malade* Nous vous avons aimée avec une tendresse qu'on n'a jamais eue pour personne; vous le savez, chère Clarj, et vous y avez mal répondn; mais nos ressentimens ne peuvent toujours durer.
La nouvelle de f otre situation nous afflige, en vérité, plus que jejne puis vous Texprimer. Gomme vos infortunes nous semblent plus grandes que votre faute, et que sous le poids du malheur votre bon caractère s'est fidèlement soutenu, je prévois qu*après cette séparation vous ailes nous être plus chère que jamais. Consolez-vous donc, chère sœur, et gardez-vous d'un excès d'abattement. Pour gage de faveur et de réconciliation, mon père et ma mère vous assurent , par ma main , de leur bénédiction et de leurs prières : ils pensent même à vous consoler pLus efficacement; car s'ils apprennent que cette lettre ait été reçue comme ils s'y attendent (ils en jugeront par l'effet qu'elle produira pour votre santé) , ma mère ira vous voir elle-même à Londres. Dans l'intervalley madame Norton, pour laquelle vous avez toujours eu tant d'amitié, ne tardera point à se rendre auprès de vous.
Nous espérons que de si bonnes nouvelles vous rendront un peu de goût pour la vie ; hâtez-vous de nous en assurer. Votre première lettre à cette occasion, surtout si nous y apprenons que vous vous portiez mieux, nous causera autant de plaisir que nous en prenions autrefois aux jolies productions de votre plume. Adieu , ma chère Qary; je sois votre sœur très affectionnée, et votre véritable amie.
Ahabbllb Hablovb.
LETTRE CCCLVffl.
H. JULES HARLOVE, A MlSS CLAEISSB.
Mercredi, 6 aeptembre.
Votre faute, ma très chère nièce, nous avait jetés dans un mortel chagrin; mais nous en ressentons encore plus, s'il est possible, d'apprendre que vous êtes si mal, et nous sommes extrêmement fâchés que les choses aient été poussées si loin. Nous imaginant peu que votre maladie fût si dangereuse, et que vous eussiez mené une vi si pénitente et si régulière, nous sommes réellement très consternés, votre frère et tous les autres, de vous avoir traitée avec tant de rigueur. Pardonnez la part qu'on m'y a fait prendre, ma très chère Clary; je suis votre second père, vous le savez, et vous m'avez toujours aimé.
J'espère que vous serez bientôt en état de vous rendre ici, et qu'après y avoir pa^ quelque temps, vous m'accorderez un mois entier, lorsque votre père et votre mère auront la bonté d'y consentir. Mais si votre maladie ne vous permettait pas de venir aussitôt que nous le désirons, j'irai moi-même à Londres ; car je meurs d'envie de vous voir.
Mon frère Antonin vous embrasse de tout cœur, et se joint à moi dans la tendre assurance que tout ira parfaitement , et mieux» s'il est
CLAU86B HAftLOTB. 58S
possible, qoB jamais. Nous ayons été si long-temps prirés de tous, que nous sentons vivement le besoin de tous re?oir, et de tous serrer encore une fois sur notre cœur, *
Yotre frère et voire sœur parlent de vous aller voir à Londres, et je crois que c'est aussi le dessein de votre indulgente mère. Que le ciel vous rende k nous dans sa bonté I
Jules Hablots.
LETTRE CdbLIX.
■• BBEPOBD, 4 V. LOVBLACB.
Teadredi ioir, 8 Mp(eiiibr«.
n faut TOUS rendre compte de toutes mes actions, depuis ma lettre précédente, qui contenait la dernière scène de Tincomparable Clarisse»
Aussitôt qu'elle eut expiré , nous laissâmes le corps à la garde des femmes de U maison,' qui suivant les ordres qu'elle leur avait donnés le môme jour, le mirent en possession de ce logement funeste, qu'elle s'était pr^Nuré avec un courage si ferme et si tranquille. Hier matin, le colonel vint me prendre chez moi , il n'était pas encore revenu de son trouble. Nous nous rendîmes ensemble chez Smith , où nous ne pûmes nous défendre, en arrivant, de jeter encore une fois les yeux sur l'aimable corps, et d'admirer la sérénité qui régnait sur son visage. On l'an-, nit crue dans un doux assoupissement.
J'ouvris un tiroir dans lequel je savais d'elle-même que je devais trouver ses papiers. Le premier qui s'offrit à ma vue était un paquet cacheté de trois sceaux en cire noire, avec cette inscription : « Aussitôt c que je serai morte, M. Belford prendra la peine de lever l'enveloppe. » Je me reprochai beaucoup de ne l'avoir pas fait la veille; mais j'étais réellement incapable de toute sorte d'attention.
Je trouvai sous l'enveloppe onze lettres , toutes cachetées en noir, dont l'une m'était adressée. Je ne fais pas difficulté de vous en envoyer une copie.
A M. BBLFoan.
Diminebe loir, 7 Mptemtev.
« Dans cette dernière et solennelle occasion , monsieur, je dois vous lenouveller mes remerciemens pour les importans services que vous m'avez rendus, dans un temps où j'avais besoin de secours et de protection. Permettez que, de la région des morts où je serai lorsque vous lirez celte lettre , je profite des circonstances pour vous donner la matière de quelques réflexions, avec toute la chaleur d'une sincère amitié.
» Je me flatte humblement que, dans la dernière heure d'une personne qui vous souhaitera toutes sortes de biens, vous venez d'avoir un exemple delà vanité des fortunes du monde, et de l'importance d'ôlre en paix avec soi-même.
« Un grand homme, dont j'ai su le nom, se voyant au lit de la mort» déclara qu'il aurait mieux aimé pouvoir se rappeler le souvenir d'un verre d'eau qu'il aurait donné à quelque misérable, que celui d'un grand nombre de batailles qui lui avaient acquis la réputation d'un héros» Toutes les idées de grandeur mondaine s'évanouissent| dans ce moment inévitable qui décide de la destinée des hommes.
3M CLARnMB HAACé^.
' »'S'n est iflonc vrai, inansiear, que, dans ces înstftiis t6rfflies,1e9^DoA- (jtférans, les Tamqo^prs des nations soient rédoks à de tels Vi^Ktlj quelles doivent être les réflexions de ceux qui ont vécu dans le crime,*qèi •nt employë leurs efforts, et rois honteusement lenr gloire à sédinre les ânres innocentes, à ruiner les faibles, après avoir commencé parles eoMcher à leurs protecteurs, et par les éloigner de leurs Téritables ami^tÉlif monsieur ,-*pésez, pesez IMiorreur de leur situation, tandis que la santé, la vigueur d'esprit et de coi^ vous.metiâat eorétat de tirer quelque utilité de cette affreuse image. Quelle bassesse, quelle inhumanité, quelle barbarie dans le sujet de leur oi^uoill £t /quelle hoate^r conséquent, quels remords, quelle consternation à rapproche de Li sentence et du châtiment l
» En second lieu, monsieur, j'attends de vous, pour l'amour de moi , *^ -me suis vue dans la nécessité de tous confier Texéoution <âe mon testament, ^foe siée dhoixmême doit âonner naissance àquelqae'déMiêlé tlchenx, vous supporteriez, avec la générosité dont je vous ai cru vempli,'les faiblesses de mes proches, surtout celle de mon frère, 'qui >e6t iMlement un jeune homme de mérite, mais un peu trop ardent et trop fivré à ses préventions. J'espère que la paix fera votre étude, et q«e irous apporterez tous vos soms à réconcilier les cœurs divisés, que vOos 'emploierez particulièrement TOtre iufhienee sur im ami encore fAns Tiôient, pour arrêter de nouveaux désastres ; car assurément cet esprit iMigueux ne peut se 'croire satisfait des maux qu'il a causés, surtout de l'audacieux affront qu'il a fait à ma famille, en la l)lessant dans 'la ]^tis tendre partie de sou honneur. J'ai déjà votre promesse sur tous ces pamte, j^en demande robservation oomme une dette. Une autre prière tjue^ j'ai *i vous faire, c'est d'envoyer à leur adresse toutes les lettres quô TOUS' trouverez sous cette enveloppe.
» <A présent , monsieur, permettez que j'emporte l'espoir de dervenir on humble instrument dans les mains de k Providence, pour rapp^r solidement èi la yertu un homme de votre esprit «t de Totre mérite. Si %i mrîheurettse démarche qui a précipité la fin de mes jours ïAt perdre à la société humaine une jeune personne dont on pouvait espérer quelque utilité, cette perte sera réparée fart heureusement par la grâce que^4eman<|e pour vous au ciel, et dont je tirerai moi-môme un in- DailUble avantage, sans compter Tespérance de pouvoir vous remercier %ai& «se meilleure vie, comme je ferai jusqu'à mon dernier souftir de leat le 'bien que vous m'avez iait, et de Pembacrras où vous vous «êtes «Bgagé, moDSieary pourTOtre très humble.
» Clabissb Hâblotb» »
taiaiitco letares soil pour son père, peur sa met e, povr ses deux fta, pour sen frèreet pour sa sœur, pour sa tanle Harvey, pour M» Mor- 4», peur inlss Heire, pour miadaneNorten, et la damièiEe pour vo», en «exécution 4e le parole qu'eUe tous a donnée, de tous éorii» «MStMt qu'elle serait arrivée à la maison de son père. J'attendrai, pour vous Oft« eej«r cette totlre, ^ue voue soyez dans une meittouie dispontieD que Teufvllle ne pepfésevta la tOtre.
HIe e pris soin de me laisser, sous une enveloppe pariioulière, avec idfautres papieis que je n^ai pas encore eu le temps de lire, une copie de «eedix lettres posthumes. Je ne suis plus surpris qu'elle écrivit conti'* nnellement ; et jamais d^ttBenrs je n'ai connu de jeune peisoBBe qui ee
tLAftMÈ HAiaX>VlB. S^
sertît plus facitefneni de sa pluine. Ses idées paraissant se présenter à mesure qu'elle les jetait sar le papier, j'ai remarqué plus d'ane fèis qa*elle s'arrêtait rarement, et qu'elle changeait ou qu'elle effaçait encore moins. C'était un talent naturel qu'elle joignait à mille autres.
le remis au colonel la lettre qui était pour lui, et je donnai ordre à mon Tdetde chambre de se tenu: prêt à porter les autres. Ensuite, étant passés dans l'appartement yoisin, nous fîmes l'ouverture du testament. Cette lecture notis causa une émotion si vive, que le colonel, s'interrompant quelquefois lui-même, me priait de lire à sa place, et que j'ayais besoin aussi de lui faire quelquefois la même prière à mon tour. Notre attendrissement paraissait jusque dans le son de nos voix. Je n'entrerai ici dans le détail de ses dernières Tolontés , qu'autant qu'il a rapport au fil de ma narration, parce que j*ai dessein de tous envoyer une copie du . testament.
Le colonel me dit qu'il était prêt à me rendre compte des sommes qu'il avait apportées do la famille, et qu'elles me mettraient en état d'exécuter, sans aucun délai, cette partie des dispositions. Il me força de recevoir un papier qui on contenait l'état, et que je mis dans mon portefeuille sains ravoir lu. Mais je lui répondis que, dans l'espérance où j'étais qu'il contribuerait de tout son pouvoir à l'exécution littérale du testament, je 4ui demandais d'avance son secours et ses avis.
Le désir qu'elle marque, dans le premier article, d'être enterrée avec ses ancêtres, nous obligeait d'écrire au château d^Harlove. J'ai engagé le xôlonel à se charger de cette commission, parce que je n'ai pas voulu, du moins tout d'un coup, faire l'officieux aux yeux d'une famille, qui souhaitera probablement de n'avoir aucnne communication avec moi. Voici la lettre de M. Morden, qui est adressée au jeune Harlove.
A M. lAMBS BAUAVE.
« Monsieur, les ordres dont le porteur est chargé me dispensent do ^ous apprendre le sort de la plus excellente de toutes les femmes. Mais je suis prié par son exécuteur testamentaire, qui vous enverra incessamment une copie de ses dernières volontés, devons faire savoir qu'elle demande instamment d'être ensevelie dans les caveaux de sa famille, aux pieds de son grand-père. Si son père s'y oppose, ello ordonne que son corps soit enterré dans le cimetière de la paroisse où elle est morte. Il n'est pas besoin d'ajouter que cette proposition demande une prompte réponse.
» Son bonheur commença hier soir, quatre minutes après six beuras.
» Morden. »
LETTRE CCGLX.
a. BBLFORDj ▲ H. LOVELACE.
SMMdi, à dix henref •
La pauvre madame Norton est arrivée. Rie était descendue à la porte,
et son empressement la faisait aller droit à l'escalier ,* mais madame Smith
•étmaâame Lovick étant èi pleurer ensemble, et la première ayant informé
trop brusquement cette vénérable femme delà fatale nouvelfe, elle est
tombée sans connaissance à leurs pieds. Je suis arri?é dans le moment
536 CXAMSSB BABLOVI*
qu'elle commençait à reprendre ses esprits. Elle s'est livrée alors aux ex— pressions de sa douleur, aux louanges de son incomparable élèvei ei comme vous detez le juger, à d'amères invectives contre vous.
Elle était impatiente de voir le corps. Les deux autres femmes sont montées avec elles. Elle a poussé le dessus du cercueil, en tremblant de douleur et d'impatience. Elle s'est jetée sur le visage, qu'elle a baigné d0 ses larmes. Elle a baisé plusieurs fois le front et les joues, comme si son élève eût été vivante. — C'était elle-même! a-l-elle répété vingt fois, mchère fille! Tunique objet de son affection dans ce malheureux monde I la mort, qui défigure tout, n'avait point eu le pouvoir d'altérer ses aimables traits. Elle a long-temps admiré la sérénité de son aspect. — Sa fille était heureuse, a- 1- elle dit; il n'y avait aucun doute; mais combien de misérables avait-elle laissés après elle! L'excellente femme s'est plainte au ciel, d^avoir assez vécu pour ôtre du nombre.
C'est avec une peine extrême, qu'on est parvenu à lui faire quitter le cercueil et la chambre. Lorsqu'elle est passée dans l'appartement voisin, je me suis approché d'elle, et je l'ai informée du legs avantageux que sa chère fille a fait en sa faveur; mais sa douleur n'a fait qu'augmenter.^ Elle devait mourir avec elle, m*a-t-elle dit avec un ruisseau de larmes. Que lui restait-il au monde, après avoir perdu tout ce qui pouvait l'attacher à la vie?
Pour faire quelque diversion k sa douleur, je lui ai parlé de prendre eUo-même le ^in de son deuil ; et je lui ai remis trente guinées, que sa fille, puisqu'elle lui donne ce nom, lègue en particulier dans cette vue» pour elle et pour son fils. Ces petits soins réveillent ordinairement les bons cœurs d'une noire espèce de léthargie, qui succède aux attaques d'une violente affliction. C'est le seul deuil dont le testament fasse mention. Je l'ai priée do ne pas perdre de temps à le faire préparer, parce que je ne doutais pas qu'elle fût résolue d'accompagner le corps, si Ton obtient la permission de le faire transporter.
Le colonel se propose de mener le convoi. 11 se chargera d'une copie du testament; et sa bonté le faisant pensera donner de favorables idées de moi à la famille, il veut prendre aussi une copie de la lettre que j'ai reçue de miss Harlove après sa mort. Il est si obligeant, qu'il me promet le récit de tout ce qui se passera dans cette triste occasion.
Mais quels doivent être la douleur, le remords, dont les cœurs de cette inexorable famille seront saisis, en recevant les lettres posthumes, et celle de M. Morden, qui m'a forcé de prendre les billets de banque et les lettres de change qu'il avait apportés. La somme qui s'est accrue depuis la mort du grand-père est très considérable.
Depuis que M. Morden s'est retiré, je me suis donné la satisfaction de lire les copies des lettres posthumes, que mon valet de chambre est aDé porter à leur adresse. Que j'ai raison de donner à cette admirable personne le nom de femme divine 1 Elle paraît s'être occupée, dans chaque lettre, à consoler ses parons, plutôt qu'à leur reprocher leur cruauté* Mais, si j'étais à leur place, combien n'aimerais-je pas mieux qu'elle m'eût accablé des plus sanglantes récriminations, que de la voir triompher si noblement de mon injustice, par une générosité sans exemple I
Je vous adresseai quelques unes de ces copies. Vous ne manquerei pas 4e me les renvoyer aussi promptement que vous le pourrez.
CLABISBB HAHLOVI. 507
LETTRE CGCLXI.
■• ULFORDi ▲ 1. LOVKUCB.
teiBodit après midi.
rapprends que, dans tes f ureors, ta ne réspires que yengeanoe oontre moi, pour t'avoir traité un peu librement y et oontie la maudite Sinclair et sa troupe infernale. Les menaces qui ne regardent que moi, me causent peu dlnquiétude. Mon dessein étant de le piquer au yif, je me réjouis que l'effet réponde à mes intentions, et je te félicite de n'ayoir pas perdu le sentiment.
A regard de tes détestables femmes, je trouye qu*eUes méritent le feu dont tu les menaces, et le feu de Tavenir, qui les attend. Mais je reçois À ce moment des noayelles qui t'épargneront yraisemblablement le nouyeau crime de punir ton yieux monstre, pour la part que tu lui as fait prendre à ta méchanceté. La nuit précédente, cette infâme créature, s'étant eniyrée d'arrack, sa liqueur fayorite, s'est laissé tomber du haut de son escaUer. Entre autres blessures, elle s'est cassé une jambe; elle est actuellement à jurer, rugir, écumer, dans les ardeurs d'une fièyre yiolente, qui n'a pas besoin d'autre feu pour lui faire éprouver des tourmens plus yils et plus durables que tu ne lui en destinais dans ta yengeance.
La misérable m'a fait prier de l'aller yoir; et de peur qu'un messager ordinaire ne lui fit obtenir qu'un refus, elle a cru devoir m'enyoyer sa digne associée, Sally Martin.
Cette effrontée Sally n'a jamais été si décontenancée qu'en apprenant la mort de miss Harloye. Elle a tiré son flacon, dans la crainte de s'évanouir* Après avoir un peu rappelé ses forces, elle s'est reproché sa part aux outrages que cette divine personne avait essuyés. — Polly Horton, m'a-t-elle dit, se devait le môme reproche : et versant beaucoup de larmes, elle a confessé que le monde n'avait jamais rien produit de si parfait. Elle a reconnu que, tout barbare que tu es, sa ruine venait moins de ta propre bassesse que de leurs instigations.
Elle aurait souhaité de voir le corps, mais j'ai rejeté sa demande avec exécration. -— Ce qu'elle se pardonnait le moins, m'a-t-elle dit, c'étaient les insultes dont elle l'avait accablés pendant qu'elle était arrêtée pour une fausse dette.
En me quittant, elle m'a dit que les meurtrissures de la vieille furie était beaucoup plus dangereuses que ses plaies ; qu'on appréhendait la corruption ; qu'elle paraissait épouvantée de ce qu'elle a fait souffrir à miss Harlove, et qu'elle avait si fort à cœur d'en obtenir le pardon , qu'il était à craindre que la nouvelle d'une mort si peu prévue n'avançAt la sienne.
Ton courrier me (ait une peinture étonnante de tes emportemens. Je m'y suis attendu. Mais comme rien de violent n'est durable, je no préyois pas moins que ta gatté habituelle l'emportera bientôt sur ta frénésie.
538 CLARISSE HABLOVE.
UTTRE <X}GL3ai.
K. TAXES HARLOVE, A ^<. HdllDEN.
Samedi, 0 septemlve.
-Gier eousifi, (oates mes- expressions «e vous représenteraient {bs la coBSlernalion qui s'Q6ttrépandiie>ieLà ta pks funesèe nouFolle qui nous ait iamais été cûmiDiraiqBée. Ma sœur Arabelle, hélas I je <i'ai pJus d*aatcesx&aXyW disposait à «uivre madame NorhNt. J'«tais irésoki de raccompagner, et d'aller porter moi^-mémede justes oonsolations à notre chère infortunée. Mourir, sans quelqu'un de nous auprès d'elle! Hélas! mon- •aîeor, je emiiis bien qnonM nère ne rerieiiiie.pas d'un coup si terrible.
Elle s'é^noiiit à chaque moment, depuis qu'elle a reçu .vos tristes mionaatiODs. La gouue de mon père s'est jetée sur l'estomac, et id del sait... 0 cher cousin ! ô «lonsieur I Je n'ai pas eu d'autre vue q«ie Thonneur de la lamlUe ; cependant tout le poids des reproches tombe sur .moi. Le détestable Lotelace I Que la vengeance du ciel me poorsuivoy s^Û édiappe à la mienne.
Juste ciel t Faut-il que sa prenûère entrée dans ceUe maison, après nous avoir abandomiés si précipitamment, se fasse dans un cercueil I
Nous ne voulons rien avoir à démêler -«vec son exécuteur testamentaire. Il ne peut s*attendre que nous le voulions ; et, s'il est galant homme, il ne s'itetinera point à faire valoir ses droits. Ainsi, monsieur, chargez*vous,6'il vous plaît, du soin de nous fai^e apporter, le corps. Ma mère regarderait comme un malheur dont elle ne se consolerait jamais,; de ne pas voir, apiès la mort, une chère ûlle qu'elle n'a pu voir en vie.' Qu'on nous fasse savoir les éispositioHS du testament sur ce qui regarde les iunéraUles. filles seront ^éoutées ponctuettement , comme tous les autres articles qui nous paraîtront justes et raisonnables.
Ke nous aocorderez^vous pas, monsieur , l'honneur de votre présence .dims cette mélancolique cérémonie 7 Nous vous demandons cette faveur, et oetted'oiiMier ce qui^'est passé dans bus dernières entrevues, avec la générosité qui est naturelle au brave et au sage.
Jjuuss Haalovs.
LETTRE CCCLXIH.
M. BELFORD, À H. LOVELACB.
Dimanche, A hait heures 4a matia.
Je n'ai pas quitté la maison de fimith, jusqu'au nrom^it où j'ai va, 'four la dernière fois , les dépouilles mortelles de la divine Claris8e.:La triste madame Norton ^ voyant fermer lo/cercuetl , a coapé quatre boucles de ses charmans cheveux , dont elle a donné une au colonel, qui veut la faire œchâsser dans, ce qu'il trouvera de plus précieux , pour la porter toute sa vie sur son^cœur*
Le convoi funèbre est parti entre qna^e et cinq heures du malin; M. Morden l'escorte à cheval, avec tous ses gens. Il m'a promis, non seulement d*entrer dans mes intentiuns, que toutes les puissances de la terre ne m'empêcheront point de regarder comme un devoir sacré, mais encore de me rendre compte, par un exprès, des obstacles ou des facilités auxquelles je dois m'attendre.
CLABISSE QABLOVÏ. 539
LETTIIE CCCLXIV.
t. HOWBIUT, A M. JULFOBD.
Uibridge, éKimniehe, àitetf imrrtfs^a flaHo.
leYoùs QDToie, dier Belford, une lettre du pauvre LorcTace, qui rou& fera connaître Tétrange désordre de sa tête. Vous y yerrez quel était son dessein, si nous ne nous y étions tous opposés. Il voulait partir avec un ctdrurgien, pour faire ouvrir le corps de miss Harlove, et le faire embaumer.
Nous avons engagé milord M... à se rendre ici. H paraît aussi très afQigé de cette mort. Ses sœurs et ses nièces, dit-il, en sont inconsola- Mes. Oue de Inruit pour une femmel car, après tout, qu'élait-elle de plus ? * On « tiré à Lovelace un plein seau de gros sang nofr et brûlé. Cette flaîgnée modère un peu ses transports. Mais il menace le colonel Morden ; Ht le BWOMe |itur tes cruelles Téfletioi»; il «audit tovite l'espèce hu- 'iMte, et loi pur dessus. On apporta hier tout son deuil, qui est aussi [profend que celui d^un mari pour sa femme. Quoiqu'il fût huit heures du soir, il voulut B'en revêtir aussitôt, et que ses gens le prissent aussi pour tldjsam. Je fois que tout ie monde le blâme et prrâd parti pour celte "aiias Huiove; mais, au fond, je ae comprends pas pourquoi. Elle avait de (ia iHdesse dn» sa vertu ; et ses parens, d'aiUenrs, sont vingt fou plus i tUtaiet ^pie loi I Toi, nei, Teorville, n'aunoDs-oous pas fait comme loi ? ^EoHiesles filles -ne doivent-eUes pas êlre eu garde? Ponrfooi donc se £vee--t-il k tant d'eztravagauoos ? Qui ae senût attendu à cette faiblesse ? IlorUeu ! il me fait perdre patience. Il n'a pas pris un moment de sommeil depuis dix jours; tout le mal vient de là. Écrivez-lui, Belford. Il 4mxi le flalter, lui eavqfer ce qu'il demanda» et satisfaire toutes ses fantaisies.
Cette lettre devait partir liier ; nous lui avoas dit qu'elle était eo chemin; il est furieux de n'avoir .pas encore zeçu la réponse. Je mène ici la plus. sotte vie du moude. Ce que j'ai vu, peu auparavant, du pau?re Aélton , et ce que j'ai actuellement devant les yeux, est capable de me jeadre aussi faible qu'eux., ou presque aussi lourd que toi, Belford. U iaul que je pense à chercher meûleore compagnie.
Mais Je. me lasse d'écrire. De ma vie je n'ai fait une si longue lettre. lAcraoôipegagBe naes doigts, et ma plum&pèse cent livres. 44ieu.
LETIBE GCaxV.
u. iJOTSUCBy ▲ H. BELP0B9.
Cibriage, iamedi, OMpteDibro.
Bdford, il convient absolument que ma très chère femme soit oovertev et Qu'elle soit embaumée. Ne perdons pas un instant. Je serai à Lonhee «cet après-midi. J'ai déjà prévenu deux chirurgiens , que je mènerai avec xooi. Nous ferons aussi tout ce qui sera possible pour garantir ses pcé* deux restes de toute altération ; et lorsqu'elle sera réduite en poussièDey «t qu'on ne pourra la conserver plus long-temps» je la ferai placer dras le tombeau de mes ancêtres, entre mon père et ma mère. Moi, moi seul, je serai à la tdte du deuil. Mais son cœur, sur lequel j'ai des droits inoon-
540 C1ABI88B BABLOTB*
testables » son cœnr » que j*ai possédé si long-temps ^ et qui m*est ^vtt cher que le mien , je Teux le garder toote ma yie. Je le oonsenrerai, es dépit du temps et de la nature ; il sera toujours présent à ma nie: et tous les frais de la sépulture me regardent seul.
Qui me disputerait mes droits? A qui était-elle pendant sa vie? n*< elle pas moite à moi ? ses détestables parens , dont la barbarie a m causé sa mort, n'y avaient-ils pas renoncé depuis long- temps? Elle les ayait abandonnés pour me suivre; j'étais par conséquent son choix ; fêtais son mari. Qu'importe, si je l'ai maltraitée? n'en suts-je pas cruellement puni? et si je n'avais pas le malheur de l'ôtre, ne m'aurait-elle pas appartenu? ne m'avait-elle pas pardonné? Je suis donc rentré dans moi premiers droits; qui me les oserait contester?
En vertu d'un pouvoir si juste, je te décharge, Belford, toi et tonl le reste du monde , des soins et des services qui regardent sa mémoire. A l'égard de son testament, je l'exécuterai moi-même.
En attendant, je te fais demander, par le porteur , une boucle de aes cheveux. Mais, souviens-toi que je te défends la moindre démarche su» ma permission. Je veux que tous les ordres viennent de moL Ne saia"je pas son mari? Que signifierait autrement le pardon que j'ai obtenu?
Les deux insupportables personnages que vous m'avez envoyés me causent une peine mortelle; ils me traitent comme un enfant. QneUe peut être leur vue? cependant ce traître Doleman les imite ; je leur eotends dire entre eux qu'ils ont envoyé prier milord de se rendre ici. C'est apparemment pour combattre mes volontés. Que peuvent*ils se proposer? En vérité, tout le monde me parait fou ; ils observent mes mains; ils me considèrent d'un air égaré ; ils me tiennent un langage que j'ai quelque-* fois peine à comprendre.
Souviens-toi que je t'écris pour te défendre de ne rien commencer sams mes ordres. Je défends aussi à Morden de se mêler de rien. Je m'imagine qu'il n'a point épargné contre moi les malédictions et les menaces; mais je lui conseille de ne pas demeurer auprès d'elle, s'il veut éviter mon ressentiment. Tu m'enverras donc une boucle de ses cheveux. Tu feras préparer tout ce qui est nécessaire pour l'embaumer, et je me ferai accompagner d'un chirurgien. Tu tiendras le testament et tous les papiers prôls pour mon arrivée. Songe que je veux être en possession de son cœur dès cette nuit. Je prendrai les papiers ; mon dessein est d*en faire usage pour rendre justice à sa mémoire; à qui cet office convient-il mieux qu'à moi? Qui peut mieux apprendre à tout l'univers ce qu'elle était; et quel infime je suis, d'avoir été capable de la maltraiter? Le public apprendra aussi quelle est son implacable et son odieuse famille. Tout sera exposé sans ménagement ; les noms aussi peu déguisés que les faits. Comme c'est moi qui ferai la plus honteuse figure dans cet intéressant manifeste, j'ai droit de me traiter moi-même avec une liberté que tout autre ne prendrait jamais. Qui s'en plaindra ? qui serait assez hardi pour s'y opposer? Hflte-toi de m'apprendre si la maudite Sinclair existe ei^ core pour ma vengeance; ce vieux monstre est-il mort ou vivant? n faut que je me signale par quelque forfait exemplaire. Je veux exterminer, de la face de la terre, et ce diable incarné et toute la cruelle famille des Harlove. Il faut des hécatombes entières, pour apaiser les mânes de ma Clarisse.
a«A»l86K BABLOTB.
Adiea, Belford; je me prépaie à te joindre ; maïs garde-toi, si tu fais Us de ma yie ou de la tienne, de me contredire sur tout oe qui touche ma Clarisse. Mon humeur est tout à fait changée; je ne sais plus badiner, sourire, faire le plaisant; je suis devenu impatient, colère; tout me blesse; aussi a-t-on jamais été plus cruellement tourmenté par des impertinens ?
J'^oute , en chiffre, que je me sens dans une situaibn terrible. Ma cerydle est aussi bouillante qu'une chaudière sur une fournaise embrasée. De quoi donc est-il question? je m*en étonne; de ma yie je ne me suis vu dans cette étrange agitation.
Mais on m'avertit que milord est arrivé ; que le ciel le confonde, et ceux qui Font fait appeler. 0 BelfordI je ne sais ce que j'écris. Son cher cœur, une boucle de ses cheveux ; garde- toi bien d'y manquer. N'est-eUe pas à moi? hélas ! à qui seraitroUe? Tinfortunée n'a ni père ni mère, ni frère, ni sœur 1 elle n'a que moi... Mais, quoi ! elle n'est plusl... Je l'ai donc perdue ! je l'ai perdue pour jamais 1 Dieu, Dieu 1 comment ne sois-je pas encore anéanti 1
LETTRE GCCLXVI.
a. ULFORD, ▲ n. HOWBRJLT.
nimanehe, 10 septembre, à i beorea aprèt midi.
Tai reçu TOtre lettre, avec celle de notre malheureux ami. Je suis charmé que milord soit venu travailler à sa gué rison. Comme il y a beaucoup d'apparence que cette frénéâie durera peu , je souhaite ardemment qu'aussiiôt qu'il sera rélabli on puisse l'engager à passer dans les pays étrangers. M. Morden, qui est inconsolable, a vu, dans le testament, que le cas n'est pas une séduction ordinaire. J'entrevois, par quelques mots échappés, qu'il se croit dégagé, par cette raison, de la parole qu'il a donnée à sa cousine mourante, de ne pas chercher à venger sa mort.
U faudra, mon cher Mowbray, lui donner sa santé pour motif de vos instances : car si vous lui parlez de sa sûreté, non seulement il ne partira point, mais il cherchera le colonel. A l'égard de la boucle de cheveux, comme vous avez vu autrefois miss Harlove, il vous sera aisé de le satisfaire en lui donnant quelques cheveux de la même couieury s'il s'obstine è demander cette consolation.
Ta lettre, Mowbray, est une pièce inimitable. Tu es réellement une étrange créature. Mais souffre que je te conjure, toi et l'évaporé Tour- Tille, par la fin du pauvre Belton, dont vous avez été témoins tous deux, par la frénésie de Lovdaoe et par sa cause, et par le terrible état de la misérable Sinclair, de penser sérieusement à changer de vie. Pour moi, quelque usage que vous fassiez de ces exemples, je suis déterminé à suivre l'avis que je donne, et j'en signe volontiers rengagement.
Belfobd.
La lettre suivante contient le récit de l'épouvantable mort de la Sinclair» Ce tableau est revêtu de couleurs et de détails si contraires au goût de notre nation, que tous les adoudssemens possibles ne le rendraient pas supportable en français.
542 CLARISSE HAnLOVE.
LETTRE OXïiXlWl
U. BELFOHIH A niLOlO) K...
J'appréhende extrêmement, mîlord, que, malgré les dernières déclarations de miss Clarisse Harlove, ses infortunes ne produisent quelque noaveau désastre aprè» sa mort. Cette crainte me porte à vous proposer de faire partir M'. Lorelace pour l'Italie, où je compte que son séjour éteindra bientôt tous les ressentimens. Mais comme il ne faut pas espérsr qu'il s*éloigne de cette île, s'il se défie des motife qui doivent vous Id faire souhaiter» on peut lui donner, pour prétexte, son propre repos et sa saaté. Tous les pays du monde sont égaux pour M. MowbrayetM. Tourville. Ils consentiront peat-^tre' à Raccompagner. J'apprends avec joie qu'il commenee à se rétablir : mais c'est une raison de plus pour pres^ ser son départ.
Tons n'ignorée pas, nilord, que cette incomparable personne m'a îmX l'honneur de me confier Texécution de ses dernières volontés. J'en vas9 transcrire un article, qui regarde votre illustre famille ; et je prends la liberté de mettre sous mot enveloppe une lettre, dont il serait inutile de nommer l'auteur et d'expliquer le sujet. Votre prudence, milord, vous fera juger s'il est à propos, et dans qudiês^ circonstances il convient qu*elle saitsenîMi&aoa^^se.
« Je vous ai dit, monsieur, dans ma dernière lettre, que vous en recevriez une autre de mei, lorsque je serais arrivée h la maison de mon père. Je présume, avec une humble confiance, qu'au moment où vous là recevez, je suis dans cette heureuse demeure; et je vous invite àme^suivre, aussitôt que vous serez préjparé pour cet important voyage.
» Sans pousser* Tallégori© plus loin, mon sort est accompli dïtns lë»mo^ ment que ces caractères (happent vos yeux. Ma sentence est prononcée; et je suis un être heureux ou misérable à jamais. Si je suis heureuse, jie n'en ai l'obligation qu'à la bonté inifaiie du ciel. Si je suis condamnée & des malheurs sans fin, je le dois à votre injuste cruauté. Consit^res donc, pour votre propre intérêt, léger; cruel, malheureux jeune homme f considérez si le barbare et perfide traitement que j*at reçu de tdus mé<^ ritait le hasard où vous avez mis votre âme immortelle ; puisque vos criminelles vue» ne pouvaient être remplies que par la violation libre et volontaire diss^ sermeus les plus solennels, aidée d'une violence et d^uns bassesse indignes^db l'humanité.
» li'en est temps encore, et je vous avertis^ pour la dernière foisç d\)ttvrirlès yeux sur votre conduite. Votre songe dbié ne peut dorer long-temps. La carrière où vous marchez ne peut avoir dé charmes* qu'autant que vous en écartez les réflexions. Lorsque vous deviendrez ht proie des maladies, lorsque les remords commenceront à vous faire sentir leur pointe^ que votrei condition ser«« tertiU» t quel:tnompba vouil fecezfV0U&alorsy. d'avoir été capable, pac une saiitt» de* noirs parjure»- et de lâchetés étudiées, sov» le nom-degatonterio et d'intrigue^ db irahir'de jeunes personnes sans expérience, qui ne comittâssaient peat^é!tr» queiiBwr devoir avant que de vous avoir connu ?
CLARISSE HARLOVB. 543
19 Songez, monsieur, que je ne pois aroîr d'autres motifs dans cette lettre qae YOtre propre iniéDÔt, et celui de FinnoseDee, qui pent enoort être abusée par vos noires inyentions et par vos pariuies.
» Je répète donc que y» tous pardonne, et que je prie le Tout-Puissant de TOUS pardonner aussi. Il ne me reste point d'autre regret que celui d'aToir causé à des parens, les plus indulgiCDs du monde jusqu'au moment où je TOUS ai connu, un mortel chagrin par le scandale que j'ai donné au public, et par le déshonnfiur dont j'ai oeuTtrt ma famille et tout mon sexe. Si je ne considère que moinnême, tous ne m'aTcz dérobé que des avantages passagers, dont je ne jouirai plus lorsque tous re* ceyrez ma lettre. Je tous doi&peut-ôtre desremerdemens,>pout m'avoif garaotie de porter ma pari d?ua joug fâcheux, avec un homme qpi m'aurait causé Traisemblablement autant é» chagrins que j'aurais Téea de jours. Je tous en dois encore plus pour m'avoir ouvert, par un chemia rempli k la Térité de douleurs et d'afflictions, l'entrée d'une vie que j^ose me promettre heureuse. Je souhaite TOtre bonheur en revanche.
» Vous dire que pendant quelque temps jo tous ai donné la préfécence sur tous les autres hommes, c'est faire uo aTeu dont je dois rougin, puis-' que alors même j'étais fort éloignée de tous croire des mœuEs réglées. 11 est Ttai que je l'étais encore plus de tous croire capable, tous et tout auire homme au monde, des affreux excès^dont. tous tous êtes noirci. Mais j'eniporte k consolation d'avoir été long-temps fort au dessus de tous; car je tous ai méprisé du fond du cœur, depuis que j'ai connu TOlre horrible caracière.
9 Ecoatez-moi donc, malheureux LoTelace l' comme xm crade certain*, dont la Toix s'élèTC d'entre les morts. Vous n'aTez pas un moment à perdre. Le ciel, qui tous exhorte au repentir par ma bouche, tous an<^ nonce en même temps ses Tengeances. Paissiez-Tous trembler de cette menace I puisse*t-eSe vous failre éTiter le sort qui aitend les hommes abandonnéd, et tous faire acquérir des droits à lât démence que tous aTez méprisée si long-temps! c'est le vœu sincère de
)» Clarisse Harlote. )»
LETTRE CCCLXVnr.
MBS GBAOLOTTB HÛflXilfitJ, A Hv UftWORlU
Aaehftlean de H.^, 16 septembre.
Mcmsieus^ une attaque de goutte dtant à milord le pouvoir de se- servir de saplttjne^ il n'ordonne de vousi informer qu'avant Tarrivée de Totro: lettre^ JT. Eovtdacese disposait h passer dans, les- pa^s élrangerSk Nous novs eiforoeron», par les moU&r qv» tdh» nous oepstentee^. ds lui faise hâter son Toyage.
Vous auriez'peihe à TOiisâmaginwoembiîMr'Rous sonmerpénétTés dé laroQvtide misa HovloTe» Depuis oette fatale nouille, mssi deott tante» n'ont' pa» eu on^ moment de repeseids sanié. La hoaié q/ablliâ fiait pen^ sep à noua, dans ses derniôras dispositionsi^ fenourellB nosi regrets* poir cettoiccéparabletpecte; mais elle-ne saurrat les augmeaton. Nom ne ces^ seron» jamais éi porter les ehera gages de son souTenir^ s'ils résistent au pouToir desiamiées, comme nous pouiroas l'assurer de nolr&reconnais» sanee elr de tous nos aulïes sentimens.
544 CLARISSE HARLOVB.
Tout le inonde se promet ici que vous n'épargnerez rien pour mrréiei les suites de ce malheureux éyénement. Je suis, monsieur , etc.
Charlotte Montaigu.
lETTRE CCCLXIX.
■• LOTBLACB, A H. BELFORD.
« Ao château de H...; londi, 18 septembre.
Depuis le 6, le plus funeste de tous les jours, je ne me connais plus moi-môme, et je suis abandonné de toutes les joies de la yie. On me parle d'une lettre fort étrange que vous avez reçue de moi. Je me souviens de TOUS avoir écrit : mais il ne me reste aucune idée du sujet et des termes de ma lettre. Que j'ai passé par de cruelles épreuves 1 il me semble qu'une vengeance inconnue n'a pas cessé de mo tourmenter I
Je suis dans le plus excessif abattement. Cette lettre posthume de ma trop chère Clarisse ne me sort pas un moment de Tesprit. Toutes les per* fectioDS de cette incomparable ûlle se présentent sans cesse à ma mémoire. Je sens que ma tête est dans un étrange désordre. Douleur! douleur! quand serai-je quitte de toi Y
llaidi, la.
Je crois avoir repris un peu de gatté. Mowbray et Tourville m'ont rejoint ici. Mais que peuvent Mowbray et Tourville? Que peut le monde entier, et toute la race humaine? Cependant ils sont fort irrités contre toi, pour la dernière lettre que tu t*es avisé de leur écrire. Tu es un barbare, disent-ils, un homme sans compassion et sans amitié.
Mais rien n'est capable de me distraire. Il faut que je quitte encore la plume. 0 Belford 1 Belford I jamais, jamais je ne deviendrai ce que j'étais.
leadi,Sl.
Mowbray, Tourville n'ont apporté aucun changement à ma situation. Je me sens d'une pesanteur que je ne puis comparer à rien ; malade jusqu'au fond de l'âme, incapable de tout, il faut que je fasse l'essai de leur expédient; je veux éprouver quel fruit un changement de climat pourra produire. Ma Clarisse n'est plus. L'Angleterre, le monde entier ne m'offrent rien qui mérite le soin qu'on prend de ma vie. Mais dois-je partir sans m'étre signalé par quelque illustre attentat, pour sa vengeance et pour la mienne? Il m'est venu plusieurs fois è l'esprit d'aller mettre le feu de mes propres mains à l'exécrable maison de la Sinclair. Si l'édifice ne tenait pas à d'autres, ne doute pas que cette furieuse résolution ne fût déjà remplie.
Ils me gouvernent, en vérité, comme un enfant. La fièvre m'a tellement abattu, que je suis forcé de le souffrir, jusqu'à ce que j'aie repris un peu de force. A présent, non pauvre ami, je ne suis capable ni de manger ni de dormir. Mes idées n'ont rien de distinct. Je n'ai devant les yeux que la confusion et des ténèbres. Soit horreur d'imagination, soit trouble de conscience, je ne roule que des projets funestes, tels que de me pendre, de me casser la tôte on de me noyer. Mes intervalles lucides sont encore pires; ils me donnent le temps de réfléchir sur ce que j'étais une heure auparavant, et sur ce que je suis menacé de rederenir
GUUU8SB HAUOVI. 5^
) oiia heure après, ou, peot-êire loulo ma vie : le jouet de mes ennemis, b raillerie des sots, ia proie de mes valels, qui Irouveront quelque iour. leur compte à me lier, à me maltraiter indignement, après m'a voir faitv passer pour fou. Qui soutiendrait de si cruelles réflexions? Quel moyen d*7 penser, et quel moyen néanmoins de s'en défendre? Non, non, je n'y penserai plus ; je pai Tiendrai bientôt à me remplir d'idées agréables, oa je me poignarderai demain avant la ûo du jour.
LETTRE CCCLXX.
H. LOVEUCB, A H. BELFORD.
Samedi, S3 septembre.
Je t'écris ponr te demander mes deux dernières letircs. J'avoue que chaque fois que j'ai pris la plume, je ne t*ai pas fait de peinture qui ne fût celle de mon âme; et quelque démon qui m'ait poussé, je n'ai pu m'empôcher de la faire. De noires exhalaisons, qui ne faisaient que s'épaissir \ mesure que j*écrivais, m'avaient tellement troublé le sang, que, malgré moi , je ne cessais pas de retomber dans le lamentable. 11 est étrange, eitrêmement étrange, que la conscience puisse forcer les doigts d'un coupable, et le rappeler continuellement à ttaiter le même sujet, dans le temps qu'il s'efforce de l'oublier. Une copie de ma dernière lettre, que le hasard a fait tomber entre mes mains, tirée, sans ma participation, par Charlotte Montaigu, m'a fait penser qu'un ennemi se réjouirait de la voir ; et je confesse que, si j'avais passé une semaine de plus dans l'état où j'éiiiis lorsque j'en ai fait la dernière partie, j'aurais été renfermé le septième jour, et peut-être enchaîné le huitième ; car je me rappelle, à présent, que le mal revenait avec une violence irrésistible, en dépit des saignées et d*une diète fort rigoureuse.
Il est vrai que je suis encore excessivement affligé que cette admirable femme ait fait un choix si eonirairo à mes désirs. Mais puisque le sort en a décidé, puisqu'elle était déterminée ë quiuer le monde, et puisque actuellement elle a cessé d'exister , dois-je m'abandonner à de si sombres réflexions sur un événement passé , sur un événement qui ne peut revenir, moi qui suis, grâces au ciel, en possession d'un fonds si riche de Tieet des<mté?
Pourquoi m'a-t-on accoutumé, dès l'enfance, à ne pas souffrir de contradiction? Nd devait-on pas savoir que cette indulgence était une cruauté? Je suis déjà vivement puni, par l'affaiblissement de ma raison, dont il n*eit que trop vrai que j'ai ressenti les effets pendant plusieurs jours : et lorsqu'une fois la raison est altérée... Mais je ne puis me le rappeler sans frémir.
Une fois attaqué, te dis-je, du côlé de la raison, je dois m'efforcer de bannir toutes les réflexions noires, qui auraient pu, sans un incidents! filcheux, me conduire à quelque chose de sérieux et d'utile. Mon cher médecin, le docteur Haie, n'a pas ou peu de peine, à force de saignées, de ventouses et de dièie, me tenant, en plein jour, dans l'obscnrué des plus profondes ténèbres, à me rappelé»* des portes de la mort ou de la fèlie. Aujourd'hui même, il ne cesse de me dire , pour ma consolalioii, que j'en serai quitte pour quelques retours, au temps des pleines lunes.
N'oublie pas de me renvoyer ma dernière lettre, et ne bâtis rien sur T. 11. as
916 cLMissfi njMUffiÊm
l?9 misères dont elle est ifemplie. Je veax, je dois» f ai déjà sa ttioai^lwi de toutes CCS infructueuses vapeurs. M» constitution se fortifie à chttjua moment, pour seconder mes résolutions; et si j'excepte quelquersoopirs que je donne pai^ interraUes, à la mémoire de l'objet chéri, i'espèie de redevenir bientôt ce que j'étais, c'est^-*dire, la vivacité, l'eojouemeiKy la galle même. Oui, oui, je serai encore ime fois le fléau d'uo sexoy qui n'a pas cessé d'être le mien, et qui sera, dans un temps on dans un aulîa^ celui de tous les hommes du monde.
Recommence donc à m*écrire sur l'ancien t<în ; je m'imagine que tu dois avoir mille singularités curieuses à me communiquer. Mais ce que j'apprendrais danslajoîede mon cœur, ce serait que ses implacables parens fussent la proie de leurs remords. Voilà ce que tu peux m*écrire dès aujourd'hui. Il est consolant de n'être pas seul misérable, surtout quand c'est aux objets de sa haine qu'on voit partager sa misère. Adi0a, MIord.
LETTRE CCCLXXI.
■• IX)VELACB, A & BELFOUli
Jo me prépare à quitter celte île. Mowbray et Tourville me promettent leur compagnie dans six semaines ou deux niiois. Je veux le Irifcer ma route. Je me rends d'abord à Paris, où le dcsir de m'amuser me fera renouveler mes anciennes connaissances. De là je pasiio dans quelques cours d'Allemagne, pour me rendre ensuite à Vienne ; d'où je descendrai à Venise par la Bavière et le Tyrol. Venise m'arrêtera durant tout le carnaval. De là je retourne par Florence et Turin ; je traverse le Mont-Genis, et je reviens à Paris, où jo compte trouver mon ami Belford , confiné sans doute dans ses projets de pénitence , livré aux mortifications , en un mot, un véritable anachorète , mais de l'espèce vagabonde , et voyageant dans l'espérance de couvrir une multitude de péchés par sou zôle à con-* vertir un vieux compagnon de débauche.
Cependant je dois t'avertir, mon cher ami, que si les fonds augmentent comme ils ont iâit depuis ma dernière lettre, il est à craindre que in ne trouves, dans celte entreprise, plus de difficulté que tu ne penses; ei pour te parler de bonne foi, j'ai peine è me persuader que ta réformation puisse durer. Les vieilles habitudes ne se déracinent pas si facilement. L'enfer, qui so trouve bien de tels longs et fidèles services, no le laissera pas sortir patiemment de ses chaînes. Uno jolie fille , qu'il jettera dans ton chemin, recommencera bientôt à t'échauffer le sang, à dérider ta triste figure, et je te vois aussi vicieux que jamais. Résisteras-lu, Belford, au pouvoir d'une belle taille, d'un teint charmant, de deux yeax qui te porteront la guerre jusqu'au fond de l'âme? Va, tu te croiras trop heureux d'être rappelé à tes inclinations favorites. Tu conserveras le dessein de te réformer, jusqu'à ta vieillesse, qui arrivera douze bonnes années avant que tu t'en aperçoives ; et ta tête griso sera moissonnée, comme les autres, lorsque tu l'y attendras le moins.
Tu vas croire que je sors ici de mon caractère? que veux-iu, c'est la force de la vérité qui m'oblige de t'avertir du danger actuel où ta es, ei que je crois d'autani plus grand, que tu ne parais pas l'en défier. Aîiiai , deux mots eaooie sur le même sujet.
CLABISSE RABLOYB. Sf7
Tu as formé de bonnes résolutions; si tu ne les gnrdo pas, compte que jamais tu ne seras capable d*en garder aucune. Dépendant, comme tu as contre toi le vieux Satan et ta jeunesse, il y a six i parier contre un que tu ne les garderas point. Or, si tu les violes, ne deviens-iu pas le joaei des hommes et le triomphe de Tenfer? Fais-y bien aiiention ; que je tirai 1er premier I
Je deviens fou, sur ma foi; mais grâre h mon étoile, ce n'est plus une folie noire. Je m'occupe actuellement à prmdre c. ngé de mes amis. Lundi prochain, je compte de te voir h Londres, et d'y passer une soirée agréable avec toi , Mowbray et Tourville. Mon dépari ne sera pas remis plus loin qu'au jour suivant. Nos deux amis doivent m'accompagner jusqu'à Douvres, et je me flatte que tu serds de la partie : je veux vous laisser bien ensemble, lis ont pris fort mal la monière dont lu les as traités dans tes dernières lettres ; tes reproches, disent-ils, aiiaquent jusqu^è leur jugement. Je me moque d*eux ,et je leur répi nds, que ceux qui en ont le moins sont les plus prompts ù se choquer qu*on leur en rôfuse.
Hâte-toi de tenir prêts tous les papiers et les récits que tu me dois avant mon départ, je veux emporter une copie du testament. Qui sait si les mêmes choses qui serviront, dis-tu, à (c soutenir dins tes honnêtes projets, n'auront pas la force d'opérer ma converbion ?
Tu parles de te marier, Belford. Que pense.^-tu de ma cousine Charlottef mais je crains, que, pour tes vu s de pénitence, sa naissance et sa fortune n'aient un peu trop d'éclat; l'objection no te paraît-elle pas juste? Charlotte est une fille de mérite. Pour la pi(^ié, qui e^t aujourd'hui ta passion, jo n'ose trop répondre d'elle ; cependant je la trouve assez sérieuse pour son sexe et pour son â^e; peut-être CJpubie aussi, comme toutes les autres, de ne pas se refuser au plaisir, si ia réputation éiait à couvert. Mais il me vient une autre idée, qui me fait craindro encore plus que ce parti ne te convienne mal: tu es si lourd et si gauche, qu'avec ton air matelot, on s'imaginerait qu'elle l'aurait pris dans quelque port 2i ton arrivée des Grandes-Indes. Non, je ne crois pas que Charlotte te convienne.
Cependant je suis d'avis, comme toi, qu'il faut te marier, si le mariage est nécessaire pour assurer tes mœurs; attends... je crois avoir trouvé ton fait. La veuve Lovick n'a-t-elie pas une iilte, ou quelque nièce? Entre les femmes un peu distinguées par la fortune cl la naissance, il n'est pas aisé d'en trouver une qui soii disposée à t^accompagnt. r une ou deux fois le jour à l'église. Mais puisque tu voudrais uue chère moitié qui pût servir à tes mortifications, ferais-tu si mal de prendre la veuve même? elle aurait un double iniérêi è ta conversion. Combien dV gréables soirées, d'hiver vous passeriez lêie-à-téte , à compurer- votre vie passée, et ce que les bonnes âmes appellent Uun expériencetl\e parle sérieusement, Belford; en vérité très sérieusuiucut, j'aUuudonnc mes idées à tes sages considérations-
/f8 . CLARISSE HARLOVB. .
LETTRE CCCLXXII.
B. BELFORD, A H. ■ORDKlf.
lendi, 81 septemtee.
Permettez , monsieur , que je m'explique ouvertement sur un point, dont mille raisons me font un devoir si sacré, que rien ne peut et ne doit m'en dispenser, i'ai promis, à la divine personne que nous pleuronsi d'employer tous mes efforts pour prévenir un nouveau malheur, dont la crainte a paru l'occuper jusqu'au dernier moment de sa vie. Je ne me bornerai donc pas à vous en parler dans des termes obscurs. C'est avec une exlrôroe inquiétude que je viens d'apprendre une déclaration, par laquelle on m'assure que vous avez terminé vos adieux au château d'Harlove , en vous disposant à retourner en Italie. Vous avez dit hautement que vous renonciez au repos , jusqu'au jour où vous auriez vengé votre cousine.
Je ne pense point h défendre un coupable ami, ni même à vous apporter de vaines excuses pour atténuer son crime. Cependant je dois vous rappeler que la famille , par ses perrécu lions dans l'origine, et par l'in* flexible dureté qui les a suivies, partage au moins le blflme. Il y a même assez d'apparence qu'une personne aussi vertueuse que miss Harlove, n'ayant rien à se reprocher, et trouvant dans son cœur le témoignage de son innocence , aurait passé sur une injure personnelle, surtout lorsqu'elle voyait M. Lovelace disposé à la réparer, et que les instances d'une illustre famille semblaient faire tourner l'offense à sa gloire. La première fois, monsieur, que j'aurai l'honneur de vous voir, je vous informerai de toutes les circonstances de cotte fatale histoire , et vous verrez que M. Lovelace avait d'abord été fort maltraité par toute la famille , sans autre exception que la divine Clarisse. Cet'e exception, je le sais, augmente beaucoup son cri.Tie ; mais comme il ne se proposait, dans ses caprices, quo d'éprouver la vertu d'une femme qu'il aimait d'ailleurs jusqu'à l'adoration , et que non seulement ses instances ont été si humbles et si pressantes pour obtenir sa main, mais que son désespoir, en perdant le pouvoir de réparer le mal, est allé jusqu'à la perte de sa raison, il me semble , monsieur, qu'il y a beaucoup d'objections à faire contre une résolution telle qu*on vous l'attribue.
Je vous envoie la copie de toutes ses lettres posthumes, à la réserve de celle qui était pour lui , et que je me réserve do vous communiquer dans notre premier entretien. De grâce, relisez celle qui vous était adressée, et celle qui était pour M. James Hariove. Je vous les remets sous les yeux, parce qu*elles regardent particulièrement le sujet qui me porte à vous éciiro; elles me paraissent sans réplique.
Permrttez-moi d'ajouter quo M. Lovelace n*a pas donné de nouveau sujet d'offense, depuis la visite que vous avez rendue à milord M..., c'esth-dirc, monsieur, depuis un temps où vous avez été si convaincu vousriu'me de la sincérité de ses intentions, que vous avez sollicité votre chèro cousine à lui pardonner.
J'ajoute encore la promesse quo vous avez faite à votre cousine mourante; une promesse qui, dans la confiance dont elle était remplie pour vous, a servi , vous le savez , à rendre ses derniers moroens plus tranquilles. Cher colonel, Toutrage la regardait sans doute. Sa famille eo-
. GLABI88B BABLOTB* '549
avait part à la cause. Elle a tout pardonné* Pourquoi ne pas imiter ce que nous admironsT
• Vous me demandiez un jour s'il était possible qu'un homme de courage fût capable d'une bassesse prcméiitée. En général , je crois que le courage et la bassesse sont des qualités incompatibles. Mais, dansleiem» pie présent, le caractère de M. Lorelace prouve la vérité de cette observation commune, que toute règle a ses exceptions. Je lui dois ce témoi* gnage , qu'il n'y a point de mortel plus brave ni plus habile , et qui se possède nrieux dans l'exercice des armes. Ma pensée n'esi point que cet éloge puisse faire impression sur le colonel Morden. Je sais que s'il n'est pas arrêté par des motifs supérieurs, autant que par ceux que je prends la liberté de lui rappeler , il nie répondra que celle bravoure et cette habileié n'en font qu'un adversaire plus digne de lui.
Pardonnez, monsieur, des instances si libres h ma qualité d'exécuteur testamenijiire; à mes promesses formelles; au souvenir que je conserve, des dernières voloniés d'une personne qui me sera toujours chère et respectable; souvenir fortifié pir un article exprès du testament et par des lettres posthumes. Ârdens, comme nous le sommes tous deux, pour Texécuiion de ses précieux ordres , souvenons-nous qu'elle nous aurait dispensés plas volontiers de tous les autres, que de celui qui me donne oo> caaioude vous assurer, monsieur, de mon parfait dévoûtnent*
BELFoao.
LETTRE ccaxxm.
nss clârissb haelovb, a m. morden. '
(Poar lui élre rendoe a près mt morL) .
Mon cher cousin, comme Tétat de ma santé me fait douter si je serai en état de recevoir la visite que vous me promettez en arri?ant à Londres, je me détermine à faire usage des forces qui me restent, pour vous remercier, avec les plus tendres sentimens, de tontes les bontés que vous avez eues pour moi depuis mon enfance, et plus particulièrement de celle qui vous fait employer, en ma faveur, votre obligeante médiation. Que le ciel, monsieur, vous rende à jamais tout le bien que vous vous efforcez de me faire obtenir I
Une de mes principales vues , dans celte lettre, est de vous supplier de ne pas souffrir, lorsque vous apprendrez les circonstances de mon histoire, que votre généreux cœur s'ouvre à des ressentimens acff/*t, et qu'il croie me devoir d'autres mouvemens que ceux de la pitié. Souvenezvous, cher cousin, que Dieu s'est réservé la vengeance 1 j'espère que vous n'entreprendrez point d'usurper ses droits , surtout lorsque rien ne vous oblige de purger ma réputation, depuis que l'offenseur même s'est volontairement offert è me rendre toute ta justice que vous auriez pu lui arracher si j'avais vécu.
Le duel, monsieur, qui le sait mieux que vous? est non seulement une usurpation des droits divins, mais une insulte contre la magistrature et contre les lois d'un sage gouvernement. C'est un acte impie. C'est l-entreprise d'arracher une vie qui ne doit pas dépendre du glaive privé ; un acte dont la conséquence immédiate est de précipiter dans l'abîme sans fin une flme toute souillée de ses crimes, et de mettre dans le même danger celle du misérable vainqueur, puisque, de. deux hommes
qui 6'mgagent dans uu combat mortel, Jii.l'us ni l'imlfe itfjuilwwiia
d'accorder à son ennemi co hasard de repentir et do. eonflaoee à la floiaé- TîeorJe du ciel, quo chacun a la présomption 4*espér^ pour aoi*mème.
6ard«z»voiis donc, monsieur, ju vous en oaojure» d'aggraver ma Cante par une sanglante entreprise, qui en serait nécessairement Teifet. En 8«ppo»ant la victoire déclarôe pour vous, ne donnes point à un malfarâreux le mérite do périr par vos mains.
Lais6(z, laissez ma vengeance à son propre eceur; tôt on tard ello est sûre, et peut-éire trop ligoureusu dans ses remords. i^aissez-lui le haaard du repentir. Si le Toui-Puissani daigne lui accorder cette faveur, de quel dfOii la lui refuser iez-voiib? QuM soit encore le coupahle agresseur. jQu'on ne dise jamais : Clarisao Uarlove est vengée par lo mort d'un tralite ; ou, si c'était la vdiie dont elle fût devenue l'occasion, ne dirait- ^0 pas que ^a faute, au lieu d'être ensevelie dans son tomi^aiiy s'est per|.éLuée , s'est aggravée par un malheur beaucoup plus grand que sa perie?
On a vu souvent, monsieur, la victoire du côté des coupables. Groyez-
TOtts que le ciel pût être accusé d*injustice , quand il arriverait toujours
^0 luëurpateur du droit divin fût puni de sa présomption par l'ennemi
^u'ilx^lierche à détruire, et qui, tout criminel qu'on le suppose, sa trouve
alors dans la ncot^sbiié d'une juste défense?
Que le ciel , monsieur, vous protège dans tous les instans de votre vie t je l'en conjure cent fois; que ses bontés pour vous m'acquittent de toutes les vô res; devenez lo ccnsoluteur de mes ohers parens, comme vous avez été le mien; puissions- nous un jour nous rejoindre dans cet heureux état dont j'ai rhumble espérance de jouir lorsque vous lirez ma lettre. Tels seront ju:(|u'au dernier soupir, men cher cousin , mon ami, mon gardien, mais non pas mon vengeur, les vosuxde
CLAïuasB Hauots* LETTRE CCaXXIV.
Samedi, XI leptembra.
le suis bien fâch'é, mon cher monsieur, qu'il me soit échappé quelque ichose dont vous ayez pu concevoir de l'inquiétude. Pour moi, les lettres qi|e«ous m'avez communiquées m'ont causé beaucoup de satisfaction, efc toui ce qui a rapport h ma chère cousine ne m'en causera jamais uoius. J attende impatiemment les récits que vous me promettez. No Qoaignez point qu'ils me fassent prendre aucune masure, sur lesquelles j>uMe balancé sans cette communication.
Cependant je vous assure que je n'ai pris aucune résolution que je paisse regarder comme un lien. Il est vrai que je me suis exprimé avec ehaieur 4»ur le foud de cette affaire; qui n'aurait pas fait de même Y Um je ne suis pas dans l'usage de me déterminer sur des po'mls d'importance, avant que d'avoir l'occasion d'exécuter mes projeis. Nous veorons par quel esprit ce jeune homme se lai^era gouvecner lorsqui sa' camé sera bien rétablie, s*il continue de braver une famille qu'il t laorielleinent outragée, s'il... Mais les résolutions dépendant, comme iU ditf à» pludeurs dr constances qui sont eooore dottieuses, appar«
OLABIS» flAIU^V£. 951
(îenneiiià ravenir : j'avoue que jusque alors, les acgumepsde.mafCOUane sont sans réplique. \
A regard des vôtres, je me flatte , monsieur, que vous ne ferez pas * difûcuUé de me croire, lorsque je vous assure que votre avis et vos raison nemens ne œsseront jamais d'avoir sur mon esprit tout le poids qu'ils méritent, et que cette coosidéralion augmenie, s'A est possible, par les iBStarxes que que vous me faites en faveur de l'objet des pieuses inteniions de ma cousine; elles sont tiès convenables de votre part, roonaieur, non seulement en qualité d'ei^écuteur qui représente celle dont il explique les volontés, mais encore à titre d'homme rempli d-humanité , qui lait des vœux pour l'avantage des deux parties.
Je ne suis pas plus exempt.de violentes passions que votre ami ; naais je ne les crois capables d'ôiro soulevées que par Tinsolence d'aulrui, et jamais par ma propre arrogance. S'il peut arriver que mes ressenlimens m'engagent dans quelque démarche contraire à mon jugement et aux dernières intentions de ma cousine, ce sera quelqu'une des. réflexions si4 vantes qui emportera ma raison; je vous assure qu'elles me sqnt toujours présentes.
En premier lieu, le renversement de mes propres espérances , tooi qui étais «revenu avec celle de passer le reste de mes jours dans la société d'une si chère parente , à qui j'appartenais par un double lien , en qualité de cousin et de curateur.
Bnsuiie je considère, et trop souvent peut-être pour l'engagement que j'ai pris à sa dernière heure, que cette chère personne u*a pu pardonner que pour elle-même. Elle esl sans doute heureuse ; mais qui pardonnera pour une famille entière, dont le malheur ne peut finir qu'avec la vie do tous œux qui la composent?
Que plus les parens de miss Clarisse ont eu pour elle d'injustice et de rigueur, plus Tingratitude est énorme, plus elle est odieuse de la part de celui qui s'en est rendu coupable. Quoi I monsieur, n'était*ce pas asBea qu'elle eût souffert pour lui? était-ce à ce barbare à la punir èe ses fiOttlfrances? Le ressentiment affaiblit ici mes expressions.
Que l'auteur du crime l'a commis avec préméditation ; il s'en est fait im amusement dans la gatlé de son cœur. Pour éprouver, dites-vous» monsieur, la vertu de ma cousine ! pour mettre une Clarisse à l'épreuve I... Avait-il donc sujet de douter de sa vertu ? La supposition est impossible. S'il la prouve, c'est une autre raison de m'en ressentir; mais alors, je promets de la patience.
Qu'il l'a menée, comme jo l'apprends enfln, dans une maison d'iiw lamie pour l'éloigner de toute ressource humaine, pour fermer l'accès de son propre cœur à.tout remords humaiu; et, là, que désespérant de réussir par les ruses et les impostures communes, il a mis en usage des méttedes judigiies de l'hamaiiité, pour arriver à ses détestables Uns.
Que je oe pouvais être informé du fond de l'attentat lorsqme j'(4 wi le conpable au château de NU..; que justement rempli du mécite dp s^a CQusipe, je ne .pouvais supposer qu'il existât sur la terre im monslre-iel que lui; qu'il me paraissait naturel d'atiribuer le refus .qu'elle faisait, 4^ / sa main à quelqiie ressentiment passager, au reproche iptérieur dp sa ' propre faiblesse, h quelque déûonce de la sincérité dos offres, Pb4^t qyt'à4*ttoj;ribles. bassesses qui lui axaient poprté le copp iport^, ^/fflû
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' l'aTaient d^jh jetée dans une situation h laquelle il ne manquait que de jours pour la conduire au lombeau.
Qu'il esL plein de présomption, qui! croit en imposer par ses însolentes bravades et par Topinion qui s*est répandue de son courage et de soc habileté dans les armes.
Que déshonoranti cornue il fait, son nom et le caractère de la noblesse, il y aurait peul-étro quelque mérite à Teffacer du nombre de ceux dont il fait la honte.
Que la faniille outragéj n'a qu'un fils, indigne à la Tt^rité d'une telle sœur, mais fier, violeni, emporté, et par conséquent peu capable, comme on l'a déjà reconnu, de mesurer ses armes avec un homme de cette trempe ; que la perle de ce fils, par une main si justement odieuse, mettrait le comble à la misère de tous ses proches ; qu'il est résolu néan-> moins d*en courir les risques si je ne le préviens point, poussé peut<4tie k yenger la mémoire de sa sœur par le remords môme de sa mauvaise conduite, quoique l'entreprise puisse être fatale à sa vio.
fil puis, monsieur, comptez-vous pour nen d'être témoin, comme je le suis à toute heure, de Tinfortune et de la tristesse d'une famille k k* quelle j'appartiens do si près par le sang, de les voir tous comme ense- Telis dans leurs réflexions, Tair morne, la lôte penchée, s'éviiant run l'autre , se raftpelani les perfections de la fille, de la nièce , de la soMir qu'ils ont perdue, et regardant désormais leur richesse ii;éme comme une malédiction du ciel? Vous, monsieur, qui savez mieux que moi les barbares inventions qui ont fait le triomphe du coupable, vous pourriez m'aider, s'il en était besoin, à trouver des raisons encore plus fortes pour me persuader que le désir de la vengeance, dans un homme qui se croit fort éloigné de la perfection, paraîtrait excusable à la pluralité des juges?
Cependant, je veux écarter toutes ces idées, et je ne fais pas difficulté de répéter que je n'ai encore pris aucune résolution dont je doive me , faire une loi. S'il m'arrive d'en former, je serai charmé, monsieur, qu'elles soient d'une nature qui puisse mériter rhonneur de votre approbation.
Je vous renvoie les copies des lettres posthumes. Je reconnais rhume- Dite de votre cœur dans les motifs qui vous ont porté à me les commu* niquer. C'esi apparemment par les mêmes vues que vous avez gardé celle qui s'adresse à M. Luvelace. Je suis, monsieur, etc.
Uoanmi.
LETTRE CCCLXXV.
■ILORb K..., ▲ H. BELFOBD.
An cbitea* de H..., S9 tepimilMt.
Mon neveu, cher monsieur Belford, esta la veille de partir pour Londres, dans le dessein de vous embrasser et de se rendre aussitôt è Don- Très : que Dieu l'accompagne et le conduise heunusement hors du royaume! Je crois que vous le verrez lundi. Faites- moi la grâce de m'informer de ses dispositions, et de m'écrire naturellement si vous le royez tout è fait revenu à lui-même. M. Mowbray et M. TourvlUe raccompagneront jusqu'à la mer. Mais ce que je vous recommande îDe-
CLABI8SB nARU>VE. 553
Umment» c*est d6 lui faire éviter la rencontre dn coIonflMord^n; je serais au désespoir qo*il arrivât quelque chose entre eux. Vous m'aves donné avis que le colonel a laissé échapper des menaces, mon neveu no les souffrirait pas : il faut bien se garder do Ten instruire ; mais je me flatte quMl n'y a rien à craindre, porce qu'on m'assure d'un autre côté que le colonel a cessé de menacer. C'est pour son propre intérêt que je m*en réjouis ; car, au jugement de tout le monde, il n'y a personne qui égale mon neveu à toutes sortes d'armes. J*aimerais autant qu'il fût moins brave, il en serait moins entreprenant.
Nous nous apercevrons bientôt ici que ce jeune fou nous manque* Il est certain que personne n'est de meilleure compagnie quand il le veut ; mais ne vous arrive-t-il jamais de faire un voyage de trente ou quarante milles? Je seraischarmé de tous voir au cbfltoau de M.... Ce serait une charité après le départ de mon neveu ; car nous supposons que vous serez son principal correspondant. Il a promis néanmoins d'écrire sonyent âmes nièces; mais il oublie facilement ses promesses , surtout celles qu'il fait à ses parens. Que le ciel nous bénisse tous.