LETTRE (XXIX
a. MORDEN, A HISS CLARISSE HARLOVB.
Moreva» la avril.
J'apprends avec un extrême chagrin le différend qui s'est élevé eotre toute une famiile qui m'est si chère , et 911 mQ touche de si prèe par le sang^ et vous , ma très chère cousine, qui avez des droits encore plus particuliers sur mon cœur. Mon cousin a pris la peine de m'informer des offres et du rPifus. Je ne trouve rien de surprenant d'un côté ni de Taotre; que ne promettjuez-vous pas, dans un âge peu avancé, lorsque j'ai quitté l'Angleterre ? et ces charmantes espérances se trouvant surpassées ^ comme j'ai pris souvent plaisir à l'entendre , par l'excellence de tontes vos perfections , je conçois que vous devez faire l'admiration de tou^ le monde, et qu'il y a très peu d'hommes qui soient dignes de vous*
M. et madame Uarlove, les meilleurs parons du monde et les plusiem* plis d'indulgence pour une liUe qu'ils ont tant de raison d'aimer, ont donné les mains au refus que vous avez fait de plusieurs partis. Qs se sont contentés de vous en préposer un plus sérieusement, parce qu U s'en présentait un autre qu'ils ne pouvaient approuver. Ils ne vous oui pas supposé, apparemment , beaucoup d'aversion pour celui qu'ils vous effraient; ei dans cette idée ils otA suivi leurs propres vues : un peuiiop vite, peut-4tre, pour une jeune personne de votre délicatesse. Mais kis- ^oe tout s'est trouvé conclu de leur part, et qu'ils ont cm vous avoir assuré des conditions extrêmement avantageuses qui marquenl la ioste considération dont la personne qu'ils vous destinent est remplie peut vous, vous vous éloigneE de leurs désirs avec une chaleur et une véliémence oà je ne reconnais pas cette doncsur naturelle fni éoaoo dei la grâce h tontes vos actions»
Je n'ai jamais en d'habitude avec aucun des deux prétendans; raais^je eonaais M. ion^ce un peu plus que M* Soimes* Ce qne je puis dire ,
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jna^Gbite G0U8ine« c'est, iiae je souhaiterais de pouvoir IaiX0Ddre un (émûigaofgà plus avantageux que je ne le puis. A Texcepiion d*une seule qualiiét votre Irère avoue qu'il n*y a point de comparaison entre les deux cencurrens ; mais cette qualité seule est d'un plus grand poids que tout le reste ensemble. On ne pensera jamais que iniis Clarisse Harlove compte les mœurs pour rien dans un mari.
Qud sera» ma très chère miss, le premier argument que j'emploierai dans cette occaskui? Votre devoir, votre intérêt, votre temporel , votre éternel avantage, peuvent dépendre de ce seul point, les bonnes mœurs d^n fluin. Avec un méchant mari, il n'est pas toujours au pouvoir d*une fiunme d'être bonne ou de taire le bien , comme un mari peut êire bon avec une méchante femme. Vous conservez , m^écrit-K>n , tous vos principes de piété ; je n'en suis pas surpris , et je le serais beaucoup fue TOUS les oubliassiez ; mais quel espoir auriez- vous d*y persévérer at ec un mari sans mœurs ?
Si votre jugement ne s*accorde point avec celui de vos proches dans cette importante occasion, permettez que je vous demande, ma chère cousine, lequel des deux doit céder à l'autre? Je ne vous dissimulerai |Mis que, de tous les hommes, M. Lovelace me paraît celui qui vous côn- Tiendrait le plus s'il avait des mœurs. Je ne m'échapperais pas même à parler avec cette liberté d'un homme dont je n'ai aucan droit de me CBûre le juge, s'il adressait ses soins à toute autre que ma cousine. Mais dans cette occasion, vous me permettrez de vous dire, ma chère Clarisse, que If- Lovelace ne peut être digne de vous. II peut se réformer, direz- Tooa : peut-être no se réformera-t-il pas. L'habitude ne change pas ùidlement. Les libertins, qui sont tels au mépris de leurs talens , de leurs lumières supérieures et de leurs propres convictions , ne se réforment presque jamais que par un miracle ou par impuissance. Je connais par* laitement mon sexe , je suis capable de juger s'il 7 a quelque espéraace de réformation pour un jeune homme licencieux, qui n'a point été réduit par la maladie, par l'affliction, par l'adversité; qui jouit d'une fortune lirillante, sans compter ses hautes espérances, qui a les sentimens élevés, l'humeur indomptable , et qui, vivant peut-être avec des gens du même caractère, s'y confirme par leurs exemples et par l'assistance qu'il regoit d'eux dans toutes ses entreprises.
A l'égard de l'autre , supposons, ma chère cousine, que vous soyez à présent sans goût pour lui, ce n'est pas une preuve absolue que vous ne puissiez quelque jour en avoir. Peut-être en aurw- vous d'autant plus, que vous en avez moins aujourd'hui. Il ne peut tomber plus bas dans Totre opinion, mais il peut s'y élever. Rien n'est si rare que de voiries grandes attentes heureusement remplies. Comment le seraient-elles ja* mais, lorsqu'une belle imagination ne manque pas de (es porter beaucoup an delk de la réalité? Une femme qui se livre k la sienne ne découvre aucun défaut dans l'objet qu'elle favorise; souvent parce qu'elle n^n trouve aucun dan» elle-même ; et l'illusion de cette généreuse crédulité ne se dissipe que lorsqu'il est trop fard pour y remédier.
Mais supposons, d'un autre cêté, qu'une personnetelle que vous épouse un homme dont les talens sont inférieurs aux siens, quelle femme au monde sera plus heureuse alors que miss Clarisse? quel plaisir ne prendra-t-dle pas a faire do bien? Quel heureux partage de son temps entre Texerdce
de ses propres vertus et ri»vantage de tout ce qui aura quelque rapport à
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sa sphère I On tous rend cette justice, ma chère cousine» que tos qualités naturelles et acquises sont dans un degré si rare, que, pour le Iwnheur d'autrui comme pour le TÔtre, tous vos amis doifent souhaiter que votre attention ne soit pas bornée à des égards qu'on peut nommer exclusif et purement personnels.
Mais examinons , par rapport à Tous-mème, les suites de ces égards ou de cette préférence dont on tous soupçonne pour un libertin. Une âme aussi pure que la yôtre se mêler arec une des plus impures de son espèce I Un homme de ce caractère occupera tous tos soins. 11 tous remplira continuellement d'inquiétudes pour lui et pour Tous-méme. Puissance divine et humaine , lois les plus saintes , tous lui Terrez braver tout ce qui est respecté par les hommes de tous les temps et de tous les lieux. Pour lui plaire et pour vous conserver quelque pouvoir dans son cœur, TOUS serez obligée probablement de renoncer à tos plus louables inclinations; d'entrer dans ses goûts et dans ses plaisirs; d*abandonner tos compagnies Tortueuses pour vous livrer aux siennes. Peut-être serez-vous abandonnée des vôtres à cause du scandale continuel de ses actions. Espérez-vous, chère cousine, qu'avec un tel homme vous puissiez être long-temps aussi bonne que vous l'êtes à présent? Si vous ne devez pas l'espérer, voyez donc laquelle de vos vertus présentes vous êtes disposée à lui sacrifier, et lequel de ses vices vous vous croyez capable d'imiter pour lui plaire. Comment pourriez-vous perdre le goût d'aucun de ces devoirs que vous trouvez aujourd'hui tant de douceur à remplir T et si si vous cédez une fois, comment serez-vous sûre du point auquel il vous sera permis de vous arrêter T
Votre frère convient que, pour l'agrément de la personne, M. Solmes n'est pas comparable à M. Lovelace. Mais qu'est-ce que la figure aux yeux d'une fille telle que vous ? Il reconnaît aussi que l'un n'a pas les manières de l'autre; mais cet avantage, sans mœurs, vous paralt-il mériter la moindre considération ? Il serait bien plus avantageux pour une femme de prendre un mari dont elle aurait à former les manières, que de les trouver toutes formées aux dépens de ses mœurs, prix auquel on n'achète que trop souvent les qualités qu'on se propose d'acquérir dans les voyages. Âh ! ma chère cousine, si vous pouviez vous trou?er ici avec moi, soit à Florence d'où je vous écris, soit à Rome, soit à Paris, où j'ai résidé aussi fort long-temps, et voir quelle sorte de fruit la plupart de nos jeunes gens remportent de ces villes fameuses, vous les aimeriez mieux tels qu'ils sont à leur premier poste, lorsqu'on suppose que leur grossièreté naturelle a besoin de se polir hors de leur patrie, que tels qu'ils vous paraîtraient à leur retour. Les modes, les vices et souvent les maladies des pays étrangers font l'homme accompli. Joignez-y le mépris de son propre pays et de ceux qui l'habitent, quoiqu'il mérite plus de mépris lui-même que le plus méprisable de ceux qu'il méprise : voilà généralement, avec un mélange d'effronterie qui ne rougit de rien, ce qu'on appelle un gentilhomme qui a voyagé.
Je sais que M. Lovelace mérite une exception. U a réellement des qualités distinguées et du savoir. U s'est acquis de l'estime à Florence et à Rome; et l'éclat de sa figure» joint au tour noble et généreux de son esprit, lui ont donné de grands avantages. Mais il n'est pas besoin de vous dire qu'un libertin, homme de sens, est infiniment plus dangereux qu'un libertin sans génie. J'ajouterai même que c^est la faute de M. Lo-
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Telaœ s*il ii*a pas obtenu eucore plas de considération des personnes lettrées de Florence. Il s'est permis quelques entreprises galantes qui ont mis en danger sa personne et sa liberté, et qui l'ont fait abandonner de ses plus illustres amis. Aussi son séjour à Florence et à Rome a-t-il été plus court qu*il ne se l'était proposé.
Voilà ce que iia?ais à dire de M. Loyelace. J'aurais beaucoup mieux aimé que la rérité m'eût permis de lui rendre un témoignage tout à fait opposé. Mais, pour ce qui regarde en général les libeitins déclarés, moi qui me flatte de les connaître, et qui sais non seulement qu'ils ont sans cesse dans le cœur quelque mauvais dessein contre votre sexe, mais que souvent ils ne sont que trop heureux à les faire réussir, je crois pouvoir ajouter ici quelques réflexions sur ce malheureux caractère.
Un libertin, ma chère cousine, un intrigant, un rusé libertin, est ordinairement un homme sans remords. C'est toujours un homme injuste. La noble règle, de ne pas faire aux autres ee que nous ne voudrions pas qu'on nous ptj est la première règle qu*il viole. Il la viole chaque jour, et plus il en trouve d*occasions, plus il s'applaudit de son triomphe. Son mépris est extrême pour votre sexe. Il ne croit pas qu*ii y ait de femmes chastes, parce qu*il est lui-même un abandonné. Chaque folle qui le fevorise le confirme dans cette odieuse incrédulité. Son esprit s'occupe sans cesse à multiplier leâ excès dont il fait ses délices. Si quelque femme a le malheur d'aimer un homme de cette espèce, comment peulelle soutenir l'idée de partager ses affections avec la moitié de la ville, et peut-être avec ce qu'il y a de plus méprisable? Et puis, livré si gros- ^èrement aux goûts purement sensuels? Quelle femme un peu délicate ne serait pas révoltée contre un ennemi du sentiment, contre un homme qui jette du ridicule sur la fidélité et la tendresse, et qui est capable de rompre un engagement d'amour par une insulte? Les prières, les larmes ne feront qu'enfler son orgueil. Il fera gloire, avec ses compagnons de débauche, et peut-être avec des femmes aussi perdues que lui, des soiâfrances et des humiliations qu'il a causées ; et s'il a le droit du mariage, il poussera la brutalité jusqu'à les rendre témoins de son triomphe. Ne me soupçonnez pas d'exagération. Je ne dis rien dont on ne connaisse des exemples.
Parlerai-je des fortunes dissipées, des terres engagées ou vendues, et des vols faits à la postérité; enfin d'une multitude d'autres désordres dont la peinture serait grossière et choquante pour des yeux aussi délicats que les vôtres?
Que de maux ensemble, et de quelle étrange naturel II n'est question, pour les éviter, ma chère cousine, pour vous conserver le pouvoir de faire le bien auquel vous êtes accoutumée, et de l'augmenter même par le revenu particulier dont on vous laissera la disposition ; pour continuer vos charma ns exercices et vos occupations exemplaires, pour assurer en un mot la durée pe^tuelle de toutes vos bonnes h8j>iludes, il n'est question que d'un seul sacrifice, celui du périssable plaisir des yeux. Qui ferait difficulté, lorsqu'il est certain que toutes les qualités ne se trouvent pas dans un même homme, d'abandonner un plaisir si frivole pour s'en assurer de si importans et de si solides?
Pese2 toutes ces considérations, sur lesquelles je pourrais insister avec pins d'avantage, s*il en était besoin avec une personne de votre pruéence. Peses-les attenUyementi mon aimable cousine; et si Fintention de
dO CLAMSSE IIÈXMfM» k
Tos parens n'est pas que tciis demenriez jDAe, déterminez-TOos i les obliger. Qu*on ne dise pas qu*à l'exemple de quantité d'autres personnes de voire sexe, rimagination ait ea plus de pouvoir sur vous que le devoir et la raison. Moins l'homme est agréable, plus il y aura de mérite dans \ la complaisance. Souvenez-vous quu c*est un homme réglé, un faomma qui a une réputation à perdre, et dont la répntalioo par conséquent est une sûreté pour sa bonne conduite avec vous.
C'est une occasion qui s'offre à vous pour donner le plus grand exemple qu'on puisse attendre du respect filial. Embrassez-la. L'exemple est digne de vous. On l'attend do votre vertu, quoiqu'on faveur de votre inclination on puisse regretter qu'il vous soit proposé. Qu'on dise y à votre gloire, que vous avez mis vos parens dans le cas de vous avoir obligation. Terme orgueilleux I chère cousine, mais justifié par la violence que vous ferez au penchant de votre cœur. Et des parens encore qui vous ont comblée do bienfaits ; mais qui sont fernces sur ce point, qui li'en démordront pas, qui se sont relâchés sur quantité d*autres points de la même nature, et qui, pour l'honneur de leur jugement et de leor autorité, demandent d'être obligés a leur tour.
J'espèro de me trouver bientôt en état de vous féliciter personnellement d'une si glorieuse complaisance. Le désir d^arranger et de finir tout ce qui appartient à ma qualité de curateur est un des principaux motifs qui me portent à quitter Tltalie. Je serai charmé de pouvoir m'acquitter de ce devoir à la sati>faction de tout le monde , et surtout, ma chère cousine, à la vôtre. Si je trouve, à mon arrivée, l'union rétablie dans une famille si chère, ce sera pour moi un plaisir inexprimable, et je disposerai peut-être mes affaires pour passer le reste de mes jours près de vous.
Ma lettre est d'une longueur extrême. Il ne me reste qu'à vous assurer du profond respect avec lequel je suis, ma très chère cousine, votre, etc*