‹ Clarisse HarlowChapitre 8 sur 62 · MORDEN · texte numérisé non relu

MORDEN

LETTRE aXX.

nss CLARISSE hârlovb, a miss howb«

Je suppose, chère miss Howe, que vous avez lu la lettre de mon cousin. Il est trop tard pour souhaiter qu'elle fdt arrivée plus tôt. Quand je l'aurais reçue alors, peut-être n'en aurais-je pas moins eu la témérité de me résoudre à Teutrevue, puisque je pensais si peu à partir avec M. Lovelace.

Mais je ne croyais pas qu^avant l'entrevue je lui eusse donné Fespérance qui le fit venir préparé, et dont ses artifices rendirent si malhenleusement la révocation inutile.

Persécutée comme je l'étais et m'attendant si peu à la condescendance qu'on se proposait d'avoir pour moi, suivant que ma tante me l'a marqué et que vous me Tavcz confirmé, quand la lettre serait arrivée assez ât, j'ai peine & dire quel parti elle m'aurait fait pnmdre par rapport à l'entrevue. Mais voici un fait que je crois véritablement qu'elle aurait produit sur moi : elle m'aurait fait insister de toutes mes forces sur le ; projet de me rendre auprès de son obligeant auteur pour trouver un père et un protecteur, aussi bien qu'un ami, dans un cousin qui est un de mes curateurs. Cette protection était la plus naturelle, ou du moins la plus

irréprocliable; mais fétaîs destinée h rinforiunel Que le cœur me saigne de me voir déjà presque obligée de souscrire au caractère que H. Mordea ne trace si ylvement d*ùn libertin , dans h lettre dont je suppose ^e TOUS ayez lait la lecture t

Bst-il possible que ce Til caractère, pour lequel j*ai toujours en de Miorreur, soit devenu mon partage ! J*ai iiit trop de fonds sur mes forœs. N'ayant rien à craindre des impulsions de la violence, peut-être ai-^je leré trop peu les yeux yers le directeur suprême, dans lequel je devais placer toute ma confiarxe, surtout quand j*ai vu tant de pecsévérance dans les soins d'un homme de ce caractère.

Le défaut d'expérience et la présomption, avec le secours de mon frère ei de ma sœur, qui ont à répondre de leurs motifs dans ma disgrâce» ont causé ma ruine. Quel mot, ma chère I Mais je vous le répèle avec 4élfl)ération : puisqu'on supposant ce qui peut m*arriver de plus heureux, ma réputation est détruite, un libertin est mon partage ; et ce que c'est qu'un libertin, la lettre de M. Morden doit vous l'avoir appris.

6ardez-la, je vous prie, jusqu'à ce que j'aie l'occasion de vous la redemander. Je ne l'ai lue moi-même que ce matin pour la première fois» parce que je n'dvais point encore eu le courage d'ouvrir ma malle. Je ne Toudrais pas pour tout au monde qu'elle tombât sous les yeux de M. Lovelace; elle pourrait derenir l'occasion de quelque désastre, entre le plus Tiolent de tous les hommes et le brave qui se possède le plus, tel qu'on représente M. Morden.

Cette lettre était sous une enveloppe, ouverte et sans adresse. Qu'ils aient pour moi autant de haine et de mépris qu'ils voudront, je m'étonne qu'ils n'y aient pas joint une seule ligne ; ne fût-ce que pour m'en faire senfir plus vivement le dessein, par le même esprit qui les a portés à m'enroyer Spira.

J^yais commencé une lettre pour mon cousin, mais j'ai pris le parti de l'abandonner, à cause de l'incertitude de ma situation, et parce que je m'attendais de jour en jour à des éclaircissemens plus certains. Vous m'avez conseillé, il y a quelque temps, de lui écrire ; et c'est alors que j'avais commencé ma lettre, par le plaisir extrême que je trouve à voyos obéir. Je le dois, lorsque je le puis ; car vous êtes la seulo amie qui me reste, et yoos avez d'ailleurs la même déférence pour les avis que je prends la liberté de vous donner. Pour mon malheur, j'entends mieux à les donner qu'à choisir entre ceux qu'on me donne : je suis forcée de le dire, car je me crois perdue par une démarche téméraire, sans avoir rien à me reprocher du celé de l'intention. Appreoez-moi , ma chère, comment ces contrariétés peuvent arriver.

Mais U mesamUe que je puis l'expliquer moi-même : une faute, dans l'origine, voilà le mystère à découvert ; celte fatale corres^pondaace» çii m'a menée si loin par degrés, que je me trouve dans un labyrinthe de <|OQtos et d'erreurs, où je perds l'espérance de découvrir le chemin pour en sortir. Un seul pas de travers, par lequel j'ai commencé, m'a conduite h des centaines de lieues hors de mon sentier, et la pauvre égarée n'a lias un ami, ou ne rencontre pas un charitable passant qui l'aide è se lelrouyerr

Présomptueuse que je suis! d'avoir trop compté sur la connaissance que j'avais du véritable chemin, sans avoir appréhendé qu'un feu follet^ avec ses fausses lumières, dont j'avai^ entendu parler tant de fois, ne

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,^ s'éleyflt devant mes yeux pour me troubler la vue f Au milieu des terres marécageuses où je suis à présent, il voltige autour de moi, sans dispa- ; raltre un moment, et sMl m'éclaire, c'est pour me rejeter en arrière» l lorsque je crois m*ôtre avancée vers le terme. Ma seule consolation, c'est qu'il y a un point commun où les plus grandes erreurs n'empêcheront pas que tout ne se rencontre. TAt ou tard, je m'y reposerai paisiblement et j'y trouverai la fin de tous mes malheurs.

Mais comment puis-je m'écarter si loin de mon sujet et m'écarter contre mon intention T Je voulais dire seulement que j'avais commencé» il y a quelque temps, une lettre pour M. Morden, mais que je ne puis l'achever. Vous jugez bien que je ne le puis. Quel moyen de lui dire que tous ses complimens sont employés mal à pfopos, que son conseil est inutile, tous ses avertissemens perdus, et que la plus heureuse de mes espérances est de me voir la femme de ce libertin , dont il m'exhorte si pathétiquement à me garantir ?

Cependant, puisque mon sort parait dépendre aujourd'hui de M. Lovelace, je vous prie, ma chère, de joindre vos prières aux miennes, pour demander au ciel que, de quelque manière qu'il dispose de moi, il ne permette pas que celle horrible partie de la malédiction de mon père, que je puisse être punie par V homme dans lequel il suppose que foi mis ma confiance^ soit malheureusement remplie. Demandons-lui cette grâce, pour Tinlérêt de M. Lovelace même, et pour celui de la nature humaine ; ou que, s'il est néce saire, pour le soutien de l'autorité paternelle, que je sois punie comme mon père le désire, ce ne soit pas par quelque bassesse infâme et préméditée, afin que je puisse du meins justifier l'intention de M. Lovelace , s'il m'ôie le pouvoir de justifier son action; sans quoi ma faute paraîtrait double aux yeux du monde, qui ne juge que par l'événement. Cependant il me semble que, d'un autre cêté, je souhaiterais que la rigueur de mon père et de mes oncles, dont le cœur n'a déjà que trop été blessé de ma faute, pût être justifiée sur tout autre point que cette cruelle malédiction; et que mon père voulût consentir à la révoquer avant qu'elle soit connue de tout le monde , du moins dans cette terrible partie qui regarde la vie future l

Il faut que je quitte la plume. Il faut que j'écarte ces tristes réflexions. Je veux relire encore une fois la lettre de mon cousin , avant que de fermer mon enveloppe : alors je la saurai par cœur.

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