‹ Clarisse HarloweChapitre 10 sur 14 · SAMUEL RICHARDSON · texte numérisé non relu

SAMUEL RICHARDSON

Dans le comté de Derby, un an après la glorieuse révolution, en 1689 (le siècle de la France venait de finir, le siècle de l'Angleterre commençait, ou plutôt l'Angleterre était à l'apogée de sa gloire, comme une admirable société qui n'avait pas encore eu d'égale depuis le patriciat romain), une famille de pauvres gens s'augmentait d'un nouvel enfant dont la naissance ne fut ni une joie pour sa mère, ni une consolation pour son père, car la famille était nombreuse et la vie était diflS.cile sous cet humble toit qui avait vu des jours meilleurs. L'enfant fut nommé Samuel ; il devait ennoblir, il devait illustrer, par l'exercice des plus heureuses facultés naturelles, le nom de son père, le menuisier Richardson. Ses parents, avant de tomber dans l'existence précaire de l'artisan, s'étaient vus exposés à bien des orages ; tant de révolutions sanglantes, et tant de guerres intestines ! Les Stuarts, cette longue tragédie, ce roi Charles P" qui meurt sur l'échafaud, ce Cromwell, si heureux I. 1

dans ses crimes, que les plus honnêtes gens ne peuvent les entendre sans admiration et sans envie, cette Restauration licencieuse et sanglante, et enfin Jacques II qui s'enfuit de ce trône, comme un voleur s'enfuirait de sa prison, certes, il y avait de quoi ruiner les fortunes les plus hautes, à plus forte raison, si les parents du petit Samuel eurent leur part dans toutes ces misères. Allons, courbons la tète ! Plus d'orgueil, plus d'ambition, les enfants feront comme leur père, ils apprendront un métier pour vivre, et ils n'apprendront que cela, car l'étrange sollicitude ! de donner une éducation libérale à qui doit gagner, à la sueur, son pain de chaque jour !

Bientôt même, le petit Samuel perdit sa mère, bonne et douce créature, humiliée dans ses enfants qu'elle avait rêvés, entourés de toutes les sollicitudes heureuses; resté 'seul, abandonné à lui-même et privé do cette force présente que donne la mère de famille, l'artisan du comté de Derby perdit tout courage, et même il alla s'imaginer qu'il était compromis dans l'affaire du duc de Monmouth, parce que le duc lui avait commandé quelques travaux ; malheureuse époque où cela pouvait devenir un crime, d'avoir raboté quelques planches dans la maison d'un proscrit. A ces causes, Richardson le père, transplanta son rabot et sa famille dans le comté de Shrewsbury. Là on vécut de peu, les enfants s'élev^érent eux-mêmes, au liasard de la Providence ot du

bon sens. Pauvres petits ! Il n'était pas question pour eux de ces coûteuses études qui sont faites seulement pour les fils des puissants et des riches : le grec, l'hébreu, le latin, le français; à peine s'ils avaient conservé l'apanage des enfants pauvres : le coitrir, le sauter, le jouer à la paume; mais quoi? est-ce bien là un grand malheur? on n'oserait le dire. Au contraire, nous avons mille exemples des plus illustres et des plus excellents génies qui ont eu pour leur berceau une échoppe, un râteau pour leur grand-pére, une enclume pour leur cousine-germaine, et enfin le seuil de la porte pour leur servir de la haute montagne, sommets sacrés du haut desquels se peuvent étudier et contempler tous les royaumes de l'univers ! Nous ne voulons pas indiquer ici les origines littéraires qui se perdent dans la fumée et dans le bruit de l'atelier; nous ne voulons pas donner le catalogue des beaux esprits rustiques qui ont cherché, qui ont trouvé dans les vastes et riants domaines de l'imagination, une utile et glorieuse allégeance aux travaux ordinaires de la vie ; on irait trop loin dans cette voie, et il serait à craindre que l'on ne touchât à la déclamation. D'ailleurs à quoi bon toutes ces plaintes d'enfances malheureuses ou négligées? L'adversité donne à l'âme de la souplesse et du courage, Shakspeare la compare à ces hivers rigoureux el glacés qui font la terre éclatante et fertile; quant à déplorer l'absence des premières études et de cette éduca-

lion du collège par laquelle commence absolument toute biographie illustre, eh bien ! de nombreux arguments se présentent et d'illustres exemples, pour démontrer que même cet obstacle n'arrête pas. Dieu soit loué ! l'essor tout-puissant du génie. Ne parlons que de l'Angleterre : combien d'hommes excellents dans le grand art de poésie, ont été sevrés du lait plantureux de ces deux nourrices savantes : Oxford et Cambridge ? Combien qui puisaient à pleines coupes dans l'Hippocréne, n'ont jamais bu, faute d'or pour la payer. Veau de Cam si peu limpide (1). Le grand poète Milton détestait Cambridge à ce point, qu'il n'a jamais voulu convenir de la beauté des campagnes environnantes ; il en voulait aux fleurs, à la verdure, au paysage, d'embellir cette ville maussade, et voici comment un poète plus bienveillant que Milton (2), parle des ennuis scolastiques d'un travail indocile et d'études faites à contre-cœur :

« C'était à coup sûr, de ce lieu de mauvais pré- « sage, que l'on nomme aujourd'hui Cambridge « (on l'appelait alors Bahylone), que parlait le « prophète lorsqu'il s'écrie : Asile à venir des « hètes fauves! demeure des hiboux! maison « de plaisance des satyres ! »

Ne demandez pas à Gibbon l'historien, ne demandez pas à Locke le philosophe, à Dryden le

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