‹ Clarisse HarloweChapitre 11 sur 14 · Cray · texte numérisé non relu

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critique et autres Éthoniens, les souvenirs qu'ils ont conservés de ces années que les parents menteurs s'obstinent à appeler les plus belles années de la vie ? ils vous répondraient par des imprécations unanimes. Jamais, il faut le dire à sa louange, l'université de France n'a déposé dans l'âme de ses disciples ces violences et ces rancunes impérissables. On dirait que les plus illustres écrivains de la Grande-Bretagne, les meilleurs élèves de ces universités qui ont produit des savants du premier ordre, se sont entendus pour jeter contre letirs mères, les cris d'une réprobation unanime . Cowley, Addison (la bonté même), Cowper, Swift, Goldsmith, Churchill, autant de bons esprits qui ne furent même pas de médiocres écoliers, et qu'on reçut bacheliers, Swift entre autres, |Mr grâce spéciale. De ces haines vigoureuses rien ne peut guérir ces écoliers indociles, ni l'âge, ni la gloire. Tout d'un coup, sans qu'on y songe, au milieu d'une tirade commencée, les voilà qui prennent à partie immédiate leurs anciens maîtres ; celui-ci jette sa bile sur le terrœ filius d'Oxford, cet autre sur le 2}rovocateur de Cambridge : lord Byron lui-même, le plus célèbre peut-être et le plus récent de ces enfants des universités anglaises, à peine est-il hors de page, qu'il se met à traiter son vieux maître Butler, comme si ce Butler eût été un des critiques de la Revue cV Edimbourg : < Je ne pense pas, dit « Byron, que maître Butler, mon digne précep-

« leur , puisse jamais regretter les tendresses « mutuelles que nous avions l'habitude de nous « prodiguer. Nous ne nous sommes parlé qu'une « fois, depuis mon départ de l'école en 1805, et « il dit alors obligeamment que ma société ne « convefiait x>as à ses élèves. J'espère que dans « ma quatrième satire le révérend iNL Butler ap- « prendra que je n'ai pas voulu mourir sans « laisser au monde le souvenir de ses bons offices « envers moi. — L'aima ouater fut pour moi « Vinjusta noverca: elle ne me donna mes de- « grés de maître es arts que lorsqu'elle ne put « pas faire autrement. »

Et plus loin — tant ces premières antipathies ont de violence ! — Byron, devenu un grand poète amoureux passionné de la forme et de la poésie, de l'esprit et des sens, .qui étudiait, par oisiveté et pour tuer les heures^ même l'arménien, se met à nous expliquer comment et pourquoi il n'a jamais pu lire avec joie, lui, le nil achnirari en personne, les épîtres, les satires, les odes d'Horace, ce poète par excellence des esprits vrais et des hommes d'élite. Ceux-hà seulement qui savent quelle est la puissance et la grâce du poète d'Auguste, que de sage philosophie, que d'habiles préceptes, que de passions peu dangereuses renferme ce petit tome, dicté par le goût et les grâces, ne peuvent pas se consoler qu'une pareille consolation d'une poésie si sage et si charmante, ait manqué — par une futile rancune

cVécolier — au chantre passionné de Childe Haro kl et de Don Juan :

« Telle est la vivacité de mon profond dégoût « pour ces leçons pédantes, que même à présent « que me voilà libre du joug universitaire, il « m'est impossible de revenir sur certaines im- « pressions auxquelles s'est usée la première « fraîcheur de mon esprit ; ce que je haïssais au « collège, je le hais aujourd'liui ; lui-même, « Horace, le poète des joies et des licences, pour « m'avoir été imposé par des mains pédantes, « il m'est impossible de le lire à cette heure, et « malheur à moi cependant ! car c'est moi-même « que je devrais détester pour avoir répété, sans « les comprendre, ces lyriques accords, pour « avoir récité ces beaux vers , sans les aimer. »

Ainsi parlent les universitaires les plus glorieux, les jeunes gens qui ont reçu le plus grand bienfait d'une éducation savante ; en même temps et d'autre part, du côté ardu et stérile de la docte montagne, se présentent, appuyés de leur gloire présente et de leur enfance abandonnée, des hommes dont le nom seul est une louange sans réplique. Nous avons dit Shakspeare ! Pope, le plus beau des poètes; Gray, Thompson, Burns le laboureur (1), Chatterton, Congréve, Bayel'arli-

<. J'ai lu dans Burns aiijounrhui ; s'il fût né patricien qu'aurail-il l'té ? nous aurions eu un style plus rhàtié, mais moins vigoureux et moins vrai ; autant de vers, mais bientôt oubliés ; un divorce, un ou deui

san, l'auteur de la Belle-Syrène, fils de leurs œuvres, enfants de leur propre génie ; le talent leur est venu comme le chant vient à l'oiseau, comme la clarté vient à l'étoile ; la fantaisie a été leur seconde nourrice, l'inspiration a été leur unique précepteur.

« J'allais, dit Pope, partout où me menait la « fantaisie, comme un enfant qui cueille des « fleurs dans les champs, dans les bois, à mesure « qu'elles s'offrent sur sa route. » — «M. Pope, « dit Spencer, se félicitait de n'avoir pas eu une « éducation régulière ; il avait lu tout d'abord « pour le sens des livres, pendant que dans les « années du collège, on n'enseigne à lire que « pour les mots ! »

Ce sont là des autorités, mais dans sa propre cause il faut entendre parler Samuel Richardson; il est le plus charmant et le plus naïf exemple de cette éducation naturelle dont les fleurs plus simples, et cueillies dans les champs, un peu à l'aventure, ne sont pas sans grâce et sans parfum. En pleine adolescence, le petit Samuel était si réservé et si calme que déjà on l'appelait : sa Gravité. — M. Samuel! Son éducation est humble, sérieuse, bourgeoise ; point de bruit, point d'apprêt, nulle recherche, une enfance modeste, pas de vastes pensées, pas un moment

(inels, 011 s'il y eût échappé, il fût tombé dans quelque Tice comme Shcrilian, et il serait mort imbécile comme ce pauvre Brinsley. [Mémoires de lord Byron.)

d'orgueil. Son enfance se passe en compagnie de bonnes femmes un peu curieuses, de bons petits enfants peu joueurs qui se plaisent à ses causeries, ce n'est pas là, tant s'en faut, le tapage, l'éclat, l'animation de ces enfants du collège, riches, nobles, grands seigneurs en naissant, habiles à tous les exercices : l'épée à tenir, le cheval à dompter, le fleuve à franchir, abondantes et orgueilleuses natures, indomptées, indomptables, disposées par la fortune et par l'exemple, par ous les instincts turbulents et passionnés à toutes les révoltes de l'esprit et des sens. Se jeter, la tête la première, dans tous les excès imaginables — à vingt ans ! — ils appellent cela entrer en âge, et fournir sa carrière de folies. — Au contraire, toute exubérance coupable a manqué à l'historien, au créateur de Lovelace ; Richardson a été de très-bonne heure, l'humble génie correct, réservé, caché dans sa vie, innocent dans ses mœurs. Jeune homme, son plus grand plaisir c'était la promenade sous les arbres, et la lecture de quelques belles histoires, qu'il arrangeait ensuite à sa guise, afin de mériter l'attention dans quelque veillée de bonnes femmes et de jeunes filles, durant les longues soirées de l'hiver. Le récit fut sa première joie, le conte son premier travail ; à peine avait-il commencé son histoire, improvisateur heureux et écouté des âmes honnêtes et simples, qu'il était tout entier à son œuvre ; il suivait, d'un regard attentif, le visage mobile 1. 1.

de l'auditoire, ajoutant, retranchant, corrigeant ou prolongeant son roman improvisé, au gré des passions qui se manifestaient dans les altitudes, dans les regards. Comme il avait la voix, la main, la tranquille douceur d'une jeune fille, il devint le compagnon et bientôt le confident des petites demoiselles d'alentour, jeunesses à demi éveillées, toutes souriantes et palpitantes d'un espoir immense, inconnu, — le premier rêve de seize ans ! De ces beaux rêves d'une si belle et si limpide couleur, le jeune Richardson fut le premier confident, on lui fit, en hontoyant, les doux aveux que recèlent les jeunes cœurs, — attentif, ému de ces amours qui n'étaient pas pour lui, il prêtait l'oreille à ces accents ingénus des passions honnêtes qu'il devait reproduire avec une vérité calme et sérieuse, comme sa jeunesse. Puis, de confidence en confidence, ces jeunes erababoui-

nées d'amour en vinrent à lui dicter leurs

premières lettres de refus, mais d'un refus si peu cruel ! de courroux, mais d'un courroux si facile à calmer ! Le jeune secrétaire de ces naïves tendresses plongeait ainsi, d'un regard chaste et attendri , dans ces jeunes âmes doucement et honnêtement éveillées au souffle divin de la première passion.

Telle fut l'adolescence, et de même qu'il n'avait passante à pieds joints sur les charmantes vivacités de l'enfance, la première jeunesse se ressentit de celle vie paisible et simple ; le travail était

non-seulement dans les "habitudes de cet honnête enfant, il était encore un des instincts, un des besoias de sa nature. Le grand secret, c'est d'être bien avec soi-même et l'homme sage peut se faire heureux tout seul, malgré sa fortune, voilà ce que notre jeune homme eut bientôt deviné. Ce n'est pas celui-là qui, fronçant le sourcil à vingt ans, se plaindra d'être seul^ seul sur une vaste mer ! Ce n'est pas celui-là, non certes, qui voudrait anticiper sur la vie, d'un seul jour. Il aime la vie et il la cultive doucement : « Je suis, « comme le joyeux meunier, n'ayant souci de « personne, et personne n'a souci de moi. > Certes, il ne s'attend pas à trouver des chemises sur tous les buissons, mais en revanche, la conscience lui a dit de bonne heure que, pour l'homme de bonne volonté, chaque jour amène son pain, son sommeil, son travail, son heure d'imagination et de rêverie ; la tête lui tournerait bien vite, s'il lui fallait marcher plus vite que la jeunesse ; prudent et sage, il se tient toujours quelques pas en arrière pour laisser les plus pressés d'arriver. D'arriver à quoi, je vous prie ? à la vieillesse et à la tombe ! Rassurez-vous, notre jeune homme n'a pas à craindre les passions terribles qui détruisent l'avenir. Cela lui plaît et l'amuse de conjuguer prudemment le verbe ennuyer. L'espérance, cette joie anticipée, le berce sans l'endormir, car à force de tournoyer dans le petit cercle des vertus communes, il espère,

pour toute félicité, atteindre au bonheur du chez soi ; il veut être en repos et en argent comptant, et posséder au moins son petit arpent de terre, avant de découvrir que toute la nature est un jardin ; il sait que la vie est une suite de devoir^ à accomplir et il s'y résigne. Laissez les philosophes s'écrier: ils meurent jeunes ceux que les dieux favorisent (1) ; laissez les chercheurs d'émotions se perdre dans les drames terribles, le jeune Richardson se gardera bien de maudire, comme le docteur Swift, le jour oii un enfant mâle naquit dans la maison de son père ; il ne s'emportera pas, comme fait Boswell, contre les heures cruelles de ses jeunes années. « Ah !

<- Grande sagesse de savoir vieillir. En général, c'est la douleur des poètes et des belles personnes. — Eheu fugaces, Posthume, Posthume, labunlur anni ! s'écrie le poëte latin. — Giovcnlù ! oh ! gioventù, primavera délia vita ! s'écrie la Tasse. — A vingl-cinq ans, lord Byron compose l'élégie : Lorsque le temps s'envole avec nos années, et il n'avait pas attendu si longtemps pour trouver qu'il vieillissait : « Une de mes plus cruelles et de mes plus insupportables sensations, c'était de sentir que je n'étais plus un enfant ; aussilcU je commençai à vieillir dans ma propre estime, et à mes yeux, vieillir, c'était entrer dans le mépris. On me vit alors traverser aUièremcnt tous les degrés du vice et cependant sans plaisir et sans joie. Mes passions étaient violentes mais concentrées ; j'aurais eu honte d'en rien témoigner au dehors. Pour mon amour ou avec mon amour, j'aurais donné, j'aurais perdu le monde avec enthousiasme, avec joie, et pourtant, d'un Icinpéraraent do feu, je ne pouvais, sans dégoût, m'abaisser à partager les vils plaisirs à la mode parmi les jeunes gens de ma caste. Alors il arriva que le dégoût d'une part, et d'autre part le vide de mon cœur, me poussèrent h. des excès moins honteux, mais jilus déplorables et plus funestes que les excès dont j'avais honte ; toutes ces passions amoncelées, j'en ai accablé une seule créature vivante... malheureux !... ces mêmes passions çà et l.\ répandues, n'auraient nui qu'à moi seul ! > Est-co I.ovelacc qui parle ainsi 7 non ! c'est lui-même, c'est lord Byron.

« Monsieur, j'étais emporté et violent ; on prenait « mon irritation intérieure pour de la gaieté. « J'étais pauvre, j'avais mon ciiemin à faire, et « en même temps toute dépendance m'était en « horreur. » Mauvaises paroles, paroles injustes envers la jeunesse, la providence des premières années. Samuel Richardson sera plus prudent et plus sage ; il n'ira pas afficher des vices, pour se montrer plus vieux qu'il ne l'est en effet ; il n'ira pas jeter ses plus belles années, les années précieuses, à des attachements romanesques pour des femmes qui sont à la disposition de quiconque y veut mettre un écu ; il connaît trop les vrais dangers de la vie pour s'épouvanter des obstacles imaginaires ; il laisse les poltrons prendre un ver luisant pour un voleur armé d'une lanterne sourde et lui jeter leur bourse péniblement remplie; il laisse à qui les veut prendre dans ce vil chaos- de folies et de débauches, les joies furibondes ; à qui les veut cueillir, les hautes fleurs, sur les tiges épineuses. « Nous nous enivrons de rêverie « et de laitage, nous ambitionnons la couronne « de bleuets et de pervenches, nous croyons en « Dieu et aux proverbes, nous marchons douce- « ment, parce que nous voulons marcher long- « temps. Qu'importe où nous arriverons, pourvu « que nous arrivions un peu tard, et que sait-on? « le but n'est pas toujours au plus prompt, la « victoire au plus fort ; le fort se brise, l'agile « perd haleine, l'épée use le fourreau ; enfin ,

« qui me dit que vos plaisirs tant vantés sont « vraiment des plaisirs? J'ai su assez de latin « pour savoir ces deux vers du plus habile disciple d'Épicure :

« ...medio de fonte leporura « Surgit amari aliquid.

« Toujours quelque douleur s'élève de ce tor- « rent de voluptés. » Quand il a ainsi parlé, l'honnête jeune homme se remet à l'œuvre, fermant ses yeux, ses oreilles, son âme, son orgueil, aux tentations de l'esprit, de la vanité et des sens.

En effet, dès qu'il fut devenu à peu près un homme, et à peine il eut tourné le coin de ses dixsept ans, Samuel Richardson entra en qualité d'ouvrier imprimeur dans cette imprimerie de Wilde, dont il devait faire la célébrité et la fortune. Son apprentissage dura sept années, rudes et austères années d'un travail obstiné de chaque nuit, de chaque jour. Le maître était rude, l'apprenti obéissait en silence, encouragé parfois du calme sourire de miss Wilde, la fille de la maison, qui se prenait d'une sérieuse tendresse pour l'ouvrier de son père. Brave jeune homme ! il avait le courage, il avait la patience ; il avait en lui-même, avec plus d'esprit mille fois, et cent fois plus d'imagination et de talent, le bon sens prévoyant et sagace de Franklin, le fameux imprimeur des Etats-Unis d'Amérique ; il se disait, à bon droit, que la fortune, c'est la puissance ; que la pauvreté, c'est l'esclavage pour toute la vie, et il agissait en conséquence ; chaque jour il faisait un pas en avant, il marchait d'un pas ferme et calme ; Wilde, son maître, l'appelait la colonne de l'imprimerie, mais il ne lui eût pas donné un bout de chandelle pour ses lectures du soir. Voilà dans

quelle suite de travaux et de privations se passa la jeunesse de Richardson, aussi triste que le bourdon d'une cornemuse (1). En revanche, si les belles années étaient un peu ternes, un peu froides, l'avenir resplendissait de gloire et de bonheur. Déjà l'heureux Samuel pouvait entrevoir les premières et ravissantes lueurs de la paix domestique, du foyer entouré d'enfants et de bienêtre, frais crépuscule des jours de l'âge d'or ! Voilà le vrai rêve : Je rêvais à 7nes foyers et au bonheur !

Laissez chanter la cornemuse et comparez la jeunesse de lord Byron, mort à trente-six ans, à la vie entière de cet heureux Richardson qui pouvait dire de son dernier livre : Ilœc scripsi nctogenariiis.

« J'étais le moins pensant (2) d'une foule d'é- « tourdis, tout juste assez éclairé pour connaître « le bien, et assez habile pour clioisir le mal ; « maître absolu de moi-même, à l'âge où la raison « a le plus besoin de bouclier, et forcé de me « tracer une route à travers l'armée innombrable « de mes passions. Mais le moyen de retrouver la « trace perdue ? Chaque sentier du plaisir m'alti- « rait tour à tour. Eh bien ! par l'homme que j'ai «s: été, je comprends (et vous pouvez m'en croire) « que des hommes tels que nous sont autant d'obs-

\. Sliaksppare.

2. Mémoires de Lnrd Ityron. — Mais il ajoute sur le manuscrit: « Oui> cl ces gentilles&cs-là m'onl moiic loiu, el grand train- >

« tacles à la considération et au bonheur d'un « grand peuple. Voilà ce que je vous dis, moi, « lord Bjron, et si quelque censeur venait à ré- « pondre : Mais toi qui parles, vaux-tu donc « mieux que tous les autres, et ne crains-tu pas « de voir ta morale devenir la risée de tes com- « pagnons de débauche? je soutiendrais mon ana- « thème vrai, exact, mérité. »

A la fin cependant l'ouvrier imprimeur sortit vainqueur de cette lutte généreuse contre l'adversité ; l'heure vint enfin, l'heure triomphante, de s'établir et d'être le maître à son tour. Avec les économies qu'il avait faites dès le premier jour, Samuel Richardson prit ses lettres de citoyen anglais jouissant des droits de la cité de Londres ; libre asile de toutes les libertés, où tous peuvent tout. Alors, peur la première fois de sa vie, il se donna un peu de bon temps dans une chambre bien meublée, au coin d'un bon feu, à la lueur de deux claires chandelles ; il eut son chez soi [a comfortdble home), il profita de sa liberté de citoyen pour lire des livres d'abord, et bientôt pour en faire. Son métier d'imprimeur et sa fortune quelque peu commencée, le rassuraient sur cette entreprise toute nouvelle, et tant rêvée, du métier littéraire. Car, du fond de son imprimerie, Richardson les avait vus à l'œuvre, ces tristes héros de la pensée, ces martyrs inquiets et turbulents de l'heure présente, soldats toujours armés, athlètes toujours furieux, affamés de pain, affamés

de gloire, écrivains à gage, plus malheureux et moins estimés que des cochers de louage ; celui-ci manquant de tout, celui-là manquant de génie, les uns et les autres faisant tous les métiers pour vivre, ou plutôt pour ne pas vivre ; il les avait vus prêts à tout, hons à tout faire, mêlant les comédies aux sermons, les libelles aux cantiques; pamphlétaires aujourd'hui, louangeurs le lendemain, sans dignité morale et sans habit, passant volontiers par tous les extrêmes, de la débauche à la famine, du palais au grenier, et quelquefois de la liberté à la potence ! Donc, la prudence et la sagesse de notre romancier le firent hésiter longtemps avant que d'oser mettre le pied sur ces cendres brûlantes qui recèlent l'incendie. Il se rappelait les misères, la pauvreté, les humiliations, les têtes coupées, les longs supplices de ses frères les écrivains et les poètes : Jacques, roi d'Ecosse, dix-huit ans captif et mort assassiné ; Rivers, ce pauvre Surrey, More, portant leurs têtes intelligentes au bourreau ; qui encore ? Clarendon exilé, Milton (Richardson a écrit une Vie de Milton), proscrit, aveugle, pauvre et doutant de sa gloire ; Butler mort de faim, et à l'aspect de tant d'infortunes, le maître imprimeur rendait grâce au ciel, qui jusqu'à présent l'avait préservé des douleurs et des agitations du génie. Donc il fut lent à prendre sa résolution littéraire ; il écrivit, pour commencer, des pages d'essai, et qui tenaient plutôt du libraire que de l'homme de lettres ; il fit des prospectus.

— ly —

des préfaces, des éditions revues et corrigées ; d'abord il n'alla pas plus loin, tant il redoutait le charme attaché à la profession des lettres, tant il se méfiait de l'habitude, celte seconde nature qui seule peut expliquer qu'il y ait des écrivains et des femmes galantes par métier; peu à peu, cependant, à force d'écrire en toute sécurité, et même quand il vit qu'il y avait profit à écrire, notre maitre imprimeur devint moins timide du côté littéraire.... et même, du côté politique. Enfin, non sans y avoir bien pensé, il se hasarda, tant il prévoyait que c'étaient là de grandes atiaires, à imprimer quelques-uns des nombreux journaux qui se publiaient dans la ville de Londres, choisissant, moins peut-être par le peachant de ses opinions, que par la modération de ses habitudes, les feuilles les plus modérées et les plus sages. Au reste, c'était l'heure où la presse périodique fondait sa domination toute-puissante sur les bords de la Tamise ; invention nouvelle, puissance inconnue, force invincible, vous y rencontrez tout d'abord les plus beaux esprits et les plus fermes courages de l'Angleterre : Steele, Addison, Swift, Congréve, Walsh, Arbuthnott, Gay, Pope, Keng, Prior, le docteur Friend, les langues de feu de ce temps-là, et pour leur prêter une oreille et une presse également timides, se rencontre justement ce bon et prudent M. Richardson aussi étonné de l'eff'et terrible de ces feuilles volantes, qu'un jeune enfant qui vient de porter la mèche sur

l'amorce du canon. Le coup part, la bombe éclate et vole, l'enfant reste interdit, épouvanté, comme si la foudre l'eût frappé.

Grâce à cette prudence qui n'avait rien que de juste et de loyal, Samuel Richardson traversa impunément ces luttes terribles de la presse et de l'opinion publique ; il n'est pas, tant s'en faut, de ces feu-ardent, qui se frappent le front à toute pensée nouvelle, en s'écriant d'une voix douloureuse : Oh! ma tète, qiCelle me fait de mal ! — Il n'a jamais eu, peut-être, un seul instant de migraine dans toute sa vie : il reste calme au milieu du bruit, sérieux au plus fort de ces passions ; il domine, il compare, il apaise, il se tient toujours un peu en deçà de la limite que lui trace la loi, il s'endort content, il se réveille tranquille. Une seule fois, l'iieureux imprimeur, imjri'ùnew dic roi dans Salisbury -Court, membre de la corporation des marchands de papiers, l'honorable M. Richardson, pour tout dire, qui n'est pas tout à fait un lord, qui n'est plus un bourgeois, le confrère et l'ami de l'imprimeur Barber, que la ville de Londres reconnaît pour son lord-maire, s'exposa, sans le vouloir, sans doute, mais à coup sûr sans le savoir, aux terribles châtiments que la royauté et le gouvernement de l'Angleterre opposaient, sans trop de succès, il en faut convenir, à l'envahissement du journal. Toujours est-il qu'en ce temps-là, le gouvernement anglais ne plaisantait guère, quand il s'agissait de châtier les pam-

phlets et les pamphlétaires. Entre le gouvernement attaqué et l'écrivain accusateur s'établissait une lutte à mort. Vous vous rappelez ce vers énergique, dans un récit de bataille :

Tel est blesse qui blesse, et meurt coutont, s'il tue,

voilà tout à fait où en étaient venus les écrivains et les ministres. Les Torys et les Jacobites de cette époque prenaient les choses au pied de la lettre et n'entendaient pas raillerie; de leur côté, les hommes du gouvernement n'y allaient pas de main morte. Rappelez-vous les persécutions infligées à ce fier et poétique génie, l'auteur de Robhison Crusoé, Daniel de Foé ; c'est à ne pas y croire : Newgate, le pilori, les confiscations, l'exil, rien n'y manque, et à moins que de l'attacher à la potence, on n'en pouvait pas faire davantage. S'il épargnait le pamphlétaire, en revanche, le bourreau, de sa main avilissante, brûlait les pamphlets dans New-Palace- Yard. L'amende fut de 800 livres sterling, on offrit 50 livres à qui livrerait l'écrivain lui-même; telles sont les moindres peines subies par Daniel de Foé. Mais cet homme était l'opposition incarnée ; à défaut de la science politique, il avait l'audace, la violence lui servait de courage et quant à la patience, il la puisait dans le trésor de ses colères. Si le poète Montgommery, détenu dans le château d'York (1704), pour un pamphlet, écrivit son poëme des Plaisirs de la prison, Daniel de Foé, attaclié au pilori,

sur l'infàrae poteau, supplice barbare des Normands de la Conquête, adressait une ode au Pilori.. « Salut, machine hiéroglyphique d'Etat, « condamnée à châtier la pensée. — Les fripons « font leur office pendant que les fous s'amusent « à rêver ! » Samuel Richardson n'était pas taillé pour ces luttes dangereuses; il n'avait pas employé sa jeunesse à préparer les prospérités de l'âge mûr, pour hasarder une fortune si bien faite, sur un jeu de journal, sur un coup de pamphlet, et quand bien même il eût accepté ces rudes batailles, il n'avait en lui-même ni l'audace, ni la passion, ni les colères ardentes, ni les haines implacables et suivies du journaliste ; il ne savait pas parler au peuple d'Angleterre ce vrai accent anglais, expressif et trivial, des bords de la Tamise; surtout, il n'était pas de ces obstinés qui, pour s'être trop avancés- d'un pas, se croiraient déshonorés s'ils revenaient à une allure plus prudente. Non certes, et vous pouvez dès lors penser quelle dut être l'épouvante et quelle fut la désolation de V imprimeur du roi, lorsque, pour la première fois de sa vie , il rencontra lui lion sur son chemin, c'est-à-dire lorsqu'il fut tombé dans les-piéges du plus fougueux, du plus insolent, du plus féroce pamphlétaire de la Grande-Bretagne, le duc de Warthon,

Le duc de Warthon, lord-lieutenant d'Irlande, que Pope appelait : le plus scandaleux des hom- 7ïics jr)i(mrni^5, après avoir joué un grand rôle

dans la chambre haute, sous les règnes de Charles II et de Jacques II, était devenu l'ennemi implacable de la reine Anne et de ses ministres. Par le discours, par le journal, par les plus dangereuses menées d'une opposition violente, ce Warthon entravait un gouvernement jaloux, inquiet, haineux, mal assuré. Surtout il publiait, chaque semaine, un journal, le True Briton, d'une violence si grande, que bientôt le noble pamphlétaire ne trouva plus d'imprimeur qui consentît à imprimer ces feuilles incendiaires. En désespoir de cause, lord Warthon s'était adressé à Samuel Richardson, et celui-ci, imprudent pour la première fois de sa vie, et qui sait ? peut-être rassuré par la prudence pleine de réserve et de grâce du secrétaire de lord Warthon , qui n'était autre qu'Addison lui-même , avait prêté innocemment ses presses au furieux Warthon. — Le regret ne se fit pas attendre longtemps ; déjà, au troisième numéro, le Vrai Breton était saisi et le lord Warthon était condamné à l'amende ; bien plus, ce fut à grand'peine si le malheureux imprimeur ne fut pas traité comme un aventurier et s'il ne fut pas mis sous la garde de l'huissier à verge ; mais enfin quand il vit le regret, l'agitation, le remords de l'honnête imprimeur, le ministre lui pardonna ; le ministre fit plus, il confia à Samuel Richardson le Journalde la Chambre des Commîmes, importante publication d'un revenu assuré, d'une sécurité

parfaite, qui rappelle chez nous, même dans ses détails excellents d'ordre intérieur, de position bien faite et noblement gagnée, le Moniteur universel.

Ne croyez pas cependant que jamais la fiére et belle figure, l'éloquence emportée , la verve entraînante, la vie scandaleuse, l'esprit mordant, l'infernale moquerie, le dédain princier, les vices fabuleux de ce duc de Warthon, l'agitateur des troubles de 1723, le pamphlétaire qui le premier ait poussé, à l'excès, la licence anglaise, aient été oubliés par notre ami Richardson ; Richardson n'oubliait rien dans sa vie, ni la louange, ni l'injure ; à vingt ans de distance il se souvenait d'une grimace ou d'un sourire, il était de ces ennemis timides, et de la plus dangereuse espèce, qui conserveraient une rancune pendant tout un siècle. D'ailleurs le docteur Swift était là comme pour venger Richardson et pour le faire souvenir de sa vengeance. Swift, l'Alcide de Harley, VAjax de Bolingbroke, le défenseur du pouvoir absolu (1), hardi à l'attaque, rude à la défense, flagellant à outrance ses plus puissants adversaires : Sunderland, Godolphin, Cowper, AValpole, le duc de Marlborough lui-même, Warthon entin, Warlhon qu'il accable sous le poids d'une verve

\. Aperçu du caraclère de lord Wart/ion par Jonathan Swift. Swift a écrit un traité — Que nul ic/tiij n'est obligé d'être en opposition avec Sa Majesté (la rciae Anne).

intarissable, d'une ironie que rien n'étonne, d'une colère sans pitié et sans frein.

Richardson suivit avec une joie mal dissimulée les colères du docteur Swift, mais soyez sûrs que pour avoir attendu sa vengeance plus longtemps, l'auteur de Clarisse Harlowe ne traitera guère mieux ce lord Warthon, et plus tard , quand la passion politique sera refroidie, quand ces tumultes seront apaisés, l'historien attendri de Clarisse Harlowe se souviendra de l'homme insolent et fougueux qui a pensé le compromettre ; attendons encore, il composera son Lovelace d'après cette image terrible et brillante du grand seigneur qui bouleverse , autour de lui , toutes choses pour satisfaire ses rancunes et ses ambitions d'un instant.

Ce n'est pas, au reste, que le lord Warthon ait été le seul patricien qui se soit montré rebelle à cette constitution anglaise, porte immense par laquelle se sont précipitées, comme autant de tempêtes, toutes les oppositions qui ont agité, éclairé, inquiété et sauvé l'Angleterre ; au contraire, l'histoire de cette constitution puissante est remplie de pareils exemples. Quel homme fut plus brave et mieuxné que ce poëte gentilhomme, Henri Howard, comte de Surrey, mort sur l'échafaud pour avoir fait de l'opposition toute sa vie ? Perditur inter hœc misera lux. L'université d'Oxford le réclame comme l'un de ses meilleurs disciples ; il était le dernier des chevaliers I. ' 2

errants de l'Angleterre ; redouté des hommes, aimé des femmes, il s'était rendu tout exprés dans la Florence des Médicis, pour y défendre, à armes courtoises, la beauté de Géraldine, la dame de ses pensées, la même à qui il a adressé ces vers touchants qu'on dirait empruntés à Pétrarque :

« Le doux mois de mai vient d'entr'ouvrir le « bouton de la rose ; il a semé sa douce verdure « sur le coteau, dans la vallée ; le rossignol paré « de sa robe nouvelle chante ses innocentes « amours ; la tourterelle remplit l'air de son « appel amoureux ; regarde ! tout chante, tout « sourit, l'hirondelle est venue aux vieux toits, « l'abeille bourdonne autour de la ruche qu'il « faut remplir; moi seul je ne trouve ni espérance « ni amours. »

Eh bien, de retour à Londres, à peine revenu de la guerre où il avait conquis le trés-noble ordre de la Jarretière, le comte de Surrey est arrêté, une belle nuit, dans les rues de Londres et conduit devant ses pairs pour être jugé du crime de tapage nocturne. En véritable échappé de collège, le noble lord avait cassé à coups d'arbalète les vitres des bourgeois profondément endormis. Amené devant ses juges, il s'avance et d'une voix où l'ironie modérait cà peine une pointe de colère, il prononce cette courte défense, ce qui ne l'empêcha pas d'être condamné à trois jours de prison.

« Mïïords, dit-il aux juges, à ses pairs, il faut

« remonter à l'intention de mon crime. Si j'ai « cassé les vitres de ces bourgeois, c'est que je « voulais leur donner un avertissement salutaire. « Regardez ! les mœurs sont perdues ; la vieille « cité de Londres, la cité protestante est en proie « aux vices de la Rome papale ; en vain les pas- « teurs se récrient contre les abominations qui « pèsent sur nous, rien n'y fait; alors j'ai imaginé « cet enseignement inespéré ; il était minuit, ils « dormaient du sommeil de la mort, ma pierre est « tombée sur ces têtes réprouvées, comme tom- « bera sur la tête des méchants la foudre éternelle « du dernier jugement. »

Que dites-vous de ces espiègleries auxquelles le coupable fait prendre, tout d'un coup, les dimensions d'un sermon politique ? Que dites-vous de ce pair du royaume, homme d'un caractère si élevé et d'un esprit si vif, qui s'amuse à casser leurs vitres pour convertir des bourgeois endormis ? — Dans ce brillant patricien, la terreur des enseignes et des rues de Londres, qui chante à tous les carrefours, l'air jacobite : Paisse le roi retrouver sa couro7ine! et qui salue l'alderman réveillé en sursaut, du: Youare icel corne Charles Stuart! ne trouvez-vous pas je ne sais quel dédain pour l'autorité, quel mépris pour l'opinion, qui nous rappelle, sous son plus honnête côté, la vie aventureuse de Lovelace? Car voilà toujours où nous voulons en venir; dans nos recherches, nous voulons découvrir Richardson, Lovelace, Clarisse

Harlowe, tous nos héros, et vous verrez qu'avec un peu de bonne volonté, vous les retrouverez, les uns et les autres, dans les livres, dans les modes, dans les usages de cette société anglaise sous le règne du roi Georges. Quel est ce héros de Shakspeare qui dit quelque part : Vous et moi nous ne pouvons 2)as être tenus dans le cercle étroit des 77iœurs d'un^aysf le prince de Danemark en parle bien à son aise, mais au contraire chaque homme vivant en ce monde, obéit, quel qu'il soit, non-seulement aux mœurs de la patrie, il obéit même aux habitudes du sol qu'il habite, aux influences de la loi qui le protège, de la ville qui le défend. Quelle était cependant cette société anglaise au milieu de laquelle nous allons trop au hasard ? — Il nous sera facile de nous en rendre compte, avec un peu de bonne volonté.

Ne remontons pas plus loin qu'en 1691, à l'incendie qui dévora White-Hall. Cet incendie de la royale maison habitée par tant de monarques anglais, a fourni au docteur Swift un vaste sujet de satire et dans cette satire se résume, en quelques vers, cette partie de l'histoire moderne de l'Angleterre qui commence au règne d'Elisabeth. — « White-Hall,' élevé par les mains impies de « Wolsey, le cruel Henri VI 11 y tint sa cour; entre « ces murailles, sans pitié et sans honte, cet af- € freux tyran a signé la mort de plus de mille « martyrs. Dans ces lieux solennels, le faible « Edouard et la superstitieuse Marie ont com- « ploté, les insensés ! leurs saintes innovations, « mais bientôt, digne fille de son père, en vraie « Tudor qu'elle était, la reine Elisabeth se dressa, « ici même, au niveau de son trône royal, un « trône pontifical ; reine et pape tout ensemble ! « Gloire ternie par le meurtre d'une reine... « d'une sœur. Vint à son tour le Cromwell, « l'usurpateur qui tue et qui disperse ; mais à « son tour aussi reparut à White-Hall le fils de « Charles 1", ce Louis XIV manqué qui amenait I. 2.

« à sa suite avec les vengeances et la peste, les « bouffons, les menteurs, les parasites, les flat- « teurs ! Adieu donc, ô "VVhite-Hall, étable d'Au- « gias, car cette fois, de cette œuvre de purifica- « tion impossible (Hercule serait mort à la tâche, « le grand Nassau eût succombé), voici la flamme « dévorante qui s'acquitte en souveraine venge- « resse ! Disparaissez, avares et mercenaires fai- « seurs de projets, courtisans vendus ou à vendre, « patriotes qui donneriez la patrie pour une guinée, « lâches, menteurs, concubines, disparaissez ! « Votre toit superbe s'écroule, vos marbres se cal- « cinent, votre Sodome s'abîme dans les flammes, « le nid obscène de tous ces vices tombe écrasé « dans le brasier de ce paradis infernal ! »

Certes il y avait du Juvénal dans cette indignation d'un noble cœur, et il nous semble que cette indignation vaut bien une page de l'histoire ; pourtant l'histoire ne nous manque pas à ces châtiments salutaires et elle peut nous expliquer d'une façon trés-claire, comment donc l'auteur de Clarisse Harloice osera plus tard et sans blesser les mœurs publiques, allier tant de détails des vices impitoyables, à un si grand fond de bonté et de bienveillance, comment pour rester fidèle à la vérité, il a pu introduire dans son livre ces meurtres, ces crimes, ces orgies ; comment il s'est décidé, lui, âme pieuse et honnête, à placer cet ange nommé Clarisse Harlowe, parmi les Babyloniennes de la pire qualité et prostituer cette

image divine, aux serviteurs de Satan {servante of Satan). — A coup sûr, si nous isolons Lovelace des mœurs dont il est sorti, nous ne comprendrons ni sa perversité précoce, ni ses licences, ni ses blasphèmes, ni son ricanement insupportable, ni son dédain pour toutes les lois divines et humaines. — Je crois en vous, dieu d'Épicure, je crois en Lucrèce^ pour ce qui vous regarde.

Salut, horreurs, salut empire de Satan et vous, profondeurs de ï enfer. Ainsi parle Byron, ainsi a parlé Milton, ainsi devait parler Lovelace, le satan anglais .

Et comment donc, en effet, s'il n'y eût pas été autorisé par les mœurs, les exemples, les discours qu'il avait sous les yeux, Richardson, cet honnête homme qui était déjà un vieillard, père de famille, un peu magistrat, àme candide, cœur honnête et pur, aurait-il jamais osé agiter d'une main si complaisante, cette pure crème de cantharides? Comment, dans un livre destiné aux plus honnêtes jeunes filles de la chaste et correcte Albion, l'auteur de Clarisse Harloice, aurait-il osé conduire ses jeunes lectrices dans celte abominable maison de bon accueil? Oui certes, il fallait que quelque démence se fût emparée de la nation anglaise, à son heure la plus superbe de oute-puissance et de grandeur, pour ressembler si peu à cette Angleterre que dit Shakspeare • icn nid de cygnes, au milieu d'un vaste étang ! c Dans l'ombre obscure de la nuit, nous avons

cru entendre les cygnes chanter sur les eaux de la Tamise, » a dit Milton (1).

Si donc nous passons de la satire du docteur Swift, écrite sous l'inspiration de la bile, au récit moins violent et plus sérieux de l'histoire, il nous sera très-facile de vous dire pourquoi, à cette heure, sur la Tamise chargée de nuages, les cygnes ne chantent pas.

Les cygnes ne chantent plus sur la Tamise, depuis que l'anarchie et la débauche ont passé des mœurs sur le théâtre, depuis que le luxe envahit chaque maison, depuis que l'ivrognerie est devenue une passion et un besoin, la luxure une récréation presque innocente, depuis que l'indifférence et le libertinage ont remplacé l'exaltation religieuse et l'austérité morale, depuis que les plus jeunes seigneurs vont de pair avec les gentilshommes du clair de lune et des grands chemins. Voilà pourquoi les cygnes ne chantent plus sur la Tamise. Ils se sont épouvantés des agitations et des désordres de la vaste Babylone : ils auraient honte de clianter depuis que la restauration de Charles II, doublement scandaleuse, a apporté avec elle les quolibets, les obscénités, l'emphase, l'ironie, le vice au grand jour. Ce qui épouvante le chant des cygnes, ce sont les excès de la parole écrite ou parlée, les quolibets à double sens, les grossièretés du doyen de Saint-

\. « Xos cliain in nostro moJulantcs niiruine cyrnos « Crcdimus. »

Patrick, par exemple : c'est la fantaisie décolletée des mœurs de Charles II : ces vices venus de France, la reine Anne les tolérait, Georges I" ne les haïssait pas ; mais cependant — écoutez ! — voilà comment devait mourir le licencieux monarque qui déshonorait par la débauche la décapitation du roi Charles Stuart :

« Je n'oublierai jamais la luxure, les profa- « nations, le jeu, le mépris de Dieu (c'était un

< dimanche soir) dont je fus le témoin, il y a sept « jours. Le roi folâtrait avec ses filles de joie, la « Portsmouth, la Cléveland, la Mazarin et deux « ou trois autres à peine vêtues ; un jeune poëte « de France, le luth en main, chantait de galan- « tes paroles dans la galerie adjacente; quel-

< ques favoris , assis ou plutôt vautrés autour

< d'une table chargée d'or, se disputaient, les « cartes à la main, un monceau de deux mille « livres sterling... Six jours après, chansons,

< maîtresses, argent, favoris, faveur, toutes ces « licences abominables, tout se taisait : le roi « Charles était devenu une poussière pour le

< tombeau (1). >

Longtemps encore se prolongea cette corruption dont les Baby Ioniens etlesBaby loniemies de Charles II avaient donné l'exemple etle scandale : « La longue paix et la prospérité non interrom-

< pue de ce royaume, peu habitué à de pareils « loisirs, avaient amené les vices ordinaires aux

t. Joarnal d'EreWa.

« nations oisives ; l'égoïsme, la malice, la dé- « bauche grossière. Non pas que -vous-mêmes, « vous qui criez aujourd'hui, vous valiez beau- « coup mieux que vos ancêtres, mais du moins « gardez-vous, et c'est toujours autant de gardé, « le respect des apparences, ce qui est déjà un « hommage rendu à la vertu publique. Aujour- « d'hui, grâce à Dieu, les héros et les héroïnes « de Walpole chercheraient l'ombre et la nuit, « pour s'abandonner à leurs passions honteuses, « et les orgies de Medenham-Abbey que raconte « Johnston, seraient réprimées bien vite, par l'in- « discrétion, sinon par l'indignation publique. <i Lui-même, ce scandaleux et spirituel Wal- « pôle, il n'oserait pas, de nos jours , comme il « le ht de son temps, étaler avec une sorte d'or- « gueil, cette opulence volée à pressurer le peu- « pie confié à ses soins ; la rapine se cache comme « le vice, et c'est une consolation ! » Or c'est justement, dans ce vaste espace de paix et de richesse intérieure que signale notre historien Sir Walter-Scott Trare époque de prospérités en tout genre, digne d'être comparée à rétablissement de notre roi de juillet, le roi bâtisseur^ comme on appelait Georges III, le roi fennier). que se passe l'action de la Clarisse Harlowe ; Lovelace est le digne contemporain de Bolingbroke et de Walpole ; il a vu expirer, en Angleterre, le peu que l'Angleterre avait conservé de l'ancienne chevalerie \ il a vu la nation entière

se tourner du côté positif de la vie, négliger la passion pour l'utile, faire du travail la seule vertu nécessaire et traiter l'imagination comme une folle importune que l'on enferme dans le logis pour qu'elle n'en sorte plus qu'à de rares intervalles. En ce moment le gouvernement représentatif impose à ce peuple féodal, l'égalité des droits et non pas (pas encore ! ) l'égalité des devoirs ; nous assistons au triomphe des sages esprits, des grands parleurs, des hommes graves, sérieux , positifs ; cette fois le beau Sidney n'oserait plus dire, avec ce grand geste qui lui allait si bien : « Va, mon page ! va graver le « nom de mes amours sur l'écorce de ce chêne ! » C'est l'heure où la loi se retranche dans ses hypocrisies et fait sentir son despotisme, car ainsi parle Tacite avec cette énergie moqueuse qui en a fait un maître en épigrammes : « Naguère on était « débordé par les vices, aujourd'hui on est dé- « bordé par les lois. Antehac flagitiis labora- « hatur, nunc legihus. ■» Pour ce qui regarde la physionomie de la grande cité, et l'aspect de cultivé de ces riches campagnes , certes nous sommes loin encore de ces forces fabuleuses qu'un brin de vapeur devait ajouter à la force de tant de millions d'hommes, mais cependant Londres est tout à fait la ville telle que la représente un poète : «Une énorme masse de. briques, de fu- « mée , de navires, sale et sombre, mais im- « raense ; ville perdue dans une forêt de mâts.

« solitude semée de pointes aiguës, coupole gi- « gantesque pareille à la calotte d'un fou : voilà « Londres. »

Quand une fois vous avez quitté ces rivages où la Tamise contemple avec orgueil les 7nonuments de Londres (1), au dehors , la verte campagne étend sa douce végétation, tant qu'elle peut s'étendre. Vallons, coteaux, culture, vaste paysage, horizons lumineux, prairies, ondes limpides, moyen âge et ruines de l'art chrétien qui rappellent les fondations du fameux bâtard , la tour normande et le clocher saxon, la ferme et le château, le cimetière et le champ de foire, les manufactures et les navires qui emportent au loin de quoi vêtir tous les hommes de l'univers ! richesses immenses de l'art et de la nature , du vaisseau et de la terre ferme, du génie et ^u travail — voilà l'Angleterre du siècle passé !

Tout est debout encore au dix-huitième siècle dans la Grande-Bretagne ; je reconnais ces chemins étroits et sablés , ces pâturages pleins de bêlements, ces bruj'ères pleines de gibier; splendides matinées, brumes épaisses ; de nombreuses révolutions se préparent, mais nul n'y songe encore, et Gulliver lui-même dans son chapitre des Curiosités inouïes, raconterait qu'il a rencontré dans les espaces aériens, des peuples entiers poussé^ avec la rapidité et le bruit du ton-

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