Pope
nerre à un but d'aflaires ou de plaisir , il dirait le temps vaincu, l'espace anéanti, la tempête abolie, il eût ajouté que de Paris à Londres, un courant électrique traversant l'espace et l'océan, installerait, aux centres de Londres et de Paris, une conversation facile, permanente , de toutes les heures de la nuit et du jour entre les deux peuples d'Azincourt et de Fontenoy, on eût traité Gulliver comme le dernier des visionnaires et des importuns .
Mais revenons à l'Angleterre d' autrefois , auxmœurs , aux usages, aux fameux parlements ; revenons à l'Angleterre des princes de la maison de Hanovre, si peu éloignée encore de Shakspeare et de Milton, si voisine de Pitt et de Burke, ou tout simplement allons à cette nation bourgeoise, sage, prudente, peu enthousiaste, contente de ses destinées, fière de ses victoires d'autrefois, heureuse de ses victoires d'hier, en un moi étudions le grand peuple, fait à l'image des romans de Richardson. En effet, voilàlaville , voilàla campagne, voilà les mœurs au milieu desquelles Richardson va placer son drame touchant et terrible. Comme son grand art, je devrais dire son génie, c'est d'être vrai avant tout, car la vérité est le plus puissant des attraits pour les âmes naïves aussi bien que i)our les âmes courageuses, soyez sûrs qu'il restera dans son époque, dans sa maison, fidèle à l'heure ([ui sonne! Il n'ira pas s'amuser à regarder des joujoux golhùjiies à tra-
VA'rs un cerre (jolhique, il n'ira pas plus loin (jue la vieille Angleterre qui est encore toute jeune, et qu'il honore et qu'il aime, parce qu'elle a fait de l'enfant du pauvre menuisier , un citoyen considéré , libre et riche, de la cité plus riche, la plus respectée et la plus libre du monde entier. Soyez donc assurés que tout est vrai, dans ce récit étudié et médité si longtemps ; Richardson est un trop honnête homme pour se fier à la fiction , chose qui charme et qui passe ; il ne tient pas à l'honneur d'élever des personnages fictifs à la dignité des êtres réels, il veut arriver au vrai, par la route battue et droiturière , s' inquiétant fort peu que la gloire de l'artiste soit contestée, pourvu que l'honneur du moraliste se tire sain et sauf, d'un roman tout rempli de violences, d'orgueil, de crimes et de vanités. Aussi bien [Courhez-voiis, ô arbres très-dédaiyneux !] le naïf moraliste s'arrange de façon à ne pas inventer, même le nom de son charmant et funeste héros. 11 a toujour.s sous les yeux, le visage et le caractère de son terrible associé , lord Warthon, et avant peu il saura les mettre en usage , mais quand, tout d'abord , il s'agit de nommer son héros, il se rappelle que Cromwell, de son vivant, eut affaire avec un poëte royaliste nommé Lovelace. Ce Lovelace, ennemi du Protecleur , était un beau gentilhomme dont l'esprit égalait le courage ; avec un peu plus de génie et de bonheur, il eût tenu sa place à côté des rares poètes qui ont été
en même temps des citoyens braves et actifs : le Dante, le Tasse, l'Arioste, et avant ceux-là, Eschyle et Sophocle ; nommons aussi lord Byron , pour que son ombre soit consolée , nommons M. de Chateaubriand pour être justes, même de leur vivant, avec nos grands hommes. Lovelace, prisonnier de la Chambre des communes , écrivait de vives et courageuses chansons pour ses amis les cavaliers, et la chanson s'échappant à travers grilles et barreaux , s'en allait libre et joyeuse (Béranger à la Conciergerie!) consoler les proscrits de Cromwell. Voilà l'homme dont l'auteur de Clarisse emprunta le nom pour le donner au prince des ténèbres, insigne honneur dont le colonel Richard Lovelace se fût bien passé, j'imagine. D'ailleurs, pourquoi donc n'emprunter, à un pareil homme , que son nom ? A ressembler un peu plus à son homonyme, à montrer de temps à autre une passion honnête , une opinion sérieuse , une émotion intérieure sincère , il nous semble que le loup dévorant de miss Clarisse Harlowe , aurait gagné , si non un peu d'intérêt pour ses ruses horribles , du moins un peu de pitié , et une chance de pardon quand enfin il succombe , écrasé par la honte et par son crime. Mais comme disait lord Byron, dans ses mauvais jours : chair dliomme ou de chien n'est qvherhe passagère! et pourquoi tant nous inquiéter de l'âme et de son salut éternel , pourvu que notre héros soit
accompli dans ses manières et dans son esprit , pourvu qu'il soit doué de toutes les grâces qui ornent le gentleman ?
With ail good grâce to grâce a gentleman .
Au milieu du bruit qui se fait autour de sa personne, et au milieu de tout le bruit qu'on peut faire plus tard, Richardson reste calme, attentif, et se préparant, de longue main, à son œuvre ; il sait que la leçon est moins profitable que l'amusement, et combien il est plus facile de troubler le cœur que de le régler. On dirait qu'avant de jeter en dehors ces grandes histoires du cœur humain , il met en pratique cet admirable conseil de Montaigne : • Le sage doit au dedans " retirer son âme de la presse , et la tenir en liberté " et puissance de juger sainement les choses ! * ••
En effet il attend, il étudie, il s'étudie. D'ailleurs jusqu'à présent le temps lui a manqué pour entreprendre ce grand travail. D'abord il s'est marié, il a épousé, selon les vieilles traditions des bomies maisons de la cité, la propre fille de son maître, Allington Wilde qui avait pu juger par elle-même des vertus sérieuses de ce jeune homme. De cette première femme, il eut cmij fils et une fille, douce cou\ée d'oiseaux jaseurs, mais l'un des fils vint à
' Essais, t. 1. ch. xxii.
mourir, et la jnère ne \()ulut pas survivre » Ift perte de cet enfant.
Cette double perte fut suivie bientôt de la mort du vieux père de Richardson et de ses deux frères tendrement aimés ; il perdit ensuite un sien ami qu'il appelait son frère, puis il perdit sa sœur ; toutes ces morts se heurtèrent, l'une sur l'autre, en moins de deux années. La douleur fut grande, les larmes furent amères; mais le temps, mais la résignation aux décrets d'en haut, mais le travail , cette consolation suprême , mais les enfants qui restent et qui grandissent , mais une épouse nouvelle , la sœur d'un ami, Leake le libraire, femme bonne et attentive, mais à égale distance, six nouveaux enfants pour remplir le vide de la maison et les allées joyeuses du jardin , ce sont là de saintes et touchantes consolations que le bon Dieu ne refuse pas toujours aux bons esprits et aux honnêtes cœurs . Tel est à peu près le détail de cette vie qui fut longue, heureuse, souriante, flattée. Une maison à la ville , un beau jardin hors des murs, des amis dévoués, de bons voisins et partant de bons matins, une gloire bien acquise, une fortune bien faite et méritée , la vie facile , abondante , hospitalière , correcte, réglée , toutes les joies de l'heure éveillée, tous les faciles plaisirs du sommeil , une brillante santé, une pleine raison, une renommée qui s' étendait d'un bout de l'Europe à l'autre , quelque chose
à la fois de populaire et de poétique , le moraliste se mêlant au conteur , ce sont là de grands biens sur une seule tête , et certes le proverbe anglais a raison : Une once de mère vaut mieux qu'une livre de science acquise^. Cet heureux homme était la passion de ses enfants, l'ami de ses ouvriers, qui trouvaient en lui un maître indulgent, à ce point qu'il leur écrivait des lettres quand il avait quelque reproche à leur faire, mais en revanche, il adresssait sa louange de vive voix. Plus d'une fois ce bon maître avait enfoui dans les cases de l'imprimerie, quelque bonne demi-guinée, afin que le premier ouvrier qui se rendait à l'ouvrage, trouvât sous sa main laborieuse, une juste récompense. Etait-il à sa maison des champs? il avait l'habitude, quand le ciel était beau, de se tenir sur sa porte ornée d'un pampre vert, et si venait à passer une honnête figure , il invitait le passant à se rafraîchir; il aimait à obliger, et surtout les jeunes écrivains dont parle Juvénal, ceux qui ne savent pas où trouver un libraire qui achète les premières productions de leur Muse :
« Esurit, intactam Paridi nisi vendit Agaven '. •>
Parmi les gens que Richardson a obligés de la meilleure grâce et de sa bourse, il faut placer le savant
' An otinre ofmotlier is icoi7/i tnore llian a povnd of clergy. ' Juve'nal.
docteur Johnson. En un mot, cette fortune, cette bonne grâce, ce bien-être, ce calme de la conscience et du talent , cette admirable association de l'écrivain, de l'imprimeur, du libraire, réunis sur une seule tête ( et notre romancier devait savoir la vérité sur le succès de ses œuvres, car un homme, quel qu'il soit, est toujours sûr de savoir la vérité de son libraire) , ce continuel échange d'idées excellentes , de sentiments élevés , d'espérances au delà de la vie , cette maison remplie de louanges , de bénédictions . d'enfants joyeux, ce jardin plein d'oiseaux et de fleurs, cette poésie facile, çà et là répandue comme une douce rosée matinale ; que disons-nous ? les innocentes câlineries des jeunes femmes, groupées autour de ce charmant génie ; les plus belles personnes et les plus aimables qui vous appellent : leur père ; miss Mulso agenouillée à vos pieds qui vous supplie de rester encore un instant avec elle , bien que l'heure de se retirer soit venue ; la belle miss Westcombe qui veille sur votre sommeil, mistress Douellan et miss Fielding, la sœur innocente d'un frère bien coupable envers Richardson , quelle plus belle et plus souriante compagnie pour un vieillard , quel auditoire mieux disposé à recevoir toutes les impulsions honnêtes, et quelle nourrice pourrait faire des vœux de bonheur, plus complets et mieux exaucés pour l'enfant qu'elle nourrit de son lait ?
Un siècle entier qui vous admire, l'Angleterre qui vous bénit, la France, naguère la France du grand eiècle, qui passe à vous , avec armes et bagages , et qui vous harangue par la bouche de Diderot son plus grand orateur, (Mirabeau était à Vincennes ! ) la position la plus favorable , à savoir : point d'orage au dehors, point de vacarme au dedans, et enfin une douce mort à soixante-douze ans (le 4 juillet 1762) , une tombe entre ses deux femmes dans la nef même de l'église de Saint-Bride ; vos enfants et vos petits enfants qui viennent prier pour ^•ous chaque jour de dimanche, une inscription touchante sur ce marbre funèbre, et au-dessus de cette tombe vénérée, l'ombre de Clarisse Harlowe, cette sainte! qui bénit la mémoire de son poète , voilà la vie et voilà la mort, nous ne dirons pas du plus heureux des écrivains , ce qui serait ne rien dire, mais du plus heureux des hommes, et peut-être n'est-ce pas dire assez.
Donc — " qui que vous soyez, âme bienveillante. " si jamais vous avez aimé la sagesse ornée de ses plus » chastes parures, approchez de cette humble pierre, " et saluez une dernière fois Richardson. notre ;imi ! '• 11 a célébré dans ce monde vénal , l'innocence au » doux visage , la chanté aux longs habits couleur du •• ciel, l'amitié et l'amour les deux plus nobles pas- " sions du cœur.
" Sini])1iciti'' , iiTricf , ]iucl(Mn', éloquence féconde ,
" imagination qui savait et devinait toutes choses, " honneur, charité, vertu, innocence, telles furent ses » muses inspiratrices. Son esprit est resté comme une " consolation et une espérance, son âme est retournée " là haut! "
La petite-fille de Richardson, digne enfant d'un tel père nous a laissé, dessiné par elle, le portrait du digne vieillard, et cette image d'une âme sereine doit être d'une admirable ressemblance. Il fait grand jour dans cette calme maison , le poète vient de passer une de ces bonnes nuits paisibles , pendant lesquelles tout s'arrête, même la ^ ieillesse ; il est vêtu de sa robe de chambre aux longs plis , sa tête est enveloppée dans le moelleux bonnet surmonté d'une mèche complaisante , bienveillant tissu si bienfait pour entourer une tête innocente ; un groupe déjeunes femmes dans la simple parure du matin , et dans l'attitude du recueillement, prête une oreille attentive à la lecture des lettres de miss Clarisse Harlowe. Douce image ! au reste lui-même dans un imaid écrit de sa main , il s'est représenté, sans trop de complaisance, et comme il se voyait, au dedans et au dehors.
C'était au plus solennel moment de l'histoire de Clarisse Harlowe ; le livre était dans toutes les mains, dans chaque maison ; on l'avait vu sur le bureau de travail du roi de France , il avait pénétré dans les plus humbles fermes de l'Angleterre . il avait ar-
raché aux plus belles dames leurs larmes les plus vertueuses , lui-même , Richardson s'appliquait ce vers de Virgile : " quel coin de terre n'a pas entendu parler de nos travaux : nostri non plena ïaboris? •■ Ce fut alors qu'une personne, qui ne disait pas son nom, eut le violent désir de voir de ses yeux, l'illustre auteur de Clarisse Harlowe. — " Permettez que je puisse ad- " mirer un héros vivant, disait une dame de Bretagne " à son compatriote Duguay-Trouin. •> Richardson reçut à ce propos une lettre remplie des plus chastes parfums de la coquetterie la plus permise. On le priait de se promener tel jour, à telle heure, dans le parc de Saint-James , afin qu'on puisse le voir tout à son aise. Lui alors, bon homme bien habitué du reste à ces galanteries , il répond à la dame inconnue que rien n'est plus facile. " Je traverse le parc une ou deux fois » chaque semaine, pour me rendre à ma petite maison " des champs * et alors il vous sera facile de me re- « connaître au signalement que voici : un homme " d'assez petite taille, de cinq pieds tout au plus, d'un " embonpoint raisonnable, la perruque blonde, habit « de drap d'une couleur claire, tout le reste est noir ; " d'habitude je porte la main dans mon gilet , mon
' A Parsons-Greeii; à uu mille de North-End, où il avait acheté sa première maison de campagne. Là se rendent encore, comme à un pèlerinage méritt'; ^Pilgriras of his genius), /« p^/eritw âe so» génie.
.' autre main s'appuie sur une canne que dissimulent " les basques de l'habit, je vais tout droit devant moi " et d'un bon pas, ce qui ne m'empêche point, che- •• min faisant , de bien observer à droite et à gauche , » mais sans tourner la tête, sans détourner mes re- " gards. Le teint brun-clair, toutes mes dents, le " visage assez doux, les joues un peu rouges, tantôt » on dirait un homme de soixante- cinq ans, tantôt on " me prendrait pour un homme beaucoup plus jeune ; " mes yeux sont gris et très-vifs , et j'y vois de loin ; " qu'une belle lady vienne à passer, bien vêtue et " bien accompagnée de deux grands paniers , alors » mon œil gris se porte d'abord sur les deux pieds de " cette belle, et des pieds, tout de suite au visage. Voi- " là, madame, le petit être que vous voulez voir. ••
II faut, pour être dans le vrai, s'en rapporter à ces douces images ; la belle invention de Diderot quand il s'écrie d'une voix emphatique : •• On m'a rapporté " que Richardson était resté plusieurs années, dans " la société , presque sans parler ! "
Mais au contraire c'était le plus naïf, le plus charmant , le plus infatigable des conteurs des censeurs !
De Shakspeare à Richardson . de Juliette à Clarisse, s'étend tout un grand siècle, et pendant tout ce siècle , la littérature anglaise obéit , sinon en esclave, du ïiiojnsavec une condescendance parfaite, à l'esprit, au goût, au bon sens de notre littérature nationale , telle que l'avaient faite le génie correct de la France et la royauté sérieuse de Louis XIV, ce patriarche des rois. Sous Charles F"", Benjamin-Johnson, (o rare Ben Johnson !\ d'une rudesse formidable, joue à Londres le rôle de Despréaux , mais avec moins de vivacité et d'élégance; Dryden, habile imitateur de Racine, assouplissait, en l'honneur de Charles II , la muse de Shakspeare , il forçait la tragédie à parler, d'une voix moins haute et moins fière, des tyrans à punir, de la liberté à sauver; autant la restauration anglaise s'épouvante des moindres allusions à l'énergie des vieilles époques , autant les galants courtisans de ce roi imprévoyant et plein de fantaisies dangereuses, se plaisent à voir Thalie relâcher sa ceinture, et marcher sans brodequins. A cette cour des beaux esprits et des habiles llatteurs élevés en plein Versailles dans les grands appartements , la tragédie devient une complaisance, la comédie devient une licence , la littérature de l'Angleterre prend les al-
lures dévouées et obséquieuses de la littérature française, moins la correction , moins l'élégance, moins la science , moins le génie ; tout est français à cette cour d'un roi anglais échappé du château de Saint- Germain ; madame Henriette , Saint-É\"reniont , le chevalier de Grammonl , dont le roman est une histoire, la duchesse de Portsmouth elle-même , et le plus français de tous, le roi Charles II, sont des gens venus de France; à cette cour cj[ui avait encore une heure de règne, brillaient par les grâces de l'esprit et de la jeunesse, Waller, Buckingham, Sydney, Rochester, Shaftesbury; à peine savait-on le nom de Locke le philosophe. — " Tu es le plus mauvais sujet de •• mon royaume, disait Charles II à Shaftesbury. — " Oui, sire, répondait celui-ci, puisque aussi bien Vo- •• tre Majesté n'est pas un sujet " — et de rire. A la cour de Charles II, l'influence du génie français domine les esprits , la politique , les mœurs, les amours. Les poëtes anglais étudiaient, copiaient, traduisaient les poëtes de la France : Shakspeare était moins suivi que Racine; mais la cour d'Angleterre, ce n'était pas la nation anglaise. Cette aristocratie plus puissante que le monarque déjà chancelant, ce peuple formidable qui s'agitait , qui s'abritait au-dessous des grands noms et des grandes fortunes . ne s'inquiétaient g\ière de ces imitations du goût français ; à peine si ce peuple positif et ces gentilshommes de
la société anglaise, devenus les maîtres, savent-ils les noms des beaux esprits de la cour ; ils restaient Anglais par instinct , par orgueil , par opposition , parce qu'ils comprenaient confusément que bientôt la France en viendrait à l'admiration enthousiaste , à l'adoration servile de l'Angleterre. C'est qu'en effet, les Stuart touchaient à l'heure suprême de leur royauté périssable; c'est que la liberté déshonorée sous Charles II , et stupidement menacée sous le roi Jacques, allait prendre sa revanche dernière; une génération nouvelle allait commencer avec les parlements de Guillaume et de ses successeurs. Désormais tout redevient anglais en Angleterre , la langue d'abord, cette belle langue réparée et sauvée par Pope, Addison, Swift, Fielding, agrandie par lord Byron, apaisée par Walter Scott. En même temps, à côté de la littérature nouvelle se montraient les nouveaux venus de l'arène politique , les héros de cette tribune triomphalement posée au sommet du dix-huitième siècle, comme pour enseigner au monde ébloui, les sciences, les luttes, les vertus, le dévouement, et même les crimes qui mènent à la liberté. Grâce à cet enseignement parti de si haut, la langue de Milton et de Shakspeare s'étendit bientôt d'un monde à l'autre, ce qui est pour les idées d'un peuple, Vecce signum! de la domination et de la conquête. Cette fois la littérature anglaise si longtemps inconnue à la
France ou dédaignée par elle , franchit le détroit avec l'ardeur de l'aigle qui vole, et l'Angleterre put voir Voltaire lui-même, ce bel esprit railleur qui devait tant s'inquiéter de Shakspeare, tant l'imiter et tant se repentir d'avoir déifié le sauvage ivre, venir à Londres , pour confier à une princesse anglaise , et aux plus nobles souscripteurs parmi les grands seigneurs de l'Angleterre, ce poëme français , en l'honneur de Henri le Grand, la Henriade. Qu'il est doux d'aj)prendre une langue étrangère par les yeux et les lèvres d'une jeune beauté^ ; car c'est ainsi que Voltaire apprit l'anglais; la leçon était de son âge, et il en profita doublement. Ce fut dans ce voyage (ne dirait-on pas Guillaume duc de Normandie étudiant à l'avance son royaume à venir?) que, pour la première fois, Voltaire devait apprendre les noms de cette littérature féconde en grands exemples ; de cette nation rivale , où il exerça toutes ses séductions de poëte français, il rapporta (avec plus d'un billet doux) comme on rapporte quelques spécimens curieux des peuples lointains , les tragédies de Shakspeare , le Paradis perdu , X Essai sur l'homme et Y Essai sur la critique , en un mot, toutes les élégances de Pope, ce poëte de la civilisation anglaise qui devait jouer à la cour de la reine Anne . le rôle
' By leminal lips and eyes. — D- Juan.
d'Horace à la cour de l'empereur Auguste. Cette fois, le grand pas était fait, l'esprit français qui , en dépit de tant d'efforts avait dominé le siècle littéraire de la reine Anne, est vaincu à Londres, aussi bien qu'à Paris, à l'instant où commence la seconde moitié du dix-huitième siècle. Des deux côtés du détroit, la réaction littéraire s'accomplit, tout entière en l'honneur de l'Angleterre ; eh ! le moyen de ne pas obéir à cette impulsion nouvelle, une fois que Voltaire eut donné l'exemple T Lui- même , Voltaire , quand plus tard , offusqué et mécontent de ces renommées de son adoption , il voulut revenir sur les avances qu'il avait faites au génie anglais , ni par l'ironie , ni par le bon sens, ni par l'éloquence, il ne put remonter le courant qui l'emportait.
De ces avances de la France à l'Angleterre . de cette admiration passionnée , souveraine et folle que tout d'un coup les Français du dix-huitième siècle ont témoignée à l'esprit, à la littérature, à la philosophie, aux institutions de leurs voisins, il nous reste un irrécusable témoignage. Nous voulons parler du séjour de Voltaire à Londres , à la fin de 1726 * et des Lettres sur les Anglais qu'il écrivait, deux ans plus tard, à son retour. Lorsqu'il passa le détroit. Voltaire était un esprit tout parisien ; il était amoureux-
Et non pn? 1722, ooniiiie l'a dit lonl Broughani.
fou de la conversation, de l'esprit, de l'ironie, des légèretés charmantes de ce Paris , qui , maintenant que le Grand Roi était mort , dominaient même à Versailles . — Son aventure avec le chevalier de Rohan, et l'ignoble insulte de ce lâche gentilhomme qui se cache derrière les bâtons de ses laquais pour châtier une épigramme à laquelle il n'ose pas répondre, avaient forcé Voltaire à cet exil en Angleterre dont il devait rapporter tant d'idées. Il part, il arrive, il est le bien venu dans cette patrie des plus grands seigneurs de l'Europe , puisqu'ils vont de niveau, pour le moins, avec cette royauté, forcée par eux, d'accepter les conditions qu'ils lui ont faites. Soudain toute maison est ouverte à ce bel esprit venu de France ; on ne veut pas souffrir que Voltaire devienne, comme disait Catilina de Cicéron : inquilinus civis urhis Roinœ , un habitant d'hôtel garni, mais au contraire, chacun s'empresse de devenir l'hôte du poëte français.
M. Falconnet , le chef d'une puissante maison de commerce, le même qui fut plus tard ambassadeur de l'Angleterre, près de la Sublime Porte, fit à Voltaire les honneurs de la grande cité*. On lui montra les monuments et les hommes , on lui expliqua le mécanisme social de ce gou\ ernement admi-
' Voltaire et Rou.iseau , par Henri Lord Brough.im. Cliez Amyot, 1K45. CV«t un livre 'l'un tv<'«-ierme écrivain, rempli des pins cnrienx détail -.
rable; il entendit parler tout haut et librement et sans que personne s'inquiétât de la Tour de Londres, de liberté et de tolérance ; en même temps il se vit encouragé, applaudi, enrichi. Ce fut dans une belle maison des champs, aux environs de Londres, à WandeAVorth , au milieu de ces épais ombrages et de cette splendide fraîcheur, que Voltaire put terminer son poëme de la Ligue, cette Henriade, dont les premiers vers , crayonnés au charbon , avaient illustré les murs de la Bastille; et chose étrange! ce livre écrit à la gloire du plus français des rois de France , il fut dédié à la princesse de Galles , qui allait être bientôt la reine Caroline. Bien plus cette louange presque épique des Crillon , des Mornay, des Sully, elle fut publiée aux frais des lords de l'Angleterre et du surplus de cette souscription vraiment royale , le poëte commença l'établissement de sa fortune. Ainsi, tout le favorisa en Angleterre, même la loterie , même les spéculations du commerce dans lesquelles il se mêla heureusement; si bien qu'il revint en France chargé d'argent , chargé d'honneurs et d'idées , plein de sécurité et plein d'espoir. Il est vrai qu'il n'eut pas l'honneur de se prosterner aux pieds d'Isaac Newton, mais il en avait entendu parler par des intelligences qui l'avaient vu à l'œuvre, et qui s'étaient mûries au soleil de ce tout-puissant génie. — Pope avait appelé Voltaire son ami . Congrève l'avait appelé son élève .
ajoutez à ces joies si vives, les joies délirantes d'un nouvel amour; madame du Chatelet, à vingt- quatre ans , éclatante de toutes les belles grâces de la beauté, de l'esprit, de la jeunesse et saluant la première , d'un regard enthousiaste et charmé , le système de Newton, que Voltaire devait enseigner à la France. En ce moment, l'auteur de la Henriade était aussi heureux et aussi fier de sa découverte, que Christophe Colomb lui-même, lorsque le Génois rapporta au monde agrandi de moitié , un nouvel univers.
Ces lettres sur les Anglais , écrites par un homme que poussaient à la fois l'admiration, l'esprit, la reconnaissance , le paradoxe , exercèrent et elles durent exercer en effet, une périlleuse influence sur l'esprit national français. Chaque page de ce récit de découvertes en Angleterre , était une nouveauté hardie , et le Parlement de Paris (10 juin 1734) finit par s'en inquiéter, jusqu'à condamner les Lettres sur les Anglais à être brûlées vives •< comme scandaleuses, con- " traires à la religion , aux bonnes mœurs et au res- " pect dû aux puissances ! " La cour de Rome , de son côté, lança son anathème (4 juillet 1752) un peu tardif; cependant le livre suivait sa trace, il était écrit avec la verve la plus brillante , avec l'admiration la mieux sentie. L'enthousiasme dupoëte va si loin qu'il célèbre même , ô prodige ! le beau ciel de Londres ! Par bonheur il est arrivé avec un soleil radieux, il a sa-
lue les verdoyants rivages de la Tamise, il a \u passer, dans leur barque pavoisée , le roi et la reine : " précé- " dés de bateaux remplis de musique , et suivis de " mille petites barques; chacune avait deux rameurs, " tous vêtus comme l'étaient autrefois nos pages, avec " des chausses et de petits pourpoints ornés d'une " grande plaque sur l'épaule. Il n'y avait pas un de " ces mariniers qui n'avertît, par sa physionomie, " par son habillement et son embonpoint , qu'il était " libre et qu'il vivait dans l'abondance. ••
Certes, voilà de l'admiration et de l'enthousiasme qui n'attendent même pas que le voyageur ait mis pied à terre. Voltaire admire toutes choses dans la patrie de Clarisse HarloAve. Il trouve que les jeunes gens sont beaux et bien faits , que les fennnes montent à cheval avec grâce ; il admire ces jeunes filles : '• fort '■ belles , vêtues de toiles des Indes ; toutes étaient " bien faites , elles avaient un air de propreté , et il y " avait dans leur personne une vivacité et une satis- " faction qui les rendaient toutes jolies! >- A peine débarqué , il assiste à la Aéritable fête des Anglais , à une course de chevaux , on lui prête un beau cheval , et le voilà à cheval , se mêlant à cette foule somptueuse ; " Je me crus transporté aux jeux olympiques ; mais la ••beauté de la Tamise, cette foule de vaisseaux, " l'immensité de la ville de Londres , tout cela me fit '•rougir d'avoir osé comparer l'Klide à l'Angle-
" terre ! » Bien plus , dans cette expansion enthousiaste , il compare les boxeurs anglais aux gladiateurs antiques : " J'appris que dans le même moment il y " avait un combat de gladiateurs dans Londres et '■'je me crus aussitôt avec les anciens Romains. " Le soir venu, notre Parisien se fait présenter à quelques dames de la cour, car il ne doutait pas qu'elles ne fussent de ces dames qu'il avait vues galoper de si bonne grâce. — Ce n'étaient pas les mêmes dames, c'était la plus haute aristocratie de l'Angleterre : " Elles étaient guindées et froides, prenaient du thé, •' fesaient un grand bruit avec leurs éventails , et " criaient toutes à la fois pour médire de leur pro- " ch'riin; quelques-unes jouaient au quadrille, d'au- " très lisaient la Gazette; enfin, une plus chari- " table que les autres voulut bien m'apprendre " que h beau monde ne s'abaissait pas à aller à ces " assemblées populaires qui m'avaient tant charmé ; " que toutes ces belles personnes, vêtues de toiles des " Indes, étaient des servantes ou des villageoises, qu " toute cette brillante jeunesse , si bien montée et ces " caracoleurs au bout de la carrière , étaient une " troupe d'écoliers et d'apprentis, montés sur des " chevaux de louage. Je me sentis une vraie colère - contre la dame qui me dit tout cela. -<
Le lendemain ( ramassons avec soin tous ces détails, c'est la décoration , ce sont les comparses de
notre drame de Clarisse Harlowe], le lendemain Voltaire sort par la ville, il entre dans un café malpropre, mal meuhU , mal sei'vi! et il retrouve les mêmes hommes qu'il a vus la veille, si heureux et si gais. Ces messieurs parlaient de leurs affaires et d'une nouvelle qui paraissait les intéresser fort peu : •• MoUy " s'est coupé la gorge ce matin , son amant la trou- " vée morte dans sa chambre , avec un rasoir san- " glant à côté d'elle! Cette Molly était une fille, » jeune , belle et fort riche , qui était prête à se " marier avec le même homme qui l'avait trouvée " morte le matin . Ces messieurs , qui tous étaient " amis de Molly, recevaient la nouvelle sans sour- " ciller. L'un d'eux seulement demanda ce qu'était " devenu l'amant? — // a acheté le ravoir! dit froi- " dément quelqu'un de la compagnie. ■- — car cette belle personne s'était tuée, tout simplement, parce que le vent était à l'Est ! Mais comprenez donc , par de pareils détails, quelle fut la peine de Richardson et quel génie il lui fallut déployer pour faire accepter sa Clarisse, par ces belles dames dédaigneuses , par ces jolies filles si fantasques, par ces piilegmatiques lecteurs qui se demandent froidement: Qua-t-onfait du rasoir f
Vous pensez que pour nous autres Français du xix" siècle, séparés de ces mœurs tout au plus par cent ans de distance , l'âge d'un vieil homme , c'est
ufie grande joie de savoir quelle était cette fière et terrible cité, dans laquelle, tout à l'heure, va tomber notre divine Clarisse? Figurez-vous l'abîme des licences , des démences , des mensonges , tous les contrastes; l'un soutient que lord Marlborough est un lâche , l'autre que M. Pope est un sot. Les Whigs votent pour la cour, les Torys votent contre le roi. Dans ce pays de liberté , on vous prend un homme , on le charge de fers et on vous l'envoie, pieds et poings liés, loin de sa femme, loin de ses enfants, dans les mers du Nord pour le service de l'Angleterre. Tel libraire publie impunément quatre traités contre la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tel autre est mis au pilori pour un pamphlet politique ! Etrange nation! Elle coupe la tête à Charles F^ pour quelques dissentiments religieux , et elle laisse Cromwell fouler aux pieds les lords , les lois , les parlements ! — Voilà d'abord ce que Voltaire a pu voir en pleine ville de Londres ; il a vu tout cela en gros ; puis peu à peu , avec la bonne foi et le sang-froid d'une intelligence d'élite , il a étudié les moindres détails de cette nation. Sa première visite sérieuse fut pour un Quaker, et le Quaker lui donna à dîner, tout en parlant de l'inutilité du baptême et de la communion , de la vanité du serment , des dangers de la confession. Le Quaker raconta à Voltaire l'histoire de Guillaume Penn , le fondateur de sa secte ,
l'ami de la princesse palatine Elisabeth, la femme de Georges 1", l'illustre princesse à qui furent dédiés les premiers livres de Descartes.
Quand il est bien instruit des choses de la Pensylvanie, et de l'histoire àesAmis, le voyageur s'inquiète de la religion anglicane. Il étudie le haut et le bas clergé, et il approuve le mariage de ces prêtres, pères de famille, si peu semblables aux abbés de France. Le prêtre anglican est pauvre et fier comme Diogène , sa démarche est grave, sa figure est austère, sa vie correcte. Le dimanche est le jour qui appartient à Dieu, et c'est à peine si la loi laisse aux hommes quelques heures de cette journée consacrée à la prière, ou tout au moins au silence ; du reste toutes les religions vivent en paix sur cette terre de liberté.
Le parlement d'Angleterre se peut comparer au sénat romain ; un jour un des memljres de la Chambre des Communes parle de la majesté du peuj)le anglais! D'abordlaChambrefut étonnée, mais l'instantd'après elle approuva, en silence. Son parlement c'est le rempart de cette nation contre l'envahissement royal , car la royauté anglaise est toute-puissante pour le bien, impuissante pour le mal; le peuple respecte un gouvernement où il a son influence , les grands seigneurs n'ont plus de vassaux, la Chambre des Pairs et la Chambre des Communes sont les arbitres de ce grand peuple. Au surplus, il a fallu bien du sang et
bien des larmes [)oui' l'établissement d'une pareille société, mais les Anglais trouvent qu'ils ne l'ont pas payée trop cher. Songez donc, en effet, que l'Angleterre a été tour à tour l'esclave des Romains, des .Saxons , des Danois , des Normands de France ; Guillaume le Coiuiuèrant en fit sa chose et la coupa à sa volonté en mille parcelles, qu'il inscrivit sur le grand registre de sa conquête. A la mort du Bâtard, ses barons, ses capitaines, les sous-tyrans, les évê- ([ues exercèrent en détail leur immense tyrannie, traitant ce peuple de marchands, d'artisans, de laboureurs comme un vil troupeau, jus(iu'au jour où la nobles.se arracha au roi Jean sons terre, la yrande Charte, non pas sans faire au peuple anglais sa petite part dans ces libertés nouvelles. Cette part devint bien vite une conquête importante, jusqu'à ce qu'enfin l'égalité légale eût porté ces grands fruits, d'autant plus admirés par Voltaire, que la France de 1789 était encore loin d'érlater.
Par son commerce , Londres est devenue la rivale heureuse de Cnrthage, de Venise, d'Amsterdam. De bonne heure la question des laines et des marchés fut un sujet de dissensions violentes entre l'Angleterre et l;i France ; la ])aix et la guerre étaient contenues dans le c()ni[)t()ir des marchands. Les marchands anglais tiop hons spéculateurs pour ne pas spéculer même sur la glciie, ont payé Crécy, Poitiers, Azincourt, I. 4
le siège de Paris, le siège d'Orléans, l'occupation de la Normandie , ils ont payé même les victoires du prince Eugène ; aussi qui dit un marchand anglais, dit un citoyen romain.
Quand il s'est bien rendu compte de cette histoire aux cent actes divers , Voltaire va se reposer au théâtre; il assiste aux tragédies de Shakspeare, et il prouve, dans ses leltres. qu'il ne comprend pas grand' chose à Macbeth, au jRoi Lear, à la douleur à'Hamïet, à la jalousie d' Othello ; il est plutôt du côté de Dryden que du côté de Shakspeare, il affirme que M. Addison, l'auteur de Caton d'Utique, est le premier poëte de l'Angleterre qui ait fait une tragédie raisonnable. Il traite la comédie anglaise de turc à more , disant comme dit le vers latin : — Les Anglais beaux dans les larmes , ridicules dans le rire :
<i Anglica gens est , optima flens , sed pessima ridens. >•
il s'élève, avec justes motifs, contre ces licences si facilement acceptées ' , ou bien il s'indigne contre l'imi-
' Quand on songe que la Venise sauvée d'Otway est citée par Kichardson lui-même, comme digne des larmes et de l'attention de miss Clarisse ! Clarisse elle-même parle à miss Howe de cette Venise sauvée dont elle a fait, dit-elle, des extraits dans ses cahiers d'études. Eh bien ! il y a dans la tragédie d'Otway tel passage qu'il eilt été impossible de réciter, même sur le théâtre de Pantin, cbcz mademoiselle Gnimard, /<i belle damnée île Marraontel, en présence des danseuses et des duchesses les plus eflrontées de l'Opéra et de
tation des comédies de Molière. A quoi bon copier le Tartufe? à quoi bon le Misanthrope? Chemin faisant il accable de mauvaises épithètes , le maladroit copiste, ce pauvre Wicherley, l'amant de la duchesse de Cléveland, une des maîtresses de Charles II. Il est plus tendre pour" Congrève.
Toutes ses louanges , Voltaire les accorde aux grands seigneurs qui ont eu assez d'esprit pour cultiver les lettres. C'est un honneur que les grands seigneurs de la France ne font pas encore à la poésie ou à l'éloquence. Tout au plus si les beaux messieurs des grands appartements permettent à nos meilleurs écrivains, de les amuser une heure. A ces causes Voltaire célèbre le comte de Rochester, lord Dorset, lord Roscommon, il met Waller au-dessus de Voiture. Quant aux écrivains d'un vrai génie, quelle que soit leur origine, Voltaire se prosterne devant eux : Butler, Swift, le Rabelais anglais; « mais Rabelais, dans son " bon sens et vivant en bonne compagnie ! » Mon- " siexir Pope ( gros comme le bras! | a réduit les siffle- Versailles. Même on se demande pourquoi Lovelace ne choisit pas quelque puissant drame de Shakspeare, Roméo et Juliette par exemple? Le dialogue de Juliette : — Aon , ce n'est pas le jour ! et ces touchantes mélodies de l'amour heureux , devaient avoir plus de puissance sur l'âme de Clarisse que toutes les brutalités de la muse d'Otivay. Au reste, nous avons essayé de faire l'analyse de cette tragédie au moment où Lovelace y conduit Clarisse Harlowe.
•< menls aigres de la trompette anglaise, aux sons liar- '. monieux de la iMte. " Eu uu mot, il cherche surtout la France , en Angleterre ; plus Londres lui rappelle Paris et plus il se trouve heureux de fouler «es domaines dont il a sa part.
Surtout ce qui lui plaît , c'est la façon considéra])le avec laquelle sont traités, non pas les gens de lettres, mais les hommes de génie en Angleterre. En ceci nous voilà bien loin de la France et des maigres pensions accordées par Louis XIV, aux plus beaux génies de son siècle. Addison. secrétaire d'Etat; Newton, intendant des monnaies du royaume; Congrève, niiigistrat; Prior, plénipotentiaire; le docteur S\\ift, doyen d'Irlande; M. Pope, qui vend 200,000 fr-incs sa traduction de V IHacle ; — après leur mort , honorés comme dans leur vie, ces grands hommes sont portés à Westminster, dans le tombeau des rois.
Nous avons recueilli ces détails, contemporains de Richardson, pour mieux explitjuer l'anglomanie ()ui tout à l'heure va s'emparer de la France entière, lorsqu'à tant de conquêtes dans la philosophie, dans la politique, dans l'histoire, dans l'éloquence, l'Angleterre aura pu ajouter la plus importante exportation qui ait jamais alimenté la littérature d'un peuple, l'exportation des romans anglais.
En effet, c'est à ce moment de triomjilii' pour la
littérature anglaise, que se place ce produit inespéré de l'imagination, de l'observation et du bon sens des meilleurs écrivains de l'Angleterre, le roman , ce rêve de la vie éveillée, cette récréation de la pensée heureuse, ce théâtre toujours ouvert : enfant du rêve, aussi vieux que la fable, aussi puissant que la comédie et plus maître de lui-même ; à la jeunesse il parle d'amour, à la toute-puissance il vante la modération et la sagesse; au malheureux, il dit : espère! pour le méchant, il a des leçons et des menaces ; tout lui sert, tout lui est bon ; les hommes quel que soit leur état, les passions quelle que soit leur fortune ; tous les royaumes, toutes les époques, le palais superbe et le toit de chaume , le cadavre et les fleurs , toutes les joies, toutes les croyances, toutes les douleurs. Il est le roi de la foule, il en est le dieu, son charme est irrésistible, il peut tout pour le bien , il peut tout pour le mal ; il commence où s'arrête l'histoire, dans les plus hautes régions comme dans les plus basses ; l'alcôve du roi lui est ouverte, aussi bien que l'échoppe du bateleur. Le roman, c'est, comme le monde, un rendez-vous de toutes les passions , c'est une mine inépuisable creusée dans les entrailles même du genre humain. Laissez passer l'habile romancier, il n'a pas besoin de lanterne pour trouver son homme , le premier venu lui peut servir, une seule passion lui suffit, une seule douleur, une seule maison; il est l'his-
toricn sciieux ou goguenard de la vie réelle , et il n'ira pas frapper de porte en porte, pour chercher le sujet de ses annales. Il agit par la vérité, il agit par la fiction ; il appelle à son aide le récit , le dialogue , le costume, le paysage, la description, le mystère; il est naïf, singulier, moqueur, pathétique, sublime, éloquent et goguenard , tout à la fois et souvent dans la même page , pour peu que sa passion et son œuvre aient besoin de cette accumulation de ressources. Avec de plus grands et de plus nombreux moyens d'exécution que l'orateur, le poëte, l'historien réunis, le romancier a moins d'entraves , il obéit à des lois moins strictes , il a plus de chances de réussir, puisqu'aussi bien son domaine est exposé aux quatre vents du ciel. De ces hauteurs, il parle à toutes les âmes, il agite tous les esprits, en haut et en bas de ce monde ; les cœurs simples et les cœurs élevés, les humbles et les superbes, le riche et le pauvre, le vieillard et le jeune homme, la jeune fille au sein agité et qui devance la dix-huitième année , la grande coquette à son zénith et sous les armes, et la femme sur le penchant de l'âge, à la descente de la colline, sur les feuilles jaunies de l'automne, tout est bon au roman, tout le sert , il satisfait à tous les besoins , à tous les rêves de l'imagination , de l'esprit et du cœur. Lui aussi, il connaît à merveille ces habiles apprêts qui éveillent l'appétit de plus d'une manière : et comme
il se rit de vos poétiques, de vos rhétoriques , de vos lois littéraires : l'unité ! les vingt-quatre heures ! Aristote ! Il est roi à la façon de ces grands princes qui sont rois en toutes choses , qui sont rois partout. Il se montre, il se cache , il va , il s'arrête , il parle , il se tait , il agit à sa guise , plus libre que le vagabondage en personne : ipsa Juhentia, lubentior; tantôt il explique à plaisir les ressorts cachés de son drame, tantôt comme le Jupiter Tonnant , il entasse les nuages sur les nuages, tant il est sûr d'être obéi quand il dira : que la lumière soit faite! Rien qu'à le suivre d'un pas confiant, vous allez apprendre la vie, ses obstacles, ses périls, ses joies si courtes , ses longues douleurs, ses espérances ; il vous montre le point de départ , il vous indique le but et par quels sentiers perdus dans la montagne, on peut arriver à cette palme dernière d'un repos plein de dignité : otium cum dignitate, dont les vieux Romains , arrivés au troisième âge , à l'âge de seigneurie , avaient fait le but paisible de la vieillesse.
Quelles sont les origines de ce poëme familier dont la palme doit rester aux nations modernes? Le savant évêque d'Avranches nous a laissé à ce sujet, un gros livre sans conclusion. Les uns disent que la fiction nous vient de l'Orient, le pays des fables et des cieux étoiles ; astronomes et conteurs étaient les bergers de laChaldée, double génie. La Grèce nous a montré
tout ce que peut ajouter d'esprit et de grâce, le mensonge à la vérité , le conte à l'histoire :
" Quidquid Grœcia mendax " Audet in historia. »
Mais la Grèce jeune et brillante, avait pour romans V Iliade et VOdyssée d'Homère ; la Grèce afifairée se passionnait autour de Démosthènes ; pour remplacer cette fiction domestique, le roman, toujours ouvert à l'oisiveté et au rêve éveillé, la Grèce avait ses jeux, ses théâtres , ses festins , ses rhéteurs , le Portique , l'Académie , la conversation ardente de la place publique. Le roman veut des âmes moins occupées , des esprits moins bruyants, une vie plus intime : non certes , ce n'est pas un Athénien qui a défini le paradis : Lire un ro7nan nouveau, éiendusurunbonfavteuil, au coin d'un bon feu. — Cause)' au four de la hœhe de Noël, disent les Anglais. Ajoutons que le roman, c'est la famille, c'est l'action toute-puissante du père, de la mère , des enfants , au dedans , au dehors , avec eux-mêmes, avec les autres humains. Or le père de famille dans l'antiquité, armé de sa toute-pui.ssance , n'est pas homme à prêter l'oreille aux humbles passions qui l'entourent. Quant à l'amour, qui est, à vrai dire, le grand intérêt du roman et île la vie, ce noble et charmant mobile des actions humaines était singulièrement affaibli chez les ]»euples antiqiK^s
par l'absence des difficultés, des périls, des dangers (|ui en font le charme. L'esclave, car les anciens respectaient la femme libre , appartenait à son maître ; l'affranchie , même la plus aimée , même Glicère ou Lesbie , ou cette fière Cinnare qu'Horace a chantée , conservait la trace originelle , et si ses liens étaient brisés, elle n'était libre que d'être un peu coquette. .' Lijdia, dormis f Tu dors, Lydie?" mais elle ne dormait pas longtemps quand elle reconnaissait la voix du jeune homme qui lui avait donné , la veille , avec un baiser , le soufflet de l'affranchissement.
Ceci arrêté, plusieurs critiques écoutés parmi nous, disent du roman ce que disait Quintilien de la satire : Tota nostra est ; le roman est tout nôtre, à nous Français ; c'est l'heureux et poétique produit de la chevalerie, de la femme libre et chrétienne , des tournois , des fêtes, des loisirs, des écharpes amoureuses, des beaux petits Jehan de Saintré qui courent, les yeux bien ouverts, après la dame des Belles-Cousines. Cette chevalerie chantée, amoureuse et guerrière, pleine de fictions et d'enchanteurs, écrite en langue vulgaire , devint la grande fête des plus beaux esprits de la Normandie française et de l'Angleterre normande. Henri Beauclerc, le maître de tant de gens des deux côtés du détroit , se faisait transcrire , pour son usage, les plus célèbres romans du moyen âge ; mais dans ces fi(^tions colportées par les trouvères .
vous De trouvez pas encore la vie réelle, la vie éternelle, c'est-à-dire la vie de tous; au moyen âge, le peuple était absent du roman, tout comme de l'histoire ; histoire , roman , poëme , tragédie ne s'intéressaient guère qu'aux gentilshommes, aux belles dames... cuirasses brisées parla mort, écharpes ternies par le temps, débris vermoulus du passé.
Soyons modestes et ne prenons pas pour nous seuls , toute la gloire de cette découverte, c'est un des soldats de l'empereur Charles-Quint et de Don Juan d'Autriche, Cervantes, qui le premier a porté dans le roman la vie universelle ; le premier de tous , il a fait descendre la fiction dans l'arène commune , afin que chacun en prît sa paît comme de l'eau d'un fleuve limpide , afin que chaque homme né ou à naître prêtât sa grâce , son costume, son visage, son esprit, ses ridicules et ses vices, à cette œuvre passionnée et féconde. Vous vous rappelez le Don Quichotte, ce ' monde éveillé , attentif , prompt à la réplique , prompt du geste, animé de la voix, croyant, hâbleur, malicieux, railleur, gourmand, et ces belles dames qui passent au loin , jetant un regard dédaigneux sur les Mnritornes, et l'admu'able Sancho dont la panse rabelaisienne est pleine de mangeaille, de bon sens et de proverbes, et ce Don Quichotte, le dernier, na'if et touchant reflet de la chevalerie expirée. . . voilà la belle et grande route (]ue le roman moderne a suivie, voilà
le sentier parcouru par ces héros de la vie réelle, dont nous savons par cœur, les noms et les visages, grâce à Cervantes : le barbier, le comédien , le laboureur, les infantes égarées, Je soldat qui revient de l'Afrique, les vieux chrétiens, les chevaliers — frais sentiers des plus naïves passions où l'herbe naissante nous conduit à la taverne, où les bergères mal vêtues, nous disent plus d'injures que de chansons ; vieux lièges sous lesquels Ginès de Passaniont fait sa ronde, idéal mêlé de réalité, la vie enfin . rien que la vie, mais la vie tout entière , et les bruits qu'elle amène et ses fantaisies , et ses efforts , et sa gloire , car la vie, c'est la gloire ; c'est mieux que cela , c'est la jeunesse, c'est l'entrain réel, animé, de tout ce qui est jeune, insouciant et fort! — Et pourtant le Don Quichotte , cette merveille , elle fut perdue pour la France tant que la France de Corneille resta la France de Scudéry et de sa sœur. Dans le couplet d'une romance populaire en Espagne, le grand Corneille trouve le Cid; dans tout le Don Quichotte, la France n'a rien trouvé d'abord que des Artamènes , des Alexandres, des festons , des astragales , des bergers de trumeau ; mais enfin , après bien des hésitations , des essais , des tentatives , après le Roman comique , où quelque chose se remue qui ressemble à la réalité, après la Princesse de C'ièves, ce quelque cho-e qui ressemble à une âme , Lesage vint , il se posa près de Cervantes , et
Cervantes lui lit place à côté de sa gloire, car Lesage tenait par la main son impérissable Gil Blas.
Grâce à Gil Blas, sur les deux rives de l'Océan dompté par tant de génies si divers , nous voilà, à tout jamais délivrés des C'ijrus , des CUlir , des Diane, des Artènice, des Alcidiane, montagnes héroïques plus fécondes en souris qu'en héros. Le roman qui n'était guère qu'un poëme fabuleux, impossible, est devenu la comédie véritable. Importante révolution qui nous devait conduire, du roman de la vie errante, au roman intime, à l'histoire de la famille; maintenant le pas était facile àfranchir, telle fut l'œuvre de Richardson et voilà son grand triomphe. Vous avez \u avec quelle prudence et quelle sage hésitation cet homme excellent , aussitôt qu'il se vit délivré du terrible souci des écrivains par métier : plaire pour vivre, et qu'il n'eut plus qu'à vivre pour plaire, s'était mis à tenter la grande chance des beaux ouvrages. Son plan était tracé depuis sa jeunesse; il voulait plaire par cette grâce ingénieuse qui est hors de l'atteinte de l'art; il était plus jaloux de persuader et de convaincre par de bons conseils, par de sages leçons, que d'attirer l'attention et d'exciter l'intérêt du lecteur. Il avilit déjà cinquante ans (dix ans déplus que Jean-Jacques Rousseau , quand Rousseau ioninien(,a à écrire), il était le maître de ses loisirs, de sa jiensée, il était sûr de la probité et de la grandeur de sa
mission. Semblable à V Allegro et au Penseroso de Ben Johnson , l'auteur de Clarisse Harlowe , pouvait à son gré, entendre chanter l'alouette, le matin et le soir le rossignol.
Un des grands reproches que nous avons entendu faire aux belles peintures du naïf romancier, c'est qu'elles reproduisent, d'une façon très-incomplète, les mœurs, le langage et les habitudes de la haute société anglaise; les critiques dédaigneux, car en tous pays la critique a ses dandys, accusent l'auteur de Clarisse Harlowe d'avoir étudié le grand monde dans la cuisine, comme dit la comédie, et c'est là, dit-on, une cause innocente de proscription pour ce chef-d'œuvre. Mais, pourtant est-ce à dire que s'il s'est privé de quelques élégances périssables, s'il n'a pas montré dans leur vrai jour douteux, les finesses de certains salons choisis parmi les plus difficiles , le père de Clarisse ne soit pas resté un écrivain puissant, non pas, je le veux bien , par les mièvretés d'une observation minutieuse, mais par la vigueur des pensées, par l'énergie du drame, par la puissance et l'entraînement immortel des passions? Vos élégances passeront, le drame restera; loin d'accuser votre poète, vous seriez plus justes d'admirer comment il a fait, lui , qui ne connaissait de grand seigneur que lord ^\'artho^ ! pour deviner tout ce qu'il a deviné de ce beau monde des vices éclatants qui lui était I. 5
fermé, de sa naïveté, il ne rougit pas, car il est, avant tout, un écrivain bourgeois. Il ne disait pas comme dit Ilamlet : Celui qui joue les rois soit le bienvenu; ceux-là étaient surtout les bienvenus, dans les fictions de notre poëte, car le roman tient au poëme, qui n'étaient ni rois, ni princes ; les plus simples, les plus timides, les plus chastes jeunes filles d'unfoyer anglais, tels sont les personnages que l'historien de Clarisse HarloM'e , préfère et de beaucoup à ces Pasiphaés de l'esprit, à ces Dalilas de l'imagination, dont parle Dryden. Tout réservé qu'il était, il avait ses jours d'audace ; sa timidité naturelle ne l'arrêtait pas toujours quand il fallait raconter, même les excès de l'esprit, même le délire des sens. — J'ai le projet de faire de lui un monstre énorme^ , disait-il de son Lovelace, et vous savez s'il a tenu parole. Il ne se mettait pas à la fenêtre pour voir plus commodément la nature, mais il la voulait étudier de plain-pied et face à face ; homme sincère et vrai , et peu disposé à flatter même les innocents mensonges, il ne s'inquiétait pas de ternir d'un soujle impur l'oripeau du sentiment ; sa main était loyale, c'est-à-dire ferme au besoin, soit qu'il falliit toucher à la vérité, la montrer sous toutes ses faces, la dépouiller de ses habits d'emprunt, enfanter, encore un coup, quelque monstre en morale, soit qu'il s'attachât courageusement à la grande
' / ha\e (t mmd to mahe him a lni<jc monster.
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famille des vices, il n'y allait pas de main morte, et il se croyait dispensé de mettre à ses mains, des gants musqués, comme unjoli monsieur qui offre la main à une dame jjour danser un menuet * . Calme et naïf conteur, ses sentiments étaient pieux et tendres , son humeur enjouée, il excellait ù reproduire, non pas le paysage, non pas l'homme extérieur, comme sir Walter Scott, par exemple , mais le type intérieur de l'homme. Son style, sauf les grandes circonstances des jours de fêtes carillonnées, et quand absolument il lui fallait des mots doués de vie pour des pensées de feu, était un bon style de tous les jours , avec plus de chaleur que de lumière ; son grand bonheur c'était d'étudier les objets qui parlent du temps présent; sa grande ambition c'était d'ôter le masque des choses, aussi bien que des perso7ines , comme eût dit Montaigne. Il savait à fond la famille, les relations des hommes entre eux, la puissance du vice, l'autorité de la vertu , et pour mettre ces grands débats dans leur vrai jour, il n'avait eu qu'à s'imbiber de ce génie de la lutte qui a rempli cette époque de l'histoire d'Angleterre : w higs et torys , haute église et basse église, controverses religieuses, politiques, morales, débats immenses qui ont duré plus d'un siècle , que la révolution française a fait taire de sa grande voix, Napoléon de sa grande épée ! Ajoutez cet amour complet,
• C'owpci-.
cet amour bourgeois, pour la vérité, et vous comprendrez la valeur morale et la haute portée du roman de Richardson,
Vous avez vu que Lovelace était un être réel , tout est vrai dans ce beau livre, même le nom du héros. Que cette divine miss Clarisse Harlowe ait vécu en effet, et qu'en effet ait existé dans quelque comté de l'Angleterre , la pédante famille des Harlowe , attachée à sa terre , à son argent, à cette avarice qui est la source ignoble de toutes les méchancetés et de tous les crimes , nul ne peut en douter. Qui de nous n'a pas rencontré cette famille d'esprits médiocres, de cœurs étroits, d'orgueils froissés, de vanités misérables? Cette maison des Harlowe ! mais rien qu'à toucher de son manteau, ces pierres froides et. luisantes, on éprouve un indéfinissable malaise. Je vois la maison, le parloir, le jardin, le bûcher, la grande allée remplie d'une mousse verdâtre, le pavillon hanté par les esprits, je vois même les beaux oiseaux d'or et de feu, génies familiers et joyeux qui viennent saluer les belles mains de Clarisse, remplies d'une graine choisie. Je vois tout : je m'assieds dans le petit salon, dans le grand parloir, je détourne la tête : vient à passer M. James Harlo\\e et mademoiselle Arabelle HarloAve. Tristes lieux, tristes témoins d'une épouvantable tragédie : " Oui, la mort a passé dans ces murs , mais le sou- .« venir de ces douleurs s'est apaisé et tourné en mé-
" lancolie , tant nous sommes loin de ces dou- " leurs * . . . "
Que tout ce monde ait vécu dans cette maison, dans cet univers de quelques pieds , il n'y a pas à en douter; l'histoire de miss Clarisse Harlowe, c'est une histoire faite comme un roman, et si par malheur quelque habile critique venait à nous démontrer que notre louange est un mensonge , que notre admiration est une fiction , que Clarisse est restée dans le ciel sa patrie, que Lovelace n'a pas été vomi par l'enfer, soudain je ferme le livre, mécontent de ma duperie, indigné contre ces bâtisseurs de solitudes ^ qui pour des êtres vivants me donnent des fantômes : " Loin " d'ici, créatures oisives, retirez-vous dans vos mai- " sons , est-ce là une fête? " Despréaux, dans un vers plus précis , s'est écrié : Rien n'est beau que le vrai! C'est là justement l'excellente et immortelle beauté des romans de Richardson.
Mais pourquoi tant nous débattre contre la réalité qui se manifeste à chaque page , à chaque ligne de ces grands livres? Lui-même, notre bienveillant romancier, plus d'une fois il a pris soin de nous convaincre de la véracité de son roman. Cette touchante histoire, un peu longue , de Pamé/a , a fourni à son auteur le sujet d'un récit qui rappelle quelque peu la manière du
• Walter Scott. — Old morlality.
* /Edificavirunt sibi tolitudines.
Vicaire de Wahejîeld , le chef-d'œuvre des romans en miniature , comme Gœthe l'appelle. Un bon gentilhomme qui vivait il y a vingt ans , avait raconté à Richardson que, dans une de ses excursions pédestres au milieu des divers comtés de l'Angleterre, il s'était arrêté, un jour de dimanche, à une auberge située sur le chemin de l'église. A peine le voyageur était attablé près de la fenêtre, qu'il vit passer, dans une belle et bonne voiture, le mari et la femme, jeunes et beaux, celui-ci et celle-là, mais surtout la dame avait une tête si noble et si touchante , les pauvres la saluaient avec tant de reconnaissance que le voyageur la suivit à l'église ; là il put voir tout à'I'aise la grâce et la piété de cette belle personne. Cette dame entourée de tant de bénédictions et de louanges était , il y a quinze ans, une pauvre enfant, élevée par charité, dans le château que vous voyez là-bas, chez lord ***. Notre bonne châtelaine avait fait de cette enfant sa femme de chambre, mais elle la traitait comme sa fille. La dame mourut que Paméla avait dix-huit ans ; bientôt notre jeune seigneur se mit à aimer cette belle personne; mais ni la prière, ni la passion, ni la menace, ni l'injure, ni les pièges tendus à cette chaste et douce vertu ne purent venir à bout de cette honnêteté généreuse. A la fin le jeune comte fut touché de tant d'innocence et de beauté, et il fit de Paméla une comtesse; à cette heure ladv Paméla est bénie, honorée.
entourée de respects et d'hommages; son mari est le plus heureux des pères de famille. — Tel fut le récit du voyageur.
Quand donc il se fut donné toute cette peine pour se renfermer dans cette heureuse et brillante position, au bout de vingt-cinq ans d'un rude labeur, Richardsonse rappela cette touchante histoire et il la mit en œuvre, avec quelle joie calme, vous le savez ! Il faisait vie qui dure, de ce drame touchant et mouillé de larmes; il écrivait lentement, longuement, à ses heures, quand tout souriait autour de lui, quand le silence était profond, l'enfont tranquille, le vent tiède, ou la maison bien chauffée. Il est le premier à se réjouir de son œuvre, chapitre par chapitre, s'arrêtant avec complaisance, aux beaux passages, se souriant à luimême quand il y avait de quoi sourire (témoin la préface ! ), et prenant, sans façon, sa bonne part des sympathies de l'auditoire. Chaque matin (tout comme pour Clarisse), famille de parents, d'amis, de serviteurs demandait : Paméla, comment va-t-ellef et quand il avait de bonnes nouvelles à donner , il ne les faisait pas attendre. A la fin, cependant, et ce jour-là, on fit dans cette heureuse maison un grand feu de joie, après bien des traverses , Paméla se mariait au jeune comte. La première rencontre des deux amants s'était faite le 10 novembre 1739, et le 11 janvier 1741 le mariage (en quatre volumes | était si-
gné; ainsi en dépit de tant de longueurs, nos amoureux n'avaient pas perdu trop de temps.
Le succès fut immense; jamais livre n'avait roulé avec plus de rapidité dans le torrent de la vente ; on lut, on fut touché, on applaudit, avec des larmes, avec des sourires ; le roman fut recommandé en pleine chaire, comme un livre d'un prix inestimable et qui valait mieux que les meilleurs sermons des plus grands maîtres, et même Richardson se range tout à fait de cet avis quand il dit quelque part que l'éloquence chrétienne est tombée dans les excès les plus condamnables. Jamais, jusqu'à ce jour, l'Angleterre n'avait rêvé une joie plus littéraire et plus complète. Pour le coup, la nation anglaise était prise sur le fait , et le Phébus de Versailles n'avait rien à voir dans ce style facile et naturel. Voilà enfin les deux amoureux de roman qui osent soupirer pour tout de bon, point d'incidents compliqués, nul efVort, une fable très-simple qui se déroule au grand soleil; voilà enfui une jeune fille de la plus petite condition qui intéresse mille fois plus que les hautes princesses, reines détrônées du roman moderne ; le style est aussi limpide que l'action est claire , ces gens-là parlent comme ils agissent, c'est de la comédie vieille d'un jour, car rien ne ressemble à im tableau fidèle comme cette histoire de Pamèla; on y l'etrouve toutes les émotions contemporaines des honnnes avec qui l'auteur a vécu :
chaque, mot et chaque événement se ressentent de l'ordre, de la paix, de la subordination si fortement établie dans cette société anglaise dont Richardson, Fielding , Goldsmith , Smolett , Mackensie , Sterne lui même , ont été les charmants , les profonds , les ingénieux historiens.
Le bruit avait couru un instant qu'un célèbre imprimeur de Londres, Ch. Aaron Hill avait aidé Richardson à écrire le roman de Paméla. A cette époque où la littérature était chose sérieuse et ne se prodiguait pas, au hasard, comme l'eau des fontaines, un pareil bruit ne pouvait être quune calomnie sans portée; toutefois M. Hill pensa qu'il était de son honneur de démentir ce petit mensonge qui eût pu devenir à la longue, une grosse vérité : " Richardson, dit- <• il , est le seul auteur de cette école de vertu , et à " mon sens il est peu d'hommes vivants ou morts " qui aient égalé celui-là dans la vigueur de ses ta- " lents naturels. Tout d'un coup, par un jour d'été, " vous découvrez un océan au flot calme et puissant, " soudain cet océan plein de soleil, dominant peu à " peu son immense profondeur, soulève jusqu'aux " cieux, les masses les plus énormes ; l'instant d'après " cette vague imposante retombe sur elle-même avec « grâce et sans fatigue. Dans tout ce qu'il dit, dans » tout ce qu'il fait, il est toujours près de la nature : " je ne lui sais qu'un seul défaut , mais j'avoue que
" Richardson le porte à l'excès, la métiance de ses " œuvres. On dirait que pour lui a été faite cette pa- " rôle du livre : Verehar mea opéra omnia. "
Huit ans après le mariage de Paméla , venait au monde, jour pour jour, miss Clarisse Harlowe; " étoile brillante qui jetait ses premières splendeurs " dans le fleuve de la vie. Trop douce image pour un " pareil miroir ! être charmant à peine formé , la fleur « entr' ouverte avec tous ses parfums' ! ->
Cherchons maintenant, si vous le permettez, quelques détails des habitudes, des mœurs, des usages de cette nation anglaise dans laquelle nous allons entrer tout à l'heure, à la suite de Lovelace et de Clarisse Harlowe, deux guides si différents. A coup sûr Voltaire est un bon guide, mais juste ciel! son observation tout enthousiaste que vous l'avez vue, n'est pas chose sur quoi l'on compte; il vise au trait, sa louange même a des griffes. Suivons un cicérone plus calme et surtout plus anglais ; cherchons l'état de la société en Angleterre , tout simplement parmi les moralistes, parmi les poëtes comiques qui l'ont étudiée jusqu'au fond; Addison, par exemple, quel ' Lord Bvron.
guide meilleur ? Où donc rencontrer une tutelle plus bienveillante et plus vraie, une satire plus affable, un esprit plus disposé à l'indulgence? Il met en préceptes ce que Richardson met en œuvre , il dessine en masse, cette même foule que le romancier fait parler, fait agir à son gré : •< Apprenez, s'écrie-t-il, appre- " nez, jeunes gens, et souvenez-vous, vous qui êtes « déjà avancés dans la vie, le but et la fin de toutes «' choses, et commentl'homme sage qui veut bien finir, « doit faire ample provision de probité et de vertu ! * - " Le jour d'hier est passé, où en est le jour d'au- " jourd'hui? et le jour de demain où donc ira-t-il? •• Ne dirait-on pas une invocation de Richardson? Ceci dit, Addison raconte ces mille petits détails qui donnent sa physionomie à un peuple. Par exemple , quels étaient les livres de toute bonne maison anglaise , en l'an 1720? Je rencontre, dans les parloirs de ces riches bourgeois, les Plaisirs innocents de la vie rustique, les Rêves de la comtesse de Kant ; sur la toilette d'une femme à la mode je vois la dernière brochure : Tout cède à l'amour; la tragédie jouée le mois passé : l'Innocent adultère, repose à côté du traité d'Arithmétique du gouvernement patriarcal et de l'Histoire des grands orateurs embarrasses dans leurs lia-
* Peliie hinr juvencuque seiiesque,
Finem animo ccrtum, miserisque vialica.
Pers. s. V
rangues. Parfois on s'entretient d'un grand succès de comédie : l'An^our jjroduif l'amour ; il y a surtout le rôle du chevalier Simpson qui a fait rire toute la cité. Les contes de la Fontaine ne se lisent que souo le manteau et en français. Les romans de chevalerie sont encore à la mode ; on croit aux chevaliers , aux varlets , aux belles dames , aux combats de taureaux. Les duels s'accomplissent très-souvent dans la forme ordinaire : le chapeau sur les yeux, un silence farouche, première botte, parade, repos, explication, raccommodement^ La Doris de M. Congrève est une satire qui passe pour un chef-d'œuvre de raillerie : le poëte a tracé le portrait d'une femme débauchée en traits si vifs que de nos jours la pruderie anglaise en serait révoltée. On s'occupe de la prétention ridicule d'un libraire français qui est venu à Londres avec une cargaison de sermons. De temps à autre paraît incognito, quelque méchant pamphlet contre le gouvernement, ou bien arrive une averse soudaine de libelles et de satires anonymes. Chaque parti se donne de grandissimes coups de pied avec la plume qu'il tient à la main et les gens insultés en sont à regretter cette loi des douze tables qui punissait de mort quiconque, dans un libelle, attentait à Thonneur d'un citoyen romain. Ces pamphlets remplis de violences, de colère, d'insultes, s'attaquaient aux personnes les
' L'Hciilicre. comédie.
plus honorables de la nation anglaise, ils sortaient, pour le plus grand nombre, de cette bourgeoisie avide et jalouse de toute prérogative, mêmenous serions bien étonnés , le connaissant comme nous le connaissons, si M. James Harlowe n'était pas un des fauteurs les plus acharnés de ces tristes écrits. Quoi d'étonnant? les Anglais sont avides, comme tous les hommes, de nouveautés et de nouvelles : Est natura hominum novitatis avicla , et quoi de plus nouveau que de donner un démenti quotidien à la probité, aux grands noms, aux grands services ? Les feuilles volantes font les délices des cafés. De Paris, de Bruxelles, de la Haye, de toutes les grandes villes de l'Europe, les nouvelles arrivent chaque matin, et comme on s'y est habitué durant les guerres, la paix venue, l'habitude du journal est restée. Londres veut savoir tout ce qui se passe au dehors : le pape a nommé un cardinal , le roi de France est en son château de 3'larly , et autres nouvelles, surtout le lecteur est ravi quand la nouvelle est assaisonnée de quelque bonne grosse médisance, de quelque bonne calomnie. Voilà ce qui plaît , ce qui charme , ce qui rappelle son buveur , d'où il suit que déjà , en ce temps-là, pour bien remplir une gazette, ce qu'il y a de mieux, c'est le mensonge, le mensonge de parti, bien entendu. — Ne nous parlez pas d'une chanson nouvelle ou d'un conte bien fait, mais en revanche, tombez à bras rac-
courcis sur les whigs, si je suis tory, ou sur les torys si je suis whig. C'est l'usage : ça ne blesse personne, en fin de compte, et d'ailleurs le monde n'est pas fait autrement.
Entre autres publications, voici la onzième édition du Voyage d'un pèlerin pour aller de ce monde à l'autre, par Jean Bunyan, le fervent enthousiaste qui nous indique le chemin du paradis. — Il se publie le prospectus d'un nouveau journal : la Gazette des bruits sourds, remplie de l'immense on dit de la ville : ce sera comme si l'on se parlait à l'oreille, et nous ne serons plus exposes aux murmures dévorants de M""^ Brouïne etC*. La caricature, cette satire en plein vent, qui fait partie du génie anglais, qui touche à tous les ridicules et qui tient à toutes les libertés , je la vois commencer en Angleterre , non pas seulement sous la plume de Richardson et de Fielding, mais sous le crayon des plus habiles dessinateurs. Les Italiens ont inventé cette façon de rire au nez du genre humain ; ils appellent ces portraits exagérés : caricaturas et ne s'inquiètent guère de ce que dit Pascal : " Il est dangereux de faire voir à l'homme combien " il est semblable aux bOtcs, sans lui montrer sa gran- " deur! » — On prépare un bleuet : Histoire des ouvrages des ignorants , à l'usage de la république des hommes sans lettres. Bref, la manie d'écrire s'est emparée des Anglais; vous savez bien, il s'agit de
cette fièvre maligne qui s'appelle le Caco'èthes * dans Juvénal , et quand ce levain de raillerie s'est aigri dans les cœurs envieux ou blasés, la maladie ne peut plus se guérir qu'à Bedlam. Ce n'est pas que MM. les Anglais ne se soient défendus à outrance contre cette maladie incurable de l'écrivaillerie; ils ont employé , mais en vain , tous les remèdes et la plus active surveillance : le fer et le feu ont poursuivi les garçons écrituriers de l'Angleterre ; on a appliqué plus d'une fois , le patient dans un trou fermé par deux planches, et il a été exposé pendant une heure à toutes les intempéries de l'air, rien n'y fait, ils veulent écrire. — Ils n'aiment guère la musique, et ils s'en moquent, l'un d'eux même qui avait un mauvais cheval, l'avait nommé : Fiddieback, dos de violon"^. Ils sont fous de critique ; entre autres critiques , ils veulent qu'on leur parle de théâtre, et quand on s'occupe des comédiens ou des comédies , on n'y saurait mettre trop de férocité. — Les savants de la Grande-Bretagne ne valent guère mieux que ses critiques. Vous connaissez l'illustre jNI. de Cadencill ; c'est un digne homme qui ne dit pas grand' chose et qui en dit encore beaucoup trop. Il ressemble à un
* Tenel insanabile multns
^rriheotli rnrctèthes, et œgro in corde senesrii.
Juvenal, s. VII.
' Le nom du cheval de Goldsmith.
savant, comme les joueurs de violon dans les rues, ressemblent à Corelli. Il a mis en stances les onze mille vierges, et chaque vierge aura sa stance, encore serez-vous trop heureux s'il ne leur donne pas des talons rouges et des robes couleur de rose, semées de poudre de perles. Cadencill est un des personnages de la littérature savante ; de ces tâches fastidieuses se contente l'esprit de tous les jours, c'est ce qui se fait de mieux, chaque matin, pour être oublié chaque soir.
Les Anglais, en ce moment de leur histoire, ne songent guère qu'à faire leur fortune ou à se pousser à la cour. On aime mieux être le favori du roi que d'être un citoyen populaire ; ils sont fiers de leur nationalité et ils ne consentent à la partager avec personne ; un auditoire anglais veut absolument qu'on lui lâche de temps à autre , quelque bonne citation latine, sauf à n'en comprendre que la moitié. — C'est l'habitude des jeunes gens de la Grande-Bretagne de se moquer du mariage , de célébrer les bienfaits de la vie libre, d'accepter, tout au plus, les liens f/'j/7i mariage d'Ecosse, avec le divorce en perspective; et eiihn de s'atteler au joug conjugal, mais de mauvaise grâce, et quand il le faut absolument. Aussi bien, les a-t-on comparés à des lévriers, fous dans la jeunesse et puis tristes à mourir. — L'Anglais est fier de son gouvernement. — •• O mon cher pay.**, s'é-
« crie-t-il avec le poëte latin * que vous valez beau- « coup et que vous méritez bien l'estime de toutes " les personnes judicieuses! » La Bible est dans toutes les mains, traduite mot à mot; de là une certaine pompe orientale , mêlée de familiarité qui n'est pas sans grâce, mais cependant ne leur parlez pas de religion, c'est un genre de conversation qu'ils évitent; on rougirait d'être trop chrétien; déjà l'usage s'en va de faire bénir le pain et la viande par le père de famille et de remercier Dieu au dessert . On ne se met plus à genoux dans les églises , non pas que la piété manque à ces âmes superbes , mais depuis le règne des hypocrites qui ont fait mourir le roi Charles F*", les beaux esprits, les jeunes gens, les galants seigneurs de la cour de Charles II ont tourné en ridicule ces faiseurs de momeries ; de leur côté les hommes graves et justes rougiraient de ressembler aux puritains deCromwell. — L'homme du peuple est superstitieux, il croit aux songes et aux pronostics, il consulte les devins et les sorciers. Les villages et les bourgs sont remplis de bohémiennes chargées de la bonne et de la mauvaise fortune de quiconque leur tend une main et une demi-guinée. En général, le peuple anglais a perdu quelque peu de sa simplicité naturelle , de cette franchise noble et généreuse qui annonce les grandes âmes ; son discours est surchargé de salutations , de compli-
' Ménandre.
ments , de précautions oratoires ; les belles phrases à la mode ont dénaturé la langue, elles ont gâté le caractère national. Comment vous portez-vous ? et mille pardons ! autant de locutions nouvellement introduites, dans les meilleurs parloirs. Plus on est un Anglais à la mode et plus il faut ressembler à un Français de la place Royale. — C'est la nation la plus fameuse qu'il y ait au monde pour ce qu'on appelle les gens bizarres et d'une humeur fantasque . La mélancolie est une espèce de démon qui , à de certaines époques , envahit l'île entière ; alors on n'entend parler que de suicides : " Dans ce triste mois de no- " vembre, lorsque les amants anglais se pendent ou " se noyent, le jeune comte de ***, etc.; » tel est le début d'un roman publié à Paris. — Aussitôt qu'un Anglais aspire à l'honneur de représenter son paj's au parlement , ce n'est plus le même homme ; il ne dit plus comme dans la comédie : J'ive la liberté et Flcetsrèe"^ \ il accepte toutes les humiliations, il se trouve à toutes les tavernes; pas de vieille femme qu'il ne salue, pas de manant aviné avec qui il ne choque le verre ; triste manie de vouloir s'élever par tant de bassesses. Puis une fois au parlement vous avez des statues parlantes , quand elles parlent. Le malencontreux orateur est immoliile, le regard sans force , le geste sans grâce , la voix mo-
' Ln. Mr'prite d'une nuit, comédie de Goldsmith.
iiotone; tout lui manque, le bruit et l'éclat, l'inspiration et les mille hasards heureux de l'éloquence. Médiocre orateur de parlement, médiocre sermonneur à l'église, monotone causeur au barreau. Ils plaident les mains dans les poches , les yeux attachés sur une feuille de papier que le vent aura poussée à terre ; les plus habiles tiennent leur chapeau à la main et quand arrive l'inspiration le feutre fléchit sous leurs doigts, première victime de leur éloquence. Tout au rebours, les poètes anglais; autant les orateurs sont embarrassés dans leurs harangues, autant les poètes sont remplis d'audace; ils obéissent librement aux voix intérieures , ils savent retrouver dans l'espace , les formes, les bruits, les couleurs , les rêves, l'âme errante ! la passion , l'idéal, l'enchantement !
Parmi tant de caractères diff'érents dont se compose cette nation, il en est de tranchés et d'un relief vigoureux , que l'on ne rencontre guère qu'en Angleterre. On admirait beaucoup, en ce temps-là, une suite d'images énergiques qui représentaient : La vie du mauvais sujet, ce mauvais sujet était le brillant joujou du Club des daines, et, du moins dans ces images, il en eût remontré à Lovelace. Plus d'un oisif s'amuse à prendre au contre-pied tout le genre humain ; il mange quand il a faim , il dort quand il a sommeil , il n'a pas d'autre boisson que l'eau de Spa ou l'eau-de-vie ; il s'habille à sa guise , il reste oii il est
bien; peu s'en faut qu'on ne l'envoie aux Petites- Maisons. Le gentilhomme fermier passe sa vie à la chasse et à la pêche, à la pêche et à la chasse; c'est de lui qu'il est dit dans l'Ecriture ce que Goliath dit à David : Je te donnerai les oiseaux du ciel et les bêtes des champs. — Peuple de Cous-roides, disaient les premiers apôtres de l'Angleterre, en parlant de ces obstinés.
Les Anglais, déjà en ce temps-là, sont de trèsgrands amateurs de curiosités ; un très-savant et trèshabile libraire de Londres, qui fut un peu le contemporain de Richardson et son égal en considération et en bonheur, Robert Dodsley* a laissé une jolie petite comédie qui se pourrait intituler d'un mot parisien tout moderne : Le marchand de bric-à-brac ; montres d'or, porcelaines, coquilles curieuses pour tabatières. » Nous sommes dans le siècle des riens, et l'onn'es- " time que cela. » Cette boîte est si petite que c'est la plus grande curiosité de l'Angleterre. — Ce petit chien empaillé dormait naguère sur un coussin de velours , rehaussé d'une couroime ducale ; il est mort, le pauvre cher petit animal, pour avoir suivi une femme de chambre au jardin, et la malheureuse fille en a perdu sa place et sa bonne renommée.
La collection des tabatières est des plus complètes,
' Le libraire Dodsley eut l'honneur d'acheter et de publier la première édition du Vicaire de Wahepeld.
en or, en ivoire, en argent, en coquille, mais il faut savoir agréablement s'en servir ; plus elles sont élégantes et riches plus il est convenable de les accompagner d'un propos leste et joyeux; c'est le cas ou jamais d'employer le mot à double entente , le mot à la française, graveleux et grivois.
On vend de tout dans cette boutique de bric-àbrac ; au besoin on y trouverait même un anneau de mariage, mais la femme est une crécelle à l'oreille de son mari, c'est le tambour qui bat le pas de charge, c'est le cheval de bois de la fantaisie. — Voulez-vous un masque.^ le marchand de curiosités en vend à tout prix. Pourtant, à quoi bon les masques ? on a tant perfectionné l'art du déguisement ! — des lunettes? des balances.'' Parlez ! — En fait de haute curiosité, voici la planche de cuivre sur laquelle furent gravés les discours d'Adam et d'Eve, discours effacés par le temps, on peut remarquer cependant que déjà les discours de notre première mère étaient plus longs de moitié, que ceux de son mari. — La boucle de cheveux de Samson, enveloppée dans un morceau du manteau de Joseph, — une larme d'Alexandre le Grand, — une maille du filet deVulcain, — la tliite d'ivoire de Caïus Gracchus: elle calmait le tribun, elle apaisait ses colères, — pacifique instrument dont les sons mélodieux sont incoimus dans les tavernes de Londres.
Et enfin voici la morale du marchand de bric-àbrac, on dirait que cela est écrit d'avant-hier, vu et corrigé par son digne successeur, après-demai/i.
" Mon magasin est une comédie, et j'ai grand'- " peine à ne pas rire aux éclats lorsque je vois un « idiot de la bonne compagnie acheter cent guinées, " une bagatelle qui ne vaut pas un schelling ! Que de " beaux patrimoines donnés en retour d'un mauvais » titre ! En voilà un qui était libre comme l'air, et qui '< se fait valet de cour! -.
Le chapitre des femmes — c'est l'infini! Voltaire n'a vu que les servantes et les duchesses de Londres, Addison a vu toutes les femmes . En voici quelquesunes prises sur le fait et en courant : — La savante. Elle disserte de la vertu de l'aimant, mais elle ne sait pas le prix du beurre ; elle lit Locke et elle n'entend rien à la pâte feuilletée. A peine sait-elle comment se distille \ essence de roses, l'eati de rose et la rosée d'olympe, et l'essence de corne-de-cerf ^ouv les vapeurs. — Lydie vivait heureuse dans son vieux château, en province; elle recevait de temps à autre, la visite de la femme du ministre de la paroisse et ces deux dames échangeaient, à qui mieux mieux, leurs recettes pour faire des onguents , des potions , des sirops, des cataplasmes, des eaux cordiales. Mais Lydie se fatigue de mener la vie des dieux Sylvains ; un beau jour elle vient ù Londres pour
chercher les plaisirs de la ville. C'en est fait, elle est lancée. On ne voit qu'elle à Hyde-Park, à la comédie, à l'Opéra, partout, habillée à la dernière mode du Mémorandum des dames anglaises , journal orné de dessins très-exacts. — Floriude est indolente, rien ne l'émeut, rien ne la touche; à peine est-elle assez curieuse pour prêter l'oreille à ce qu'on lui dit. — Il en est plus d'une que rien n'étonne; hardie en ses propos, on peut tout oser avec elle : elle ne rougit plus, elle n'a jamais rougi de sa vie; la médisance est, pour ces jeunes filles, une parole innocente. C'était encore un vice très-commun parmi les dames anglaises , le désordre de la parure , la robe négligée , les cheveux mal peignés, du linge sale, véritable poison de la tendresse conjugale, — Aussi malpropre qu'une Irlandaise élevée en I^ rance^ , c'était déjà un proverbe en ce temps-là. — Parthenisse qui avait autant de beauté et d'amants que pas une demoiselle de la Grande-Bretagne , a été prise par la petite vérole , la dame est abandonnée par ses amants, c'est-à-dire par tout le monde, Parthenisse est inconsolable. Corinne est plus sage , elle se console par le bon sens, de sa beauté évanouie et elle appelle à son aide les grâces faciles d un bon caractère. Jeunes femmes, qui êtes belles, ne soyez pas trop fières de votre joli visage, ne le gâtez pas par l'afîecta-
' L homme franr, conn'ilie île Wiclierley.
tion et l'afféterie, soyez bonnes et douces à vivre; laissez les duchesses de Drury-Lane se coiffer au sévere , au capincieux , à la jm^-faiie aimable. En fait de jolie Anglaise, parlez-nous de cette bonne Sylvie, elle est bonne à tout ; elle chante et elle tient les livres en partie double, elle danse une gigue et elle fait le thé à mer\'eille ; elle sait par cœur la ménagère parfaite et la nouvelle échéance des modes; elle n'a pas eu besoin de lire les J^p7'euves du caractère, pour être aimée , pour être aimable , pendant que sa sœur Marthe , malade de la rate , indolente et plaintive , boude et languit dans un coin , tout exprès pour arriver à cet air négligé, à ce^e ne sais quoi que l'on trouve si charmant.
Les femmes grosses ont des envies ruineuses : envie de meubles précieux, envie d'un carrosse et de deux chevaux bai brun, envie de vaisselle d'argent ou de porcelaines chinoises ; il leur faut des petits pois au mois d'avril et des raisins au mois de mai. Eh! bon Dieu, quand une femme est prise de l'amour de la dépense , il n'est pas nécessaire que cette femme soit enceinte pour ruiner son mari, le moindre prétexte lui suffit. Nous en savons une qui est charmante , avec tous les talents ; elle chante , elle danse, elle joue du luth, elle dessine, elle parle le français, elle sait l'italien, elle brode, que de sciences! or ce sont justement ces sciences qui la ruinent; elle a
des maîtres qui viennent chaque jour et qui sont hors de prix; elle achète des livres pour sa bibliothèque, des couleurs et des brosses pour son atelier. Belinde, qu'il ne faut pas confondre avec Belinde de la boucle enlevée, passe tour à tour de la coquetterie au bel esprit, et du bel esprit à la médisance. Elle était naguère tout occupée à faire revivre un bonnet à la Henri IV qu'elle a retrouvé dans le portrait de sa tante Debora, par Kneller. — Entrez chez Belinde sur les dix heures, c'est un feu roulant de médisances. On vous dit : Qui aime qiielquiin; on vous parle de Monsieur et de Madame vous savez qui; que l'on a surpris vous savez où\ — Dans cette école de médisance, vous apprenez tout au long l'histoire de lady Fashio7i et du colonel Cotterie , là on vous dira , si vous le désirez, comment et pourquoi la Fille de Trip [croc-en-j amhe] se promenait à Kensington, dans un vis-à-vis de drap bleu, tiré par des chevaux de printemps et surmonté de trois laquais poudrés. D'ordinaire la séance se termine par la lecture de quelques pages de morale que la dame compose à l'aide de toute une bibliothèque de comédies et de romans. Cette autre dame, plus modeste et moins dangereuse, se passionne pour les travaux à l'aiguille ; où est le mal.'^ Le mal c'est qu'elle se brode nuit et jour manteaux, jupes, tabliers, mouchoirs, bour-
I L'Orpheline, comédie d'Otway.
ses, pelotes, devant-de-corps. Pour ajouter au travail des mains, la dame se fait broder, par quatre Françaises réfugiées qui sont à ses gages, des courtes-pointes , des toilettes , des tentures pour cabinets, des rideaux de lit et de fenêtre, des tabourets et des fauteuils. Pauvre mari, toutes ces tapisseries te mettront sur la paille , et, voyez la belle façon de se creuser sa propre tombe au milieu des tombeaux de tant de propriétés décédées ! — La pharmacie est encore un objet de grosse dépense et les dames anglaises se font une joie de cette science. — Emplâtres, poudres, ratafia, persicot, cerises: fleurs d'oranger, vins fabriqués avec des fruits, des feuilles, des baies, autant d'horribles boissons qu'il vous faut avaler quand on vous dit d'un air câlin; — C'est moi, monsieur, qui les ai faites! 11 est vrai que la dame économise sur les habits de son mari, sur la pension qu'elle fait à son père, sur le pain et sur l'éducation de ses enfants qu'elle garde chez elle pour les élever au plus bas prix possible. Pauvres enfants ! le sommelier de la maison leur sert de gomerneur, un comédien ambulant devient leur maître de danse, un déserteur de Dunkorque leur enseigne le français.
Ainsi les dames sont faites, et même en laissant de côté les belles histoires du 3Iagasin scandai mix, nous ne sommes pas encore à bout de ridicules. C'est surtout au retour de chaque printemps qu'une femme
bien élevée doit se tenir sur ses gardes, selon une remarque judicieuse du chevalier de Coverley, un de nos juges de paix. En fait d'extravagances , nous vous signalons l'ardeur de certaines femmes à monter à cheval; elles portent le chapeau, le plumet, le surtout à ventre d'or , la perruque ; elles nouent leurs cheveux avec un ruban , ou bien elles les enferment dans une bourse , à l'imitation des cavaliers du bel air.
Il faut plaindre les marchands de Londres , ils n'ont pas ville gagnée. Dans les heures de la journée, les plus favorables à la vente , leurs boutiques sont encombrées de petites-maîtresses qui, sans vouloir rien acheter , viennent marchander du thé, un écran , une aiguière, une jatte à faire le punch, des plats , des assiettes , tout ce qui vient des Indes , tout ce qui vient de la Chine, puis, quand elles ont bien marchandé, nos oisives quittent la boutique comme elles y sont entrées , ce n'est qu'une journée perdue pour la marchandise et pour le marchand.
La dévote perd son temps à l'église, elle est médisante, colère, elle se pose comme l'ennemie de tout innocent plaisir ; elle a toujours ses poches bourrées, non pas d'un petit chien de Boulogne, d'un écureuil ou d'une marmotte, comme c'est l'usage, mais de quelque traité de morale qu'elle ne manque pas d'ouvrir en cachette aussitôt qu'on la regarde. A la dernière course d'ânes, quand nos bons gentilshommes campagnards.
en perruques d'abbés et en ceintures blanches, s'escrimaient à conter fleurette à la portière des carrosses, la dame, dans cette gaieté et dans cette foule, se mit à prier Dieu, avec les grands roulements d'un regard hypocrite. Une autre hypocrite, plus excusable, veut faire, de son teint olivâtre, un teint de roses et de lis, elle y perd son visage et sa peinture. Pourquoi rougissez- vous à tout bout de champ, Orbicilla? une honnête jeune fille ne doit pas toujours avoir la rougeur à la joue. — Et pourtant rien de plus triste que les pâles couleurs. Sabine oubliée dans son pensionnat où elle est entrée fraîche et vivante comme une belle plante au soleil, en est sortie avec la figure d'une déterrée; d'abord elle a mangé le gruau cru et par poignées, puis elle s'est régalée avec les morceaux d'une vieille pipe imprégnée de vieux tabac; de la terre de pipe, nous avons passé à la craie, de la craie à la cire rouge qui fut longtemps son régal , puis nous avons dévoré la cire noire des billets d'enterrement; à la fin les murs du jardin nous ont fourni leur plâtre et leur gravier pour notre déjeuner, maintenant nous en sommes arrivée au charbon pour tout potage !
Un jour, qu'elle se rendait dans un coche public, d'Essex à Londres (figurez-vous notre pauvre Clarisse en compagnie de pareils voyageurs ! ) madame Châtelain eut bien à souffrir de ses compagnons de
voyage. Les discours étaient crus, de toute crudité; il y avait dans la voiture un soi-disant capitaine qui chanta des obscénités tout le long du voyage ; un autre gentilhomme de la même tournure, répliquait par des quolibets du plus mauvais goût, et quand le chariot arriva à Londres, il était temps. Ce qu'on appelle en Italie le siffisbée, s'appelle à Londres le chausse-pieds. Une dame bien posée dans le monde , ne saurait se passer d'un chausse-pied, dévoué, plein de zèle, attentif, et content de soupirer en silence, V}-ai sigisbée platonique, jusqu'à ce qu'enfin l'amour de ce digne servant trouve chaussure à son pied. Plus une dame est à la mode et plus elle a de ces sortes de bons enfants à son service. Telle femme n'a que rarement chaussure neuve à ses pieds, qui possède dans son parloir des chausse-pieds de tous les pays et de toutes les couleurs. — La danse c'est la science des mouvements décents ; il ne faut pas qu'une fille bien née dédaigne la danse qui est un art véritable, mais aussi il ne faut pas ressembler, le moins du monde, aux danseuses de profession.— On appelle : maris hèquetès de la poule, le mari tatillon qui veut savoir le prix des huiles de noix, et quelle est la meilleure sauce pour la venaison et comment on peut confire les abricots? le hèquelp de la poule s'appelle aussi un Jean jeune ; on appelle cela, Jean Jean, en français. — Il y a bien peu de galanterie à cette heure , et en preuve
écoutez les plaintes de ce vieux gentilhomme qui a a se promener à la campagne un jour de fête. » Regar- «' dez un peu cette jeune fille qui se promène avec " son galant. La belle mode ! l'homme marche sur le " pavé sec, contre la muraille , pendant que la demoi- " selle crotte sa belle robe dans la boue pour se tenir " à côté de son galant. -
Toutes les Anglaises se peuvent di\ iser en deux classes : les Pietés, les Bretonnes ; la Bretonne à l'air vif et animé , la Picte à la démarche superbe et nonchalante. Il n'y a pas déjà si longtemps que pour imiter les dames françaises, Pietés et Bretonnes se faisaient servir par des valets de chambre ; leur buste appartenait au valet de chambre ; depuis la -pointe des pieds jusqu'à T épaule elles étaient servies par leurs femmes * ; un valet leur" présentait le miroir, un valet pour dames peignait leurs cheveux ; la dame parée et fardée, recevait au lit les visites du matin, toujours pour copier les petites-maîtresses de Versailles ; elle riait aux éclats, tout en parlant de la politique courante; allait-elle au théâtre? elle avait grand soin d'arriver quand la tragédie était commencée, et de saluer de la voix et de l'éventail, toutes les dames de sa connaissance. — On se baise à la française , entre les sourcils, pour ne pas gâter les couleurs du visage.
' T.'Hnihfrr, comédie.
Rien qu'à la façon dont ses mouches sont posées, vous reconnaissez les tendances politiques d'une merveilleuse de Drury-Lane ou de Covent-Garden ; la mouche à droite, indique une whig exaltée, la mouche à gauche, une tory intraitable; les indifférentes mettent leur mouche de chaque côté du visage , sans s'inquiéter du côté whig ou du côté tory.
Si vous voulez avoir l'idée de la vie que peut mener un honnête gentilhomme anglais , contemporain du lord M*** et de l'oncle Antony, dans une bonne maison bien tenue , nous vous citerons le chevalier de Coverley. Vous lui faites visite, il faut tout de suite vous rafraîchir avec un excellent breuvage où il entre du vin sec, de la crème, de la muscade, des œufs battus et du sucre. Dès ce moment vous devenez l'hôte du chevalier, vous êtes chez vous , vous êtes le maître, liberté entière, et s'il arrive quelque iinportun du voisinage, promenez-vous tranquillementderrièrelacharmille, votre incognito sera respecté. Les domestiques sont peu nombreux et bien choisis ; ils font partie de la maison, ils y vivent, ils y meurent. Le valet de chambre est plus âgé que le maître , le sommelier est plus que grisonnant , le cocher ressemble à un empereur romain ; le palefrenier est un ancêtre ; tout ce monde-là s'aime et s'entr'aide; le vieux chien dort dans son coin , la vieille haquenée a gardé sa place dans l'écurie ; après avoir trotté dix ans, elle se repose. Le
maître de la maison est adoré de tous ses gens , la cave est bien garnie , le bûcher est rempli , la cuisine est pleine de feu, le garde-manger est à la glace; déjà la science du Comfort est trou\ ée et elle ne s'arrêtera plus. Le chapelain de la maison est un bon prêtre qui ne sait pas trop de latin , pas trop de grec , et qui se défend au trictrac ; chaque dimanche le digne homme récite d'une voix sympathique et sonore, quelque beau sermon de l'archevêque Tillotson , de l'évêque Saunderson, du révérend Barrow, du docteur Calamy. C'est l'usage dans toute maison anglaise, que les serviteurs recherchent la présence du maître, aussi c'est à qui se trouvera sur le passage du chevalier, pour obtenir un regard, une bonne parole. Ce n'est pas M. de Coverley qui voudrait voir me.ssieurs ses valets porter ses vieux habits pour mieux ressembler à leur maître ; le valet a son habit fait à sa taille et c'est pour lui un avertissement de ne pas sortir de sa sphère. Le chevalier est économe pour avoir le droit d'être généreux ; les fermiers sont sûrs, avec lui, de n'être pas torturés dans les temps de disette ; ses terres sont affermées de préférence aux enfants de ses vieux serviteurs. Homme prudent autant que sage, quand il vint pour habiler ce château , il le trouva trop grand des trois quarts, tout était en délabrement, excepté la chambre du revenant que personne ne voulait habiter et dans
laquelle il s'installa sans crainte des spectres et des fantômes. La maison du chevalier est ce qu'on appelle une maison fossoyèe, il est lui-même, un homme à carrosse, mais il n'est pas plus fier. La chasse est la grande joie de sa vie, et les murailles de sa grande salle , chargées de trophées , attesteraient au besoin que c'est là une main habile et ferme. Tout son équipage de chasseur est contenu dans un arsenal rempli de fusils de différents calibres, avec lesquels il a abattu des milliers de faisans, de perdrix, de bécasses; la tête des renards est attachée aux portes de l'écurie ; une de ces bêtes a été traquée pendant quinze grandes heures , elle a coûté au chevalier deux chevaux hongres et la moitié de ses chiens. Il rit de toutes les choses risibles. Un jour qu'il voulait aller dans la rue Sainte- A:m\e et qu'il demandait son chemin, un passant l'appela chien de papiste en disant qu'il ne connaissait que la rue Anne et qu'il n'y avait plus de saints. L'instant d'après il demanda la rue An7ie à un autre homme, et celui-ci le traita comme un drôle, car, disait-il , sainte Anne était sainte Anne, que tu n'étais pas né, et elle restera sainte Anne malgré tes dents. Que fit alors notre chevalier .^* il demanda au premier venu, comment s'appelait telle rue qui débouchait dans tel carrefour.»' Ainsi il arriva à bon port, sans choquer aucun parti. Voilà, j'espère, ce qui s'appelle glisser doucement sur la surface polie
d'une, mer paisible'^ . Tout honnête homme qu'il est, s'il entre en chasse, il aime mieux tirer sur le gibier de son voisin que sur son propre gibier , et sans cesse il bat la plaine d'aussi loin qu'il le peut faire, sauf à revenir par les sentiers connus. Quel dommage (pour sa femme) qu'un si bon gentilhomme ne soit pas marié, pour faire vivre, dans l'avenir, sa famille et son nom. Il s'était réservé cent arpents de ses terres pour acheter un diamant à sa femme , et cinquante gros chênes pour lui acheter des perles ; il avait destiné une mine de charbon à l'achat de son linge, un moulin à vent aux éventails, un de ses troupeaux pour fournir aux jupes de la dame! C'est beaucoup, ce n'est pas trop , en songeant au grand prix des épingles, car l'usage veut qu'on en donne à sa femme, à chaque enfant qu'elle met au moiide. Quand notre ami le chevalier deCoverley s'en vaau Temple pourprendre un bateau qui le mène sur la Tamise, il choisit de préférence un batelier invalide, que sait-on ? c'est peutêtre un des combattants de la bataille de la Hogue. Hélas ! le digne chevalier, il s'est senti frappé aux dernières assises de la province où il s'était traîné pour faire rendre justice à une pauvre veuve et à ses trois enfants ; il eut grand' peine à rentrer chez lui et à jeun , car il avait perdu le goût du bœuf rôti ; il a langui quelques semaines , puis il est
' La Lune de miel. coiniVlic de Jolin Tobin.
mort après avoir partagé quelques-uns de ses biens aux amis qu'il aimait le plus; on l'a enterré dans l'église, à la gauche de son père le chevalier Arthur. Le cercueil fut porté par six de ses fermiers et le drap mortuaire par six des principaux juges du comté. Les pauvres pleuraient , le vieux chien hurlait ; ce fut une journée de deuil pour toute la province de Glocester. Dans cette foule d'êtres divers et de physionomies différentes dont se remplissent et s'animent les pages du moraliste , vous rencontrez les Irlandais : « Vous " autres, Irlandais, disait le fameux Doyen, vous " voilà bien ! Au bout du premier tas de fumier vous " ne connaissez plus votre chemin. » Allons toujours ; vous pouvez reconnaître, dans cette galerie, le quaker Ephraim qui s'tst rendu muet à force d'étudier, le capitaine recruteur armé de sa demi-pique et de son tambour, le quêteur de riches héritières, un grand diable d'Irlandais qui se promène sous les fenêtres des filles richement dotées, jusqu'à ce qu'il en ait enlevé au moins une; le parasite, pauvre diable que son petit emploi ne peut pas nourrir, vous le reconnaissez à sa riche tenue, car, dit-il, une perruque bien accommodée, du linge fin, un air gracieux sont aussi nécessaires à qui veut dîner, que de bons outils à un hal)ile artisan! — Mon ami, se dit-il, se parlant à lui-même : « Puisque tu n'es pas riche , souviens-toi •' d'être joli homme! » Dans ce monde à part, et si
nouveau pour nous autres Français du dernier siècle, il est impossible de se figurer combien de façons d'agir opposées, que d'êtres étranges et bizarres! Celui-ci rit toujours, il sait le latin, il danse à merveille, il est parfaitement honnête homme, mais il a un grand déliiut, il est pauvre; la vie de celui-là est une dispute sans fin, il est impertinent, outrecuidé et sot; la tracasserie est son élément, et cependant on le consulte, on le recherche, il est quelque chose dans le gouvernement. L'un, tout noirci de mélancolie, fait profession de haïr l'espèce humaine; il cultive le spleen , le plus méchant des dieux infernaux^ \ il appartient par son choix , plus que par l'âge , aux générations refrognées; il n'a jamais souri de sa vie, mais en revanche , il est venu trop tard pour être un mart}r et il est resté un Jacques Rosbiffinainusable. L'autre, tout au rebours, bien qu'il soit d'un âge mûr, ne pense qu'à la bagatelle et à la joie ; il sait ce que c'est que de vivre friandement, sa plus sérieuse occupation c'est de battre le pavé et de se donner un peu de bon temps ; il a tous les vices de son état, toujours paresseux, volontiers libertin. On peut dire de ce digne homme : il est couvert de petites taches comme un lézard ^ , et il prend cela pour une louange.
Les 31 odes f On va vous les dire. Au xvnf siècle,
' L'officier rn rcrnilrmeiit . coiiK- Ho.
rajustement était ruide et lier, on ne savait pas encore suppléer à la magnificence par un goût tout galant, on laissait cela aux coureuses, et la légèreté de leurs habits passait pour une enseigne de la légèreté de leur conduite. Les dames anglaises jouaient entre elles à qui le portera plus beau. Elles plaçaient au sommet de leur tête de véritables pyramides chargées de jardins suspendus , d'une hauteur si prodigieuse que toute femme ainsi vêtue semblait un colosse. Cette haute montagne était surmontée de crêpes frangés qui descendaient comme des banderoles sur les épaules de la dame. Un saint moine finit par s'offusquer de cette mode burlesque, et il parla si bien que les femmes renoncèrent soudain à cet échafaudage ridicule. " Ces forêts de cèdres dont la tête .se » perdait dans les nues, ne furent plus que de petits « buissons ornés de fleurs. » — L'aiguille est l'outil des honnêtes filles, elle occupe, elle console, elle apporte la santé et l'espérance; elle vous suit à la ville, à la campagne; elle aide au silence, elle favorise le discours, elle donne le maintien, elle fait obstacle à la médisance, elle déroute l'oisiveté, elle règle la dépense, elle enrourage à l'ordre et à l'économie , elle ne nuit pas à l'imagination , elle a toutes les complaisances ingénieuses , elle est l'ariTie ordinaire du bon sens. Avec son aiguille, Pénélope s'est sauvée, et elle a acquis la gloire immortelle d'avoir I. 7
été la plus chaste et la plus prudente des femmes de la Grèce. — On remarque encore à cette heure, et la mère de miss Clarisse en portait , des jupes de haleine évasées, qui font paraître toutes les femmes comme si elles étaient sur le point d'accoucher. — Soyez parées simplement, à l'air de votre visage : fi des habits et des hommes trop négligés ! Un petit maître malpropre ne vaut pas un matelot bien vêtu; je hais un riche habit couvert de poudre, une perruque en désordre , un justaucorps semé de tabac de Séville, un diamant d'Alençon, un linge douteux qui s'étale sur des haillons brodés d'or; parlez-moi au contraire d'une modestie cossue ; la petite coiffure à demi-plis du plus beau Cambrai , la coiffe de taffetas noir, la robe de la plus exquise propreté , la propreté est une demi-vertu et peut-être n'est-ce pas assez dire. C'est une marque de politesse ; elle achève ce que la beauté a commencé, elle donne un air d'agrément, même à la vieillesse qui décharme toutes choses.
Une fille élevée dans la modestie, cette première grâce des femmes , se méfiera des jeunes gens oisifs qui passent leur vie à écrire des billets amoureux, à envoyer des messages, à indiquer des rendez-vous ; comme aussi ne vous fiez pas trop à ces habits galonnés qui rôdent par les rues, cherchant quelque bonne fortune. Le damoiseau ou le ci-devant jeune homme, deux tristes sires, aussi fous qu'un tailleur
français qui rêve des modes nouvelles ; leurs armes sont : l'épée, la langue et la bourse; ils ont des habits à conquêtes, et des allures de conquérant ; ils sont empressés, curieux, indiscrets, ils vous diront ce qui se passe dans les maisons les mieux fermées , ils ont toujours dans leur poche un billet doux, sans adresse et sans nom, destiné à la première femme qui passe à leur portée ! L'homme à bonnes fortunes n'est pas un sot, ce n'est pas un homme de bon sens, encore moins de bonnes mœurs : être équivoque, on le supporte, parce qu'il est à la mode et parce qu'il sert l'oisiveté des femmes dont il est l'amant banal et quelquefois la passion.
Les repas anglais sont devenus un vaste champ de gloutonnerie ; de tout temps l'Anglais a été gros mangeur ! mais jamais autant qu'à présent *.
Que de poissons, de volailles , que de viande de boucherie pour composer un seul repas ! Il faut des salades mêlées d'une trentaine d'herbes différentes; des sauces à emporter la bouche, des confitures, des fruits, du café, des liqueurs, des vins de toutes (j^ualités. Le temps n'est plus oii le digne chevalier Temple, roi du festin, adressait ces conseils aux convives : '• Le premier verre pour moi , le second pour " mes amis, le troisième à la joie! et si je vais au '• quatrième, tant mieux pour mes ennemis! " Or, le
* Nous pavions toujours de la première moitié du iviii" siècle.
bon chevalier n'allait pas plus loin que la joie. A quoi bon d'ailleurs jeter sa fortune à ces dépenses , et pourquoi donc s'endormir si serré dans le jmlais de l'indolence , pour être éveillé par un coup de tonnerre! Autour de ces tables, si bien servies, si vous y regardez d'un peu près, vous verrez des valets, inquiets pour leurs gages, et des fournisseurs mal payés ; la richesse et les dettes peuvent bien marcher de compagnie, mais c'est une société qui dure peu. L'imprévoyance, c'est le grand malheur des gentilshommes d'Angleterre. L'usure les presse, et Dieu sait si c'est un beau monopole, la détresse d'un riche malaisé! les chevaux, le jeu, le vin, l'amour, les coteries, tout les dévore, et même le serment de la corne dans le cabaret de Highgate : " Je jure de ne jamais embrasser la servante quand « je pourrai embrasser la maîtresse; de ne jamais » boire de la petite bière tant qu'on me servira du " porter, et de ne boire du porter qu'à défaut de vin *• de Porto. -
Voici le journal d'un oisif de la ville de Londres, et certes il est impossible de rencontrer quelque chose de plus rempli de vérité et de bonne humeur :
Lundi, à huit heures du matin, je fais un tour dans la salle à manger. — A neuf heures, attaché mes jarretières et lavé mes mnins. — A dix. à onze heures et à mifli . luiiié trois pipes do tnbac d(> Virginie. Lu
le Supplément et la Gazette journalière. Les affaires vont mal dans le Nord. L'opinion de M. Nisby làdessus. — A une heure après-midi, j'ai grondé Rodolphe pour avoir égaré ma tabatière. — A deux heures , je me suis mis à table pour dîner. NB. Trop de raisins secs au boudifi, et Tpoint de saindoux. — De trois heures à quatre , j'ai fait la méridienne. — De quatre à six, je me suis promené hors la ville , dans les prairies. Le vent sud-sud-est. — De six à dix, j'ai été à la Coterie. L'opinion de M. Nisby sur la paix. — A dix heures, je me suis couché et j'ai dormi profondément.
Mardi, jour de fête. Debout à huit heures. — A neuf heures , je me suis lavé les mains et le visage. fait ma barbe, pris mes souliers à double semelle. — A dix, onze et à midi , fait un tour de promenade à Islington. — A une heure, bu chopine d'une bière exquise chez la bonne femme Cob. — Entre deux et trois, revenu de ma promenade, dîné d'un cuissot de veau et de lard. NB. Les brocolis manquaient. — A trois heures, méridienne comme à mon ordinaire. — De quatre à six , j'ai été au café, lu les nouvelles, et bu une tasse de café mêlé avec du thé. — Le grand vizir étranglé. — Depuis six jusqu'à dix, j'ai été à la Coterie. Discours de M. Nisby sur le Grand Turc. — A dix heures , rêvé du grand vizir. Sommeil fort interrompu.
Mercredi, huit heures du matin. L'ardillon d'une boucle de mes souliers s'est cassé. Lavé les mains , et non pas le visage. — A neuf heures, payé le compte du boucher. — A dix et onze, au café. Les brouilleries augmentent dans le Nord. Un étranger, coiffé d'une perruque noire, m'a demandé comment allaient les fonds publics. — De midi à une heure, promené hors de la ville. Le vent au sud. — De une heure à deux, fumé une pipe et demie. — A deux heures , dîné selon ma coutume. Bon appétit. — A trois, mon sommeil est interrompu par la chute d'un plat d'étain. NB. La cuisinière est amoureuse et néglige beaucoup son devoir. — De quatre à six , au café. Les avis de Smyrne portent que le grand vizir fut d'abord étranglé, et ensuite décapité. — A six heures du soir, passé une demi-heure à la Coterie , avant que personne s'y rendît. ]\I. Nisby pense que le grand vizir n'a pas été étranglé le 6 de ce mois. — A dix heures, au lit; dormi tout d'une traite jusqu'à neuf heures du matin.
Jeudi, à neuf heures. Gardé la maison jusqu'à deux heures après midi, pour y attendre le chevalier Timothée ***. 11 ne m'a point apporté les intérêts de mon fonds perdu, comme il me l'avait promis. — A deux heures après midi , je me suis mis à table pour dîner. Fort peu d'appétit. La bière s'est aigrie, le bœuf était trop .salé. — A trois , pas de méridienne !
— A quatre et à cinq , donné un soufflet à Rodolphe ; chassé ma cuisinière. Envoyé un message au chevaaer Timothée ***. NB. Je n'ai pas clé ce soir à la Coterie , et je me suis couché à neuf heures.
Vendredi. Passé la matinée à méditer sur la négligence du chevalier Ti.nothée ***, qui s'est rendu au logis un quart d'heure avant midi. — A. midi, acheté ur.e pomme toute neuve pour ma canne, et un ardillon pour ma boucle. Bu un verre de bière d'absinthe pour recouvrer mon appétit. — A deux et à trois, dîné et bien reposé. — Depuis quatre jusqu'à six, j'ai été au café. — J'y ^i trouvé M. Nisby. Fumé plusieurs pipes. M. Nisby pense que le café avec du sucre ne vaut rien pour la tête. — A six heures , je me rendis à la Coterie en qualité de boursier. J'y demeurai fort .tard. — A minuit, à peine au lit, il me sembla, dans mes rêves, que je buvais de la petite bière avec le grand-vizir.
Samedi. Je m'éveillai à onze heures. Un tour de promenade dans les prés. Le vent au nord-est. — A midi , je fus surpris par une grosse pluie. — A une heure après midi, revenu à la maison, et pour changer d'habit. — A deux heures, M. Nisby dîna avec moi. Le premier service fut : un plat d'os de bœuf pleins de moelle , et le second un groin de cochon, avec une bouteille de vin de chez Brooks et Hellier. — A trois heures , je fis une trop longue mé-
ridieniie. — A six , je me rendis à lu Coterie; peu s'en fallut que je ne tombasse dans un égout. Le grand vizir est mort à coup sûr.
Telles sont les mœurs, les lois, les habitudes de ce peuple au milieu duquel vint au monde, pour y lutter, pour y mourir, calme et résignée, à la fleur de sa beauté et de son âge , miss Clarisse Harlowe , une sainte image de la plus chaste piété ! De ces vices , de ces ridicules , de ces désirs plus vastes que l'Océan, de ces intimes observations du cœur humain , de ce profond et limpide coup d'œil jeté sur lii société humaine , de ces découvertes merveilleuses de la nature prise sur le fait, Richardson a composé son livre et l'on nous pardonnera si nous l'avons cherché où lui-même il l'a trouvé, dans les journaux, dans les livres et dans les comédies de son temps ' .
' Lui-même. Richardson, il s'est luèlo plus d'une fois à cette patiente et ingénieuse étude des mœurs anglaises si goûtée de ses contemporains que chaque numéro du Spectateur se vendait pur vingt mille exemjilaires en un jour. En ce temps-là , pus une bonne maison de Londres n'eût t'ait bouillir son eau, le thé éldmeii- /(lire, connne dit Pope , pour le tlié du soir, avant d'avoir reçu son Spectateur ou son Rôdeur {the Hambler). « La livraison d'aujourd'hui , dit Johnson, est écrite par un homme qui a déjii rendu de plus grands services, il a doublé la science du cœur humain, il u appris aux passions à se mouvoir dans le cercle tracé par la \ortu. • A ce portrait, l'Angleterre salua, d'une voix unanime, son grau] romancier Samuel Richavd^on.
Il n'est rien de si laborieux que les grands cœufvS n'entreprennent ; quand donc il eut recueilli tous les matériaux de son drame, Richardsori se nùt à l'œuvre; mais avant de se mettre à remuer cette horrible aventure, il s'arrangea tout de suite pour que cette grande joie d'écrire qu'il avait rêvée si longtemps ne fût pas de trop courte durée. A l'âge des têtes grisonnantes , l'esprit de cet habile inventeur était resté plein de jeunesse , de fraîcheur et pour ainsi dire d'une grâce enfantine. 11 retrouva tout de suite, à si longue distance , ses habitudes de confident et d'écrivain, quand il avait quinze ans, et qu'il écrivait pour le compte de jeunes amours, des lettres dont on lui fournissait les coquetteries , les passions, les douleurs, pour qu'il donnât la forme et la vie à toutes ces belles cho.ses. •• Préparez- " vous à voir la vie représentée avec autant de vé- " rite que la mort le fut jamais par un paisible " sommeil' ; » le roman de Clarisse fut donc un roman par lettres , en souvenir des premières années de l'écrivain, et naturellement cette forme une fois acceptée , l'auteur en vint à retracer dans les moin-
* Shakespeare, ronie d'hivr.
— ri8 —
dres détails, la fiction d'une correspondance véritablement remplie des mille accidents, des mille longueurs d'une longue suite de lettres écrites par des êtres réels au courant de la plume et de la pensée. Pour mieux ajouter à la vraisemblance de cette fiction, l'auteur écrivait, en effet, et jour par jour, tantôt la demande, tantôt la réponse, aujourd'hui pour miss Clarisse HarloAve, le lendemain pour Lovelace , et cette lettre toute fraîche encore il la lisait aux femmes de sa maison , car il préférait ses voisines à ses voisins ; il aimait les louanges avec passion, ce qui est bien permis , pourvu que l'on ne s'en croie pas trop digne; il redoutait la moindre critique, il lui fallait, pour l'encourager à bien faire, un beau visage attendri , de beaux }eux curieux et pleins de larmes, au reflet bleu ou noir, l'intérêt prolongé, l'attention soutenue que les femmes seules peuvent apporter à une histoire d'amour ' .
Bientôt, à force de lire une aune, chaque matin ou chaque soir, ces lettres qui coulaient comme l'eau limpide de la source au pied du hêtre deTityrc, l'écrivain et l'auditoire en vinrent à croire à l'existence de miss Clarisse Harlowe. Ils se passionnèrent pour tout de bon, de ces passions et de ces orages.
' Vous savez le proverbe anglais : « Quand je lis Thomas, jo deviens Thomas! » On dirait que ce proverbe a été fait pour Ri- •hnrrlion.
- Comment va-t-elle? — A-t- elle bien passé la nuit?
— M. James Harlowe était bien insolent avanthier. — Comme je souffleterais cette Betty de bon cœur ! — Pauvre miss ! » — En même temps nos belles lectrices se pressaient , haletantes , pour décacheter le dernier courrier. On eût dit qu'il s'agissait, pour chacune d'elles, d'une question de vie ou de mort. Plus d'une fois , pour les calmer, le digne Richardson adressait à ces bonnes âmes un tendre sourire ; ce sourire voulait dire : " Rassurez-vous , ça va « bien ! nous avons de bonnes nouvelles ! -> et puis, soit que le petit jardin fût en fleurs, le houblon grimpant jusqu'à la fenêtre comme pour dire un amical bonjour à cette longue histoire des grands événements de la famille, soit que la bise d'hiver soufflât au dehors de cette maison bien chaufl"ée, comme pour ranimer la sympathie de l'auditoire par l'intime sentiment d'une paisible vie domestique, entourée de bénédiction, d'estime, de fortune, de repos, le bon père Richardson se mettait à lire tantôt une lettre étincelante de l'esprit, de la philosophie et de la bonne humeur de miss Howe, tantôt quelque terrible déclamation du fougueux Lovelace , ombre éternellement errante ot damnée qui soupire encore dans les grands arbres agités par le vent de la Tamise. A ce récit dont le fil cruellement brouillé disparaissait souvent pour se inontrer de nouveau beaucoup plus loin , à cette
illuriioii toute puissante d'un hoinine qui lit une lettre et qui lui-même se passionne jusqu'aux larmes en la lisant " Voyez comme il a pâli naturellement et comme les larmes lui viennent aux yeux !^, » l'auditoire ne savait que sourire ou pleurer. Soudain l'aiguille tombait des mains les plus agiles , toute pensée était suspendue à ce drame aux mille accents partis de l'âme humaine; les femmes âgées prêtaient l'oreille à ce cri sonore de la jeunesse écoulée , les jeunes filles agitées et pensives suivaient du fond de l'âme ce conquérant nommé Lovelace; c'étaient des concerts de louanges! c'étaient des bénédictions! c'étaient des cris, c'étaient des larmes! Puis, peu à peu, à mesure que le drame avançait, à chaque pas que miss Clarisse faisait vers l'abîme, c'étaient des prières suppliantes! — " O liioiisieur Richardson! monsieur Richardson ! épargnez Clarisse ! ne la tuez pas ! laissez-la vivre ! sauvez cet ange ! ne plongez pas dans la nuit éternelle cette enfant qui rivalise en éclat l'aurore d'un beau jour! Prenez pitié de cette grâce , de cette beauté , de cette vertu de seize ans, âge heureux où tout s'épanouit. •- Ainsi l'on parlait de tous les côtés de l'Europe . attentive malgré elle, et répandant ses larmes les plus vertueuses, à une histoire d'amour. Les avis étaient partagés conmie dans une immense académie où se débat le
pour et le contre de toute science. P'aut-il nécessairement que la vertu soit récompensée en cette vie et les tragiques grecs ont-ils donc raison , quand sous les yeux des magistrats et du peuple d'Athènes , ils mettent en action cette morale du Sage : qu'il vaut mieux s'instruire à l'école de la tristesse qu'à l'école de la joie f Là était le débat, et le débat s'augmentait de la coutume des poëtes du théâtre moderne en Angleterre, qui, peu à peu, par on ne sait queWe Justice poétique , ou plutôt par quelle justice banale, s'étaient appliqués à faire en sorte que la personne innocente et vertueuse dans le malheur, sortît de l'épreuve, heureuse, triomphante, ou tout au moins bien mariée. « Déplorable façon de comprendre le •• draine et la justice divine, disait Addison. Eh! " que devient la pitié, que devient la terreur et •• pourquoi donc comptez-vous l'autre vie, si, néces- " sairement , toute Aertu est récompensée en ce '• monde? » Addison disait juste, et à coup sûr, les anciens poëtes tragiques étaient de son avis, lorsque d'une main impitoyable ils tenaient l'auditoire épouvanté des malheurs les moins mérités et les plus terribles , lorsqu'ils faisaient de profondes blessures à ces cœurs héroïques, lorsqu'ils appelaient à leur aide cette force sans règle , sans frein , sans contrepoids , sans remontrance : la nécessité ! Laissons donc leur libre cours à la pitié, à la terreur, émo-
lions puissantes qui prennent leur source dans la sympathie de l'homme pour son semblable, et d'ailleurs si la vertu devait recevoir ici-bas la palme qui n'est que là-haut , comptez donc que de drames touchants il vous faudrait effacer de la poésie. Quel est le crime de ces deux êtres charmants Euryale, Nisus. quel est le crime de Desdemone ? Pour quelle faute meurent , égorgés par leur oncle , les enfants d'Edouard , et ce petit Arthur de Bretagne qui s'écrie : Ne crevé pas mes pauvres yeux, Hubert ! quelle faute a-t-il commise? Virgile lui-même, quand d'une main ferme il a frappé un coup mortel , ajoute et sans remords : « Ce héros qui vient de tomber était « le plus juste des hommes.
« Cadit et Ripheus justissimus unus ! •
« Et toi Panthée, prêtre d'Apollon, tes bandelettes " sacrées ne te sauveront pas de la mort ! Xec te « tua plurima , Paniheu . » — •■ Vous apprendrez des •« actions impudiques, sanguinaires et dénaturées, des " justices accidentelles , des morts accomplies par la " fourbe ou parla violence, et en résultat des projets " qui, par vicprhe , retombent sur la tête de leur " auteur ! » En quatre lignes Shakspeare explique ainsi sa tragédie de Hamlet, et l'on dirait que dans ce passage, Richardson a trouvé son plus beau drame. Il faut donc rayer de nos tablettes cette prétendue
justice poétique, et rester soumis à l'éternelle justice , la seule que doive consulter le poëte , la seule qu'il faut redouter quand on veut être un honnête homme ou un grand artiste ; car c'est seulement à l'aspect de ces coups d'une foudre imprévue , frappant les hautes cimes aussi bien que l'humble saulaie, que l'homme retombe dans sa modestie. N'accusez pas la Providence d'injustice , elle a des récompenses au delà de tous nos mérites; ne dites même pas — c'est étrange! en effet, quel événement plus étrange que la vie ? Soyons des hommes , même en présence de la volonté inflexible du poëte et délivrons-le de notre sensiblerie misérable! Voilà ce qu'on disait, voilà ce qu'il fallait dire au nom d'Homère, d'Euripide, de Sophocle, au nom de Shakspeare; ceux-là savaient à merveille que l'infortune ajoute à la beauté même, un charme irrésistible. Eichardson cependant, au milieu de cette émeute qui se faisait autour de son livre , aux cris de ce jury de l'Europe éplorée qui se levait pour ou contre la mort de Clarisse, pour ou contre le châtiment éternel de Lovelace. Richardson restait calme , impassible , impénétrable comme le juge souverain et sans appel. Sans doute il avait passé bien des nuits d'anxiété et d'insomnies, sans doute il avait hésité bien des jours avant de ternir même d'un souffle, la pureté viiginale de cette immaculée , mais enfin , la main sur mon cœur : oui ,
en mon àmé et conscience ! non-seulement Lovelace doit mourir pour avoir voulu salir de son infamie cette vertu divine, mais miss Harlowe doit mourir. Or, soyez certains que ceci est bien jugé, même en justice clémente. Avez- vous pu croire, en effet, que notre poëte allait traiter cette fille des anges, comme une des abandonnées du Ranelagh ou du Vauxhall , filles du tapis vert qu'on est trop heureux de pourvoir d'un amant au dernier acte.'' Non, non, nous ne sommes pas dans le paradis des coquettes , nous sommes dans le monde réel des sincères douleurs et des expiations utiles. De toute nécessité et pour l'accomplissement de la leçon morale, il faut que Clarisse meure , il faut que la douce fleur tombe et se fane dans la fraîcheur de la première jeunesse. — Aubépine de Glastonbury qui fleurit en hiver ! — Eh quoi ! séparer si cruellement de ce beau corps , cette âme qui était un rayon de l'éternelle bonté? Eh quoi! détruire cet admirable ensemble qui était le plus parfait modèle de la beauté et de la grâce ? — 11 le faut, pour que la charmante et pieuse victime tombée, tombée hélas! en dépit de cette ardente charité, de cette constance inébranlable, de cette patience et de cette résignation chrétienne , précipitée par un infâme, des plus vigilantes hauteurs de la chasteté et de la vertu , devienne désormais un avertissement impérissable , xine alarme à toute chair.
a7i alarrn to ail J'Iesh. " Je conserve cette heure salutaire comme un gardien pour mon cœur! - Disons mieux, disons tout et que les petites-maîtresses se consolent de n'avoir rien compris à ce grand drame. La justice veut qu'une âme si noble soit à ce point bouleversée', afin que l'héroïqiie victime soit élevée à la seule récompense qui soit digne de ses combats, de sa victoire. Comparez les félicités passagères du vice , à l'exil de Clarisse expirant avec la conviction profonde de son impérissable honneur !
Un jour qu'il visitait le Campo Santo de Pise, à l'ombre de la tour penchée , au bruit lointain du gémissement de la mer, par ces douces clartés qui se prolongent à travers les ruines et les mélancolies de ce grand cloître éclairé par le Giotto et le grand Andréa, lord Byron fut frappé de cette épitaphe touchante :
«Lucrecia Piccini « Implora eterua quiète ! »
Vous aussi, vous touchez au repos éternel, miss Clarisse Harlowe ! Quant au Lovelace, quant à ce coupable sans miséricorde et sans foi, honte à la chevalerie ! déshonneur au tombeau de sa famille ! encore une fois , Lovelace doit mourir ; mais mourir pour le châtiment, pour l'exécration, pour la ven-
' <) utu.li « (lohM miud is hère ovfithivwn.
geance des hommes , silence ! — pour la vengeance de Dieu , car il aura beau disparaître de cette terre , son déshonneur lui survivra. Fatalement, inévitablement, l'arrêt du Lovelace est porté dans l'âme du poëte, et c'est déjà bien assez longtemps rôder autour de ces crimes qui appellent la vengeance ! Le poëte est un juge , il entend les voix intérieures qui lui disent : tue et tue ! Tue l'âme avec le corps , frappe ce réprouvé, frappe-le , et de façon qu'il se sente mourir! Richardson ! il faut brûler ces étables d'Augias, fersiahulis inimicumignem. Voilà ce qu'il entendait dans sa conscience, et soyez-en siirs, notre poëte n'était que trop porté à faire justice de ce bandit, car, au grand désespoir de Richardson , il se trouvait qu'aux yeux mêmes des plus honnêtes femmes de l'Angleterre, ce scélérat de Lovelace était protégé par ce charme irrésistible des mauvais sujets amoureux, des natures corrompues mais élégantes, auxquels les femmes et même les femmes sensées ne savent guère résister. Donc Richardson en voulait à son damné , des séductions qu'il entretenait même par ses vices, car cette fascination des esprits n'entrait pas , tant s'en faut, dans le plan prmiitif du drame, tel que l'avait conçu l'auteur. Aussi plus que jamais le digne romancier se montra-t-il inflexible, quand ses plus belles lectrices se mirent à supplier, non plus pour Clarisse , mais , ô misère ! pour Love-
lace ! Il était si beau, si vif, d'un si noble sang, d'une nature patricienne si choisie ! Il était si insolent , si amoureux! Pourquoi le tuer si vite et si jeune, quand avec un peu d'aide, vingt ans de plus et une bonne pleurésie, il peut devenir tout comme un autre, un mari vertueux et corrigé ? Ainsi parlaient les puritaines les moins indulgentes, et véritablement Richardson avait beau faire , il avait beau prodiguer les couleurs les plus sombres , couvrir son héros de vices, de malédictions, d'ironie, il ne venait pas à bout de guérir ces dames de leur passion insensée pour cet être de leur fantaisie ; plus loin allait Lovelace, et plus elles le trouvaient charmant, épique , plus elles applaudissaient à ce noH me tangere, le plus furieux de la nation anglaise. A ce héros de leur folie , elles tenaient aussi bon compte de ses perfides qualités, que de la magie de son esprit, tant il est vrai qu'une vertu que l'on n'aperçoit pas dans un homme de bien, se fait remarquer dans un homme de malheur. Que dire de plus Pelles célébraient sa beauté extérieure, son fier regard , son cruel sourire, sa tête haute et dédaigneuse , et elles ne prenaient pas garde à cette débauche parée de tant de grâces ; elles s'extasiaient devant ce tact exquis qui pouvait toucher à tous les sommets , elles admiraient cette sorte d'audace que donne le génie du mal , cette exquise élégance de la forme , mêlée à l'antiquité de