XXVIJ
seulement des cours d'assises , et qui n'ont plus de crédit dans nos romans , et moins encore dans nos mœurs , remplissent le théâtre et les livres anglais contemporains de Richardson.
C'était à qui prodiguerait les meurtres , les incestes , les séductions intra ou extra muros ; les comédies sont pleines de ces violences , les sermons en sont pleins, comme aussi, en ce temps-là, les poètes anglais , oubliant toute vergogne , ne reculaient devant aucun des détails de la corruption la plus vicieuse , à ce point que même dans notre moraliste Richardson, ces détails des corruptions et des licences dépassent plus d'une fois, toutes les bornes !
Rien n'est plus vrai , et pourtant , même en faisant de Lovelace , ce Diogène élégant des plus beaux vices et du plus grand monde , charmant railleur, admirable vicieux , bouffon à la pointe d'une cpée d'acier montée dans l'or, on ne comprend pas qu'avec toute sa réserve , Richardson ait osé nous montrer son héros , à peine remis des horreurs de cette épouvantable nuit de licence et de meurtre , se mettant à sa table de travail pour écrire de sa main tremblante encore de l'émotion que donne le crime (eh quoi ! tirer une encre si noire, d'une plume si blanche ! ) des infamies et des crimes tels , que si une seule page de ces lettres accusatrices venait à tomber sous les yeux du magistrat, il serait impossible à celui-ci, de ne pas poursuivre le misérable qui s'avouerait coupable d'un attentat si voisin du sacri-
XXVllj
lége! Forcer Lovelace de raconter lui-même un pareil forfait dont il était si facile de l'affranchir, sans qu'il perdît rien de son cynisme , c'était le plonger dans ces avilissements dont il est impossible de sortir. Faites-le odieux , mais ne le faites pas vil ! jetez-le au feu de l'enfer, mais non pas dans l'ignominie du bagne ! Du temps de Fontenelle , on se plaignait des bergeries sans loup , depuis Fontenelle on a remplacé les bergeries par des troupeaux de loups , et à ces troupeaux de loups rien ne manque , sinon quelque rude chevrier bien armé et suivi de son bouledogue, dans le lointain.
Après un long débat avec moi-même , je suis arrivé à un compromis qui , je l'espère, concilie toutes choses et tranche la difficulté en deux parties égales. Mon livre sera tour à tour une lettre et un récit. •• On dira que ce sont deux livres différents , que la même personne ne doit pas lire ' ! - tant que le drame ne sera pas engagé sérieusement entre les divers personnages de cette histoire , nous laisserons courir toutes ces plumes brillantes , comme elles courent tout d'abord, au hasard; miss Harlowe et son amie, Lovelace et Belford , et tous les autres , ne peuvent pas se montrer à nous dans un jour plus vrai, plus sincère; leurs lettres quelque peu ramenées aux dimensions ordinaires d'une lettre de bon .sens ou d'amour, servent on ne peut mieux au développement de lac-
' Seconde préfiioo de In Momrlle Helofse.
tion principale; avant de les voir à l'œuvre, on n'est pas fâché de les entendre , dites-nous d'abord comment ils parlent , nous saurons bien vite comment ils se comportent ; ainsi, dès l'abord , rien n'est change , ils jasent , babillent , et roucoulent tout à l'aise ; celui-ci verse à pleines mains le trop plein de sa jeunesse, celle-là distille son petit venin en toute liberté, miss Howe , la railleuse et la charmante , critique à tort et à travers , tout son monde, pendant que miss Harlowe , notre jeune sainte déjà sermonneuse et grave, prélude, par les plus vives inspirations de sa jeune vertu, à son chaste martyre du dernier acte.
Pour cette partie du livre qui était difficile à franchir dans le roman primitif, la tâche de l'arrangeur était heureuse et riante ! De quinze ou vingt lettres , çà et là ramassées , et réunies sous la même date , il était facile de composer une narration , toute vivante des grâces de l'unité ; l'intérêt y gagnait tout ce qu'on ôtait de superflu ; ce facile arrangement laissait à notre terrible héros, son impétueuse colère, sa soudaineté calculée , son habileté de renard qui joue avec sa proie, pendant que la victime de Lovelace, plongée dans sa majesté calme et sereine , marche à l'abîme , par un moins long détour peut-être , mais aussi par un sentier plus rapide, plus montant, plus sablonneux. . . plus dramatique, veux -je dire ; car dans cette analyse d'un chef-d'œuvre , quand l'analyse est faite avec tout le zèle et toute la sincérité du respect, bien des choses se compensent , bien des petits motifs,
passés sous silence , agrandissent un événement de tout l'intérêt des événements imprévus.
Quoi de plus juste ? Il ne faut pas faire d'un bon mot un sermon , il est souvent très-sage de réduire mi bel esprit au sens commun tout simplement; telle idée belle et saine, perdue et délayée dans une longue épître , reprend couleur et énergie à se voir enchâssée dans la tragédie dont elle devient une partie nécessaire ; telle autre scène à peine indiquée , va prendre une dimension imposante , à l'aide de quelques développements que le poëte aura négligés pour s'abandonner plus à l'aise, à cet enseignement qui surnage au-dessus de sa fiction, comme fait l'huile d'olive dans l'eau des fontaines ; •< Morale des livres! s'écrie " Jean-Jacques Rousseau, babil de gens oisifs! On » a voulu rendre la lecture des romans utile à la •' jeunesse ( évidemment il parle de Richardson ) , " c'est comme si vous commenciez par mettre le feu « à la maison pour faire jouer les pompes. •• Ceci n'est donc pas un livre d'écolier et de jeimes filles, car bien que la morale en soit sévère , elle est placée un peu loin au fond du vase , si bien que les enfants peuvent sucer le miel sans toucher à l'amertume. Parlez-moi des livres oii le miel et le breuvage salutaire sont mêlés de façon à ce que l'on soit forcé de tout boire et de se guérir !
Ces longues leçons que j'elface souvent parce qu'elles gênent l'action, parce qu'elles entravent le récit, pas un lecteur ipii ne les passât sous silence ,
- XXXJ —
tant il sentait qu'il assistait à un drame , et non pas à un sermon , qu'il était au théâtre , et non pas à l'école. Souvent aussi, rien qu'en transportant , à une place plus convenable , cette scène mal placée , cette scène inutile devient une terreur , une grâce ou une lumière. Richardson , il ne faut pas l'oublier , écrivait son livre un peu au hasard de l'heure présente , au jour le jour , page par page, et pour obéir la veille aux nécessités du lendemain.
Il était si loin de composer un livre qu'il a écrit un journal. La première édition de Clarisse Harlowe a paru par livraison de deux feuilles , et vous pensez que le hasard n'a pas perdu ses droits, dans une composition écrite un peu sous sa dictée. Voilà ce qui m'a fait si hardi et voilà comme, sans être un homme d'une grande imagination , j'ai rencontré , cependant , çà et là , des scènes vraiment dramatiques. Je ne m'en vante pas, elles étaient en germe dans le roman ; mais enfin je les ai presque trouvées. La lettre où Lovelace , supposant qu'il n'est pas absolument au-dessus des lois de son pays, s'assied lui-même , en imagination du moins , sur la selkitte des assises, et dans laquelle il plaide, friandement, coupable ! était contenue dans deux petits mots de ce bandit. La scène de l'escrime entre ce même Lovelace et le Patrick Macdonald , un seul geste de ce Patrick , m'a suffi pour la faire complète.
Quand notre Clarisse , qui s'est éloignée de l'horrible maison, y rentre à peu près volontairement , j'ai
XXXlj
réuni dans une même orgie les personnages divers de cette horrible aventure , je les fais agir, je les fais parler, je les montre dans leur fatale nudité, mais ce sont les personnages de Richardson ! Arrive alors cet instant abominable , de Clarisse déshonorée par le poison! eh bien! j'éloigne ce crime de Lovelace, je n'ai pas besoin des lâchetés de cet opium , pour que ce triste et brillant modèle de tant de vices et de tant d'élégances, reste jusqu'à la fin, odieux et terrible ; pour peu que Clarisse , après sa ruine , trouve encore assez de force , pour prêter une oreille épouvantée à ces horribles secrets que murmure l'orgie , il n'est plus nécessaire de faire écrire à l'infortunée, tant de longues explications dont , hélas ! elle n'a plus besoin !
Pour tout vous dire , comme je le pense ( permettez-moi de me rendre , à moi-même , cette justice, après tant de labeurs ! ) , je crois n'avoir rien oublié , rien négligé , rien effacé , en même temps que j'ai beaucoup ajouté dans ces deux tomes , qui en représentent quatorze du livre original ; même la scène grotesque dont notre romancier juge à propos de s'excuser danâ^'une note de son livre', je l'avais d'abord effacée , mais bientôt je l'ai rétablie , je l'ai développée , je l'ai poussée à l'extrême , et cette doxoncrie est devenue une chose terrible , uniquement parce que j'ai introduit en cet instant funeste, et
' La scène chez madame Sclimit . quand Lovelace. as?is an comptoir, s'abandonne à mille f'olie-^.
XXXllJ
sous les yeux de Lovelace , le cercueil de Clarisse ! C'est ainsi qu'avec la Venise sauvée, et avec la biographie du poëte Otway ( deux grands détails négligés par notre Anglais) , j'ai retrouvé une des plus grandes roueries du roué Lovelace. Ces mêmes lettres , que notre romancier multipliait sans nécessité , et de façon à ce que , lui-même , la plupart du temps , il se trouve fort embarrassé pour ne pas répéter, trois ou quatre fois le même détail , il m'a semblé qu'en les groupant avec plus de soin, on arriverait à supprimer , tantôt la réponse par la demande , tantôt la demande par la réponse , et que le drame- n'en serait que plus intelligible, à être raconté en moins de paroles. Cette fiction d'une correspondance retrouvée dans quelque vieux bahut d'un vieux château , qui plaisait tant à Diderot , je m'en suis gardé comme d'une fiction pleine d'obscurités , d'invraisemblance et de longueurs ; c'est surtout dans une correspondance, qu'il faut choisir ; plus vos lettres sont nombreuses et plus il me faut un triage sévère ; quand on se parle à soi-même , on a le droit de tout se dire , mais quand on parle au public , halte-là ! la brièveté et la concision ont un grand charme ! — J'ai fait à chacun de nos interlocuteurs la part qui lui revenait ; tantôt c'est le héros qui parle, tantôt c'est l'héroïne, et je les laisse parler tout à leur aise , mais de façon cependant à ce que celui-ci ( et réciproquement) ne me prenne pas en sous-ordre, les idées de celui-là.
De temps à autre nos divers personnages élèvent la voix, mais chacun s'explique à son tour, sans confusion et sans desordre. Je préfère, et de beaucoup , une lettre un peu longue mais raisonnablement remplie des préjugés , des vices , des haines ou des tendresses de celui qui l'écrit, à cinq ou six petits billets qui courent l'un après l'autre, et dans lesquels on ne rencontre guère que : Monsieur — et — votre sennteur ! Tel agent subalterne de ce drame est représenté dans le présent livre , par une seule lettre, mais on fait en sorte que cette lettre reste gravée jusqu'à la fin , dans l'esprit du lecteur. Chemin faisant , on emploie tout ce qu'on a laissé de côté : voilà un mot qui sera d'un grand profit dans la bouche de cet homme-ci ! voilà une idée qui convient à cet hommelà ! Tantôt on remplace l'action par le récit , tantôt le récit par l'action! Bref, le" traducteur... je veux dire l'arrangeur, a débattu, et longuement avec soimême, les mille questions qui surgissent d'im drame si compliqué ! Par exemple, n'estrce pas de la bonne justice poétique , de mettre en présence la sainte agonie de Clarisse, mêlée d'espérances, de tendresses, de prières , et les hurlements blasphémateurs de la Saint-Clair sur son charnier.'' N'est-ce pas justice d'envoyer à ce charnier, non pas Belford. mais Lovelace , le grand coupable .•* Enfin , pour obéir à la voix de cette sympathie , qni ra si bien ù l'âme et aux traits du visage, nous pouvons faire que miss Harlowe expire dans les bras des gens