A M. LO VELA CE
Je vous ai dit , Monsieur , dans ma lettre de mardi dernier (*) , que vous en recevriez une autre de moi, lorsque je serois^^ entrée dans la maison de mon père. Je me fiatte d"y être arrivée au moment où vous ia recevez ; et je vous invite à me
(*) Voyez Lettre cdxxi.
(^) Le lecteur peut voir à la daté de cettelettre , qu'elle a été écrite deux jours après la lettre allégorique à laquelle elle se rapporte , et dans, le temps que Clarisse voyoit sa maladie augmenter par le trouble, les mouvemens et les terreurs que lui avoient causés le soin d'éviter la visite que M. Loveiace vouloit absolument lui rendre chez Smith. Elle s'y étoit prise de si bonne heure pour n'être pas surprise par la mort , et rester sous le soupçon d'avoir violé en apparence sa parole. Quoique ses sentimens chrétiens soient bien marqués dans cette lettre , le lecteur a vu dans la lettre CDLXVII et dans d^àutres qu'elle s'est élevée à de plus hautes exaltations , et de plus divines aspirations , à meswre qu'elle approchoii de sa fin. (i)
IDE Clarisse Harlowe. 8i suivre^ aussitôt que vous serez préparé pour cet iîiiportant voyage.
Pour ne pas pousser rallégorie plus loin au moment que ces caractères frappent vos yeux , mon sort est décidé , ma sentence prononcée , et je suis un être éternellement heureux ou malheureux. Si je suis heureuse , je le dois uniquement à la divine miséricorde. Si je suis mjalheureuse , je le dois à votre cruauté , que je n'avoispas méritée. Considérez à présent , pour votre propre intérêt, léger, cruel et malheureux jeune homme ! considérez si le plaisir du barbare et perfide traitement que j'ai reçu de vous , valoit le hasard où vous avez mis votre arae immortelle. Pour en venir à vos indignes fins , il falloir violer les vœux et les sermiens les plus soleranels que jamais homme ait laits; il falloit joindre à la violence une bassesse indigne d'une créature humaine.
Il en est temps encore , et je vous avertis pour la dernièire fois , d'ouvrir les yeux et de considérer vos œuvres ! Votre songe doré ne peut durer long- temps.
Votre genre de vie ne peut vous, procurer de plaisir , qu'autant que vous écartez toute pensée , toute rërlexicn sérieuse.
L'endurcissement et l'insensibilité sont les seules bases ds votre tranquilliré. Si une maladie dangereuse vient à vous surprendre, si une fois les remords pénètrent dans votre amQ , que votre situation sera
Si H I s T O I R E
terrib-e ! Que vous tromerez méprisable ce que vous regardez aujourd'hui comme autant de triom.phes ! Séduire de jeunescréatures sans expérience , qui , avant de vous connoître, ne connoissoient- peutêtre que leur devoir ; sous~ le nom de la galanterie et de Tintrigue^ les entraîner au précipice par une conduite artificieuse et par de lâches complots!...,. Pas une, bonne action dont vous puissiez vous, souvenir à Theure de la mort ! pas une bonne intention pour vous- c©nsoler dans; ce moment d'effroi 1 toat ne sera qu'horleur et reproche au- dedans de vous^, et votre espoir sera dans le néant..
Pensez, Monsieur, qu'en vous écrivant^ comme je fais, je ne puis me proposer que votre bonheur particulier et le salut des innocentes que vous pourriez séduire, encore par vos artifices, ou tromper par vos parjures. Mes souhaits pour votre bonheur à venir , ne sent pas ceux d'une épouse suppliante , qui , autant pour son intérêt que pour le vôtre , feroit des efforts pour vous engager à reformer votre conduite \ ils sont désintéressés > et aucun devoir ne m'y oblige. Mais je douterois de ma conversion, si j'étoist capable de vous souhaiter le mal pourle.^ mal , et si malgré l'attrocité de vos offenses , je ne pouvois vous pardonner coromar ]p désire être pardgnaée.
DE Clarisse Harlowe. 85 Je vous répète donc que je vous pardonne ; et veuille le Tout- Puissant vous pardonner aussi! Quant à moi, je n'ai d autre sujet de regrets , que Je chagrin que j ai donne à des parens qui étoient remplis d'mdulgence pour moi avant que je vous connusse , le scandale dont j'ai couvert toute ma famille , la honte qui , de ma faute , réjaillit sur mon sexe, et 1 auront que ma chute fait à la vertu.
Pour ce qui me concerne personnellement, vous ne m'avez enlevé rien de p us que la satisfation d'exécuter mes plans favoris , dans cette vie passagère qu€ j'aurai quittée quand vous lirez ces mots. Vous avez été caijse que j'ai été moissonnée dans mes premiers et mes plus beaux jours. Vous m'avez ôté un temps que j'aurois pu passer agréablement ou désagréablement , selon que la Providence en auroit ordonné. Et ne do^'s-je pas lui rendre grâces de ce qu'elle m'a garantie du malheur de porter le joue nuptial avec un homme si malheiircul (cest Je seul mot que je m.e permettrai,") que sans doute chaque heure de mon limon avec lui, m'auroit apporté quelque nouvelle amertume ! Si donc , d'un côté j.ai a me plaindre de vous, de l'autre ' je vous ai l'obligation d'avoir fait changer en autant d'années de gloire , des années qui, peut - être , auroient été pour aici pleines de tentations, de périls et
dci sou-^rances. Il est vrai qu'il m'eir a coûté de violentes, afflictions et des chagrins mortels.
Ainsi , Monsieur , quoique je no doive 23ulle reconnoissance à vos intentions , , vous m'avez rendu, un service réel, et en- retour je fais, des vœux pour vou?, ¥otre vie a été jusqu'ici de nature à' ne vous plus, permettre de différer votre conversion. Si ie repeniir est diiticilep. même à ceux qui, n'ayant jamais songé', à corrompre l'innocence , ne sont coupa'-bles que d'avoir négligé leurs devoirs , quelle peine n'aurez-vous pas à obtenir le secours de la grâce ; vous dont le crinie a. été prémédité et compliqué, et qui. vous y êtes livré si volontairement?
Dire qu'il a été un temps où j'ai eu-pour vous un sentiment de préférence , c'est ce que je dois rougir d'avouer j puisque dans ce temps même je ne vous croyois pas un homme;^de bonnes mœurs ;.. 2r,ais aussi,, j'-érois bien loin de, penser que vous , ou quelqu'autre. mortel pût être ce que vous avez montré^ que vous étiez. Mais il y a long- temps que je me. yois bien élevée au-dessus de vous ; je vous ai méprisé du fond du cœur , vous. et vos mœurs , dès que j'ai su voir quelle espace d'homme vous étiez. Et vous ne serez pas surpris de la contrariété de ces sentimens ; car la préférence que je vous dp;iitaJ,.alétoit pas fondée sur d'ignobieSi
T>E Clarisse Harlowe, ^f •niotifs. J'étois assez foible , assez présomptueuse , pour me regarder comme ua itistrument , entre les mains de la Provi"dence , propre à ramener à la vertu un homme que je ne trouvois pas indigne de Tentreprise.
Et à Dieu ne plaise que, même à présent , j'aie perdu toute espérance de ce eôté-là ! Vous voyez qu'il m'en reste, par la pekie que je prends dans cette occasion solem^nelle , pour vous réveiller de cette léthargie ou vos sens sont plongés. Ecoure-m.oi donc, Lovelace, comme une voix qui sort des tombeaux ; ne perds point de temps ; hâte- toi de îe convertir. Cesse d'être i'og^nt de l'enfer. Cesse de tendre à de pauvres innocentas des pièges où à la fin tu îe trouveras^ pris toi-mêmje. N'entasse plus offense sur offense , à un tel excès qu'il ne soit pluî, pour ainsi dire, au pouvoir de la miséricorde divine de te pardonner ; songe que Injustice aussi- bien que la dtmence^ est un des attributs du Tout- Puissent.
Tremble et .te réforme , en lisant quel sort Dieu réserve au méchant, li est écrit :
« Le triomphe du méchant est de » courte durée , et la joie de l'hypocrite » n'a qu'un moment. Il donnera dans le )) piège ; sous ses pieds est un précipice. » La terreur l'environnera , et il fuira de )) devant elle. Sa force lui sera ôtée et= » la destruction se tiendra à ses cotés..
S6 Histoire
» Le fils aîné de la mort engloutira S3 » puiss^ance ; la terre l'oubliera , et on ne » se souviendra plus de son nom. Il » sera effacé du monde , et il n'aura ni » fils , ni successeur dans son pays. Ceux » qui l'auront vu , se demanderont : oh » est- il? Il disparoîtra com.me un songe, >3 et s'évanouira co nme une vision dans w la irait. Son pain sera rempli d'amer- » tume. Le fer le moissonnera, et la » flèche qui part de l'arc, le transpercera, » Un feu invisible le consumera. Le ciel » dévoilera son iniquité, et la terre s'élé- )> vera contre lui. Il deviendra la pâture » des vers , et sa mémoire sera abolie; » Telle sera la fin de celui qui aura » méconnu Dieu. »
Quand vous consulterez les sacrés oracles d'où ces menaces sont tirées , vous y trouverez aussi d2s paroles consolantes pour un^cœur vraiment peniieat.
Puisse le vôtre s'anoilir , Monsieur XiOvelace! Fuissiez- vous vous mettre en état d'échapper au destin de l'hom.me abandonné de Dieu ! Ne méprisez pas les grâces de sa longue tolérance , et méritez d'être un. objet de scn infinie miséricordeo C'est la. sincère prière de
Gl. Harlow£.
DE Clarisse Harlowe. 87
LETTRE DXI.
M. LovELACE à M. Belford.
Au château de A/.... Jeudi 14 Septembre.
EPUîS ce 7 du mois, le plus funeste^ de tous les jours , je ne me connoi?
plus moi-même, et j'ai perdu avec lia raison le sentiment de tous les plaisirs^ de ce mionde. (^) Je pourrois rem^onter plus loin dans le passé que ce fatal sept ^, jour que je ne verrai jamaais ramené parle cours de Tannée , que sous Us ombres^ les plus noires : avant cet exécrable jour quelques rayons d'espérance du m.oins^^ perçoient de temps en temp? la sombre nuit de mon ame. — (ji) On me parle d'une lettre fort étrange que vous avez reçue de moi (*). Je me souviens bien de vous avoir écrit : mais il ne me reste aucune idée du contenu de ma lettre.
Que j'ai passé par un cruel état !
Il me semble qu'une justice rétributivc: n'a pas cessé de tourmenter mon ame !. Je n'ai jamais été assez fou pour douter d'une Providence ; m.ais on ne me fera pas attribuer aisément au courroux du ciel , tous les événemens qui peuvent
• t*) Voyez la kOTC dcson délire y N°. cdxdvi*
18 Histoire
offrir Tapparence de sa vengeance. Ceperr^ d^Jîit, s'il est vrai que toutes nos mauvaises actions doivent être punies , ou dans ce monde ou- dans l'autre , je crois volontiers qu'il vaut mJeux que ce soit dans celui-ci. Je trouve mon intérêt à ms persuader, non - seulement que mapunition est commiencée, mais qu'elle est déjà complète; puisque ce que j'ai souffert , et ce que je souffre encore , est au-dessus de toute description. Je ne veu'x qu'un exemple de ce que j'appelle justice rétributive : moi , ce barbare qui ai fait perdre ,. pendant une semaine entière , Tusige de ses sens à la plus incomparable de toutes les femmes , je me suis vu puni à mon tour , par la perte des miens.
C'est un prélude à qui sait à quoi ?.
Hélas! hilas! quand commencerai-je à goiner une heure de joie ?
Je suis dans le plus excessif abattement. Cette lettre posthume de ma trop chère Clarisse ne me sort pas un moment de Fesprit. Toutes les perfections de cette incomparable fille se présentent sans cesse à ma mémoire : mais, je n'ose pas mé livrer à ces mélancoliques réflexions. Je sens que ina tête est dans un étrange désordre. Plume ^ va-t-en.
Vendredi , 25, le crois, avoir repris un pew.de gaietés
DE Clarisse Harlowe. S^ Mowbray et Tourville viennent dans le moment de
Mais que peuvent Mowbray et Tourville ? Que peut le monde entier , et toute la race humaine ?
Cependant ils sont fort irrités contre toi , pour la dernière lettre que tu t'es avisé de leur écrire (*). Tu es un barbare, disent-ils , un homme sans amitié^, sans pitié. —
Mais rien, n'est capable de me distraire. Il faut que je quitte encore la plun.e. — O Belford ! Belford ! je suis , je sivis toujours dans une mJsérable absence de moi-mêmie. Jamais , jamais je ne redeviendrai ce que j'étois.
Samedi , c?imanche , passés dans le néant ! — > Incapable de tout !
Lundi , i8 Septembre,
Je me sens d'une pesanteur, d'une pesanteur que je ne puis comparer à ritn : malade , oh ! jusqu'au fond de l'ame. Il faut que je fasse l'essai de leur expédient ; je veux éprouver ce que fera le change»^ ment de climat.
(51) Tu leur parles à eux , et à moi- ,, de nous repentir , de nous réformer. Mais.
(*) Cette lettre oe s^est pa5 retrouvée..
'^© Histoire
)e ne puis faire ni l'un ni Tautre. Pour le pouvoir , il faudroit n'avoir pas à répondre de la destruction d'une Clarisse Harlowe. — Harlowe ! Malédiction sur .ce nom î Et malédiction sur moi pour ne Fen avoir pas fait changer, comme il avoit dépendu de moi de le faire ! — Mais je n'ai pas besoin d'invoquer tant la malédiction du ciel sur ma tête^ — J'en suis déjà frappé.
« Dire qu'il a été un temps ou j'ai » eu pour vous un sentiment de préfé- » rence >). (*) — D-^ns quel froid langage la modestie virginale s'exprime dans ces occasions délicates ! — « Vire qu'il fur » un temps ou je vour aimai ; » voilà l'expression naturelle et la seule qui soit coulante et vraie. — « Dire donc » qu'il fut un temps où je vous aimai y » c'est ce que je dois rougir d'avouer ».
Et tu fais donc cet aveu ! sublime créature ! tu fais donc cet aveu ! Quelle mélodie , quel charme dans ces paroles sortant de la bouche d'un tel ange î — Que ne donnerois-je pas pour que ma Clarisse fût encore au monde, et qu'elle pût et voulût avouer qu'elle m'aimoit !
« Mais, il y a long- temps, Monsieur , » que je me vois bien élevée au-dessus » de vous » — ! Long-temps , ma divine enchanteresse? Qui, long- temps , ^
C) Voyez lettre précétotc*
DE CCARISSE HaRLOwE. f)ï effet ! Car vous avez toujours été au-dessus de moi , et au-dessus de votre sexe , et au-dessus du monde entier.
« Cette préférence n'etoit pas fondée » sur d'ignôl^les motifs». — Quel misérable je suis , d'avoir été si distingué par ses sentimens , et d'être cependant si indigne de son espérance de me ramener à la vertu!
Quelle générosité dans ses motifs ! Ce n'étoit pas seulement pour son intérêt , ni pour le mjien seul qu'elle avoit espéré nie retirer du vice : c'étoit aussi pour l'intérêt des innocentes créatures qui pouvoient encore se perdre et devenir mes victimes.
Et pourquoi eiKore a-t-elle écrit cette lettre; pourquoi a-t-elle voulu qu'on ne me la remît qu'après le plus affreux des évéaemens , si ce n'est pour mon bien et dans la vue de sauver des innocentes qu'elle ne coanoissoit pas ? — Et quand a-t-elle écrit cette lettre? N'étoit-ce pas dans le temps , dans le temps même que je la poursuivois , pour ainsi dire , de place en place l Quand son ame étoit humiliée , atterrée par la persécution et la calainité ? lorsque tout pardon lui étoit refusé à elle - même par ses implacables parens ?
Sublime et divine créature ! As-tu bien, pu sitôt, et en pareil temps, en pareilles circonstances avoir dompté t^s justes tes-
^1 Histoire
sentlmens , jusqu'à souhaiter le bonheur du principal auteur de tes infortunes ? Souhaiter le bonheur à l'homme qui t'avoit dépouillée de toutes tes plus chères espérances dans cette vie ." à l'homme qui a été la cause , que tu aies vu trancher le fil de tes jours dans la fleur de ta jeunesse.
Âme céleste et n'aspirant qu'au ciel' ! Dans quelle divine disposition tu devois être, pour être capable de n'employer que le mot rien de plus , en parlant de tant de biens que je t'ai enlevés : et comme c'étoit avant que tu eusses quitté ta dépuille mortelle ^ ne puis-je pas présumer, qu'à présent,
d'un œil de pitié généreuse, qui
n ôte rien à ta félicité parfaite , tu promènes tes regards dans l'espace du firmament^ en souhaitant de m'y rencontrer ?
« Considérer mes œuvres ! » Chère ame de mon ame ! Eh ! de quoi m.e sert m.aiatenant de considérer et de réfléchir, lorsque j'ai perdu la chère créature , qui pouvoit seule me faire attacher du prix à la faculté de réfléchir ! — Lorsque je Tai perdue sans retour ! — Engloutie par la tombe dévorante — à jamais perdue pour moi. — Voilà , voilà le poignard qui me déchire. — Femme incomparable !
Que cette réflexion me fait crnelkment souiFrir !
»E Clarisse Harlowe. 95 C( Votre songe doré ne peut durer longîÉtemps. » — divine prophétesse. Il est déjà fini mon songe doré ! (( Il est temps de X) ne plus écarter de vous la pensée et la » réflexion. » — Elle ne continue plus,— )) cette insensibilté endurcie » que tu me reproches, ex Le remords m'a pénétré — » ma situation est terrible ! ))Tout est hor- » reur, reproche au-dedans de moi ! )) — ■ Mille vautours se relayent pour déchirer mon cœur.
Mais cessons ces Infructueuses n'fîexions. — Puisque je suis incapable d'écrire autre chose ; puisque ma plume s'enfonce toujours dans ce sombre et triste sujet , malgré tous mes efforts ; je veux encore m'y arracher, pour ne plfâs le reprendr® que lorsque je serai plus en état de le maîtriser, ainsi que moi-même.
Rien de ce que je voulois écrire, quand j'ai pris la plume , n'est écrit encore ; c'étoit en deux mots , pour te prier de continuer de m'envoyer tes récits, comme auparavant. Et pourquoi ne cootinueroistu pas ? puisque je sais trop que dans sa mort à jamais déplorable , tout est révoltant et désastreux ! fais-mois donc connoître tout ce que tu sais, et que je ne sais pas : Quel effet elle produit sur ses parens , ses cruels parens , et si maiotenant le trait hérissé de ta tardive réflexion ne s'enfonse pas tout entier dans leurs
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cœurs , comme il s'enfonce dans îe mien ,
de la pointe à la tête. (Jj^)
Je quitterai bientôt ce royaume. A présent que ma Clarisse n'est plus , que restet il dans l'Angleterre, dans le monde entier , qui mérite que je prenne soin de ma vie ? Mais dois-je partir sans m'être signalé par quelque illustre attentat sur sa maudite famille , pour sa vengeance et pour la mienne ? (^) L'exécrable femme , me dit on, s'est cassé la jambe? pourquoi pas le cou ? Tout ce qui n'est pas le crime de ses cruels parens , est le crime de ce monstre et de ses filles, filles de Tenfer. Flus la femme est vertueuse , plus le triomphe est glorieux , étoit une sentence qu'elles avoient souvent à la bouche. (JÎ) Il m'est venu plusieurs fois l'idée d'aller mettre le feu , de mes propres mains, à l'exécrable maison de la Sinclair, et de faire la garde aux portes et aux fenêtres, pour empêcher que pas un de ces démons n'échappe aux flammes. Si rédifice ne tenoit pas à d'autres , je l'aurois déjà fait. Mais il me semble que, sans mon secours, ce vieux monstre toudie à sa récompense. On me parle d'une lettre révolante qui la regarde. — Elle est de toi sans doute — mais si choquante , disent- ils , qu'ils ne peuvent me la communiquer à présent. (*)
(*) Vo/«z Lettre cdxcix.
DE Clarisse Harlowe. 95 Ils me gouvernent, en vérité, comme Hn enfant à la lisière. La fièvre m'a tellement abattu , que je suis forcé de le souffrir , jusqu'à ce que j'aie repris un peu de force. — A présent , mon pauvre ami , je ne puis ni manger , ni boire , ni dormir. Et cependant ce que je souffre n'est rien au prix de l'état par où j'ai passé. Nuit et jour, mon pauvre ami, j'avois la cervelle comme un feu. Il faut qu'elle soit de la nature de Vasheste (*) , pour n'être pas consumée. Je n'avois aucune idée distincte. Je ne voyois devant moi , que noire confusion et malheur. Ah ! sans doute , horreur d'imagination et trouble de conscience ! Je ne roulois que projets funestes , de me pendre , de m& casser la tête ou de me noyer. La rage , la violence , la fureur de nuire, le désespoir me possédoient tour-à-tour. Mes intervalles lucides étoient encore pires. Ils me donnoient le temps de réfléchir sur ce que j'étois une heure auparavant, et sur ce que j'étois menacé de redevenir une heure après , ou peut-être toute ma vie ! Le jouet de mes ennemis , la risée des sots, rimbécile proie de valets mercenaires , attachés à mes pas , qui trouveront quelque jour leur compte à me lier et , ô pensée abhorrée ! à me maltraiter indignement d outrages et de coups ! Qui
(*) Fil d'araianthe , incombustible*
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sôutienc^roit de si cruelles réflexions T Moi être forcé de connoître ces horribles craintes î Moi atppréhender ce que pourroient faire de moi de pareils misérables! Et quand je siipposerois ces craintes fort éloignées , n'est-il pas affreux de s'imaginer qu'on puisse tomber dans cet état , et que nos meilleurs amis en soient allaritjés , jusqu'à se croire obligés de prendre des précautions ? Quel moyen d'y penser? Non, non, je ne veux plus y penser.
J^ parviendrai bientôt à m.e remplir d'idées agréables , ou je m.e détruirai demain matin. Ls sort d'un chisn mort est un paradis, au prix d'une vie telle que la mienne.