LETTRE DXII
M. LovELACE à M. Belford.
Mercredi , lo Septembre,
J E t'écris pour te redemander ma dernière lettre. J'avoue que chaque fois que j^'li pris la plume, je ne t'ai pas fait de peinture qui ne fût celle de mon ame :• et, tout ce que j'éprouvois de tourment dans mon cœur , je ne pouvois m'empêcher de l'écrire. Une noire vapeur fondoit sur moi ; s'épaississoit à mesure que j'écrivois, et m'entraînoit malgré moi dans
le
le lamentable. — Il est étrange , bien étrange , que la conscience d'un homme puisse forcer ses doigts à écrire malgré l^i , et le rappeler continuellement au même sujet , dans le temps même qu'il 2 résolu de l'oublier. Mais est-il moins étrange que , sans nouvelle raison ., il puisse en un jour ou deux changer d'ame, et que tout d'un coup , il se trouve assez éclairé des rayons de la joie , et de Tespérance . pour avoir honte de tout ce qu'il écrivoit ? Une copie de ma dernière lettre , que le hasard a fait tomber entre mes mains , tirée , san-s ma participation , par Charlotte Monraigu , m'a fait penser qu'un ennemi se rejouiroit de la voir. Et je confesse que , si j'avois passé une semjine de plus , dans Tétat 011 j'étois lorsque j'en ai écrit la dernière partie , j'aurois été renfermi le septième jour, et peut- être enchaîné le huitièm.e : car j-e me rappelle à présent que le mal revenoit avec une violence irrésistible , en dépit des saignées et d'une diète rigoureuse et rafraîchissante.
Il est vrai que je suis encore excessivement affligé , que cette admirable femme ait fait un choix si contraire à mes désirs. Mais, puisque le sort en a dicidé , ; puisqu'elle étoit déterminée à quitter ce ! monde, et puisqu'actuellement elle a cessé I d'être , dois je m'abandonner à de si sombres réflexions sur un événement passé.
TomQ Xlh E
9^ Histoire
sur un événement qui ne psut revenir ; moi qui suis , grâces au ciel , en possession d'un fond si riche de vie et de santé ? Son exemple mêm.e , ne m'apprend- il pas à quoi je devrois m'attèadre, si j'étois capable de cette folie ? Car c'en seroit une autre , cher Belford , de ne pas convenir ^ue j'ai été fou à la lettre.
(^) Pourquoi ma mère m'a- 1- elle accoutumé dès Venfance a ne -pas souffrir de contradiction ? Pourquoi rna-t-on si mal élevé , jusquà recommander ^à mes précepteurs de ne jamais me con^ trarier en rien , et de céder à toutes mes volontés ? ( J^ ) Ne devoit-elle pas savoir que cette indulgence étoit une cruauté ? Quelle punition pour moi , de voir que le premier grand revers que j'aye éprouvé dans m.es désirs , ait attaqué ma raison ? Et lorsqu'une fois la raison
est atteinte mais je ne puis'y penser
sans frémir. Veux-îu savoir ce que j'en conclus ? C'est que ce repentir et cette réforme , pour lesquels ma chère et rigoureuse déesse faisoit des vœux si ardens , ont été écartés et difîerés ; et qui sait pour combien de temips? La réforme pour le moins , car un fou , un furieux , est-il capable de l'un ou de l'autre ? j
Une fois attaqué, te dis -je, du côté \ de la raison , je dois m'efforcer de ban- | nir toutes les réflexions noires , qui au- | roient pu , sans an incident si fâcheux ,
DE Clarisse Harlowe. 99
me contluire à quelque chos;.^ de sérieux et d'utile, (^) et cela afin de ne pas risquer de voir , pour parler le style de Slilord , mon esprit en campagne, (j^) Car il faut t'avouer que mon cher AstoUe, (tuas lu TArioste , ) le docteur Haie , n'a pas eu peu de peine , à force de saignées , de scarifications , de ventouses et de diète , me tenant en plein jour dans l'obscurité des plus profondes ténèbres , à me rappeler des j-jortes de la înort ou de la folie. Aujourd'hui même , il ne cesse de me dire , pour m,a consolation , que j'en serai quitte pour quelques retours , au temps des pleines lunes ^ ( as-tu rien entendu de plus horrible?) et que je ne dois pas avoir moins d'attention surm.oi vers les équinoxes , que César ne s en devoir aux ides de Mars.
Que je me sens le cœur navré, en jetant les yeux sur ce que je me souviens d'avoir été î Privé de la vue du soleil et de toute sorte de consolation ; environné d'une troupe de misérables de la plus vile classe , et marchant sur le bout du pied , et me présentant périodiquement , l'un un bouillon , l'autre un bol cépbalique , l'autre une potion cordiale , me débitant leurs ordres odieux à voix basse ; et répondant de même tout bas à vingt imper-incns , qui venoient lever les rideaux de mon lit , pour demander comment je me trouvois , et si
ïôd Histoire
j'avois pris leurs exécrables drogues ?
Quelle vie ! Quel maudit silence ! Rien d'actif autour de moi que le ver qui ne meurt jamais 1 Loin , loin tous ces souvenirs , qui reviennent trop souvent m'assiéger. Adieu, Beiford.
Mais n'oublie pas de me renvoyer ma dernière lettre , et ne bâtis rien sur les misères dont elle est remplie. Je veux , je dois , j'ai déjà su triompher de toutes ces infructueuses vapeurs. Ma constitution se fortifie à chaque moment , pour seconder mes résolutions ; et , si j'excepte quelques scupiis que je donne par intervalles à la mémoire de l'objet chéri , j'espère redevenir bientôt ce que j'étois , c'est-à-dire, la vivacité, l'enjouement, la gaieté même. Oui, oui , je serai encore uns fois le fléau d'un sexe qui n'a pas cessé d'être le mien , et qui sera , dans un temps ou dans un autre , celui de tous les hommes de la terre.
Je te réitère cependant m.on désir , que tu continues de m'écrire sur le ton ordinaire. Je m'imagine que tu dois avoir mille singularités curieuses à me communiquer , lorsque je serai tout-àfait en état de lire ou d'entendre comment on a disposé de ce qu'il y avoit de mortel dans ma chère Clarisse. Mais ce que j'apprendrois dans la joie de mon cœur , ce sercit que ses implacables j^arezis fussent la proie de leurs ^j
DE Clarisse Harlowe. îoi remords. Voilà ce que tu peu^j m'écrire fiés aujourd'hui. Il est consolant de n'être pas seul misérable , surtout quand c'est 2UX objets de sa haine qu on voit partager sa misère. Adieu , Bclford. Encore une fois , adieu.
LETTRE DXIII.
M. LovELACE à M. Belford-»
J E me prépare à quitter cette isle. Mowbray et Tourville me promettent leur coiîipagnie dans six semaines ou deux mois. Je veux te tracer ma route. Je me rends d'abord à Paris , oii le désir de m'amuser me fera renouveler mes anciennes connoissances. De- là, je passe dans quelques cours de l'Allemagne > pour me rendre ensuite peut-être à Vienne : d'où je descendrai à Venise par la Bavière et le Tirol. Venise m'ar» rêtera durant tout le carnaval. De-là> je retourne par Florence et Turin ; je traverse le mon Cenis , et je reviens à Paris , où je compte trouver mon ami Belford , enfoncé sans doute dans ses projets de pénitence ,, livré aux mortifications ; en un mot , un véritable anachorète , avec la haire et la barbe, mais de l'espèce vagabonde , et voyageant danst
Ï02 Histoire
Tespérance de couvrir une multitude de péchés par ^on zèle à convertir son vieux, compagnon de débauche.
Cependant je dois t'avertir , mon cher ami y que , si les actions haussent pour moi comme elles ont fait depuis ma dernière lettre , il est à craindre que tu ne trouves dans cette entreprise plus de difficulté que tu ne penses. Et , pour te parler de bonne foi , j'ai peîne aussi à me persuader que ta conversion puisse durer. Les vieilles habitudes ne se déracinent pas si aisément. Le prince des enfers , qui se trouve bien de tes longs, et fidelles services , ne te laissera pas sortir si facilement de ses griffes. (^.) Il sait comment te prendre. Une grande et jolie fille qu'il jettera dans ton chemin , bien tournée , d'un teint clair et frais , avec un bel œil turc , qui t'offrira [e.^ prémices de son cœur , ou qui te le fera accroire , ce qui revient au même ; oh f comme cela recommencera bientôt à t'échaufFer le sang , à, dérider ta triste figure ! Tu composeras avec Tarchi-séducteur y ton ancien maître , que tu promettras de servir jusqu'à l'âge de 1 impuissance ; et lui sera bien sûr alors que tu ne lui échapperas plus. Car quand tu survivrois à tes vieilles inclinations , il saura te ménager pour ce temps quelque autre péché favori , et te retenir fermement attaché aux intérêts de l'enfer. (]]|) Tu
DE Clarisse Harlowe. 103 conserveras le dessein de te réformer, sans jamais en rien faire , jusqu'à ta vieillesse , qui arrivera douze bonnes années avant que tu t'en apperçoives ; et lorsque ta cloison d'argiie aura fait son temps , ta tête grise se trouvera prise dans la chaussetrape universelle , et tout sera fini pour toi comme il le vouloir.
Tu vas croire que je sors ici de mon caractère. Que veux -tu ? C'est la force de la vérité , qui m'oblige de t'avertir du danger actuel où tu es , et que je crois d'autant plus grand , que tu ne parois pas t'en défier. Ainsi ^ deux mots encore sur le mémie sujet.
Tu as formée de bennes résolutions.
Si tu ne les gardes pas , compte que jamais tu ne seras capable d'en garder aucune. Or , tu as contre toi le vieux satan et ta jeunesse : six contre un que tu ne les garderas point. Tu les as formées ; c'en est assez ; six contre un que tu ne les gardes pas. Or , si tu les violes , ne deviens -tu pas le jouet des hommes et le triomphe de l'enfer ? Oh 1 comme je rirai de toi ! car l'avis que je te donne ne vient pas d'un trop bon principe. Je te l'avoue de bonne grâce^ Peut-être souhaiterois-je que la source en fût meilleure : mais je nai jamais menti aux hommes , comme je crois pouvoir ajouter que jamais je nai dit La vérité aux femmss* Le premier point
est un mérite dont tous les libertins m pourraient pas ss vanter. Le second , tous le peuvent.
(^) Je redeviens fou , sur ma foi :
mais grâces à mon étoile , ce n'est plus une folie noire. Adiea , adieu , adieu, pour la troisième ou la quatrième fois.
Ton Lovelace.
Je crois que Charlotte et vous ave2 formé ensemble une ligue secrète. Il s'est écrit 5 je le vois , des lettres entr'elle et vous
et Milord M On m'a singulièrement
tenu dans les ténèbres du mystère pendant ces derniers jours : mais j'en sortirai et je fondrai sur vous comme le soleil sur un voleur de nuit.
Souviens- toi que tu ne m'as jamais envoyé de copie du testament de m»
bien-aimée. (jt)
' DE Clarisse Harlowe. lo^f («![) LETTRE DXIV.
M. BeLFORD à M. Lo VELAGE.
Vendredi, 22 Septembre,
V^OMME je me mettois a mon secrétaire pour répondre à vos lettres eu 14 au 18 , dans la vue de vous donner toutes les consolations qui sont en mon pouvoir, on est venu m'apporter votre lettre de rétractation de mercredi.
Je suis réellement chagrin et surpris de voir votre première, lettre sitôt démentiô par la suivante.
La lettre choquante dont vous parlez, et que vos amis ont soustraite, à vos regards ,. est en effet de m.oi. lis peuvent à présent, je crois , vous laisser tout voir et ne rien vous cacher. Demandez donc à la voir; si vous êtes jaloux de lire quelque chose de relatif à l'odieuse femme qui est la véritable mèïQ de votre nmQ et de vos.sentimens.
Je supposerai que vou? avez lu cette lettre que vous appelez choquante , ( et c'étûit mon imciidoii qu'elle le fût.)
El
loG, H ï s T O I R E
Et. je vous demande à présent ce que vous en pensez», Ne trembles- tu pas au récit des horreurs dont est tourmentée la plus vile des femmes aux approches de la mort et de son jugement futur ? . — Quelle impression font sur toi les réflexions qu'a dû exciter cette lecture? quelle sensation ont -elles produite sur tes yeux encore mal ouverts ? Ne. se mêlera- t-il donc point quelques pensées sérieuses aux fumées de ta tête ^. qui amollissent et pénètrent le caius de ton ame ; qui fassent sur ta peau î'eiîet des ventouses , t'entament la chair au vif, passent jusqu'à tes nerfs perclus , et dépouillent le parchemin de ton crâne plein d'intrigues et de noirceurs ? Si cette lecture te laisse insensible , il fcujt que ta conscience soit cautérisée, et tu es sansressource.
M. Belford lui fait ensuite te récit de lafin terrible de la méchante Sinclair^ dont on vient de lui apprendre la mort.
Si cette destinée ne t'émeut pas , j'ai. à t'apprendre la nouvslle d'une autre catastrophe effroyable qu'on vieut de m'annoncer il y a une heure ; celle d'un autre de tes honnêtes sgens ; et ton Tomlinson 1 il est rrKJurant , et suivant toute apparence, il sera mort, avant que cette lettre te parvienne , dans la prison de Maidstone. Comme tu dis dans ia premièie lettre , il semble qu'une
DE Clarisse Harlowe. 107 étrange et invincible justice agit déjà et distribue les vengeances autour de toi.
Voici son aventure. Il étoit à la tête d'une troupe de contrebandiers , cherchant à passer en fraude des marchandises débarquées de inardi dernier , lorsqu'un détachement de dragons fondit sur eux vers le soir. Quelques-uns de ses camarades s'enfuirent. Mac Donald se voyant investi chercha à se faire jour en combattant , et blessa son homme.
Mais ayant reçu un coup de sabre sur le cou, et une entaille profonde à la tête, il tomba de son cheval, fut pris et conduit aux prisons de Maidstone ; c'est là que la personne qui m'informe de cette aventure fa laissé mourant , et sûr d'être pendu^ s'il en revenoit.
Absolument dénué de tout , il a envoyé un parent vers moi et vers tous les confrères , s'ils se trouvaient à LoPxdres , inendier quelque argent , non pas pour sa subsistance , c'étoit son mot , car il s'attendoit à n'être pas en vie quand son parent reviendroit , mais pour payer les frais de sa sépulture.
Je ce l'ai jamais em^ployé qu'une fois , et cette fois là il Rt échouer mon projet , et je remercie le ciel aujourd'hui de ce que ce projet ne. réassit pas. Je lui ai envoyé cinq guinées et je lui en ai promis davantage , comime de votre paît 3 et de celles de Tourville et ds