LETTRE DXVII
M. BeLFORD à M. MORDEN.
Jeudi , T. I Septembre.
Permettez , Monsieur , que je m'explique ouvertement , et de la manière la plus sérieuse , sur un point dont mille raisons me font un devoir si sacré , que rien ne peut et ne doit m^en dispenser.
rai promis à la divine personne que nous pleurons , d'employer tous mes efforts pour prévenir un nouveau m,alheur , dont la crainte à paru Foccuper iusqu au dernier moment de sa vie. Je ne me bornerai donc pas à, vous en parler en termes couverts. Je ne me fonde pas sur des conjectures éloignées. C'est avec une extrême inquiétude que ie viens d'apprendre une déclaration , par laquelle on m'assure que vous avez terminé vos adieux au château driarlowe , en vous disposant à retourner en Italie. Vous avez dit hautement que vous, renonciez au repos , jusqu'au jour ou vous auriez vengé votre cousine.
Loin de moi la pensée de défendre ua coupable ami , ou même de vous apporter de vaines excuses pour atténuer
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son crime. Cependant , je dois vous rappeler que la famille , par ses persécutions dans l'origine , et par l'inflexible dureté qui les a suivies , partage au moins le blâme avec lui. Il y a même assez d'apparence qu'une personne aussi vertueuse que Miss Harlowe , au-dessus de toute surprise et de toute séduction , n'ayant lien à se reprocher , et trouvant dans son eœur le témoignage de son innocence , auroit passé sur une injure purement per^ sonnelle , surtout lorsqu'elle voyôit M. Lovelace disposé à la réparer , et que les instances d'une illustre famille , jointes à d'autres circonstances qui accompagnoient cetie offre libre et sincère , sembloient lui offrir plus de gloire à céder , que si:, elle n'eût jamais été offensée. La première fois , Monsieur , que j'aurai l'hon^ neiir de vous voir , je vous informerai; de toutes les circonstances de cette fatale histoire ; et vous verrez que M., Lovelace avoit d'abord été fort maltraité par toute la famille , sans autre exception que la divine Clarisse. Cette excep* tion , je le sais , augm.ente beaucoup, son crime ; mais comme il ne se proposoit dans ses caprices , que d'éprouver la vertu d'une femme qu^il aimoit d'ailleurs jusqu'à l'adoration , et que nonseulement ses instances ont été si humbles et si puissantes pour obtenir sa.
Siain^ mais ^ue son désespoir, en per-
DE Clarisse Harlowe. i^fp dant le pouvoir de réparer le mal , est allé jusqu'à la perte de sa raison , il me semble , Monsieur , qu^il y a beaucoup d'objections à faire contre une résolution; telle qu'on vous l'attribue.
Je vous lirai en même temps , quelques endroits de ses propres lettres ( je viens encore d'en recevoir une ) dont plusieurs ne peuvent manquer de vousconvaincre que ce malheureux homme , revenu depuis peu à la raison , n'a pas besoin d'autre châtiment que ses propres réflexions. Je viens de lire en ce moment les copies des lettres posthumes-.:
Je vous les envoie toutes , à l'exception de celle qui. étoit pour lui , et que je me réserve à vous commauniquer dans.
notre premier eirtretien. De grâce , rehsez celle qui vous étoit adressée , et celle qui étoit pour M. James Harlowe. (*) Je vous les remets sous les 5XUX , parce qu'elles regardent particulièrement lesujet qui me porte à vous écrire. Elles. ine paroissent sans réplique. L'impressiondu moins qu'elles font sur moi est assez forte pour me faire promettre au ciel de ne jamiais tirer Tépée dans une querelle particulière.
Permettez-moi d'ajouter , que ce malheureux homme n'a donné aucun nou-»
veau sujet d'offense , depuis la visite que^
C) Voyez Lettre CDXC.
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vous avez rendue à Milord M ,.;
c'est-à-dire, Monsieur , depuis un temps où vous avez été si convaincu vous-même de la sincérité de ses intentions , que vous avez sollicité votre chère cousine à lui pardonner.
Permettez -moi , Monsieur , de vous rappeler encore, ( quoiqu'il n'en soit pas besoin sans doute , lorsque vous y penserez de sang froid ) la promesse que vous avez faite à votre cousine mourante , une promesse sur laquelle elle s'est reposée avec confiance , et qui a servi , vous le savez , à rendre ses derniers momens plus tranquilles.
Cher Colonel ! réfléchissez que l'outrage ]a regardoit plus que personne. Sa famille entière a eu part d^ la cause. Elle a tout pardonné. Pourquoi ne pas imiter ce que nous admirons ?
Vous me demandiez un jour , s'il étoit possible qu'un homme de cœur fût capable d'une bassesse préméditée. En général , je crois que le courage et la bassesse sont des qualités incompatibles^ Mais , dans l'exemple présent , le caractère de Al. Lovelace prouve la vérité de cette observation commune, que toute lègle a ses exceptions. Je lui dois ce témoignage, qu'il n'y a point de mortel plus brave , ni plus habile , et qui se possède mieux dans l'exercice des armes^ Ma pensée n'est point que cet. éloge
DE Clarisse Harlowe. 14^
puisse faire impression sur le colonel Morden. Te sais que , s'il n'est pas arrête par des motifs supérieurs , autant que par ceux que je prends b liberté de lui rappeler , il me répondra que cette oravoLiie et cette habileté n en lont qu ua adversaire plus digne de lui. C est donc à ces grands motifs que je me réduits ; avec d'autant plws de confiance qu une poursuite ne paroîtroit pas justihee aufourd'hui par la première chaleur du ressentiment , et qu après un mal irréparable, elle passeroit au contraire pour une vengeance froide et délibérée , dont un galant homme , tel que celui auquel j'écris en ce moment , ne sera jamais capable.
Pardonnez , Monsieur , des instances si libres , à ma qualité d'exécuteur testamentaire , à mes promesses formelles , au souvenir que je conserve des dernières volontés d'une personne qui me sera toujours chère et respectable ; souvenir fortifié pour un article exprès du testament et par les lettres postnumes. Ardens comme nous le sommes tous deux pour l'exécution de ses précieux ordres , souvenons -nous quelle nous auroit dispensés volontiers de tous les autres articles , pour prévenir toutes suites fâcheuses à son occasion.
Je suis , cher colonel , votre , etc.
BiiLFORD.