LETTRE DXVIII
A mon cher cousin William MordExV > pour lui être remise après ma mort.
Mon très-cher cousin,
L'ÉTAT où je suis me faisant douter si je serai capable de recevoir la visite que vous me faites espérer quand vous serez de retour à Londres , je profite de l'occasion , tandis que j'en ai la force , pour vous témoigner ma sincère reconooissance des services et des bontés que vous avez eues pour moi depuis mon enfance jusqu'à présent. Je vous remercie surtout de ia générosité avec laquelle vous venez de vous employer pour moi auprès de mes parens. Puissent les efforts que vous avez faits pour me rendre leur affection , attirer sur vous les grâces et les bénédictions du ciel !
Mon but principal , en vous écrivant , est de vous demander avec instance , et de la manière la plus solemnelle , que , lorsque vous apprendrez les particularités de mon histoire , vous étouffiez tout désir actif de vengeance que le. ressentiment pourroit allumer dans votre ame géaéreuse. Souvenez -vous , mon cher
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«oiisiu , que la vengeance appartient à Dieu , et qu'il se Test réservée : mon espérance est que vous n'envahirez pas ses droits sacrés. D'ailleurs , vous n'avez point à purger ma réputation , ni à venger mon honneur. Celui qui l'a offensé s'est offert de lui-même, avant d'en être requis , à me rendre toute la justice que vous auriez pu lui arracher , si j'avois vécu. De plus , n exposeriez-vous pas votre vie dans le risque égal qu'il îaudroit courir avec le coupable même.
Le du3l , Monsieur, je n'ai pas besoin de le dire à une personne qui a été revêtue d'un caractère public , est nonseulement une usurpation , un attentat sur les droits de la Divinité ; c'est encore une insulte faire aux magistrats et aux loix d'un sage gouvernement ; c'est un acte d'impiété ; c'est l'entreprise d'arracher une vie qu'il n'appartient pas à l'épée d'un particulier de prendre ni d'attaquer; c'est perdre et précipiter dans l'abîme une ame chargée de toutes ses iniquités , en exposant au même danger celle du triste vainqueur ; (^) puisque de deux hommes qui s'engagent dans un combat mortel , ni l'un ni l'autre n'a dessein d'accorder à son ennemi cette chance , ce hasard de repentir et d'espérance en la divine miséricorde que chacun des deux a la présomption d'espérer pour soi-même. Ne cherchez point , jt
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vous en conjure , à aggraver ma faute par une poursuite sanguinaire , qui seroit nécessairement regardée comme une nouvelle suite de cette faute. Quand vous seriez sûr de la victoire , ne donnez pas à ce malheureux le mérite de périr par vos mains (J^). Aujourd'hui c'est ua traitre , un vil séducteur ; mais la perte de sa vie et probablement celle de son ame ne seroient-elles pas une expiation bien terrible des malheurs de quelques mois seulement : et qui d'ailleurs ont servi, par la faveur du Tout -Puissant, a me mettre en possession du bonheur éternel ?
Si vous poussiez les choses à cette extrémité , mon cher cousin , où s'arrêteroit le mal ? Qui le vcngeroit de vous ? Et qui vous vengeroit de son vengeur ?
Laissez à la conscience de ce malheureux homme , bien plus à plaindre que nous , le soin de me venger : elle le punira un jour au-delà même de ce qu'il mérite. Laissez-lui le hasard d'un repentir possible. Si le Tout- Puissant veut lui en accorder le temps , pourquoi le lui refuseriez- vous ? Qu'il demeure le coupable agresseur ; qu'on n'ait point lieu de dire : à présent Miss Harlov/e est cruellement vengée ; ou , ( ce que le ciel daigne prévenir ! ) qu'on ne dise pas que sa faute , qui auroit dû être ensevelie avec elle dans son tombeau ,
BE Clarisse Harlowe. 14^ s'-cst perpétuée , s'est aggravée par un malheur beaucoup plus grand que sa perte.
Souvent, Monsieur', le plus coupable a vaincu celui qui l'étoit le moins. Je me souviens d'avoir lu que le comte de Shrevvsbury , soos le règne de Charles II , ayant entrepris de se venger du plus cruel outrage qu'un homme puisse recevoir d'un autre , fut tué à Barn - Elms par le vil duc qui avoit eu la bassesse de le déshonorer. (^) Cro3/ez-vous qu'on pût taxer d'injustice Ja divine Providence , qaand il arriveroit toujours que l'usurpateur de ses droits divins fût puni de sa présomption par l'ennemi qu'il cherche à détruire, et qui tout crimine-i qu'il est, se trouve alors dans la nécessité d'une juste défense? (J^)
Que le ciel soit avec vous, mon cher cousin , dans toutes vos entreprises !
Je le prie encore une fois d'acquirter par ses bontés pour vous toutes ks vôtres pour moi. Vous m'avez donné des marques d'attachement dignes de votre cœur, et auxqïielles le mien est €Xtrêmem.ent sensible. Vous avez voulu faire la paix entre des païens et une fille qu'ils avoient aimée , entre des oncles et une nièce qui leur avoit été chère. Vous avez tâché de me faire regarder comme une soeur par deux personnes ,qui pendant un temps m'en croyoient Toms XIL G
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digne. Ces preuves de votre attachement sont infiniment au-dessus de celle que m'en donneroit une épée ensanglantée par un meurtre.
Soyez , mon cher cousin , le consolateur de mes respectables parens, comme vous avez été le mien ; et puisse la bonté du Ciel nous réunir dans cette éternité bien- heureuse où j'espère être entrée quand vous lirez ceci. (If) C'est la prière qui sera dans mon cœur et sur mes lèvres , jusqu'à ma fin. Mon cher cousin, mon ami, mon tuteur, (mais non pas mon vengeur, qu'il vous en souvienne) (J^). Je suis votre affectionnée et tfès-obligée cousine ,
Cl. Harlowe*
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