LETTRE DXIX
M. MoRDEN à M. Belford.
Samedi , 2 3 Septembre,
E suis bien fâché, mon cher Monsieur, qu'il me soit échappé quelque chose qui ait pu vous inquiéter. Je vous suis obl:gé des lettres que vous m'avez communiquées , et qui m'ont causé beaucoup de satisfaction. J'attends impatiemment les autres que vous voulez bien m.e promettre. Je suis jaloux de voir tout ce qui a rapport à ma chère cousine , de quelque part qu'il vienne. (^) Je laisse à Totre discrétion le soin de juger ce qu'il convient que Miss Howe voye ou ne voye pas d'une plume aussi libre que la mienne.
J'admire la vigueur de son ame. Si elle étoit un homme , croyez - vous , Monsieur , que dans les circonstances , elle voulût prendre vos avis sur un sujet pareil à celui qui fait Tobjet de votre lettre? (jt) ^
Ne craignez point toutefois que ce que Vous pourrez me communiquer me fasse prendre aucunes mesures sur lesquelles j'eusse balancé sans cette communication. Le cas , Monsieur , est d'une nature qui ne peut recevoir d'aggravation.
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Cependant je vous assure que je n*ai formé aucune résolution que je puisse regarder comme un ILen. li est vrai que je me suis exprimé avec chaleur sur le fond de rette affaires Eh î qui auroit pu s'en empêcher? Mais je ne suis pas dans l'usage de me déterminer sur des points d'importance , avant que d'avoir à ma portée l'occasion d'exécuter mes résolutions. Nous verrons par quel esprit le jeune homme se laissera gouverner, lorsque sa santé sera bien rétablie , s'il continue de braver une famille qu'il a mortellement outragée, s'il Mais les
résolutions dépendant, comme j'ai dit , de plusieurs circonstances qui sont encore douteuses , appartiennent à l'avenir. J'avoue que jusqu'alors je trouve les argumens de ma cousine sans réplique. Il n'est point d'homme vertueux qu'ils ne doivent persuader. Mais , helas i Monsieur , où est-il l'homme vertueux?
A l'égard des vôtres , je me flatte , Monsieur , que vous ne ferez pas difficulté de me croire , lorsque je vous fissure que votre avis et vos raisonnemens ne cesseront jamais d'avoir sur mon esprit tout le poids qu'ils méritent , et que cette considération augmente , s'il est possible , par ks instances que vous me faites d'après les pieuses injonctions de ma cousine. Elles i-ont très- convenables de votre part , Monsieur, non-seukmeat
DE Clarisse Harlowe. T4f en qualité d'exécuteur testamentaire , qui représente celle dont il explique les volontés ; mais encore à titre d'homme rempli d'humanité, qui fait des vœiw:
pour l'avantage des deux parties.
Je ne suis pas plus exempt de violentes passions que votre ami ; mais je ne les; crois capables d'être soulevées que par rinsolence d'autrui , et jamais par ma. propre arrogance. S'il peut arriver quemes défauts et mes ressentimens m'engagent dans quelque démarche contraire à mon jugement et aux dernières intentions de ma cousine, ce sera quelqu'une des réflexions suivantes qui em.portera ma raison. Je ne vous cache point que ces.; réflexions me sont toujours présentes.
En premier lieu , le renversement de nies propres espérances j moi , qui étois revenu avec celle de passer le reste de mes jours dans la société d'une si chère.
Earente , à qui j'appartenois par un doule lien , en qualité de cousine et de. curateur.
a Ensuite je considère , et trop souvent' » peut - être pour l'engagement que j'ar » pris à sa dernière heure, que cette » chère personne n'a pu pardonner que w pour elle - même. Elle est sans doute- )> heureuse : mais qui pardonnera pour une- )> famille entière , dont le malheur ne- JL> peut finir qu'avec leur vie ?
>5<> Histoire
» Que plus les parens de Miss Clarisse » ont eu pour elle d'injustice et de rigueur ^ » plus l'ingratitude est énorme , plus elle » est odieuse , de la part de celui qui s'en » est rendu coupable. Quoi! Monsieur, » n'étoit-ce pas assez qu'elle eût souffert » ce qu'elle a souffert pour lui ? Etoit-ce » à ce barbare à la punir de ses souifran- » ces ? Le ressentiment affoiblit ici mes, » expressions. C'est quelquefois un de ses >) effets , lorsque la grandeur de l'offense » saisit l'amie et l'irritent excessivemcHî )) à la première vue , et rend les paroles » inutiles. Donnez vous-même , Monsieur, » toute sa force à cette réflexion.
» Que l'auteur de ce crime si étenda » dans sa chaîne l'a commis avec prémé- ^) ditation. 11 s'en est fait un amusement « dans la gaieté de son cœur. Pour éprou- » ver , dites - vous , Monsieur , la vertu » de ma cousine ! Pour mettre une Cla- » risse à l'épreuve ! ... Lui avoit-elle donc » donné quelque sujet de douter de sa » vertu ? La supposition est impossible. » S'il la prouve , c'est une autre raison » qui m'appelle . . . Mais j'ai promis de la >^ patience.
w Qu'il l'a menée , comme je l'apprends >x enfin, dans une miaison d'infamie, pour )i l'éloigner de toute ressource humaine ;. » pour fermer l'accès de son propre cœur » à tout remords humain ; et là , que , la. w trouvant à répreuye de toutes les luses-
ryi Clarisse Harlowe. i^i »et les impostures communes, il a mis » en usage des méthodes indignes de Thu- » manité , pour arriver à ses détestables » fins. — // îna vue morte une fois ^ y) dit dans son testament cet ange outragé.
» Que je ne pouvois être informé du » fond de l'attentat , lorsque jai vu le » coupable au château de M . . . ; que con- » sidérant quel étoit l'objet de ses entre» » prises , je ne pouvois supposer qu'iî » existât sur la terre un monstre tel que »lui. Qu'il me paroissoit naturel d'attriy) buer le refus qu'etle faisoit de sa maiiT » à quelque ressentiment passager , au re- » proche intéiieur de sa propre foibicsse ^ w à quelque défiance de la sincérité des » offres, plutôt qu'à d'horribles bassesses^ » qui lui avoient porté le coup mortel ,, » et qui l'avoient déjà conduite aux portes. » du tombeau , où peu de jours ont achevé » de l'enfermer pour toujours.
» Qu'il est plein de présoir.ption; qu^ill » croit en imposer par ses insolentes braw vades , et par l'opinion qui s'est répan- » due de son courage et de son habilité w dans les armes.
))Que, déshonorant, comme il fait, y) son nom et la noblesse d'un gentili> homme, il y auroit peut-être quelque- )) mérite à l'effacer de la classe honorable- )) dont il fait la honte^
» Que la famille outragée n'a qu'uni »iils, indigne à la virité d'une telle:
15* Histoire
» sœur ; mais fier , violent , emporté , er » par eonséquent peu capable, comme il » ra déjà dû reconnaître , de mesurer sss » armes avec un horam.e de cette trempe; )) que Ja perte de ce fils, par une maki )> si justement odieuse , mettroit le comi) ble à l'infortune de tous ses proche», » qu'il est résolu néanmoins d'en courir )) les risques , si je ne le préviens point , » poussé peut-être à rendre une justice » éclatante à la mémoire de sa sœur, par )) les remords' même de sa mauvaise coa- »duite, quoique l'entreprise puisse êtr-e >3 fatale à sa vie. »
Et puis. Monsieur, comptez- vous pour rien d'être témoin , com,me je le suis à toute heure , de l'infortune et de la tristesse d'une famille à laquelle j'appartiens de si près par le sang; (H) d'une famille doat chaque membre , quoique opposé à cette alliance , tant qu'elle n'avoit pas lieu , se seroit infailliblement bientôt réconcilié avec cette admirable créature , si rhom.me dont réclat de sa famille et la richesse de sa fortune couvroient l'indignité, lui a voit seulement rendu une justice des plus ordinaires ! De les voir tous comime ensevelis dans leurs sombres rëfjexions, l'air morne-, la tête penchée , s'évitant Tun l'autre , (eux,, qui auparavant ne se réunissoient jamais que pour sentir ensemble leur commun bonheur, ) toujours à se dire que la dernière fois qu'ils avoient- vu cette, chèî€
DE Clarisse Harlowe. 153 créature, c'etoit l'un à tel endroit, l'autre à tel autre, et dans telle attitude. Et pou- V'oient-ils imaginer que cette fois étoit la dernière? (Ji) Se rappelant douloureusement les perfections de la nièce, de la sœur, de la fille qu'ils ont perdue ; et regardant désormais leur opulence même comme une malédiction du ciel !
(^) Son cabinet , sa chambre et ses armoires abandonnées à moi pour les dégarnir et satisfaire aux legs , complaisance trop tardive de leur part , étant incapables d'y entrer eux-mêmes , et faisant même usage d'un petit escalier de derrière assez incommode pour éviter de passer devant les portes de son appartement.
Son parloir fermé. Les promenades , les retraites , le cabinet de verdure où elle se plaisoit tant dans Iqs beaux jours , où elle avoit coutume de travailler à ses charm.ans ouvrages, et d*ûii elk sortit pour aller au fatal rendez- vous, tous évités , ou parcourus avec trouble, et précipitation , lorsqu'ils passent à côté ou vis-à-vis.
Ses perfections néanmoins sans cesse rappelées et citées îune après l'autre, plusieurs traits ,. plusieurs grâces , aux-i queiles on n'avoit pas fait d'attention Siiparavant , ou qu'on avoit passées légèrement dans la multitude des autres remarqués à présent et considérés à loisir!
Les domestiques mêmes , auxque| on Bcrtner de. s'étendre^ sur squ louanges d'>.
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vant i^iirs maitres ; leur touchante élo--quence dans leurs éloges. Leurs infortunés maîtres les écoutant et pleurant î Quelquefois interrompant tout- à- coup les zélés panégyristes, pressés par Timpatience et le remords, et étendant en vain leurs mains, et poussant des exclamations,— puis se remettant à écouter leurs domestiques , et pleurant de nouveau , — les encourageant même à leur répéter , comment ils étoient arrêtés parles étrangers, et par ceux qui Tavoient connue, à redire les questions qu'on leur faisoit sur elle , ei à leur conter quelque, nouveau trait à son honneur. — Comme toutes ces circonstances ajouteat à la^ désolation !
Ils la voyent dans leurs songes , etaspirent à la voir ; toujours s'est un ange à leurs yeux, accompagné d'une foule d'autres anges, toujours vêtue d'une robe éclatante de lumière ; toujours cherchant à les consoler, et eux lui répondant qu'il n'est plus pour eux de consolation au.
inonde.
Quel exemple elle donnoit ! comme elle peignoit ! quel gciit ! quelle adresse à l'aiguille l quelle charmante conversation ! comme elle chantoit ! comme elle pinçoit les instrumens! sa voix étoit une ir.usique ! son accent l'harmonie même!
Combien sa conversation étoit instructitel auisi comme -elle étoit recheichéei.
DE Clarisse Harlowe. 155 elle fai&oit les délices de tout le monde , de tout âge , de tout sexe et de toute classe ! Cependant , quelle modestie , quelle douce complaisance! Jamais il n'y eut mélange plus heureux et plus brillant de la dignité avec Thumble modestie!
Dans d'autres temps on vantoit sa générosité , sa noblesse , son discernement dans ses dons et ses charités ! pas une action qui n'eût quelque mérite ! pas une attitude qui n'eût des attraits ! Toujours décente et toujours également élégante, également aimable, soit qu'elle fût parée , soit qu'elle fût dans le sinpie négligé d'une ménagère. De quelque personne , de quelque action qu'on parle ; c'est en avoir fait le plus grand éloge : c'est avoir cité le plus haut degré de perfection que de dire: elle a ce trait de Miss Clarisse Harlowe : voilà ce que faisoit Miss Clarisse Harlov^^e.
A présent c'est la nlle admirable ; la parente obligeante ; la tendre sœur, (toute envie est éteinte!) l'amie zélée et iîdelle ! l'affable , la bonne et bienfaisante maîtresse! pas une seule faute qu'on reproche à sa mémoire ! Toute leur sévérité pour elle , ils l'appellent cruauté , s'accusent réciproquement l'un l'autre ; et tous se réunissent pour exalter son caractère, et se tourmenter eux-miêmes. (|^ )
Tel étoit, Monsieur, tel étcit l'ange diont k plus vil des hoam^es a privé ia.-
Gû
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monde ! Vous, Monsieur^ qui sarez mîeiix? qu3 moi les barbares, inventions qui onc' fait le triomphe de cet étrange coupable , vous pourriez m'aider , s-il en étoit besoin, à trouver des raisons encore plus fortes , pour me persuader que le désir» de la vengeance , dans un homme qui: se croit fort éloigné de la perfection-, pa-roitroit excusable à la pluralité des juges. D'autant plus ,. qu'absent depuis six années, (lif) quoique la renommée et lesespérances quelle donnoit depuis sa tendre enfance , lui eussent fait- concevoir* de sa jeune cousine la plus haure estime, il n'a pu connoître qu'aujourdUiui la moitié^ de ses^ perfccrians ! qu'aujourd'hui, lorsquenous avons perdu,, perdu pour jamaiscette adfi'jirable fille i (ji) Mais je veuxécarter toutes ces idées , et je ne fais pasdifficulté de répéter que je n'ai encore pris' aucuTie résolution, dont je doive me fairc^ ->Mie loi.. S'il m'arrive d'en former, je sejai charmé, Monsieur, qu'elles soient d'unenature qui puisse mériter rhonueur de> vjotre appjobation.
Je voui renvoie les copies des lettres • posthumes. Je recannois l'humianité devctre cœur^ dans les motifs quL vous ontporté à me les conim.ua: qu sr , et je vous^ Cil; rem.ercje siiKèrement». C'est- apparemment par les mêmes vues louables quevous avez gardé-ceile qui s'adresse à ce
DE ClA^RISSE HaROOwC. 157:
(^) J'ai le dessein d'aller rendre unevisite à Miss Howe , et de lui remetirer moi- même la bague à diamans , et les autres legs que son amie lui a faits , et qui se trouvent ici. Je suis, Monsieur, vôtre ^ etc.