‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 2)Chapitre 18 sur 37 · B £ L F ORD · texte numérisé non relu

B £ L F ORD

Mardi , 26 Septembre-,.

MOxV CHER Monsieur,

jSl ou s devons nous féliciter tous deux,, d avoir dcjà terminé avec la famille tous Iês articles du testament où elle a quelque intérêt. Vous avez laissé plusieurs points à m.a prudence ; en conséquence j'ai fait estimer les bijoux personnels de ma chère cousiner Et je vous en rendrai compte , à leur plus haute valeur, à mon retour à la ville ^ ainsi que des autres objets que vous, avez bien voulu confier à ma discrétion. J'ai fait présent de ces bijoux à ma cousine Daily , en reconnoissance de sa tendre ai^ection pour h chère défunte. J'en ai informé Miss Howe, qui a été aussi satisfaite de ce que j'avois fait,, que si elle les eût achetés pour elle-même. Gomme elle est richement fournie en. bijoux y. le seul motif qu'elle eût pu avoir pour désirer d'acquérir ceux-ci, seroit parce quils avaient appartenu à sa chère.

DE Clarisse Harlowe. i^tj.

Gn a fait aussi l'estimation des bijoux de fa grand-mère, et l'on m'en remettra l'argent , qui sera déposé entre vos mains,, pour être employé suivant les dispositions du testament.

Mde. Norton, de l'aveu unanime de tout le monde , fait ses préparatifs pour entrer dans son ofiice d'intendante da^ Bosquet. Mais je ne crois pas qu'elle fksse encore un long séjour dans ce basmonde.

J'ai été j comme je vous en avols prévenu , faire visite à Miss Kowe , et lui présenter moi-même, ainsi qu'à sa mère,, leurs différens legs. Vous ne serez peutêtre pas fâché que je vous communiquéquelques remarques sur cette jeune dame,. si chérie de ma cousine; et que d'ailleurs vous ne ccnnoissez pas personnellement.

Il n'exista jamais une amitié plus constante et plus noble entre deux femmes,.

que celle dont furent unies ma chère cousine et Miss Howe. Jusqu'au miom.ent. où ce méchant homme est venu y mettre fin. L'amitié , M. Belford , est généralement parlant , une flamme trop ardente pour les esprits femelles. Une lumière qui brûle rarement d'un feu égal et constant dans leurs mains ^ et qui souvent égare le sexe et le précipite dans des écarts insensés. Comme tout ce qui est extrêmiC, elle est rarement durable. L'état. du mariage ^ui n'est que i'amitié exaltéie..

su plus sublirric degré , absorbe généralement toutes les autres affections de femme à femme , et cela , soit que le: nœud en soit formé sous- d'heureux ouàe malheureux auspices. Quelle esr la; ftmme dont Tame soit cap^ bie de deux chaudes amiitiés à-la-fois ? Je ne prétends? fa^re ici qu'une observation générale; et. Tamitié qui régnoit entre ces deux atryies,. ®n est une exce^^rion remarquable , qu'ellesne doivent qu'à leurs rares perfections.. Si ces qualités étoient plus communes dans leur sexe , on verroit les exceptions ser multiplier en sa faveur. Toutes deux^ avoient reçu une éducation cultivée , ef même tout autant que Test la nôtre. Tou-tes deux avoient un e=prit avide des connoissances utiles et honnêtes ; toutes deux, avoient une immense lecture ; un goût^ infatigable pour écrire ; et je pense que cette habitude du style épisîolaire , priser de bonne heure , est un des moyens ïqs^ plus puissans pour ouvrir et perfectionner; l'intelligence de Fun et de l'autre sexe» . Toutes deux étaient généreuses , riches^ en fonuiie , et par conséquent hors de cette dépendance, qui souvent détruit la. familiarité , le véritable ciment de Tam.itié. Elks^ excellèrent toutes deux dansi des genres ditlerens , . et Tune ne fut ja-mais envieuse de l'autre. Le ciel les avok: douées d'un juf^emenî net ,. d'un, discer^sèment exquis;, et. d'une raison solide.

DE Clarisse Harlowe. h^t ft dès le commencement de leur intimité , (c'est de Mde. Norton que je tiens une grande partie de mes lumières^ ) chacune voyoit dans l'autre beaucoup à aimer , et quelque chose à craindre ; et cependant elles s'écoient imposées comme une condition indispensable de leur am.iîic, de se dire mutuellement leurs fautes et leurs défauts^ et de se remercier de Tusage de cette liberté. L'une étoit naturellement douce, l'autre l'étoit devenue par Teffet de son affection et de son admiration pour sa sublime amie. Jamais caractères ne furent mjieux assortis pour former une am.itié durable.

Je prendrai cependant la liberté de blâmer Miss Howe sur sa conduite envers M. Hickman, et j'en conclurai qu'il m faut jamais laisser prendre sur soi trop d'empire aux femmes, même à celles qui ont le plus de sens et de raison.

Je crois n'avoir pas besoin de vous prier de ne pas communiquer à cette jeune et pétulante demoiselle les. réflexions que je me permets, ici sur son caractère.

Je suis sûr que ma cousine n'approuvoit point la conduire de Miss How3 envers ce gentiihomime : conduite qui donne matière à parler à tous ceux qui connoissent M. Hickmian. Une jeune personne aussi sage, aussi sensée, peut- elle être indiiférente à leur censure? Car

tôz Histoire

elle ne peut l'ignorer , M. Hickman est réellement un digne et honnête homme.

Tout le monde parle de lui avantageusement ; mais il est d'un caractère doux €t endurant ; il adore Miss Howe et l'amour ne sou(Tre point un air de dignité même légitime avec l'objet qui Tinspire. Cependant M. Hickman aura beaucoup de peine à ressaisir les rêne^ qu'il a cédées ; à moins qu'abusant ellemême d'une autorité dont elle paroît aujourd hui trop assurée , lorsqu'une fois elle n'aura plus à accorder de faveurs qu'il n^ soit en droit de lui demander , elle ne le provoque à secouer enfin \in> joug trop pesant. St la chose arrivoit et qu'il viLii alors à la négliger , Miss Howe est de toutes les femmies que je con- Dois , la plus incapable de soutenir ce refroidissement. Elle souffriroit alors plus qu'elle ne l'a jamais fait souffrir , car un homme qui n'est pas heureux dans l'intérieur de sa maison peut aller s'en distraire au dehors , ressource qu'une femme ne peut pas aussi fecilement employer sans scandale.

Permettez- moi encore une réflexion sur Miss Howe. C'est qu'il me paroît évident que par sa conduite hautaine envers cet homme respectable , elle s'est engagée elle-même dans une difficulté dont elle ne sait comment sortir avec.

C£tre grâce qui accompagae toutes se»

DE Clarisse Harlowe. lê^ actions. Elle est dans Tintention de se conserver M. Hickman. Je crois même qu'elle ne le hait pas , et il en coûtera beaucoup à son arrour propre , de descendre de cette hauteur où elle s'es^ guindée.

D'ailleurs il est un autre désa^rétnenir que cette conduite envers M. Hickman lui fera essuyer ; c'est que la niaHière dont elle le traite fait concevoir à tout le monde ( car elle ne sait pas dissimuler ) une opinion de M. Hickman bien inférieure à celle qu'il mérite , et le tort qu'elle lui fait à présent en le décréditant ae tombera-t-il pas sur elle-mémie ?

Mde. Howe en est allarmée. Car eUe a pour M. Hickman une prédilectionbien méritce; mais ( autre défaut ddns Miss Howe ) sa mère n'a plus sur elle toute l'autorité qu'une mère doit avoir, IVliss Howe est véritablemeat une personne de beaucoup d'esprit ; mais il faut un jugement supérieur ,. be?.ucoup de douceur dans le caractère et une grande discrétion dans un enfant parvenu à Tâge nubile , pour qu'elle sache montrer aux yeux de tout le monde qu'elle sait allier dans son cœur le respect et l'amour pour une mère dont les talens sont si visiblement inférieurs aux siens.

Miss Howe est d'un caractère franc,, noble , généreux ; sa mère n'a aucune de ses belles qualités. Les pères et mères

qui sont jaloux de se conserver la vené* ration de leurs enfans , devroient avoir grand soin de ne pas leur laisser entrevoir , ni dans leur conduite , ni dans leurs manières , ni dans leurs principes , des inconséquences qu'eux-mêmes blàmeroient dans les autres.

M. Hickman peut cependant se dire pour sa consolation , qu'il n'a pas plus à soulTrir de la vivacité de Miss Howe que sa mère elle-même, et comme il a eu le temps de la connoître et d'être averti d'avance ^ s'il trouve en elle une épouse aussi verte , aussi impérieuse qu'elle s'est montrée pour lui maîtresse hautaine> c'est à lui-même qu'il devra s'en prendre plutôt qu'à elle , s'il s'oBstine à lui faire sa cour , et s'il hasarde de Tépouser malgré des apparences aussi menaçantes.

Il est encore une autre circonstance que les hommes d'un bon naturel qui épousent des femmes trop vives , peuvent envisager dans l'avenir avec sat«faction , une circonstance qui généralement abat la fierté des dames et les apprivoise pour ainsi dire : comme cet événement ne peut manquer de rapprocher davantage M. Hickman et Miss Howe, et de les mettre plus au niveau l'un de l'autre , il devra se féliciter dour^ blement , quand il arrivera.

Mais après tout il y a quelque chose!

de si fraiic, de si aimable,, de si brUlant

»E Clarisse Harlowe. i6^ dans le caractère de Miss Howe , quoiqu'il soit aujourd'hui visiblement obscurci par le chagr-n , qu'il est impossible de ce pas l'aimer , même pour ses défjuts. Elle pourra faire , et j'espère qu'elle le sera , une épouse obligeante pour M.

Hickman ; si el'c Test , c'est un mérite de plus qu'elle aura à mes yeux. Comme elle n'aura jamais à craindre avec lui ni contrainte , ni despotisme , elle peut donc par sa générosité et sa prudence obliger sensiblemenr son mari , en ne faisant que son devoir.

Sa mère l'aime et la craint tout- à lafois. Cependant Mde. Hjvve est aussi une femme fort vive et prompte à pousser les hauts cris quand quelque chose lui déplaît; mais, hélas ! comme je l'ai déjà dit , elle a affoibli son autorité par son esprit étroit et borné.

Cependant elle me iît un jour l'éloge de sa fille, de son ame généreuse, avec tant de chaleur que si je n'avois pas connu le caractère de la vieille dame , j'aurois pu la croire généieuse elle-même; mais j'ai observé que les âmes étroites sont toujours disposées à louer la vertu opposée. La raison de cette singularité est , suivant moi , que ces sortes de gens voudroient , pour leur intérêt personnel, que tout le monde , eux exceptés , eût wn cœur ouvert et généreux.

i66 Tî T s T (3 î n s

La mère s'adressa à moi pocr presser la jeune personne d'accomplir Van'iclc au testament qui la concerne , en la déci* dant à fixer un jour pour son mariage; mais elle me pria de ne pas taire conîioître à sa fille qu'elle m'en eût parlé. Je pris donc la liberté de dire à Miss Howe que j'espérois que son article dans vn testament, sitôc et si ponctuellement «xécuté dans presque tous ses autres |)oints , ne seroit pas le seul qui resteroit vain et méprisé.

Sa-T-éponse fut qu'elle y réflichiroit, €t elle me fit une révérence d'un air à îne faire entendre qu'elle me croyoit sorti hors de ma sphère , p'us que je îie lui aurois laissé lieu de le croire , si «lie m'eût permis de discuter ce point avec elle.

Je la trouvai en grand deuil , ainsi que sa femne- de- chambre : il paroît cfu'il y avoit eu à cette occasion un grand débat entre sa mère et elle. La mère avoit pour elle les termes du testament, et avoit en vue l'intérêt de M. Hickman. Car sa fille avoit déclaré qu'elle le porteroit pendant six mois au moins ; mais la jeune fille l'avoit emporté. « Il seroit w bien étrange , disoit - elle , que moi » qui ne cesserai de déplorer jusqu'à la î) dernière heure de ma vie , la perte « irréparable que j'ai faite ^ je ne pusse

-DE Clarisse Harlo^^te. i6j

5) moti.rer au nionij les signes de moa f) affliâion pemlant quelques mois. »

M. H'.knan, de son côte, loin de dire un mot pour s'opposer à ce dcs^^ein , le même jour que Mi^s Howe prit le deuil, vint lui rendre visite dans le méine costume qu'il avoir fivit prendre aussi à ses gens et à sa voiture.

S'il a oit consulté la mère , c'est ce que je ne sais pas ; mais la fille n'en ^ut rien qu'au moment où elle le vit. Elle le regarda avec surprise , et lui demanda de qui il portoit le deuil.

De la chère et à jamais chère Miss Harlovve, répondit il. — Elle parut ua peu déconcertée. A la fin; tout le monde, dit -elle, doit pleurer la perte de ma Clarisse. Mais qui croyez- vous ^ homme, ( c'est le nom qu'elle lui donna dans son caprice ) obliger par cet extérieur ?

Il y a plus que l'extérieur , Madame. Je n'ai jamais aimé ma propre sœur , toute digne qu'elle est de l'être, plus que je n'ai aimé Miss Clarisse Harlowe. C'est moi-même que j'oblige en cela , et si ce n'est pas vous désobliger, c'est tout ce que je désire.

Elle le regarda , m'a-t-on dit , de la tête aux pieds. Elle ne savoit d'abord , si elle devoit s'oftenser ou paroître flattée de cette attention. A la fin : j'ai cru d'abord , dit -elle , que vous pouviez avoir un motif plus présomptueux et

plus hardi ; mais vous pourriez être , comme dit maman , un homme rem.pli d-2 bonnes intentions , quoiqu'en général

vous ayiez l'esprit un pea gauche -,

Cependant comme le monde est enclin à la censure et pourroit nous croire plus proches parens que )e ne voudrois qu'il crût , c'e^t à moi d'éviter de paroître ea votre compagnie.

Mais permettez - moi d'ajoiit^r , M.

Bdford, que si c^ne manière de faire sa cour , qui n'est point un vain compliment, puisque ce digne homme ne parle jamais de ma cousme sans émotion , n'' engage pas Miss Howe à abréger le terme après lequel il aspire , je dirai que Misi Ho'vve a moins de générosité dans le caractère que je ne suis disposé à lui es accorder.

Vous voudrez bien excuser, M. Belford, des détails auxquels vous m'avez vousmême encouragé.

A présent que je vois chaque article du testament de mia chère cousine conduit à une heureuse exécution , je vais m'occuper du mien. Je veux suivre rexe:7iple de cette chère fille , et donner raison de chaque article, pour ne laisser aucune matière à contestations après mes jours.

Qui peut empêcher un homme de régler ses dernières dispositions^ qu'une crainte pusillanime de la mort , crainte

indigne

^ DE Clarisse Harlowe. i6^ iBdigne d'un être qui est aussi certain cie mourir qu'il Test d être né.

J'espère aller bienrôt vous saluer à Londres. En attendant , je suis avec la plus profonde estime , Monsieur,

Votre très- humble et aifectionné serviteur ,

W. MORDEN. (Jt)

W) LETTRE DXXL M. Belford à Miss Ho\ve.

Jeudi , 2 8 Septembre,

Madame,

Jf 'ai l'honneur de vous envoyer avec la présente^ comme je vous l'ai pro^iis (*) ks copies dts lettres posthumes d- votre incomparable amie.

: Vous y, trouverez aus^i quelques autres , lettres, entre autres la copie dune de ■ M. Lovelace (t) commencée le 14 et |; continuée jusqu'au 18. Vous verrez Maî dame , le désordre efïrayan^ où est son esprit , et ses profonds remords.

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