T[) LETTRE DXXII
Miss HowE à M. Belford.
Samedi, ^o Septembre*
E ne m'attendois guères , Monsieur, à devoir à aucun homme une aussi grande obligation que celle dont je vous suis redevable ; et cependant ce que vous m'avez envoyé m'a brisé le cœur et perdu les yeux.
J ai été agréablement surprise en apprenant que vous avez si promptement et si heureusement terminé la partie de votre office , qui regardoit la famille.
Il est à présumer qu'après la fin terrible , que vous m'annoncez , des deux complices de cet homme infernalj^.la
DE Clarisse HARLoxt^E. 173 foudre ne s'arrêtera pas suspendue sur la tête du chef: en vérité , c est une sorte de plaisir pour moi d'imaginer le tonnerre roulant vers cette tête dévouée , d'où sont sorties tant de noires intrigues ; mais quoique je ne voie pas que M. Morden ait tout- à- fait tort dans les. motifs de son ressentiment en qualité de cousin et de curateur de la chère Clarisse , cependant je pense que vous aurez grandement raison , en votre qualité d'exécuteur testamentaire , de l'en détourner et de vous conformer aux injonctions formelles et pressantes du testament.
Mais quelle lettre que celle de cet homme infernal ! je ne puis y faire aucune observation , comme je ne puis , pour des raisons bien différentes , jeter les yeux sur les lettres posthumes de ma chère amie et particulièrement sur celle qu'elle lui a écrite. Oh, M. Belford, que d'innombrables perfections se sont évanouies, quand ma Clarisse a poussé le dernier soupir !
Si la décence eat observée âans ces lettres ( car je n'ai pas encore eu la patience d'en lire plus de deax eu trois , avec cette lettre horrible que je vous renvoie ci-iocluse) je pourrai peut-être dans quelque temps d'ici être curieuse de lire, à la luer de ces lettres, dans le cœur des méchans. Quoique cetie espèce
d'hommes doivent être en iiorrcur au»
âmes vertueuses , quand le fond de leur ame est à découvert^ comme je suppose qu'il Test dans ce que vous m'envoyez y on peut y trouver des avertissemens utiles et apprendre à détester des misérable* aussi abandonnés et aussi pervers.
Si vos projets de réforme sont sérieux, vous ne serez pas offensé que je ne fasse aucune exception en votre faveur dan»
cette occasion. Et ma franchise vous offre un moyen de juger vous-même de la solidité de vos résolutions.
On voit par la lettre de ce Hiéchant homme qu'il est des femmes encore plus méciiames que lui ; mais voyez jusqu'où un commerce criminel avec les démons de votre sexe peut conduire les mjalheureuses dont vous avez ruiné les mœurs I Car ces femmes furent d'abord innocentes. Ce fût un homme qui les rendit tout autres. Le premier méchant les jeta peut-être à de plus mechans qce lui, et ceux - ci à de pires encore , jusqu'à ce qu'enfin , elles commiCncèreat à se transformer en démons incarnés : on n'arrive pBs en un jour au com.ble de la méchanceté ou de l'opprobre , commie je l'ai souvent entendu observer.
Mais que cet hom.nje , ou pîurôt ce monstre , ose maudire ces femmes , et maudire la famille de la chère défunte, (quelque implacable qu'elle se soit moA'^
DE Clarisse Harlowe. 175 trée pour elle ) afin d'alléger le fardeau dont il s'est volontairement chargé , et sous lequel il gémit aujourd'hui , c'est ajouter la bassesse à la méchanceté ! En vain prétendra-t-il un jour à venir rejeter une partie de son crime sur les parens de rinfortunée ou sur ses complices vulgaires ; son crime lui sera adjugé tout entier comme appartenant à lui seul , quoiqu'il soit très- possible que ces autres aussi trouvent leur châtiment ; et il est manifeste qu'ils l'ont déjà trouvé ; les premiers dans les inutiles reproches qu'ils se renvoyent les uns aux autres ; les derniers , de la manière dont vous me l'avez annoncé.
La lettre du scélérat n'a été vue de personne , pas même de M. Hickman ; car , je dois vous dire , Monsieur , que je n'en suis point encore au point de penser que ce soit la même chose que si elle n'eût été vue que de moi. M, Hickman , comme le reste de son sexe ^ se prévaudroit d'une indulgente foiblesse : une distinction de ma part doubleroit à ses yeux son existence. Rampans jusqu'à terre , ou usurpateurs insoiens , voilà ce que vous êtes tous. Qu'on vous accorde aujourd'hui une faveur , demain vous l'attendez comme un droit.
Je suis , comme vous voyez , bien libre et sincère avec vous , et j'ai dessein de l'être plus encore dans une autre
lyô Histoire
lettre , en réponse aux instances que vous et le colonel Morden me faites sur un point où il m'importe de m'expliquer devant rexécuteur testamentaire de ma chère amie , et devant le seul parent qui se soit montré honnête et tendre poui elle.
Je ne puis qu'applaudir à la générosité du colonel Morden envers Miss Dolly Hervey.
Oh que n'est-il arrivé assez tôt pour sauver mon inimitable amie des noirs complets du plus vil des hommes et de l'envieuse malice d'un frère et d'une sœur aussi bassement intéressés qu'implacables et durs !
Anne Howe. (Jt)
(^r) LETTRE D X X 1 1 1.
Miss Howe à M. Belford.
î Octobre,
ORSQUE vous me questionnez, Monsieur , comme vous le faites , et sur un sujet qui me touche de si près , au nom et sous le caractère du représentant de ma meilleure amie , caractère que vous avez jusqu'ici dignement soutenu dans toutes vos opérations , vous ave? ua titre
t)E Clarisse Harlowe. 177 îriécusable à mon afTcciion et à iiies égards , surtout lorsque vos instances sont appuyées par un homme que je regards comme le plus cher et le plus proche parent de ma chère amie , parce qu'il est le plus digne d'elle. Il s'est m.onîré , à ce qu'il paroît , un assez rigoureux censeur de ma conduite, puisque votre politesse ne vous a pas permis de mi'envoyer sa lettre originale , mais seulement une copie où vous avez 5upprim>é ces réflexions sévères qui me regardent.
Je prrsume cependant que cette alarmante liberté du Colonel ne s'étend pas au-delà -du suiet dont vous m'avez l'un et Fautre déjà parlé en pa&^sant , vous avez donc l'air de ne m.e pas croire aussi portée à satisfaire pour ma part aux dernières volontés de ma chère amie , que je me montrois jalouse de ks voir ponctuellement remplies j^ar les autres , reproche que je ne dois pas tout-à-£ait passer sous silence.
Vous avez sans doute observé que je me fais une sorte de gloire de déclarer franchem.ent et sans ïqsqtvq m^es sentimens , sur tous les points dont j'entreprends de parler, et je ne serois pas surprise que me voyant en agir saî3S façoa et sans cérémonie avec vous à notre première connoiss3njce si ncnvelle , vous ne. ïoyez prêt à me taxer en vous- même, si YQU5 ne l'avez pas dé^à fait , du défaut
17^ Histoire
ëe ceux qui voulant se montrer au-des£if3 de la flatterie et de Thypocrisie , tombent dans rimpoîitesse et peut-être dans la gfostièrefé ; défaut ordinaire de toutes personnes qui négligeant de corriger en elles des vices qui tiennent à leur constitution , cherchent à les colorer du vain nom de quelque vertu , tandis qu'ils ne sont peut-être que l'eiïet d'une arrogance innée ou au moins les suites d'une habitude et d'une rouille contractée qu'ils *ne pourroieuî enlever , sans se donner mie pein^ qu'ils n'ont pas îe courage de prendre.
Vous voyez, Monsieur, que j'ai celui d'être aussi franche avec moi - même , qu'avez vous , et ce que je vais vous écrire , vous confirmera encore plus dans cette opinioa. J'ai cependant grand soin de ne pas oublier que celles de notre sexe qui ne savent pas conserver une certaiae dignité , et s^ faire respecter du yotre , s'exposent à s'avilir elles - mômesdans votre tsprit , et peut-être à se voir lécomper/sées de leur m.odeste défiance par le mépris et Tuisulte.
Quant au mépris , je tâcherai de n'en point mériter; et pour l'insulte je ne la souffrirai jamais.
Dans quelques rèît^es de ma chère amie, ^ue vous a^ei eues en votre possession , et que vous devez avoir eiîcore pour les faire îxaxîicjir.€.>. vciis pouyej îroiLvej quel-
DE Clarisse Karlowz. 179 qncs réprimandes amicales , mais sévères , à roccasion d'une vivacité , sinon naturelle , au moins d'habitude ^ et qu'elle se plaisoit à m'imputer.
J'avois songé d'abord à vou« donner son accusation contre moi dans ses propres termes , tirés d'une de ses Jettres qu'elle me remit elle-même en prenant congé de moi dans la dernière visite dont elle m'honora ; mais j'y suppléerai par un aveu plus fort encore et moins ménagé. J'avouerai donc que je suis d'un caractère hautain , ingouvernable et violent. Voilà ce que je dis de moi.- Incapable du souffrir la contradiction ; c'est ce que disoit ma chère amie , et elle aii- Toit dû ajouter , de tout autre que d'elle , la chère ame ! ne visant point à cette affabilité , à cette douceur qui avoisine une bonté passive et sans réaction , qualités qu'elle me dit dans cette lettre que j'ai été prête à vous communiquer , être les attributs caractéristiques et indispensables d'une jeune personne vraim.cnt aimable et accomplie. Elle doit, dit elle encore, ne pas montrer plus de fiel qu'une Golom.be; jamais elle ne ncvrolt connoître ce que c'est que la chaleur et le ton véhément, si ce n'est dans la cause de la religion ou de la vertu , et encore dans les occasions où son honneur, celui d'un ami , ou celui a'une personne innocente eai CûiB^romii..
A présent , Monsieur , que je ne puis m'enipècher de m'avouer coupatle de cechef d'accuôation , croyez- vous que le célibat ne soit p'3s le parti qui me convienne'? A rnoi surtout, qui fais profession de croire que sur cest individus de votresexe /à peine s'en trouve t- il un auquel une femme qui a du- jugement et de Tame puisse promettre resptct et obéissance,, quoique vous nous fas^siez jurer Tua et l'autre vœux dans cette formule solem* nelle qui nouj unit, ou plutôt qui nous €Ach^-îne à vous par le mariage ^
Qujind je jette un coup-d^ceil sur toutes tes pi^rsonnes mariées de ma coanoissance^ et que je vois. comment elles vivent, et £e qu'ont encore- à soufxiir celles qui vivent le miciij-: , je sens accroître mou éégovit pour cet état.
Votre ssxe sait bien ce qu'il fait, ert Stous faisant élever depuis notre enfance ç^mme de. vraies idiotes; il veut noi^s |<i:épajer à poner le joug que vous devez .^ous impoS'^r un jour, et nous emptkrher -sfe vous mépriser de. tout notre cœur ,. \ ce qui ce manquer oit pas d'arriver , si ICT'US avions, reçu une éducation semblable i- la vôtre , ) pour vo^re ignorance ; comme K0US aoua forcez: souvem de vous mépri» ^r po cl r votre insolence.;
:.Yoiià: j Monsieur ,^ quelques -.unes; 'd"e m^^ idées. Avec de . pareilles, notions , jeîîj^ittez - iBoi d.e vqii3 réitérer ^eacoie
DE Clarisse Uarï.owe. iS£.
ma queitîon ; pensez- vous que [q doive jamais ionger à nie marier ?
Si j'épouse quelque vaurien impérieux et d'une ame sordide , croyez-vous que je puisse vivre avec lui ? et s'il y a entre nous contrariété de caractères, est -il juste que, pour l'honneur de la réputation de l'un ou de l'autre , un homme soit affligé d'une femme telle que moi.?
J'ai pendant long- temps tenu bt)n contre toutes les offres qui m'ont été faites y et contre toutes les persuasions de ma. mère^ et à vous dire la vérité , irja résistance a été d'autant plus opiniâtre , que la personne sur îac^uclle tiion premier choix étoit tombé, n'étoit approuvée ni àc ma mère , ni de ma chère amie. C^est ce qui me fixa dans mon orgueil et daus mon ok^tination. Car , quoique je sois demeurée convaincue quelque temps après que mon choix n'eût été ni prudent ni heureux, et que ce masque trom.peur nétoit point ce qu'il m'avoit fait croire ^ il ne m'étoit pourtant par aisé de songer à un autre homme,, et en vérité, d'après la découverte que j'avois faite de son caractère, j'avois pris une aversion décidée pour votre sexe.
Enfin , M. Hickman se présema , un homme en vérité digne d'un meilleur choix. Il eut le bonheur, (c'en fut un à ses yeux , ) d'être agréable ,, et de faire agréer ses propositioûs à ma mèie^
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Quant à moi , j*avoue que si j'avoîs eu à choisir un frère , M. Hicicman auroit été le mien. Vertueux , sage , sincère , bon ami , comme il l'est ; mais je n'avois point de penchant pour le mariage ,.
comme d'un autre côté je ne voyois dans le monde personne qui fût digne de la main de ma chère amie. Mais ni ses parens , ni les miens ne voulurent nous permettre de rester célibataires.
Un jour enHn , on lui proposa avec chaleur ce détestable Lovelace, et lorsqu'elle n'avoit encore pour lui que de l'indifférence, les procédés malhonnêtes des Harlowes envers lui , ( car alors , Monsieur , on ne savoit pas encore qu'il étoit Belzéburh en personne, ) leurs tentatives pour forcer rinclinntioa de mon amie , d'abord en faveur d'ua homme indigne d'eiie , ensuite- en faveur d'un autre , uniquement par antipathie pour Lovelace ; toutes ces vexations excitées par les Caprices d'un frère insensé , changèrent rindiff-rence de son ame naturellement généreuse , en un sentiment de préférence , que sans cela elle n'auroit jamais eu pour un homme de so-n caractère.
Alors on me proposa à moi H. Mickman. Je le refusai à d:ffirentes reprises^ Il persista : ma irjère devint son avocate. Ma mère mit aussi ma chère amie de son parti.. Je déclarai à M. Hickman mon
DE Clarisse Harlowe. lî^ dégoût pour tous hommes , pour lui ,
pour le mariage il persista toujours.
Je le traitai lyranniqueiretit , partie par caractère , partie à dessein , espérant parlà me débarrasser de lui, tant qu'enfin à force de persévérer, le pauvre M. Hickman , ( son caractère est la constance même , ) se fît un mérite auprès de moi par sa patience uniforme et inaltérable. Cette conduite abaissa mon orgueil, (car je puis dire , Monsieur, que jamais on ne m'a reproché de m.anquer de générosité , ni d'être tout-à-fait ingrate, ) et lui donna à mes propres yeux une sorte de supériorité sur moi ,. et cette disposition dura justement assez pour donner le îernps à mes amis d'en profiter. Ils s'en prévalurent pour m.'engager à lui donner quelque encouragement et à recevoir ses soins.
Lorsque le thermomètre de mon orgueil commença à rem.onter , je vis que je m'étois trop avancée pour pouvoir reculer. Ma m.ère et mi on amie se réunirent pour me retenir au point où j'étois». Cependant je le mis encore à l'épreuve ,. je le vexai en cent manières , non pas tant dans le dessein de vexer , que peur le forcer à me haïr et à abandonner ses paursuites.
Il supporta tout , et n'obtint de moi que ma pitié. Cependant ma mère et mon. amie se prévaloir Bi de la promesse faite , îiûa à lui y maii à ell^ > et sachant bien
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qu'il n'y avoit aucun homme que je préférasse à M. Hick^iian , (qui d'ailleurs ne m'a jamais dés^igée une seule fois , ni d'un mot , ni à'un gesfe , ni d'un regard y. en un mot en rien , excei)té par sa folle persévérance , ) Tune et l'autre insistoient sur Taccomplisseffl^ent de ma promesse.
Tant que dura la malheureuse incertitude de mon amie, je ne pouvois songer 2U mariage , et mnintenanr qu'ai-je pour m'y encourager ? Elle , qui éîoit ma conseillère , ma sauve- garde, mon guide ^ je l'ai perdue , perdue pour jamais ! C'est par ses avis et par ses leçons que j'espélois m'acquitter passablement des devoirs d'un état dans lequel je ne pouvais éviter d'entrer ; car ma m,ère est lellement dévouée à M. Plickman , que s'il s'eievoit entre nous quelque différend, }e suis, sûre qu'elle seroit la première à me condamner et à l'abîoudre , fût -il assez peti généreux pour me rappeler un jour le passé.
Dans une pareille situation , considérez ,. Monsieur , coxbien il m'est diffi;ile de songer au njarijge. Toutes hs^ fois que. nous approuvons , nous pouvons trouver cent bonnes raisons pour justifier notre approbation ; mais lorsque nous désapprouvons, nous en trouverons mille pour justifier notre dégput Dans le dernier cas tout devient empêchement , l'ombre la.
plus légère devient un faaiôme eifr ayante.
IDE Clarisse Harlowe. 1^5 Ainsi je pourrois vous détailler et grossir une foule de griefs qui ne sont peut-être qu'imaginaires. Quoi , il me faudra aller partout où il voudra que j'aille ; visiter les personnes qu'il lui plaira que je visite ! avec le goût que j'ai pour écrire, (quoi qu'hélas j'aye perdu le grand attrait qui l'entretenoit , ) je n'écrirai qu'à ceux qu'il voudra , et PAde. Hichman , qui n'étant encore que Miss Howe ne peut rien faire qui ne soit au mieux , sera peut-être à peine capable de faire quelque chose de bien. Alors , quand je n^aurai plus le dez et que les choses auront changé de face , on me rappellera mon vœu d'obéissance.
Devenue dame tout- à- fait pour la perfection matrimoniale , et toute la guerre conjugale se faisant assez vivement de part et d'autre entre nous deux , ( car je ne supporterai jamais en silence uo traitement insolent , ) jusqu'à ce qu'enfin BOUS soyons devenus des objets de colère et de malédiction l'un pour l'autre , la fable de nos voisins , et la risée de nos dotnestiques !
Dans l'état du mariage , on doit souffrir et se taire, me semblai-je entendre dire par quelqu'un; mais qu'ai- je besoin; d'aller me faire tourmenter dans un état où cette fatalité est inévitable ? Quant à présent je puis faire ce qui me plaît , et »e désire autre chose que la liberté défaire ce qui mq plait le inieux.
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Et qu'est-ce en effet que me dit et répète sans cesse ma mère? Nancy, vous faites mainrenant tout ce que vous voulez , vous n'avez personne qui vous contrarie , vous allez et venez , vous vous habillez ou ne vous habillez pas, vous vous levez et vous couchez , précisément comme vous le trouvez bon. Mais, ma chère enfant , il faut que vous songiez à devenir encore plus heureuse.
Et comment cela , Madame ? ^
Il faut songer à vous marier , ma chère , renoncer à cette liberté y et vous préparer à faire en tout ce que votre mari vous commandera.
C'est une perspective fort triste , Monsieur, vous en conviendrez, pour une personne de mon caractère ! Et cependant pressée de tous côtés d'entrer dans cet état, comment puis-je faire pour l'éviter? ma mère me presse , mon amie , ma chère amie semble m'écrire exprès du séjour des morts pour me presser aussi ^ et vous et M. Mordcn , comme exécuteurs de ses dernières volontés, vous me les remettez sous les yeux. Le prétendant ne se rebute point , et n'a pas peur de moi, (je suis bien silre, si j'étois homime que je n'aurois pas eu la moitié de son courage,) je crois que je dois finir par le punir de son emêîement et de ses importunes perséciitions par le seul moyea efficace qui soit en m.on pouvoir, c'est-
DE Clarisse Harlowe. 187 à-dire, en tui accordant ce qu'il désire, punition que bien d'autres rencontrent tous les jours dans l'accomplisseirient inêine de leurs souhaits.
Laissez- moi donc vous assurer. Monsieur, que quand une fois je m'appercevrai , ( pour emprunter les termes de ma chère amie dans un endroit de son testament , adressé à sa cousine Hervey , ) que la douleur de sa perte^ adoucie par le temps , sera changée en un tendre soU" venir plutôt doux que pénible ; alors , afin de n'être pas tout-à-fait indigne de la passion qu'un homme de quelque mérite a pour moi , j'acquiescerai sans délai à la requête de ma chère amie , si souvent répétée et si instamment sollicitée. Et M. Hickman pourra voir, s'il continue à mériter ma gratitude , que le zèle ne me manquera pas dans mes efforts pour \2 dédommager dn la patience qu'il a eue y et qu'il faut qu'il conserve encore d'ici à quelque temps. Alors ce sera sa faute, (et non pas la unenne, à ce que j'fsj^ère, )■ si notre mariage ne répond pas à ces heureux pronostics qui remplissoient l'Orne généreuse de ma Clarisse , en envisageant cette perspective , com.me elle me le disoit une fois peur m'encourager et m'engager à l'encourager lui-même.
Je viens , Monsieur , de vous rendre compte sans détour , comme à l'exécuteur testamentaire de mon amie, de tout
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ce qu'il vous importoitde savoir là-dessus; et même j'en ai plus avoué à mon propre désavantage qu'il n'étoit nécessaire , à moins que vous ne trouviez des passages aussi forts contre moi dans quelques-unes de ses lettres que vous avez entre les mains ; ainsi , sans rien perdre d'ailleurs , je gagne auprès de vous le mérite de la franchise.
Telle est mon apologie , contje le double reproche qui m'est fait de. différer trop long- temps à remplir la clause qui me concerne dans le testament de ma chère amie.
Mais vous , Monsieur , qui m'avertissez si à propos de mon devoir en cette occasion , permettez-moi de vous rappeler un grand article qui vous regarde vousmême. Il est consigné dans la lettre posthume que ma chère amie vous a adressée. J'espère que vous n'oublierez pas que la plus charitable et la plus généreuse personne de son sexe a pris à la réforme entière de votre conduite passée ua intérêt aussi vif qu'à mon mariage. Vous voudrez donc bien songer à ce que ses vœux soient aussi parfaitement remplis de ce côté que vous êtes jaloux de les voir remplir dans tous les autres points.
II en est un dans lequel je lui ai désobéi , je l'avoue ; celui de ne pas prendre le deuil pour elle; mais je n'ai pu m'en empêcher.
BE Clarisse Harlowe. i^
Je vous envoie tout- à- la- fois cette
lettre et celle de Samedi dernier , et je
n'ajouterai rien de plus, excepté que je
suis^ votre très- obligée servante^
A. HowE. (li)