LETTRE DXXIX
Miss HowE à M. Bel FORD.
Jeudi, 12 Octobre.
J E suis incapable de rendre à ma chère amie toute la justice qui est due à son caractère , faute des taiens nécessaires y. et par Texcès de mx)n chagrin , que le temps , je crois , ne fait qu'augmenter au lieu de l'adoucir. Il m'ôte la force de suivre une pareille tâche qui demiande une réflexion et une exactitude , dont je ne me suis jamais crue capable.
Cependant une démarche aussi obligeante , aussi juste que la vôtre , ne mérite pas un refus. Je vais jeter dans vos mains quelques matériaux qui pourront servir de supplément à ceux que vous serez en état de recueilhr. Vous avez des lettres que vous a adressées le colonel Morden , particulièrement celle du 2J Septembre (*) , des lettres de ce misérable que je vois qui lui a rendu justice , même à sa propre condamnation ; tout cela vous mettra à portée de remiplir cette tache vous-même , vous qui me
O Voyez Lettre DXi.:i.
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paroissez un si grand admirateur de sêy vertus ; et vous vous en acquitterez , je crois , mieux que personne que je connoisse. Mais je vous fais une prière; c'est de me faire voir tout ce que vous aurez écrit sur ce sujet. Si je ne le trouve pas de mon goût , j'y ajouterai ou retrancherai , selon qu'il sera juste de le faire.
Elle fut dès son enfance une créature vraiment merveilleuse ; mais je suppose que votre intention est moins d'écrire l'histoire entière de sa vie , que de peindre son caractère , dans les années seulement où elle étoit faite pour être le modèle de son sexe. Peut-être néanmoins serez -vous bien aise de donner une idée de sa personne , et comme vous ne l'avez connue , que dans le temps de son trouble et de ses peines , je vous donnerai les traits principaux dont vous pourrez en partie confirmer vous-même la vérité.
Ses formes étoient si belles-, ses proportions si exactes , ses traits si réguliers , son teint si frais et si charmant , ' et toute sa personne ainsi que ses manières si remplies de grâces , qu'elle ne pouvoit faire un pas sans être admirée et suivie des yeux des gens qui ne Tavoient pas encore vue. La lettre du colonel Morden que j'ai citée confirmera le fait.
Elle savoit mettre dans sa parure une:
^égauQQ inimitable , et en général c' étoit:
DE Clarisse Haulowe. 215^ elle qui donnoit le ton et les modes parmi les Dames des environs et cela sans projet de sa part comme sans orgueil. (*)
Sa taille étoit au-dessus delà médiocre. La dignité répandue dans sa personne et dans son air annonçoit l'ame qui auimoit tous ses traits.
Cette dignité innée , puis- je dire , la Bt taxer d'orgueil. Quelques esprits superficiels qui ne savoient comment expliquer autrement le respect que son abord et sa présence leur imprimoient malgré eux. Mais ceux qui lui faisoient ce reproche, sentoient en eux-mêmes, qu'ils auroient été bien orgueilleux de posséder une seule de ses perfections; et jugeant d'elle par leur ame étroite, ils croyoient impossible qu'une femme qui réunissoit tant de qualités éminentes , ne se crût pas supérieure à toutes les autres.
J'ai entendu lui teprocher comme un défaut la noble fierté de son maintien , et prétendre qu'il indiquoit un sentiment hautain de sa supériorité , sans doute ceux à qui l'on en impose et qu'on force à un respectueux silence , humiliés de sentir leur infériorité , cherchent des défauts bien ou mal fondés à l'objet de leur jalousie. En vain son ame est droite et sa conduite pure ; leur cœur qui ne s€
(*) Voyez Lenre cccxcix.
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sear pas exempt de reproches leur fait peur de sa vertu. Mais Miss Harlowe ne savoit pas ce que c'étoit que l'orgueil, en prenant ce mot dans son mauvais sens. (*)
(*) Vous pouvez , si vous touchez ce sujet, y insérer quelques sentences d'elle , qu'elle a dites en différens temps et d^ns diverses occasions.
)5 Ceux qui n'ont qu'un me'rite superficiel ou accidentel , peuvent avoir de l'orgueil ; mais un me'rite re'el et inné doit toujours être autant audessus de la présomption que de l'arrogance.
» Qui sont Ceux qui peuvent être plus ver* tueux , qu'ils ne doivent l'être ? et comment peuton s'enorgueillir des talens que l'homme ne se donne pas lui-même ?
w L'ignorance la plus crasse et la plus méprisable , est de ne se pas connoître soi-même : et tout ce que nous avons de vertus , de talens , est un don du ciel.
» Toute perfection humaine n'est que relative et par comparaison ; il est des personnes qui nous surpassent en mérite autant que nous nous imaginons surpasser ceux qui en ont le moins.
» Dans l'échelle universelle des êtres , celui qui est au pied est un anneau aussi utile , aussi important de la grande chaîne , que celui qui est au faîte.
» La grâce qui rend aimables toutes les autres , c'est l'humble modestie.
» Il n'est qu'une espèce d'orgueil qui soit pardonnable , celui de se sentir au-dessus d'une action basse et déshonorante.
Telles étoienr les maximes sur lesquelles cette admirable fille tâchoit constamment de se conduire elle-même , et de régler sa conduite avec les autres.
BE Clarisse Harlo\ve. 215
Jamais personne dans les deur. sexes, n'eut à un degré plus éminent cette ahFabilité , cette attentive complaisance , que d'autres appellent gracieuseté , visà-vis de ceux qui la mettoicnt à portée de leur être utile ; ceux qu'elle obligeoit en elFet , ne savoient quelquefois lequel préférer, ou le bienfait qu'elles en avoient reçu , ou les formes gracieuses dont elle l'avoit accompagné. On a souvent dit d'elle ce qu'on disoit du roi de France Henri IV ; qu'ordinairement la personne qu'elle étoit obligée de refuser , la quittoit presque aussi satisfaite que si elle eût obtenu sa demande. Ensiute elle avoit un si inviolable respect pour la vérité. — « Oh ! Monsieur , vous ne pouvez en trop dire sur cet article. J'ôse avancer que dans toutes ses lettres et dans toutes celles de ce misérable , on ne trouvera pas un seul reproche qui attaque sa véracité , malgré tout le poids de ses accablantes infortunes , malgté toute la subtilité des ru^es de ce monstre , malgré l'activité des efforts qu'elle a faits pour se dégager de ses mains.
Sa charité étoit si grande que toutes les fois que la faute n'étoit pas notoire et grave au point que ce fût une justice indispensable de condamner , eile prenoit toujours la défense de la personne accufiée ; c'étoit l'avocate généreuse des absens attaqués sans preuves manifestes.
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Je me rappelle un jour , au dans un •ercle nombreux de femmes , nous avions toutes , moi comme les aujres , censuré une démarche hasardée d'une jeune personne. — Alors , ma chère Miss Howe , dit -elle , ( car c'étoit une convention entre nous de nous prendre à partie , et de nous reprendre ainsi Tune ou l'autre , 2kvec rintention de faire tomber sur l'assemblée une leçon qu'on n'eût pu sans arrogance ou sans présomptio-n adresser directement aux autres ; ) — supposez que je suis Miss Fanny Dariington. Alors sortant du cercle , et se plaçant debaut au milieu : me voici , dit- elle , debout : comme indigne de tenir mon rang avec le reste de la compagnie , jusqu'à-ce que je me sois justifiée. Ainsi supposez-moi à sa place : voyons votre accusation : et daignez écouter ensuite ce que la pauvre accusée pourra répondre pour sa défense. Alors reprenant Taccasation avec toutes ses conjectures et ses circonstances sans preuves , elle y opposa d'autres conjectures , d'autres circonstances favorables et tout aussi probables ; et elle justifia la jeune Miss d'une manière triomphante.
Toute rassemblée fut si satisfaite de son apologie , qu'on la reconduisit à sa place , et qu'on lui assigna d'une voix , un double rang dans le cercle ; l'un en qualité de Miss Dariington réintégrée danî toutes ses honneurs , l'autre en qualité de
Miss
OE Clarîîîse Harlowe. 217 Miss Clarisse Harlowe. — li y auroit peu de personnes, disoit-eile, de condamnées , ou même d'accus ies , dans les cercles , si elles étoient présentes ; il est donc généreux, ou plutôt ce n'est qu'une justice de prendre le parti de l'absente , si elle n'est pas évidiimment coupable.
Quoiv7ue la sagesse ïùi en quelque sorte un droit d'ainesse pour elle , elle n'aroit cependant pas vécu assez d'années pour prétendre à une expérience consom née qui l'exemptât de la nécessité de chan^ger quelquefois son premier jUj^ement sur les personnes et sur les choses. Quand elle se îrouvoit obligée de le faire, elle prenoit grand soin que sa méprise particulière sur le mérite ou la vertu d'una personne qui lui en avoit imposé, ne rétrécit pas sa charité presque univ^erselle , et ne la fît pas tomber dans une méfiance soupçonneuse , daas un doute injurieux à l'espèce humaine. Il me revient dans l'esprit un trait de c^tte nature.
\]i\Q Dame fort sévère dans ses -censures , lui reprochait d'avoir épousé fréquemment la cause d uaa personne àont la bassesse n'étoit plui équivoque et ma chère amie en dvo\t elle-même ïd\t l'expérience à son préjudice personnel. — Vous aviez, dit- elle, Ivlida.ne, plu3 de pénétration que je n i^i peux preiendre à mon âge. Mais quoique la dépravation Toinç XII. K
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humaine puisse , je le crois , justifier plus souvent les censeurs rigoureux, que la droiture des hommes confirme le jugement des censeurs favorables , je ne renoncerai point à mes principes d'indulgence. Néanmoins je tâcherai à l'avenir, dans le cas oii le ju^em.ent de mes amees sera contre mon opmion , de chercher à concilier la mienne avec la discrétion et la prudence.
Lorsqu'il lui arrivoit d'être convaincue d'une erreur ou d'une méprise , quoique ce fût une sorte d'échec porté à son jugement et à sa sagacité , personne n'étoit plus prompte à la reconnoitre , et n'en faisoit l'aveu avec plus de candeur. Après le mérite, disoit-elle quelquefois , d'éviter une erreur , le second c'est de l'avouer avec franchise. Chercher des excuses à un tort réel est la marque infaillible d'une ame sans noblesse^ et peut-être déjà corrompue.
Mais je dois ajouter qu'elle mettoit aussi une justice exacte et sévère dans ses reproches , quand il s'agissoit d'une bassesie volontaire et réfléchie. Comment donc a-t-elle pu pardonner au méchant dont la scélératesse préméditée i'avoit surprise et enveloppée dans ses filets ?
Vous pouvez insister partout sur un pc'nt ; c'est que sans Iss persécutions insensées de sa famille , elle ne fût jamais tombée sous le pouvoir de l'af-
DE Clarisse Haklowe. iif freux Lovelace. Et cepencl:int dans plusieurs occasions , elle avouoit ingcnueinent, que si les avantages de la personne , l'art de faire sa cour, et rhonncnr d'une illustre alliance dévoient dans le choix d'un amant passer pour les avantages les plus propres a captiver , il n'auroit pas été très- difficile à ses yeux d'ég:^rer son cœur. La dernière fois que nous avons été ensemble (pendant trois heureuses semaines ! ) à chaque visite que ce misérable lui a faite , il l'a toujours laissée de plus en plus m.écontenre <ie lui. Et cependant sa conduite avec ^\\^ éîoit trop bien composée , pour avoir mérité la moindre objection de toute femme qui auroit eu moins de cette charmante délicatesse et de cette rare pénétration qui la distinguoient.
Par obéissance aux injonctions <^\\z \m avoit faites son despotique père , en lui permettant de venir passer quelrnies jours avec moi , les derniers que nous ayons , hélas ! passés ensemble , elle ne voulut jamais voir Lovelace qu^rn ma présence, et quand il étoit parti, elle disoit tantôt : ô ma chère Nnncy \ ce n'est pas là Ihomme — tantôt : le fou , l'étourdi ! on a toujours quelque chof;e à lui pardonner! D'auirefois, <<'<ctx homme » inspire plutôt la crainte qu'il nVmire w VamouT » ! Et elle répétoit encore : « ce » n'est pas là l'homme. — 11 va de la
Kl
aie Histoire
» vérité dans ce que tout îe monde dit )> de lui. Mais quel droit ai- je de loi )> demander compte de rien , moi qui » n'ai aucunes vues sur cet homme. »
En un mot , si on reût laissée à son propre jugement et à sa prudence , qualités que tout le monde lui accordoit , elle en auroit bientôt assez découvert elle-même du caractère de ce misérable , pour le congédier sans retour.
Elle possédoit en perfection toutes les grâces de l'élocuiion. Elle avoit une main remarquable pour la netteté des caractères , bien tranchés et bien formés ; mais purs et sans affectation, ni vaine recherche ; ils étoient la peinture de son amje. Ses lettres étoient bdles , ses iignes égales , et elle écrivoit avec une rapidité singulière : rien n'étoit plus correct que son orthographe, et même que sa ponctuation.
Vous pouvez ici , si vous-voulez , saisir l'occasion de jeter une idée en passant pour le profit des personnes de notre sexe, qui négligent à l'excès l'orthographe; et que la conviction de leur ignorance éloigne généralement du goût d'écrire. Elle disoit à cette occasion , que c'étoit une preuve qu'une femme enten»
doit rétymiologie aussi bien que le sens des mots qu'elle employoit , et qu'elle ne s'ariêtoit pas seulement aux sons «
DE ClARJSSE HaRLOWE. 2W lorsqu'elle épeîoit les mots avec cxac* titude.
Elle s'ëîonnoit toujours que les femmes eussent en général tant de répugnance pour écrire : puisqu'aprés l'aiguiJle , c'éioit la plume qui de toutes les occupations ëtoit la plus faire pour elles , et la plus conforme à leur goût ; et qu'elle servoit autant à les instruire qu'à les amuser. Qui ne vo't pas , disoit-elle , que les femmes qui se plaisent à écrire , surpassent les hommes dans le style familier. La douceur de leurs amcs , la délicatesse de leurs sentimens perfectionnés par se genre de leur éducation , et leur imagination vive leur donnent une apritude à atteindre un grand degré de supériorité dans ce talent: au luu que les savans , comme on les appelle, (^ c^est-à-dire, qui ne sont que savass ) visant au-delà de cette aisance libre et facil« qui fait le niérite de ce genre d'écrire, et même de tout autre , en croyant y toucher sont au-dessus , ou plutôt au-dessous de toute beauté naturelle.
Delà, vient qu'une partie de ces savans à force de roideur et d'affectation , tombant dans une recherche insipide et sèche , se font un style aussi dur, aussi empesé, que le sont souvent leurs manières : ils étouffent leurs productions sous l'amas des nîétaphores : ils se jertent d^ns • Tampoulé et le Phrcbus; le £a'r>l;me pour
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eux consiste dans les mots plus que dans les sentimens ; ils ne se croient jamais plus élevés que lorsqu'on ne peut ni les suivre , ni les comprendre , et vous les voyez se reposer satisfaits de leurs ouvrages , et les décorer du nom de productions mâles. D'autres visant à Tesprit , ce méchant guide qui égare si souvent , renoncent à toute espèce de jugem>ent.
Enfin il est une troisième classe qui s'abîmant dans la poussière schola^stique , s'y traînent et fouillent sans cesse dans les décombres de$ langues mortes , sans jamais chercher à montrer aucune étincelle d'esprit de leur propre fonds. Ils passent toute leur vie dans le magasin des citations : gens bons uniquement pour écrire des notes et des commentaires sur le texte des autres ; et dont toute la gloire tst de connoître dans une langue étrangère de vieilles beautés de deux mille ans, qu'ils ne pem'ent qu'admirer, et jamais militer dansja leur.
Et voilà les savans ! voilà ceux qui méprisent notre sexe selon eux superficiel et sans fonds \
Je n'ai pas besoin de répéter les justes exceptions que savoit faire mja chère amie ; j'y souscris moi-même sans difficulté , en faveur des hommes distingués par uns vraie science, par un goiit fin, et par l'étendue de leurs facultés ; je n'ai pas Jbesgia non plus de parler de
DE Clarisse Harlowe. 223 son respect particulier pour la profession ecclésiastique ; ce respect, j'ose le dire, perce dans tous les endroits de ses lettres où il est question du clergé. 11 est vrai que le pieux docteur Levven , le digne M. Blorne , le savant M. Arnold, et M. Tompkins inéiitoient bien la vénéartion qu'elle avoit pour eux. Elle devoit plusieurs de ses qualités acquises à sa correspondance et à ses entretiens avec eux.
Et ces légères marques de mépris , qu'en suivant, je dois l'avouer, ma trace, elle laissoit échapper de temps en temps , tomboient sur ces durs savans, (et son imbécile et pédant de frère , étoit le premier à les mériter ) qui se donnent les airs de mépriser non- seulem.ent notre sexe^ mais ceux miême du leur qui n'ont pas eu roccasion de s''insîruire dans les parties oratoires du discours et dans les langues mortes; (je ne peux parler avec trop de dédain de cette vile espèce ) inais ce mépris ne ressembloit en rien à celui que cettaines gens affectent poar ce qu'ils n'ont pas eu l'esprit d'aj^prendre; elle avoit une admirable facilité pour les langues; elle savoit très - bien l'italien et le français; elle conmençoit déjà à s'appliquer au latin ; connoissant si bien sa langue piir principes , et avec le secours des deux idiomes étrangers que je viens de nommer, elle ne pou-
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voit manquer d'y faire les plus rapides progrès.
Mais toutes ses études ne l'empêchoient pas d'être une intelligente ménagère, et une excellente maîtresse de maison. C'ctoit une qualité qu'elle étoit singulièrement soigneuse de recommander â toutes ses compagnes qui aimoient là lecture , ou qui avoient le goiit d'écrire : car sa maxime étoit qu'une femme qui néglige les avantages utiles, et cette élégance qui distingue naturellement son sexe pour une science qui passe pour appartenir plus particulièrem.ent à l'autre, s'attiroit plus de mépris pour ce qu'elle perdoit , qu'elle ne gagnoit de considérations par ce qu''eHe pouvoit acquérir.
Elle aimoit à s'étendre sur cet article: tout ce qu'une femme peut apprendre , disoit-elle, au-delà de ce qu'il est utik à son sexe de savoir , qu'elle Tapprenne , à la bonne heure. Elle prouvera par- là qu'elle est bonne économe de son temps, et que >son esprit n'est pas étroit et borné ; mais qu'elle n'abandonne pas pour cela les occupations plus nécessaires, et par- là non moins nobles, qui lui apprendront à erre une bonne maîtresse de famille , une bonne épouse et une bonne nière. Car qu'y a-t-il de plus disgracieux pour une femme que de passer par sa négligence sur sa personne pour une savante maussade > ou par soa
DE Clarisse Har LowE. 225 Ignorance dans la conduite de son inénage , pour ne rien savoir de ce qui concerne l'économie doirestique ?
Elle me citoit rexemj)le de deux dames : Tune , fort jrdouse de donner son avis devr:nt son mari , dans un cercle d'amis lettrés , sur quelques passages difficiles ou équivoques de Virgile ou d'Horace, ne savoit comment ajuster ses robes et ses parures , avec cette grâce et ce goût nécessaires pour lui conserver Taiîection de son épouK et le respect des étrangers; l'autre, voulant passer pour avoir autant d'érudlition et âi^ science qu'un savant , ne trouvoit peint de ineilleure méthode pour assurer ses prétentions , que de mépriser son propre sexe , en renonçant à cette délicatesse féminine et caractéristique dont nulle autre acciuisition ne peut remplacer la perte.
Elle soutcncit quelquefois, en voyant le ridicule des femmes savantes , que ce qu'il y a voit de vraiment impart c'uî pour le sexe, étoit seulement d'e>-cejler dzns la conncissance ûqs beautés et des agrémens de sa langue nanirelle , disant iju'il y avoit-là un assez beau cnan.p pour exercer une femm.e , et que d'en vouloir un plus vaste , détoh se mettre en danger d'être mioins utile a sa famille. Mais moi, qui ne reconnais en rien la su])criorité de l-autre sexe sur le nocre eue dans la facilite de s'instruire dont ces hommes
iiô H I s T o î R r:
jaloux des grâ:es de notre imagina tîoîî riaoîe , nous privent lâchement, dans ja crainte de se voir encore siirpassécs dans ces sciences qui font leur principal orgueil ; jamais je ne pon.vois être de son avis sur ce point. Cependant je pcnsois absolutrent comme elle , qu'une fcmm.e qui étoit si curieuse de science et d'érudition par le degré d'importance de plus qu'elle en espéroit dans une compagnie de gens instruits, et qui, potir les avoirscq^uises se crovoit bien au-dessus de tons les soins utiles et des occupations d<^' Bîesîiqucs , encouroit avec justice le mépris qu'elle ne manquoit jamais- de s'atiircr. Avec elle le précepte et rexemple îTr-archoient toujours de compagnie; sa laiterie , ddns la maison- de son graîadpère >. charmoit tous ceux qui ailoient îa voir ,. commue elle faisoit elle-même le charm.e de toutes hs personnes qui. l'y visitoieiit.
SoR grand' père voulut qu'on changeât le noiii de cette métairie, qui ancienremcnt s'appeioit U bocage ^ en cehii de la hii^eri^ j p'dv homeur pour la. dextérité de sa petite iiilc , de son intelligence dans toutes les parties d'uiie laiterie ^ smsi quQ de la propreté et de l'élégance-, de tous les instrurrjens et cfrices assignés i cet usage (*j. Elle avoit uûs sons de
O Tov.ea. I>«ttre îî>.
DE Clarisse Harlowf. 217
négligé commode , aisé et gracieux fait exprès pour cette maison. On a remarqué d'elle que dans la même heure où elle avoit paru la plus élégante et la plus jolie laitière , on la voyoit dans Toccasîon changer de parure et briller en jeune dame du meilieur ton dans un cercle.
Son ayeul , son père , sa mère , ses oncles , sa tante , et même son frère et sa sœur ailcient souvent l'y visiter; ils étcient charmés de la voir vaquer en silence , et avec une activité sans aiîectation à ces occupations ; car toujours sa modestie lui faisoit préférer d'agir ellemême , au lieu de s'entretenir à commander, afin de ne pas décourager la domestique que cet office regardoit personnellement. Chacun se faisoit un plaisir de recevoir de ses mains une collation dans sa laiterie. Sa n-ière et sa tante Hervey l'adniiroient ordinairement, mais en silence, afin ds ne prs causer de peine à sa sœur, créature tnvieuse ^ d'un mauvais naturel , répugnante à l'imitation d'un bon exemple , t\ qui avoir coutume de passer tout ce temps à Ja suivre des yeux avec une jalousie muette. De temps en temps néanmoins, cette créature refrognéc permetioit à quelques louanges avares et contraintes, de forcer le passage de ses lèvres; tom en songeant comme Sdiil aux mcry-ns d'enfoncer !e dard dans le cœiu: de "David , la g'oire de
Kcx
lit K î <; T o î R ï:
saa foyaum':;. Et i! me ssmbîe encore vorr m^n amie sou« la forme d'un ange ^ trop sapcrieiî'-e à sa sœur pour faire atterrrioa à son huiicur, lui oftrir et h prier aaccepter uns tasse de lai: ce ses maius plus blanc'eâ que ce lait^
Son aptitude pour tautes les parties de l'ad-aiirristr^tion d'un mcnage parois- 5£>it èire de toutes les qualités où elle excelloit, la seule qu'elle dût à sa famille, dont Te^prlr rétréci, parciaiosieux et inquiet â^ l'av^^nir, au miiku d\}QÇ iaiiriCnss forturie, les portoit à la laisser $e livrer au goût qu'elle prit powr la science de ces détails ; sa ~sceur alaéc s'occupoit uniquemeat de sa toilette , ^^ns pouvoir jamais en acquérir les grâces, et jouoit la dama du bel air, sans jamais y léussir,. ce quétoit sa cadette sans étude et sans paraître s'en douter.
Ord'na'-remenî quand on attendait compagnie , lire des sœurs passoit la moitié «e la matinée de.varjt son miroir ;rautre donnoit $qs ordr^cs peur le diner et pour ÎQUie la journée; rccntoit ensuite dans sort cabinet de tcilo'.ti] , et avant qu'on «eûi remarqué son al^sence, ( parce qu'il ïégaoit un ordre admirable dans tous ses C'âetSj ) on la voyoii! redescendre et prête. :à recevoir le mon:'!-, et cela av2C une ai3an.:e n^tiutlle et 1:21 air de tranqurll-ité ^ui f ai &:vient croire c||.i'elle n'avoit eu liea *atre chasw. à j^ensc •;
DE Clarisse Harlowe. 229
Lonp;-temps après elle, ( et sans compter peut - être des heures entières priseâ aupciravant pour se prôparer, ) descencioit avec bruit et fracas la maladroite Arabelle avec un étalage de parures sans grâces ; à la vue de sa sœur tranquiîle et sans prétentions , la jalousie , rhumeur de se voir éclipsée à bien moins de frais , et en six fois m.oins de temps , acbevoient de décontenancer la pauvre Arabelle-
Cependant les soins et les détails do« mestîques qu'elle entendoir parfaitement ,^ n'avoient fait contractera son ame au:une teinte de lésinerie. Elle savoft ditlnguer l'honnête frugalité, vertu si nécessaire ^ de Tavare mesquinerie, un vice si cdicux. Elle définissoit la générosité y un heureux milieu entre la parciaionie et la profusion.
Je n'ai connu personne qui ]m avec plus de grâces; elle en ajoutoit par sa voix méioviiease à celles qui pouvoient se trouver dans ies livres qu'elle 1 soit à ses am.is. Elle en prétoit méir-iï aux endroits qui n'en avoieut pas , par son art de les faire valoir. Nulle inoEotomie désagréable , nulle finale fastidieuse ; el!e plaçoit toujours l'accent avec une justesse admirable. Elle sa voit donner de h\ foice et de rempbnî?e quand le sujet i'o.igeoit. Ni les grauds rdots , ni le style déclamatoire de la tragédie ne pouvoient la surprendre et la faire sortir du naturel ^ et
2^^ Histoire
cependant la poésie étoit vraiment potsie
dans sa bouche.
Mais si sa voix charmoit , quand elle lisoit , elie étoit toute mélodie quand elle chanîoit ; et le plaisir que faisoient et sa voix et son goût et sa grande justesse , étoit encore augmenté par la grâce de son air et Taisance de son maintien; et Tobligeante complaisance qu'elle mettoit à vous satisfaire.
Néanmoins elle aimoit mieux^ entendre les autres , que de jouer ou chanter ellemême.
Elle avoit du plaisir à donner une louange méritée ; mais toujours de inanière à éviter le soupçon qu^elle attendît un compliment en retour au sien.
Elle avoir le taknt de dire des choses peu communes avec une simplicité qui faisoit croire aux autres qu'ils en auroient dit autant , quoiqu'elles supposassent du génie et un esprit qui sait oi^scrver.
Jusqu'à ses réflexions sévères , sans riert perdre de leur force , prenoient de la douceur dans son air, dans le ton dont elle les énonçoit, et dans la bienveillance visible qui se montroiî dans son but.
Etant fort jeune , j'avois le défaut si commun de me faire prier pour chanter.
Elle m'en a g'iiri dè.^ le commencement de notîe heuicuse intimité , et par soa exemple , et par les avis qu'elle me donna dàm roccasioD , et toujours en particulier.
DE Clarisse Haflowe. 251
Allons , ma chère! voulez -vous que nous vous prenions au mot ? Vculczvous que nous pensions que vous chantez assez médiocrement ? Cependant un acte de complaisance , pour obliger une ccmptîonie qui mérite autant d'égards , n'estelle pas préférable su talent ce chanter ? et les jeunes personnes ne se feront-elles pas un devoir de faire une sorte de compensation de leurs imperfections dans quelques parties de Teducation , en ex-' cellanî dans d'autres ?
Vous devez, m.e disoit-eîle une autre fois , nous convaincre en essayant de chanter , que vous ne le pouvez pas ; et alors vous voivs, délivrerez de nos importunités pour le m,oment et peur toujours. ■— Espèce d'indulgence , néanmoins permettez-moi d'ajouter, que des chanteurs fort médiocres ne sont pas toujours bienaises d'obtenir. Une autre fois , je sais que vous allez nous faire ce plaisir tout- àrheure. Vos excuses ne font que piquer notre attente et miuitiplier vos difficultés.
Et encore, ce talent nat-ii pas fait partie de votre éducation , ma chère Nancy ? Com.ment voulez-vous donc que nous puissions , pour votre propre hciineiir , accijpter vos excuses ?
Un jour que je prétexîois un rhume ,.
le prétexte ordinaire. — Chantez toujours , ma chère , du mieux que vous pourrez. Plus la difficulté sera grande pour
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vous, plus vous aurez de mérite. On ne vous croira pas du nombre de celles qui ne s'entendent pas à faire des excuses. Vous devez chanter , mon amou'- , ne fûtce que pour empêcher que quelque personne de rassemblée ne prenne vos excuses pour de raffectation.
Une autre fois que j'avois observé , et avec vérité , qu'une jeune dcnjoiselle qui étoit présente , chantoit mitiix que m.oi , et que je ne me souciois pas de clianter devant elle ; fi , dit - elle , n>e tirant à l'écart , n*'est - ce pas là de l'orgueil , ma Nancy ? N'avez - vous pas l'air , en agissant a"'nsi , de ne chercher que des appîaudissemens , comme le but et le principal motif de votre complaisance ? Une ame généreuse ne fait point d-fficulîé de donner occasion de briller à une personne de mérite , quoique ce ne soit pas toujours à son avantage. Et cependant en Je faisant , elle aura toujours un mérite qui lui sera propre. Supposez que cette jeune demoiselle qui excelle au-dessus de vous , fût absente , qui voudra , ina chère , si on mit votre exemple , chanter après voiis , pour vous faire biiller.à leurs dépens ? En vérité , je veux vous voir autant de sup^rioriié sur les autres feinmes , dans ces légers objets , que voiis en avez dans de pius important . — Voilà ce qu'elle me disoit pour me faire homi de mon refus.
DE Clarisse Harlowe. ifi
Elle étoit au - dessus de toute réserve et de tout déguisement, et très-communicative : une jeune personne ne passoi^ pas une demi-heure dans sa compagnie > sans en emporter quelque instruction utile ; mais toujours d'une manière indirecte , et sans morgue ni prétention ; avec Taîr de faire une question , pour s'éclaircir ellemême d'un fait , elle tomboit naturellement dans quelque discussion instructive , et laissoit h personne qui l'écoutoit embarrassée de décider si Tidée qu'elle étoit à portée de suivre, lorsqu'elle ayoit été une fois éveillée , venoit originairement d'elle-même , ou de Taimable génie à qui elle la devoir.
De grandes dispositions pour le de?sin , qu'elle apprit en fort peu de temps. Mais son temps étoit pris par trop d'autres soins , pour lui laisser le loisir et l'application suivie qui ctoient nécessaires pour porter ce bel art à un degré supérieur. Et elle disoit qu'elle craignoit d'embrasser trop d'objets , de peur de n'être supportable dans aucun.
En considérant sa grande jeunesse et le peu de moyens qu'elle avoir eus, on pourroit dire qu'elle étoit bon juge en fait de peinture à un point extraordinaire ; et dans cette partie , comme dans tout le reste , la nature lui tenoit lieu d'art , et son art étoit la nature. Elle j)eignoit même assez joliment ; c'est la raisoua
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qui engagea son grand -père à lui léguer tous les tableaux de famille. Ce qui la distinguoit, c'étoit une charmante imagination. Son pinceau , comme sa plume , avoient une touche moelleuse et facile.
Cependant elle jugeoit mieux qu'elle n'exécutoit. Mais elle savoir toujours à merveille ce qu'exigeoit chaque sujet. En d'autres termes , elle étoit une maîtresse parfaite pour le , voilà comme cela deiroiî être.
Pour citer un exemple au profit des jeunes demoiselles , elle remarqua, sans qu'on l'eût prévenue , n'étant encore qu'un enfant , que jamais le soleil , la lune et les étoiles ne paroissoient ensemble dans le même espace de firmament , et qu'on ne dev'oit pas par conséquent les rassembler dans un seul et même tableau ; que les lions, les ours et les tigres n'étoient pas indigènes du climat de l'Angleterre , et ne dévoient pas se trouver dans un paysage anglois ; que ces -tyrans des forêts ne dévoient pas être associés avec les agneaux , les chevreaux , ni les faons , non plus que les milans , les faucons et les vautours avec les perdrix , les faisans et les colom.bes. Elle a connu , hélas ! à Tâge de dix-neuf ans, elle a connu par une fatale expérience que tous ces animaux , tous ces oiseaux de proie étoîent bien surpassés en cruauté et en perfidie par l'homme , cet être lâche , barbare ,
DE Clarisse Harlowe. lyf intrigant, et qui met son plaisir à détruire; qui bien moins excusable que ces animaux féroces , détruit par jeu et par passe-temps , ce qu'ils ne détruisent que pressés par la faim et la nécessi-é. — Elle savoit fort bien démasquer tous les frivoles amateurs. Et son guide étoit la ni;ture. La convenance , mot synonime de celui de na-ure , étoit sa loi , com^me elle est la base de tout jugem.ent juste et vrai. Mciîgré cela , elle étoit miécontente d'elle-même , lorsque ce qu'elle avoir pu dire , expoôoit ces demi-savans , ces amateurs superficiels^ n:éme en leur absence, au ridicule des esprits enjoués et plaisans. Que nos dames n:odernes, qui n'ont pas une seule de ses grandes qualités , dont tout- le temps pendant le jour qu'elles abrègent ordinairement y ou qu'elles n'allongent qu'en faisant de la nuit le jour , et du jour la nuit, est employé à la toilette , aux visites , aux cartes , aux spectacles et aux concerts , s'éîcnaent et regardent comme un prodige incroyable qu'il ait pu exister une dame si accomplie, quoique si jeune, tandis qu'elles , dans un âge plus avancé , ne peuvent pas se vanter d'une seule de ses perfections.
Leur étonnement ne peut venir que de ce qu'elles ignorent la m.anière dont elle savoit employer :on ten:ps. Elles n'ont pas la plus légère idée de tout ce.
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qu'on peut faire dans ces heures , qu'elles passent ensevelies dans les ombres de la mort , pour emprunter une de ses expressions qui lui étoit familière. Mais , avant de parler de la distribution qu'elle faisoit de ses heures , je dirai un mot d'un autre article , dans lequel elle surpassoit toutes les jeunes personnes de ma connoissance.
Je veux parler de son habileté dans tous les ouvrages à l'aiguille.
Cette pièce qu'elle lègue à son cousin Morden , est en effet un ouvrage si admirable, que le père de son cousin qui faisoit la plus grande partie de son séjour dans les pays étrangers , avoit été trèsjaloux de l'obtenir , ( comme elle le dit dans son testament , ) et vouîoit remporter en Italie , pour faire honneur à sa famille, et montrer, disoit-il, aux curieux des autres pays , que la retraite d'un cloître n'étoit pas nécessaire aux jeunes angloises pour leur faire produire des chefs- d'oeuvres dans ces talens , dont les nones et les recluses se glorifient tant.
Sa vitesse à travailler ces sortes d'ouvrages étoit surprenante , et c'est ce qui Tencourageoit à s'y livrer.
Quadt à ses délassemens , les talens et les connoissances qu'elle possédoit , annonçoient assez de quel genre ils étoient. Elle étoit loin d'aimer les cartes , le
»E Clarisse Harlotte. i^fi foible universel des dames de nos jours. Aussi nexcitoit-elle jamais la compagnie à demander les tables de jeu; souvent elle leur en faisoit insensiblement perdre l'idée, en faisumt naître queque sujet de conversatioa amusant ou autre passetemps , lorsqu'elle le pouvoit faire , sans encourir le reproche de singularité.
Fort peu de ses intimes amies proposoient les cartes, quand elles pouvoient l'engager à une lecture , à une conversation , à jouer du clavecin ou à chanter ; lorsqu'il paroissoit quelque ouvrage, ou quelque morceau de musique nouveau.
Mais dans une compagnie très-nombreuse , la conversation ne peut guères prendre ce tour agréable , qui s'établit aisément entre quatre ou cinq amies, dont l'âge et les goûts se rapportent ; alors c'est eii quelque sorte une nécessité , d'en détacher quelques personnes , pour donner aux autres la facilité de se rappocher et de se plaire davantage ensemble. Elle ne refusoit point la partie, lorsque le sort la nommoit pour la former ; et alors elle prouvoit que son dégoût pour le jeu étoit seulement une affaire de principe et de choix ; elle se tiroit à merveille de tous les jeux de bonne société. Mais elle se déclaroit toujours contre la folie de jouer gros jeu. Elle ne voulait pas , disoit- elle , soumettre de nouveau au hasard l'argeat
i7,î Histoire
qu'elle avoit , ou ne vouloit risquer qu'une
bagatelle.
Elle croiroît , disoit- elle encore , faire un fort mauvais compliment à ses amies , si elle leur supposoit le désir de s'emparer de ce qu'elle possédoit légiiimement , comme ce seroit à ses yeux une indignité de prétendre à ce qui leur appartenoir.
En un mot , disoiî-elle , jouer gros jeu est un vice sordide qui blessoit la m.orale et les principes , qui ne pouvoit naître que de l'avarice , et une infraction directe du précepte qui nous défend de convoiter le bien de notre prochain.
Elle éioit extrêmement charitable, et la seule de sa famille qui connût le vrai sens de ce mot ; sa charité s'étendoit à l'ame comme à la personne de ceux qui en étoient les objets. Elle tenoit une YistQ de s2 s pauvres ; et elle y remplaçoit d'un nouveau nom celui qui se trouvoit pourvu ou que la mort enievoit. Mais elle avoit soia de ménager encore une bourse de réserve pour les cas imprévus et pour les accidens , et il faut convenir que jamais elle n'eut de modèle ni d'égale dans la sagesse de la distribution.
Les vieillards, les aveugles, les infirmes, la veuve et Porphelin , ou le pauvre laborieux , m^ais malheureux dans son industrie , étoient spécialetiient les objets de sa bienfaisance. Ses grands plaisirs étoient de contribuer à l'instruction de l'un , de
DE Clarisse Harlowe. 239 payer l'apprc^ntissagc d'un métier aux eufans du pauvre dont le travail ne pouvoit suffire à nourrir sa famille , et de les établir <à la fin de leur engagement ; elle donnoit aux autres de bons livres , et dans son loisir elle enseignoit aux plus pauvres de ses honnêtes voisins et de ses fermiers à les lire avec fruit. Cette charité , disoit-elle, qui embrasse l'instruction de Tame , aussi bien que les besoins physiques , procure un double avantage à la société , en ce qu'elle ajoute au nombre des sujets honnêtes et utiles, ce qu'elle retranche de celui des libertins fainéans. Peut- il y avoir, ajoutoit-elle , un genre de charité plusa gréablc aux yeux de ce Dieu qui ne demande de nous rien tant que des actes réciproques de bienfaisance mutuelle entre nous ?
Son oncle Antonin , lorsqu'il vint se fixer en Angleterre avec i'iaim.ense fortune qu'il rapportoit des Indes, disoit souvent : cette fille , par ses charités , attirera les bénédictions du ciel sur toute notre famille ; et il faut avouer qu'ils se reposoient tous beaucoup sur cette confiance.
Au reste , sa générosité est assez prouvée par tous les legs charitables portés dans son testament.
Elle étoit extrêniement sobre. C'est à la quantité, disoit-elle, plus qu'à la qualité des alir.iens qu'il faut regarder.
14^ Histoire
Un repas complet est l'ennemi de Yétuâ^ et d^ TappUcation. Une maison solidement bâtie , n'a besoin que de légères réparations.
Cette s )briité la fiisoit jouir, malgré une con5tiruîion délicate , d'une sajité constante et fleurie ; elle avoit toujours un visage serein , l'esprit vif et l'bre , et ordinairement gai. Je ne lui ai jamais vu qu'une maladie. Elle vint d'un froid viohnt qui la saisit dans une chaise ouverte au vent , au milieu d'un orage subit de grêle et de pluie sans aucun abri. Cela lui occasionna une fîévre , accompagnée de symprÔTies dangereux , qui furent sans doute adoucis par sa tempérance , mais qui donnèrent des alarmes infinies à ses parens , qui connoissoient alors sou mérite. (*) Dans ses lectures,
(*) Dans ses tablettes , on trouve la note suî* rante , qu'elle écrivit en se rappelant cette maladie dans le temps de son infortune.
Dans une maladie dangereuse dont je fus visitée quelques anne'es avant que j'eusse le malheur de connoître cet homme ingrat i ( plût au ciel i[ue j'en fusse morte I ) mon lit étoit entouré de Kii chère famille : père , mère , frère et sœur , mes deux oncles pleurant à genoux autour de moi , réunissant leurs vœux pour demander mon rétablissement , et moi craignant d'entraîner avec aïoi dans le tombeau , l'un ou l'autre de mes tristes parens , je faisois des vœux et priois aussi le ciel de me rendre la santé. Hélas ! coininent les pères et mères sauront - ils quel
et
DE Clarisse Harlowe. 241 et les conversations qui en résultoicnt , elle aimoit beaucoup plus à trouver des beautés que des défauts ; elle étoit portée à applaudir Taut-eur et Touvrage^ dès qu'elle pouvoit trouver matière à Téloge. Cependant elle avoit coutume de se plaindre de ce que certains écrivains de la première classe , avec tout le talent nécessaire pour exalter la verra et pour confondre le vice , s'etr.ployoient trop généralement à des ouvrages de pure imagination , à des sujets purement spéculatifs , ni n'étoient nullement intéressans ni édifians , et dont on ne pouvoit recueillir ni morale , ni exemple utile.
Mais elle censuroit sévèrement les ouvrages licentieux , qui tendoient à corrompre les mœurs de la jeunesse , à otFrir des images indécentes , ou à blesser la religion ; elle ne faisoit alors aucune grâce ,• quelques fussent les auteurs , et quelque admirable que fût l'exécution.
Elle plaignoit souvent le célèbre Swift , d'employer si mal son adniirable plume ,
<lésir former en pareil cas ? qifil eût été heureux pour eux et pour moi que le ciel m'eût refusée ,à leurs prières ! mais aujourd'hui je suis exempte de cette inquiétude. Tous ces chers parens sont vivans 5 mais il n'y en a pas un d'eux, (tant ma taute dans leur opinion a été odieuse I ) qui loin de s'affliger , ne se réjouisse d'apprendre ma mort!