‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 2)Chapitre 25 sur 37 · Tome XIL L · texte numérisé non relu

Tome XIL L

24i ^ Histoire qu'un œil chaste craignoit de regarder ses ouvrages , et une oreille chaste d'entendre aucune citation qui en fût empruntée. Ces auteurs , disoit-elie , ne sont pas honnêtes envers leurs propres talens , ni reconnoissans envers Dieu qui leur en a fait don. Elle ne vouloit pas dans ces occasions admettre leurs beautés en compensation de ce défaut ; au contraire elle soutenoit que ce qui aggravoit leur crime, c'éroit d'être si capables de corriger et d'épurer le cœur, et d'en montrer quelquefois un si corrompu dans leur propre sein : ce qui devoit afFoiblir l'influence de leurs bons ouvrages , et renverser d'une 'main ce qu'ils édifioient de l'autre.

Avec tout son mérite et ses talens , elle étoit plus portée à écouter qu'à parler ; et delà venoit sans doute une grande partie de son acquit et de ses connoissances.

Quoique versée dans la lecture des poètes anglois , françois et italiens , et les meilleures traductions des bons auteurs latins, rarement elle en citoitdes passages, soit dans ses lettres , soit dans la conversation , quoiqu'elle eût une mémoire prodigieusement heureuse ; elle s'en abstenoit surtout par modestie , et pour éviter le reproche de toute affectation.

M. Wierley disoit une fois d'elle , qu'elle avoit en propre un si riche fonds de connoissances , et un esprit naturel

DE Clarisse IIarlowe. 243 d'observation si fin et si juste, ( pouvant , suivant son expression, juger toujours de Toiseau par l'œuf , ) qu'elle avoit fort peu besoin d'emprunter des secours étrangers. Mais il étoit évident par sa condmte en tout qu'elle n'avoit pas d'ellemême «ne si haute opinion , quoiqu'elle le pût à juste titre. Toutes les fois qu'on ia pressoit de donner son avis sur quelque sujet , elle disoit bien tout ce qu'on en pouvoit dire de clair et d'intelligible ; mais elle paroissoit toujours pressée de finir de parler. Elle avoit pour cela , je le sais , deux raisons. D'abord de ne pas perdre^ l'avantage qu'elle pouvoit tirer des idées d'auîrui , en s'emparant trop iong-temps de la conversation ; ensuite , disoit-elle , pour éviter que les éloges ne la fissent tomber dans le babil, et de perdre par -là l'estime de ses amis que conserve toujours une personne qui sait s'arrêter où il faut. — Enfin, c'étoit une règle pour elle , de laisser toujours à ceux qui l'écoutoient , le désir de l'entendre encore , plutôt que les fatiguer et de juger par leur inattention qu'elle en avoit ti-op dit.

Vous êtes curiegx de connoître particulièrement la distribution qu'elle faisoit de son temps : vous espérez y trouver l'explication de mille choses qui vous étonnent dans cette surprenant fiile ; et voir enfin comment une dame si jeune

244 Histoire

pouvoit posséder tant de belles connoîs-

sances et de rares perfections.

Je dois commencer par vous dire que dès son enfance , elle avoit été habituée à se lever de grand matin , par une digne femme , et je puis dire une femme instruite et éclairée , par Mde. Norton. C'est à ses soins , à sa prudence, à ses exemples qu'elle devoit le fondement de son goût et des ses acquisitions : et cette première éducation , se trouvant secondée ensuite du commerce et des secours des docteurs éclairés que j'ai cités , et des heureuses dispositions de son génie , il est moins surprenant qu'elle ait été une femme supérieure à son âge et à son sexe.

Son sexe ai-je dit ? quel honneur c'est faire à l'autre ? tandis qu'on peut défier le plus fier pédant d'entr'eux tous , d'avancer qu'il ait fait plus de progrès avec le secours des maîtres et de ses études, qu'elle n'en avoit fait par la seule force de son esprit et de son application. Mais OH sait par expérience , que généralement une demoiselle de dix -huit ans, a plus de raison et de bon sens , et fait une société plus sensée qu'un homme de vingtcinq. Je pourrois moi -môme sur vingt personnes en citer dix-neuf de ma connoissance. Et cependant combien ces présomptueux indigens sont vains des avantages de l'éducation qu'on leur donne !

qui n'a pas vu quelqu'un de ces jeunes

DE Clarisse Harlowe. 245

bacheliers , tout frais sortis de Tuniversité , sourire dédaigneusement à une méprise , à la fausse prononciation d'un mot dans la bouche d'une dame , quoique le sens ïi\t d'ailleurs très-clair , et la pensée juste ; lorsqu'il n'auroit pu lui-même citer une seule pensée qui merftât d'être répétée , s'il ne l'eût empruntée des auteurs qu'on l'avoit forcé d'étudier ,. par forme d'exercice et pour développer un esprit lent et lourd qui se traîne vers la science. Mais com.bien je m'écarte de mon sujet !

Cette admirable jeune dame disoit :

qu'il étoit incroyable tout ce qu'on pouvoit faire en se levant matin et en remplissant de longs jours d'occupations utiles.

On peut ajouter , que si on caîculoit d'après la vie que mènent les trois quarts des hommes , qWq avoit réellement plus vécu à seize ans , qu'eux à vingt-cinq. Elle pensoit qu'on ne pouvait employer son temps à propos sans soumettre sa vie à certaines régies.

Conformément à cette leçon de sa création , voici quelle étoit la distribution ordinaire de ses vingt -quatre heures du jour , quand elle avoit la liberté de la suivre.

Elle n'assignoit que six heures au sommeil. Elle ne se trouvoit pas si bien , la tête si nette , et autant d'i vie , disoitelie , quand il lui arrivoit d'excéder cette xnesure. Si elle ne dormoit pas , elle se

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levoit plutôt. Dans l'hiver , eîle avolt son feu tout prêt , et un flambeau propre à l'allumer promptement , n'aimant pas à troubler le repos des domestiques, dont> disoit-elle , les ouvrages pénibles, et l'obligation de se coucher plus tard , deinandoient des égards.

Je Tai quelquefois blâmée d'avoir plus de ménagement pour eux que pour ellemême ; voici quelle étoit sa réponse : moi , je suis libre de faire ce qu@ je veux ; qui peut en demander davantage ? pourquoi donnerois-je du tourment aux autres pour ma satisfaction particulière ? Vous savez comme nous avons du courage dans tout ce qui est de notre choix , tandis que ce qui esc de contrainte et d'ordre , devient un fai-deau si pesant !

Les trois premières heures du matin»

Elle les passoit ordinairement dans sa bibliothèque , et quelquefois ces heures s'augmenîoient de celles qu'elle épargnoit sur son sommeil : c'est alors qu'elle s'occupoit de ses amusemens épistolaires.

Elle donnoit ordinairement deux heures:

aux soins domestiques , reparties dans la jourttée selon les occasions et le besoin. Tous les mémoires passoient par ses mains ; et elle soulageoit sa mère de cette peine. Elle possédoit à fond les quatre, principales règles de l'Arithmétique.

DE Clarisse Harlowe. 247 Cinq heures pour son aiguille , le dessin , la musique , etc. Dans ce temps étoit compris celui qu'elle passoit à aider, à inspecter la tâche de ses propres dome«liques, et de ceux de sa sœur dans les ouvrages nécessaires pour la maison. Car sa sœur, comme je Tai déjà insinué , est une daniC moderne. Elle y comprenoit aussi les visites du docteur Lewen , qui venoit converser avec elle , et avec qui elle entretenoit un commerce de lettres. Ce respectable ecclésiastique se donnoit et lui faisoit à elle-même ce plaisir deux ou trois fois h semaine , quand sa santé le perm.ettoit. Et elle préferoit toujours sa compagnie à tout autre engagement.

Diux heures pour ses deux premiers repas.

Mais si la conversation , ou le dîner de ses parens , ou l'arrivée de quelques hôtes ou de quelque compagnie en disposoient autrement , elle ne s^y refusoit jamais ; elle sauroit , disoit-elîe , dans ces occasions , emprunter sur les autres parties de son temps.

Une heure de conversation déplus au dîner ^

Qu'elle sjoutoit ou qu'elle retrarchoit suivant le cas , ou le désir de ses parens. Encore trouvoit-elle assez difficile , di>oit-elie, de s'en tenir à ce compte

24^ Histoire

juste ; surtout si le docteur Lewen leuifaisoit ramitié de venir dîner à îa maison > ce qui pourtant arrivoit rarement ; comme il étoit valétudinaire , et obligé à un régime , il fairsoit ordinairement ses vistes Taprès diner.

Une heure à visiter les pauvres de son voisinage. Elle avoir coutume de donner à un nombre choisi de ces pauvres , ou à leurs enfans de courtes instructions , et de leur faire faire des lectures dans de bons livres. ; et comme cela arrivoit rarem.ent plus de deux fois la semaine ^ elle avoit deux ou trois heures à la fois à consacrer à ce charitable office.

Les quatre heures qui resîoient

Etoient selon les occurrences pour le souper , pour la conversation , ou pour les lectures de l'après souper à la famille.- C'étoit la portion qu'elle appeloit son fonds , et où elle avoit coutume de pui-: ser, pour satisfaire à ses autres em;prunts. Elle y comprenoit aussi les visites qu elle avoit à recevoir et à rendre , les fêtes, publiques , les spectacles , etc. ce qui n'^arrivoit pas tous les jours dans une vie passée à la campagne , et c'étoit selon elle un temps de vacances bien honnête , que deux jours sur six pour ses amusemens , et il étoit bien difficile qu'elle ne trouvât pas encore à ménager sur ce

DE Clarisse Harlowe. 249 fonds , une promenade ou petit voyage de deux ou trois jours par mois.

On pourroit reiiiarquer qu'elle ne donnoir gucres de son temps à ses proches et à ses jeunes amies du voisinage ; mais on considérera qu'outre ces quatre heures retenues sur les vingt-quatre , elle avoit coutume de converser en travaillant : c'étoit un usage qu'elle avoit introduit parmi les jeunes demoiselles de sa connoissance, qu'elles apportassent presque toujours leur ouvrage , et vinssent la voir sans façon et en voisines , surtout dans les longues soirées d'hiver : environ une demi-douzaine de ces jeunes demoiselles lisoient chacune à leur tour ^ tandis que Jes autres travailloient.

Voilà quelle étoit sa m.éthode ordinaire pendant les six jours de la semaine, lorsqu'elle pouvoit suivre son choix.

La septième JQurj

Elle le passait com.me il doit être passé : et comme souvent elle en consacroit une portion à des œuvres de charité , l'heure qu'elle assignoit à la visite J des pauvres de son voisinage étoit de tem.ps à autre prise sur ce jour , et ajoutée AU fonds de son temps.

Mais je dois observer que pendant la

• vîe d£i son grand- père et faisant chez lui

des séjours de trois au qivatre semaines

25© Histoire

à la fois , corrine elle faisoît aussi chez ses deux oncles , alternativement , la distribution ordinaire de son temps étoit chîn^ée alors ; mais cHe s'en rapprochoit toujours k plu? qtis pou voient le permettre les circonstances.

Lorsque j'avois le bonheur de ]apo?s?- <!er pendant une quinzaine de jours ou environ v elle se dispensoit également de sa rè^Ie jouj-nalière , par pure , indulgence jpour mes foibles , ou pour mes vaincî habitudes ; car moi , malgré l'avantage d^un exemple que je savois si bien admijer y je vis aussi trop à la moderne. Cependant , sur rheure du lever , je m'étois corrigée d\iprès mon modèle pendant la saison de ïéié : et je puis certifier par ma propre expérience que ma santé s'en e?t bien trouvée , et que j'ai été par- là en état de fnre sans fatigue et avec P-Taisîr bien des choses utiles , qui se» joient restées à faire. Dans ses tablettes î^ax trouvé cetî? note depuis sa mort à lainais déplorable. — « Depuis tel jour yi jusqu'à tel jour , tous les jours de yt fêtes , €he\ ma chère Miss Howe. » »— A soH retour , et repris mcn compte de ïf €6: jour y ( qu'elle n^.arquoit ) et alors elle commcnçoit à suivre sa règle comme Stfparavant.

Une fois la semaine elle eomptoit avec £r!e-rAème : si son compte des 344 iifUîes. conte sacs é:â.ïis l'espace des six

DE Clari<;s£ Harlowe. 251 jours , se rapp ntoh juste à sa d.sîribution , elle en faisoit note et le fermoit. S'il en étoit autrement , elle portoit la dette sur le compte de la semaine suivante en cette forme : Pu à l'article des visites de bienfaisance tant d'heures. Et ainsi des autres.

Mais un de ses soins particuliers étoit de montrer dans toutes les compagnies qu'elle recevoit , ou qu'elle alloit visuer , une liberté entière , une satisfaction et une gaieté intérieure sans aucune gène ni contrainte , comme si elle n'eût pas tenu ua registre particulier de l'emploi de son temps , et qu'elle ne se fût pas rendue responsable des dérangemens accidentels qu'éprouvoit sa distribution.

Cette méthode , qui pourra paroitre aux autres fort embarrassatite et assez inurile , lui étoit devenue facile et agréable , par sa diligence matinale , et par la longue hafcitiuie.

Pour moi , ( et je le lui disois quelquefois ) malgré mon admiration pour une vie si réglée , }e n'aurois jamais pu m'y assujettir, quand on ni'auroit donné le monde entier pour récompense. Je suis en effet d un caractère trop vif et trop ifnpatient , pour soutenir une si grande inéthode , et compter sans ce^se avec m.oiinême. Je me contente de compter en gros , pour ainsi dire , et j'étois satisfaite quand je ne voyois pas de grands reproches à me iàïiç y en repasiant la semaine qui s'étoit

2S^ Xi I S T O ï R E

écoulée , usage quelle in avoit enseigné à pratiquer.

Aussi 2 voit-elle la compL-usaiice de rrredire : je ne crois pas du tout nécessaire pour une autre de faire tout ce que je fais , ni même, pour moi : mais puisque cela me fait- plus de plaisir de suivre cette pratique , que de m'en écarter ^ pourquoi ne me Satisferois- je pas dan* ces articles de surérogatiou ? Il ne peut y avoir aucun mal à le faire. Gela tiint ir.on aîteation. en haleine sur l'exactiîude , et cela peut me servir un jouj* datis des objets plus itnportans. Ceux qui ne^ liennent pai ua compte exact , en tiennentlarcmcat aucun.. Je ne néglige pas pour cela des occupations plus utiles- ; et cela m'apprend à être avare du. temps , le seul bien dont il nous soit permis de l'être, puisque nous ne vivons qu'une fois dai>s ee monde , et que lorsqu'une fois nous le ^uiitens^, c'est pour toujours.

Elle savoir s'accommoder avec la nécessité , où ces survenantes ( c'éîoit. ainsi, qu elle lesr appeloit ) la meitoient dansle cas d'eiî-ipiéier siir les destiriations, ffiarquées de ses heures , en: disant, qu il Y avoit de bon sens et du savoir vivre eajis ce proveibe : quand vcus êtes à. Kom^ j fdkeS' co:nm€ l'on fait à. Rome :■ se laisser facilement persuader dans les chasfô où l'on peut obliger;» san^ exposer ^ v.<^tii Qii CQixQnjpre ses bcnues habi*

DE Clarisse Harlovvte. 255 tudes , est une perfection apostolique : ime personne qui a cette doeilité com-

? luisante dans la vue de se concilier estime et l'aHcction de son ami , et qui en profite pour en éprouver le retour diîns des occasions plus sérieuses , imite l'exemple de celui qui se faisait tant à tous les hcmmes afin d'en gagner quelquesuns à lui. Il n'est pas douteux que si sa vie eût été épargnée y la douceur de son caractère et son aimable piéré auroient fait paroîtie la religion si aimable , que sou exemple n'auroit pas peu influé sur l'esprit et les m.oeurs de ceux qui auroient eu l'avantage de sa société,

O M. Beîford : je ne puis plus écrire sur ce sujet ! car , en jetant les yeux sur son livre de notes pour y recueillir dau,ties particularités ^ j'ai rencontré la note la plus afîligeante : comme elle est écrite tout au bas du papier , et avec uue plume très-fine^ et de son plus fm caractère , je ne Tavois pas apperçue d'abord ; la voici : elle Fa saas do me écrite dans quelque momient d'infortune , après le jour qui y est nomnné ! — Ah ! aioez - mol à invoquer la malédiction du ciel ^ pour anéantir ce monstre q,ui j a donné lieu !

Avril 10. Le compte est clos !

Et avec lui toutes mes espérances dans le monde H

Je reprcEds ma plume : mais non pas

254 Histoire

pour faire Tapologic de mon imprécation. Encore une fos , je prie Dieu de me venger de lui î Me venger , oui , moi ! Car c'est moi qui perds : — c'est elle qui gagne.

Ah , Monsieur : vous ne Tavez pas connue , vous n'avez pu la connoiîrc comme je la connoissois ! Jamais il n'exista de créature si parfaite ! d'amie si ardente, et cependant si calme et si maîtresse d'elle- m.éme ! qui ait autant été ce que je souhaiterois d'cnre ; et ce que je ne ser^i jamais. — Car hélas ! j'ai perdu mon appui, mon conseil, mon guide, mon modèle : je l'ai perd«e pour jamais. Elle m'honoroit du titre de sœur de son cœur. Mais je ne le mériîois que par l'aniitré que je lui portois; amitié bitn au-dessus de celle d'une sœur — infiniment audessus de celle de sa sœur ! par la haine que j'avois pour toute act'on basse et sordide; et par mon amour pour la vertu. — Car d'ailleurs je suis d'un caractère hautain et impérieux , comme je l'ai re- €onnu jusqu'à présent , et très - violente dans mes passions.

En un mot , elle étoit la femme la plus près de la perf;;ction que j'aie jamais connue. Jamais elle ne m'a donné de leçon qu'elle ne pratiquât eile-méme la première. Sa vie étoit conforme à ses conseils. Elle n'ctoit qu'humilité , que douceur et patience j. toiipuis prête à se

DE Clarisse Fîarlowe. 255, blâmer clle-ir.ômc , et à absoudre les autres , quoiqu'elle nV-ût à se reprocher que l'onibre de la faute , tandis que ia réalité appartenoit à ceux dont Tunique honneur étoit d'être de sa famille.

Perdre une telle amie , un tel guide î — Si jamais ma violence fut excusable ^ c'est bien au souvenir de tout ce que je perds. Car elle n'a vécu que le temps nécessaire pour me f^ire voir mes fautes et mes imperfections, et pas assez pour m'aider à les vaincre : ce que j'étois bien résolue de faire ; je Tétois du moins dy emiployer tous m,es efforts.

Laissez -moi le minudire encore une fois. — Mais c^est encore la violence et la passion qui me domiinenî. — Et cornirjcnt en peut- il kx^ïo. autrement ?

Mais je m'arrache à ce sujet ; ayant perdu de vue Tobjet qui m'avoit fait reprendre la plume.

A. HowE. (]i)

10 Histoire

(11) LE TTRE DXXX.

M. Lo VELAGE à M. Belford.

Paris , 14 Octobre- Post ecuitem sedet atra cura. Hor.

Le chagrin inonte en croupe et galoppe avec lui. Bail.

ANS une iatigue aussi expressive que Langlais , je ivaime point à étiqueter ni à larder ce que j^écris de lambeaux de Jatin , et je me suis toujours moqué de n€>s scribes, à ia journée ou à la semaine,, qui ne peuvent se passer d'épigraphe.

Mais ce vers cIHorace se rapporte si parfaitement à ma situation que , soit que je sois sur un vaisseau ou dans ma chaise de poste > ou la nuit dans mon suberge ^ il ne me sort point de la tête. Dryden , il est vrai , a dit autrefois , je crois , dans ces vers fanfarons.

« L'homme se fait à lui-mèmie son destin> » conforme à la trempe de son ame.

)) La fortune soumet à son esclavage les )) esprits foibles ; mais avec Hector y » avec un héros , elle est l'esclave à >:> son tour. Si c'est le destin qui file .la M trame de nos jours , [q changerai soa » arrêt , et j'ourdirai d'une nouvelle » saie un plus noble tissu» »

DE Clarisse Harlowe. 257 Et dans ceux-ci :

«Que la fortune épuise sur moi son V carquois , je possède une ame qui , w comme un large bouclier peut rece- » voir tous ses traits , et préseater eny) core de Tespace pour d autres. Je ne » suis pas le maître du destin , mais » je ne suis pas non plus son esclave. » L'ame inconquérable ne connoît point )) de maître. »

Si l'on examine de près les vers cités les premiers , on n'y trouvera qu'une absurdité revêtue de grands mots. Et dans les autres le poëîe ne dit pas vrai : car la conscience dompte et maîtrise Thomm^e ^ ou du moins mjc maîtrise , moi ; et je crois que personne ne m*a jamais cru une ame étroite et foible.

Cela vient en partie de l'attention que j*ai donnée à la lecture du testament et de la lettre posthume. Quelle armiée de textes elle a , comm;? rangée en bataille , contre m.oi dans sa lettre ! Mais , Bdford ^ n'en résulte-t-il pas la preuve qu'il y avoit^ il y a deux ou trois mille ans , d'aussi méchans hommes que mioi ? Sûrement c'ea est une preuve, et c'est du moins une sorte de consolation.

Mais ce qui fait mon plus grand tourment , c'est la générosité d'ame qu'elle, montre dans les deux écrits , et ce tourmeut est d'autant plus cruel » qu'il a ^st

25^ Histoire

plus en mon pouvoir de m'acquitter avec

elle.

J'aurois dû vous écrire plutôt; mais je me suis amusé deux jours à Calais à attendre une réponse à la lettre que j'avois écrite à mon ancien domestique français , la Tour. C'est lui qui m'accompagne dans mes voyages ; et vous m'avez entendn dire que c'étoit un garçon fort entendu , et toujours prêt à vos ordres. Je l'ai engagé , et il est maintenant auprès de m.oi. Je ne ferai point de séjour ici ; mais j'espère m'arrèter dans les cours électorales. Celle de Bavière , je crois , me retiendra le plus long- temps. Peut-être m'écarteraije de mon chemin , ( s'il m'est possible à présent de m'en écarter , en quelque lieu que j'aille , ) pour aller à celles de Dresde et de Berlin ; il n'est pas même impossible que je t'écrive une fois de Vienne. Alors je pourrai peut-être descendre tn Italie par le Tirol , et passant par Turin , je retournerai à Paris, ou j'espère voir Mowbray et Tourviile ; et je ne désespère pas de t'y voir aussi.

Cette marche diffère beaucoup du plan que je vous ai dit ; mais vous pouvez vous attendre à recevoir de mes nouvelles à mon départ, soit que je suive cette route ou l'autre.

Je loge à mon ancien hôtel dans la rue St. Antoine , et j'y retiendrai mon logement pendant mon absence ; ainsi il sera

DE Clarisse Harlowe. 259 prêt à recevoir deux de vous autres , si vous arrivez ici avant mon retour ; c'est une chose réglée avec mon ]:6;e.

Pécris à Charlotte , et c'est écrire à tous nies parens à-la-fois.

Ainsi, mon cher Belford , informe- moi exactement de tout ce qui se passe. Apprends-moi particulièrement commuent va ton projet de réforme ; ce que font Mowbray et Tourvilîe en mon absence. Si tu as quelques vues pour une femjiie , ( je suis d'autant pkis curieux sur cet article que tu semibles penser que ta réformiC ne sera pas complète que tu ne sois sous le joug , ) si- les Harlowcs font toujours pénitence , si Miss Howe est m.ariée , ou prête à Tctre ; ce que fait Thonnéte Doleman avec son empirique , m.aintenant qu'il a congédié ses docteurs attitrés ; ou qu'ils ont eux-mêmes pris congé de lui , et s'il y a quelque vraisemblcuce qu'il se rétablisbc parfaitement , songe bien à être exact dans tous les détails ; car le plus léger événement qui regarde ceux que nous estim.oDS , devient intéressant dans l'absence et léloignement. Enfin préparetoi à renouer le fil de tes narrations à l'endroit où tu les as rompues , si tu, veux obliger ton ami ,

LO.VELACE. (JV)

î15o Histoire

f![) LETTRE DXXXI.

M. BeLFORD à M. LOVELACE.

A Londres , ce i$ Octobre.

J E VOUS écris pour vous montrer que je suis incapable de négliger , jusques dans les plus petites choses , la prière d'un ami absent. Cependant vous pouvez aisément juger qu'il ne peut pas être arrivé de grands changemens dans les objets de votre curiosité dans le peu de temps qu'il y a que vous êtes sorti d'Angleterre. Je répondrai cependant à toutes vos demandes , par le motif que je viens de citer , et par la raison que vous dites , que les moindres bagatelles sont agréables , lorsqu'il s'agit de nouvelles de ses amis , et même de ceux à qui nous faisons Thonneur de les croire nos ennemis.

D'abord , quant à ma réforme , comme vous l'appelez , j'espère qu'elle est en assez bon train. Je souhaiterois qu'elle eût commencé pour vous , et que vous en pussiez dire autant. Votre ame seroit beaucoup plus tranquille que vous ne pensez. Lorsqu'en jetant les yeux derrière miOi , je vois cjueile multitude de notre société la

»E Clarisse Harlowe. 26t mort a balayée ces deux ou trois dernières années , et qu'en ies jetant devant moi , je considère les événemens qui peuvent encore arriver , je me crois à peine en sûreté , quoique depuis quelque temps je suive d'autres guides que les sens et les passions qui ont conduit tant de nos confrères à leur perte en ce monde , s'ils n'ont pas même causé leur perte éternelle.

J'ai un sérieux et vif désir d'être admis dans rétat nuptial , jusqu'à ce que , par ma ferme persévérance dans mes bonnes résolutions , je puisse convaincre une femme que je pourrai aimer et honorer , et dont le vertueux exemple pourra me confirmer dans le bien , qu'il est au moins un libertin qui a eu la grâce de se corriger avant que l'âge ou ies maladies lui eussent rendu le crime impossible.

Les Harlovves sont toujours inconsolables , et le seront, j'ose le dire, jusqu'à la fin de leur vie.

Miss Howe n'est point encore mariée ; mais j'ai lieu de croire qu'elle le sera bientôt. J'ai l'honneur d'être en correspondance avec elle , et plus je la connois , plus j'admire la noblesse de son ame. Elle doit sentir qu'elle est supérieure à la moitié de notre sexe , et à la plus grande partie du sien ; ce qui peut faire sortir quelquefois son caractère naturellement vif et impatient j mais si son mari

i6i Histoire

lui montre la moindre condescendance , ( et qui pourroit se faire une peine de déférer à une supériorité si visible, lorsqu'on ne l'exige pas avec arrogance!) elle sera la meilleure des épouses.

Doleman en est toujours logé aux essais €t aux espérances avec son empirique. Je ne peux pas m'empêcher de dire que celuici , étant un homme sensé et judicieux , et point du tout de ces charlatans téméraires, systématiques et à tête chaude , j'espère , ( malgré le peu de cas que je fais des charlatans et de nos vendeurs d'orviétan en général, ) que, s'il y a du remède à son mal , il pourra lui faire quelque bien. Mes raisons sont , qu'il le voit régulièrement tous les jours , qu'il observe par ses yeux toutes les variations , tous les symptômes de la maladie, qu'il change ses remèdes suivant le changement des indications , sans se rendre esclave des règles prescrites par ces pères de l'art qui vivoient , il y a plusieurs siècles, dans un temps où les maladies et leur cause différoient essentiellement , ainsi que la façon de vivre , de ce qu'elles sont à présent , aussi bien que les climats et autres circonstances accidentelles ; que sa récompense n'est point un salaire journalier à chaque visite , mais après les cinq premières guinées pour les drogues , il sera payé à proportion que le malade se trouvera mieux lui-même.

DE Clarisse Harlowe. 263

A regard de Mowbray et de Tourvillc, que voulez -vous qu'il y ait de nouveau en si peu de temps ? Pour deux hommes qui n'ont pas assez de sens pour prendre d'eux-mêmes une nouvelle route bonne ou mauvaise , surtout à présent qu'ils ne vous ont plus , vous qui étiez l'ame de toutes leurs entreprises , et particulièrement leur ame. D'ailleurs je les vois trèsrarement. Je crois qu'ils seront à Paris avant que vous puissiez être revenu d'Allemagne ; car ils ne peuvent vivre sans vous. Dans la dernière conversation que nous avons eue ensemble , vous leur avez donné une belle preuve que vous aviez retrouvé votre légèreté naturelle; une preuve qui leur a causé beaucoup de joie, et à moi beaucoup de peine.

Je souhaiterois de tout mon cœur que tu voulusses tourner tes pas du côté des Pyrénées. Alors ^ si tu écris à ta cousine Montaigu le récit de ce que tu verras de plus remarquable dans ton voyage , je te demanderai de mettre dans tes lettres une copie pour moi. Je serois bien étonné que tu négligeasses de faire ce récit , puisque tes sujets seront aussi nouveaux pou-r toi, que pour moi-même.

Ton ami ,

Belford. (it)

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